


Elizabeth Hellen Phillips – Née à Chicago le 7 Octobre 1901 – Elle perd sa mère à l’âge de cinq ans et trois de ses frères durant l’hivers 1916 – Transformée en Décembre 1923 par le vampire Adrian – Elle parcourt le monde sans réel but si ce n’est se nourrir et laisser ses envies prendre le dessus – Elle était fiancée à James, jusqu’à ce qu’il meurt de la grippe espagnole. Elle recroise James cinq ans après son décès. Elle n’avait toujours pas fait son deuil et elle l’aimait toujours mais il ne lui a pas offert la liberté qu’elle lui demandait. C’est Adrian qui lui a accordé et depuis, Beth n’est plus la douce colombe qu’elle fut au début de sa vie.



30 réponses à “Elizabeth.”
-
— Chicago, hiver 1916
Le vent s’était levé sans prévenir, soulevant des spirales de neige sur les allées gelées du parc. Le pin immense, leur pin, se dressait à la lisière du lac, figé comme un gardien silencieux. C’était là que nous nous retrouvions depuis l’enfance, chaque hiver, chaque été. Notre royaume secret.
Et elle était là. Mon Elizabeth.. Mon intrépide Beth.
Elizabeth portait un manteau ivoire ce jour-là, le col de fourrure rabattant ses cheveux blonds en cascade sur ses épaules. Son visage, rougi par le froid, rayonnait pourtant d’une chaleur presque insolente. Elle tenait sa main levée vers la lumière d’un soleil hésitant, et sur son annulaire brillait la bague de ma grand-mère.
Un anneau d’or pâle, gravé à la main, serti d’une émeraude taillée comme une fleur ancienne. Un bijou noble et claquant, mais parfait pour elle. Elle seule pouvait lui donner cette allure d’héritage vivant, comme si chaque femme de ma lignée avait attendu qu’elle vienne au monde.
Elle ne disait rien. Elle contemplait la bague, perdue dans sa propre émotion. Moi, je la contemplais, tout simplement. Comme on contemple un secret qu’on n’a jamais osé dire à voix haute.
— Tu es fière de toi, hein ? soufflai-je, avançant lentement dans la neige, les mains dans les poches. Elle tourna les yeux vers moi, rieurs et brillants. Je fis mine de jauger sa main.
— Mmm… Je crois que la bague est jalouse de ton sourire.Elle leva les yeux au ciel. Ce petit geste impatient que je connaissais par cœur. Et que j’adorais. Je m’approchai jusqu’à ce que nos manteaux se frôlent. Je ne résistai pas à l’envie de lui voler un baiser sur la joue, là où sa peau était la plus chaude malgré le froid. Puis je posai mon front contre le sien, dans ce silence de neige et de souffle mêlé. Mon cœur battait si fort que je craignais qu’elle l’entende. Là, presque dissimulés sous les épaisses branches du sapin, je laissais mes lèvres timide et chaste rencontrer les siennes.
Nous avions eu notre premier baiser quelques années plus tôt, mais nous restions toujours très chastes. Pourtant, mes nuits, elles, étaient bien souvent torrides et brûlantes.
Nous nous sommes rencontrés dans ce même parc où je lui ai demandé d’être ma femme. Elle m’avait sauvé des années plus tôt. J’avais dix ans, elle en avait huit. Un gamin du quartier plus âgé que nous s’amusait à me bousculer et à me faire tomber dans la boue. Il était grand, brutal, cruel pour le plaisir. Je me souviens encore de ses doigts autour de mon col.
Et puis elle était arrivée. Petite chose furieuse aux couettes décoiffées et au regard de tempête. Elle lui avait lancé une pierre dans le dos — pas très fort, mais juste assez pour détourner son attention. Puis elle avait couru vers moi, m’avait attrapé par la main, et nous avions fui ensemble à travers les buissons, riant à en perdre haleine.
Depuis ce jour, elle décidait. Où nous allions, ce que nous lisions, comment nous parlions. Elle choisissait les romans que je devais aimer, me faisait goûter ses théories sur le monde, et me lançait des défis absurdes que je relevais toujours, juste pour la voir sourire. Et nos deux familles, très respectables, n’attendaient que le jour où je terminerais mes études de musique pour enfin pouvoir la demander en mariage.
Un vrai conte de fée.
Quand j’étais trop sage, elle me traitait de vieux professeur. Quand elle était trop vive, je la comparais à une comète. Elle disait que j’étais son ancre. Je lui disais qu’elle était ma lumière.
Et là, en cet instant précis, sous le pin qui avait tout vu, je n’étais plus un garçon. J’étais un homme qui avait trouvé sa maison.
— Tu devras raconter cette histoire à nos enfants et petits-enfants. Tu crois pouvoir t’en rappeler ? murmurai-je avec un sourire tendre. Quand on sera vieux.. Toi, la terreur des dîners mondains avec ton franc-parler… et moi, le pauvre époux qui essuie les remarques acérées de sa femme en silence.
Mais soudain, un doute, fugace, me traversa. Cette crainte ancienne, sourde, que le monde ne soit pas assez solide pour contenir tout l’amour que j’avais pour elle. Alors je la regardai droit dans les yeux, et ma voix trembla malgré moi alors que je resserrais mes bras autour de son corps emmitouflé :
— Ne me quitte jamais, Beth. Même si je me perds. Même si je disparais. Ne m’oublie pas. Jure moi qu’on restera toujours unis.. D’une quelconque manière.
Alors que je la laissais poser ses mains sur mes joues avec une douceur presque solennelle. Son regard, si pur, si clair, s’enfonça dans le mien comme une promesse.
— Parce que moi, jamais je ne te quitterais de manière volontaire. Le monde s’écroulera sans doute… mais je resterai auprès de toi. Toujours.
Tendrement, tel le romantique que j’étais, je lui offrais un baiser doux, fragile, mais profond comme une promesse d’éternité. Pour la première fois, je lui offrais tout sans réserve jusqu’à ce que nos souffles nous manquent.
— À jamais à toi, à jamais à moi, à jamais nous, soufflais-je en caressant mon nez du sien, tu te souviens ? Tu avais écrit cette phrase en lettres blanches avec une craie volée, sur le mur de l’école. Tu t’étais fait punir, tu te souviens ? Tu avais dit que j’étais trop mignon pour prendre la faute.
Je ris doucement, la voix brisée de tendresse.
— Tu me sauveras encore, pas vrai ? Peu importe ce qui arrive. Tu es celle qui me ramène toujours à moi-même.
La ville de Chicago en ce début d’années 20 était aussi palpitant que toute autre vie américaine. La jeunesse était féconde, pleine de vie, d’espoir. Moi le premier, je me rêvais compositeur. J’étais un féru d’art, maniait le piano à la perfection et régalait les invités de mes parents lors de leurs soirées mondaine. Et Beth était dans ma vie. La vie était parfaite. Je croyais en tout et en notre avenir. Mais alors, je ne savais pas que l’éternité pourrait devenir le pire des cauchemars. Ce n’était qu’un mot, mais pourtant, il nous lierait de la plus vile des manières.
-
Elle est la tempête et moi le calme après. Elle est l’élan, moi l’ancrage. Mais ce que les autres n’ont jamais compris, c’est que sans elle, je ne tiendrais pas debout. Et aujourd’hui, alors qu’elle admire la bague de ma grand-mère à son doigt, j’ai l’impression que tout ce que j’ai vécu me menait à cet instant. Elle me regarde avec ses grands yeux d’émeraude, et j’oublie que le monde est en train de s’embraser.
Mon cœur bat plus fort que jamais, je suis incapable de parler. Mes doigts se glissent dans les siens. Il fait froid, mais je n’ai jamais eu aussi chaud.
Nous marchons jusqu’à chez elle, dans ce manoir qui paraît désormais trop vide sans ses frères. Je ressens leur absence dans chaque recoin, chaque couloir. Pourtant, Elizabeth n’a jamais été plus lumineuse. Elle fait briller la moindre pièce où elle entre, même dans la douleur. Elle est cette étincelle, cette force indomptable que même le deuil ne saurait éteindre.
Caroline nous accueille avec son accent chantant, ses bras chaleureux, ses douceurs sucrées. Je n’ai jamais su ce que voulait dire ce mot, « tourtereaux », mais il résonne en moi comme une évidence. C’est ce que nous sommes, Beth et moi. Deux oiseaux liés à la même branche.
Le chocolat est parfait, comme toujours, mais c’est elle que je savoure du regard. Chaque mot, chaque rire, chaque anecdote me nourrit. Et quand je me mets au piano, c’est elle que je joue. Chaque note, chaque arpège, c’est pour elle. Mon inspiration. Mon avenir.
Mais la musique s’arrête brutalement. Son père entre, et je comprends avant même qu’il ne parle. Son visage est un masque brisé, son regard noyé. Il n’a pas besoin d’ouvrir la bouche. Mais il le fait quand même. Trois prénoms. Trois coups de canon dans le silence.
Je la rattrape. Je la serre fort. Elle s’effondre et je m’efforce d’être le roc. Mais je pleure aussi. Pour eux. Pour elle. Pour la vie injuste qui arrache sans prévenir. Elle hurle et je la tiens, comme si mes bras pouvaient réparer l’irréparable. La perte de ces frères est aussi douloureux pour elle que pour moi. Nous étions une famille. Aujourd’hui il ne reste que des survivants.
Les mois passent. Je ne la lâche pas. Je suis là, chaque jour, chaque nuit. Même si parfois je la trouve perdue dans des silences dont je ne peux que deviner la profondeur. Pourtant, elle continue. Elle lutte. Elle étudie. Elle rit même, parfois, et je bénis chaque sourire qu’elle m’offre comme un miracle.
Et ce jour-là, dans l’hôtel somptueux, quand elle me tend la main et me propose une valse, je me souviens. De notre première danse, maladroite, dans la salle de bal de ses parents à Noël. De ses pieds sur les miens quand elle était trop petite pour atteindre le sol. De ses cheveux blonds volant dans tous les sens pendant qu’elle tournoyait, riant aux éclats.
Je prends sa main. Je l’attire doucement contre moi, ma main droite posée dans le creux de son dos, aimant revoir ses yeux briller de cette humeur taquine qui avait disparu. Et je murmure, en la regardant comme on regarde un rêve qu’on n’ose à peine toucher :
— Tu m’as toujours surpassé. Même sur une valse.
Puis je l’embrasse sur le front. Longtemps. Et je me dis que si le monde s’écroulait ce soir, au moins j’aurais eu ça. Elle. Ce moment. Ce miracle.
Je m’amuse à murmurer une douce mélodie qui me vient à l’esprit et que je nomme, la mélodie de Beth ( https://www.youtube.com/watch?v=imGaOIm5HOk ) et cela semble l’amuser car je vois ses épaules tressauter.
— Je l’ai écrite en pensant à toi, avouais-je avant de relever son visage face au mien, tu me manques Beth..
Je ne doute pas de l’amour de ma fiancée, ni de son affection. D’ailleurs, pour moi-même, je pensais qu’il serait impossible d’aimer davantage Elizabeth. Mais je m’étais trompé. Depuis qu’elle a accepté de m’épouser, quelque chose en elle s’est adouci, éclairé. Elle rayonne. Et pourtant, je vois aussi l’ombre qui pèse au fond de ses yeux quand elle croit que je ne regarde pas. Elle croit devoir tout faire, tout porter : le deuil de ses frères, l’avenir de son père, l’image de la parfaite fiancée… et maintenant, les malades. Car bien sûr, Elizabeth ne pouvait pas rester les bras croisés pendant que d’autres souffraient.
Cela a commencé doucement. Une vieille voisine, puis une mère et son bébé, puis une salle entière d’un dispensaire improvisé dans l’église de Saint James. « Ce n’est pas grand-chose », me disait-elle, le sourire léger, le regard trop fatigué, pour me rassurer. Mais moi, je vois ce que les autres ne voient pas. Je vois ses mains trembler parfois. Je vois son teint pâlir. Et je sens l’angoisse monter en moi comme une marée froide.
Les nouvelles en ville vont vite et on entend que la grippe s’étend partout. Chaque jour, un nouveau quartier est touché. On parle de morts subites, de familles entières décimées en quelques jours. Et elle, elle s’y jette comme si elle était invincible. Comme si son amour des autres pouvait la protéger. Moi, je la regarde partir le matin, et mon cœur reste suspendu jusqu’à son retour.
Pendant ce temps, les préparatifs du mariage deviennent un théâtre absurde. Tout le monde semble croire qu’une grande réception est encore possible. Que des nappes brodées, des dragées importées de France et des musiciens d’orchestre suffiront à faire oublier les cendres qui s’accumulent aux portes de la ville.
Alors que nous étions dans notre bulle et que je tentais de lui parler de mes inquiètudes, nous fûmes interrompu par ma mère.
— Jamie chéri.. tu veux combien de bouquets pour la table d’honneur ? me demande ma mère, à qui on a confié la décoration florale.
— Euh.. Et bien autant que nécessaire pour qu’on s’y perde, je suppose, je réponds en soupirant.La vérité, c’est que je n’en peux plus de ces réunions, de ces essayages, de ces décisions sans fin. Je veux juste l’épouser. Je veux la serrer contre moi et lui promettre que je la protégerai, même si je ne suis qu’un homme, et que la maladie n’écoute personne. J’aimerais enfermer le monde dehors, l’éloigner de son cœur. J’aimerais l’envelopper dans une musique douce et ne jamais la laisser sortir.
Mais elle, elle continue. Elle sourit aux couturières, aux traiteurs, aux prêtres. Elle note les horaires, les invités, les moindres détails. Elle est si forte… mais à quel prix ?
Et nous voilà encore séparé par ma mère qui exige la présence de Elizabeth pour le choix des couverts. Avec les années, elle est devenue la fille qu’elle a toujours rêvé avoir. Notre union ne surprend personne, c’est un accomplissement serein pour tout le monde.
Mais moi.. Je sens que je perds un peu de ma moitié.
Le soir même, elle rentre tard. Trop tard. Je suis déjà dans le salon, le piano ouvert mais muet. Lorsqu’elle entre, je me lève d’un bond.
— Tu as encore accompagné les malades, dis-je, plus durement que je ne le voudrais.
Elle s’arrête. Elle me regarde longuement, puis défait ses gants avec lenteur.
— Et si toi, tu tombais malade, Beth ? Tu penses à ça ? Tu penses à moi ? À ton père ? Tu n’es pas invincible, bon sang !
Je n’ai pas crié. Mais ma voix est grave, fêlée. Je finis par abaisser ma garde et m’approche d’elle et pose mes mains sur ses joues. Un silence. Enfin, je l’attire contre moi et l’entoure de mes bras, fort. Très fort. Comme si je pouvais faire fuir la mort.
— J’ai peur, Beth..
-
Septembre 1918 — Chicago
Je ne me souviens plus du moment exact où tout a basculé. Les jours, les nuits, les cris et les toux rauques des malades se sont mêlés dans une brume fiévreuse. Mon corps, autrefois plein de vie, est devenu une prison brûlante. Je suffoquais. Je grelottais. Puis je brûlais de l’intérieur. Et surtout, je ne voyais plus son visage.
Beth.
Au début, elle était là. Toujours. Je sentais ses doigts dans les miens, j’entendais sa voix, même si mes yeux refusaient de lui obéir. Je savais qu’elle me parlait. Mais plus le virus avançait, plus ses visites devenaient des souvenirs. Est-ce que je rêvais ? Ou était-elle vraiment venue s’asseoir à mes côtés, cette nuit où la douleur était si forte que j’ai cru mourir ?
Puis j’ai entendu la voix de Carlisle. Plus calme. Plus profonde. Il me parlait à voix basse, me racontait des histoires comme à un enfant terrifié. Il m’expliquait que mon cœur faiblissait. Que les autres médecins avaient abandonné. Mais pas lui.
Et puis, il m’a demandé pardon.
Je me souviens de la morsure. Un éclair de feu qui a déchiré mes entrailles. Je voulais hurler, mais aucun son n’est sorti de ma gorge. Ma poitrine s’est arquée sous l’assaut. Mon cœur s’est mis à battre comme un tambour affolé. Puis il s’est arrêté.
Et alors… l’enfer a commencé.
Le feu. Un feu que je ne souhaite à personne. Il a envahi chaque parcelle de mon être. J’avais l’impression qu’on m’écorchait vivant de l’intérieur. Mes veines, mes os, mes nerfs, tout se consumait. Je ne pouvais pas bouger. Je ne pouvais pas mourir. Ce n’était pas une fièvre. C’était une forge divine. J’ai pensé à Beth tout du long. J’ai supplié en silence que la mort m’emporte. Mais elle ne venait pas.
Je suis resté dans cette agonie pendant des jours. Ou des siècles ? Le temps n’existait plus. Il n’y avait que la brûlure.
Puis, un jour, tout s’est arrêté.
J’ai ouvert les yeux.
Et le monde n’était plus le même.
Les couleurs. Les sons. Chaque détail du plafond fissuré, chaque pulsation du cœur de Carlisle que j’entendais battre à l’autre bout de la maison. Mon propre corps, plus léger, plus fort. Une acuité terrifiante. Une force contenue sous ma peau, prête à bondir. Et cette soif.
Cette faim abominable.
Je me suis redressé, hagard, dans ce lit que je ne reconnaissais plus. Mes mains n’étaient plus mes mains. Mon reflet — si j’avais pu le voir — n’était plus celui du jeune fiancé au sourire tendre. Il n’y avait plus rien de James Cullen. J’étais autre chose.
Carlisle était là. Il m’a parlé doucement, avec une infinie patience. Il m’a expliqué ce que je suis devenu. Un vampire. Un immortel. Un buveur de sang.
Je l’ai haï. Puis je l’ai supplié. Pourquoi moi ? Pourquoi ne pas m’avoir laissé mourir ? Pourquoi m’avoir arraché à Beth ? À notre avenir ? À nos promesses ?
Mais dans ses yeux, il y avait de la compassion. Une forme de chagrin, même. Il m’a dit qu’il avait vu en moi quelque chose. Une lumière. Une volonté. Un cœur encore intact malgré le monde en ruine.
Je suis resté cloîtré les premiers jours. La faim était insoutenable. Tout en moi criait de chasser. De mordre. De tuer. Mais Carlisle m’a guidé. Il m’a appris à ne pas céder. À choisir une autre voie : celle de la compassion, de l’éthique, même dans la malédiction.
Beth.
Je pensais que c’était un rêve. Que je finirais par me réveiller. Que je pourrais retourner auprès d’elle.
Mais non.
Elle m’avait enterré. Pleuré. Ma tombe était vide, mais son cœur, lui, devait l’être aussi.
Carlisle m’a interdit de la revoir. Il m’a supplié de ne pas retourner vers elle. “Tu lui ferais plus de mal que de bien, mon fils”, m’a-t-il dit — car c’est ainsi qu’il m’appelait désormais. Mon fils. Comme une seconde naissance. Une nouvelle famille pour une nouvelle vie.
Mais comment vivre sans elle ?
Chaque nuit, je revois son sourire. Ses mains. Sa voix. Je l’entends murmurer :
— Je suis indissociable de toi, James Cullen.
Je ne suis plus James Cullen. Et pourtant je suis encore lui. Je suis celui qu’elle aimait. Celui qui l’aimera toujours.
Mais je suis aussi un monstre.
Et le monstre ne peut plus frôler l’ange.
-
1919 – Forêts du Nord de l’Illinois
Journal de James CullenJe ne sais pas encore comment poser les mots. Il m’en manque, parfois. Ou alors, ils viennent tous d’un coup, hurlants, brutaux, étouffants. La soif, elle, ne me quitte jamais vraiment, mais elle s’estompe à force de volonté. Grâce à Carlisle, surtout. Grâce à Esmée.
Ils sont devenus mes ancrages, mes parents d’ombre et de lumière. Carlisle a cette patience infinie des hommes qui ont trop vécu pour juger les colères de ceux qui viennent à peine de naître. Il m’a appris à chasser autrement, à détourner ma faim de l’humanité. C’est un combat. Quotidien. Douloureux. Mais je tiens. Pour lui. Pour elle.
Esmée est la douceur que je n’ai jamais connue. Elle n’a pas besoin de parler : une caresse sur le bras, un regard, et je me sens moins monstrueux. Elle ne m’appelle jamais James comme les autres. Elle me dit mon garçon, comme si j’avais encore dix-huit ans, et que je sortais du conservatoire les mains pleines de partitions. C’est peut-être pour cela que je ne suis pas parti. Parce qu’ils ont fait de moi autre chose qu’une créature : un fils.
Mais le manque de Beth… c’est un abîme que rien ne comble. Pendant un temps, j’ai obéi à Carlisle : je ne suis pas allé la voir. Je me disais qu’elle m’avait oublié, que la douleur était passée. Qu’un homme bon l’avait prise pour épouse. Un vrai homme. Un vivant.
Et puis… ce fut plus fort que moi.
Un soir de pluie, je suis retourné à Chicago, comme dans ces vieux poèmes de Byron que Beth adorait. Je n’ai pas eu besoin de chercher longtemps. Elle vivait toujours dans la maison de ses parents — seule, ou presque. Mariée, oui. Mais il n’y avait pas de lumière dans sa voix quand elle parlait à son époux. Elle avait un enfant. Un fils. Mais pas de chaleur dans ses gestes. Son sourire n’atteignait jamais ses yeux.
Elle m’aimait encore. Je le sentais, c’était viscéral.
J’ai attendu plusieurs jours. À l’orée du bois, à l’arrière du dispensaire où elle travaillait. Car oui, elle travaillait toujours pour aider les autres. Son bon coeur était plein d’empathie et d’amour. C’était ce qui la rendait si exceptionnelle. Et enfin… un soir, elle est sortie seule. Je l’ai suivie, sans bruit, comme une ombre. Mon cœur, ou ce qu’il en restait, battait à tout rompre. Et quand elle s’est retournée… Mon corps s’est laissé enveloppé dans la nuit sombre.
Je me suis caché.
Soudainement, j’ai compris les mots de Carlisle quand il évoquait la frontière entre la réalité humaine et la nôtre, étrange créature sans âme. La peur que Beth aurait eu dans son regard m’a retenu. Son besoin sans doute à vouloir me sauver aurait été impuissant devant la nature de mon état. Comment aurais-je pu lui justifier mon absence malgré mon état. Elle était une femme mariée. Une mère. Ma jalousie mal placée n’avait aucune justification devant ce qu’elle avait traversé.
Car oui, je l’avais abandonné.
Mais comme je l’aime plus de raison, je me devais de la libérer.07 octobre 1923 – New York, hôtel Saint-Regis
Journal de JamesJe crois que je ne m’habituerai jamais à ce silence.
Le silence intérieur, celui d’un cœur qui ne bat plus, d’un souffle qui ne monte ni ne descend, d’un corps figé dans le temps, alors que le monde autour de moi s’agite, respire, pleure, aime.
Carlisle dit que cela viendra. Que l’esprit finira par apaiser la bête. Esmée me parle avec une tendresse qui me rappelle ma mère. Ils sont bons, tous les deux. Meilleurs que je ne le mérite. Quand je suis arrivé à moi, transformé, perdu, assoiffé, violent même… ils ont été là. Carlisle m’a parlé de choix, d’une vie qu’il a voulu me sauver, pas m’imposer. Esmée a posé sa main sur ma joue glacée et m’a appelé “mon fils”, alors même que je fuyais mon reflet et ma propre existence.
Je fais de mon mieux. Je chasse des animaux, je lis sans dormir, je joue du piano sans réfléchir, j’apprends à écouter les pensées du monde comme on apprendrait une langue étrangère. Mais rien de tout cela ne comble le vide. Rien ne me ramène Beth.
Et pourtant je la cherche. Chaque ville, chaque rue. Son visage me hante. Je le dessine encore, des centaines de fois. Toujours avec ce petit sourire qu’elle faisait lorsqu’elle me surprenait en train de la fixer. Depuis 1919, j’étais persuadé d’avoir fait une bonne chose en l’abandonnant mais depuis plusieurs mois une pensée sourde m’obsède. Sans doute n’aurais-je pas du me résoudre. Laisser le passé derrière moi comme Carlisle m’y a invité, était certainement la plus grosse erreur que j’ai fais.
Alors quand Carlisle a proposé ce voyage à New York, je n’ai pas hésité. Il disait vouloir “tester nos limites”, voir si une ville aussi peuplée pouvait convenir à notre nature. Mais moi, je n’ai pensé qu’à une chose : et si elle y était ? Je ne m’attendais pas à la voir. Pas vraiment. Ou du moins, je l’espérais tellement fort que je n’aurais pas cru que mon rêve se réalise. Je crois que je me punissais plus qu’autre chose, en arpentant les trottoirs à la recherche d’un fantôme. Jusqu’à ce soir.
Mais alors que je sortais de ma chambre, sans réelle envie de participer au dîner mondain qu’Esmée avait suggéré, je la vis : elle, mon Elizabeth. Ma Beth..
Elle ne marchait pas, elle flottait. Une robe rouge, comme un cri dans la nuit. Elle semblait tout droit sortie de mes souvenirs. Belle à en crever. Elle n’avait pas changé, ou si peu. Juste un peu plus grave, peut-être. Plus adulte. Ses traits portaient la marque de la douleur. Je suis resté figé. Mon esprit, pourtant vif depuis ma transformation, était soudain incapable de penser. Mes membres refusaient de bouger. Seule ma gorge se serra. Je crois que je n’ai pas respiré. Par réflexe, bien sûr. Plus rien en moi ne réclamait l’air. Mais elle, elle était là. Elle respirait, tremblait, parlait. Elle était vivante.
Et puis elle m’a vu.
Ses lèvres ont formé mon nom dans un souffle. J’ai cru m’effondrer.
Je n’ai pas réfléchi. Je l’ai rattrapée avant qu’elle ne tombe. Mon corps était contre le sien. Sa chaleur me frappa comme un orage. Son parfum, si familier… Mon âme, si tant est qu’il m’en reste une, s’est fendue.
Elle parlait. Elle ne comprenait pas. Et comment aurait-elle pu ? Moi-même je ne comprenais pas ce miracle. J’aurais voulu la rassurer, lui dire que je n’étais pas un fantôme, ni une hallucination. Mais ma voix s’était éteinte avec ma vie humaine.
Ses mains tremblaient contre ma chemise. Je sentais les battements de son cœur comme une musique que j’avais crue perdue à jamais. Elle répétait mon prénom. Et moi, j’étais là, glacé, figé, à boire son visage du regard.
“– Comment… comment est-ce possible… tu… tu es mort…”
Elle avait les larmes aux yeux. Moi aussi, en un sens. Si seulement je pouvais encore pleurer. Alors je murmurai enfin. Ma voix était rauque, étranglée :
— Non, je n’étais pas mort. Mais j’aurais préféré l’être, que d’avoir été loin de toi.
Je ne savais pas quoi dire d’autre. Comment lui expliquer ce que j’étais devenu ? Comment lui avouer que j’étais condamné à ne plus vieillir, à fuir le soleil, à ignorer le goût de sa peau, le rythme de ses jours ? J’étais un fantôme, oui. Mais pas celui de son imagination. J’étais un souvenir vivant, une tragédie en marche.
Et pourtant… elle était là.
Je n’avais pas le droit d’être heureux. Et malgré tout, en cet instant suspendu, je l’étais. Parce qu’elle était dans mes bras. Parce que je sentais encore, malgré tout, qu’elle m’aimait.
Mais j’ai vu son collier. Ma bague. Elle ne m’avait pas oublié.
Et alors… une terreur plus grande que la mort m’envahit : qu’allait-elle penser quand elle comprendrait ce que je suis devenu ?
-
07 octobre 1923, Hôtel Saint-Regis, New York
Elle est là. Assise sur le bord du lit. Si fragile, si belle, si brisée. Et je suis le monstre dans la pénombre. Le spectre qui l’a abandonnée pour mieux la protéger.
Je sens chaque battement de son cœur comme un tambour assourdissant dans mes oreilles. C’est une torture exquise que je mérite. Et pourtant… je donnerais tout pour la prendre dans mes bras. Pour sécher ses larmes. Lui dire que rien, jamais, n’a altéré l’amour que je lui porte.
Mais je ne suis plus l’homme qu’elle a connu. Je ne suis même plus un homme.
Elle parle, et ses mots sont des poignards. Elle souffre. Et je suis la source de sa souffrance. Je ne peux pas me défendre. Je ne veux pas. Je suis coupable. J’ai disparu. Je l’ai laissée sombrer dans un deuil cruel, seule, sans explication, sans lumière. Et maintenant je reviens, comme un fantôme, sans droit, sans légitimité.
Elle se tourne vers moi. Ses yeux pleins de larmes, mais aussi d’espoir. Mon cœur mort se brise encore, si c’est possible.
Je prends une inspiration qui n’a plus besoin d’exister. Puis je parle, d’une voix douce, mais grave. Chaque mot est une blessure.
— Je ne suis pas parti parce que je ne t’aimais plus, Beth. Jamais. C’est justement parce que je t’aimais… trop.
Elle fronce légèrement les sourcils, ne comprend pas. Comment pourrait-elle ?
Je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard.
— Je suis mort. Du moins… le jeune homme que tu as aimé l’est. Celui qui te faisait rire, qui voulait une maison blanche avec toi, qui rêvait de dix enfants et d’un jardin rempli de lilas… il est mort, Beth. Cette nuit-là, à l’hôpital.
Je serre les poings. Je sens la morsure de mes ongles contre ma peau, mais aucune douleur. Juste un froid intérieur que rien n’efface.
— Carlisle… il m’a sauvé. Mais ce qu’il m’a offert n’est pas une seconde chance. C’est une autre vie. Une vie… figée. Une existence que je n’aurais jamais voulue.
Je relève les yeux vers elle. Elle tremble. Je sais qu’elle a peur, sans comprendre pourquoi.
— Ce que je suis devenu… je ne peux pas te l’expliquer sans que tu me prennes pour un fou. Et pourtant, si tu savais à quel point j’ai voulu tout te dire, revenir, frapper à ta porte… Mais chaque fois que j’ai pensé à toi, à ton sourire, à ta chaleur… je me suis rappelé ce que je suis désormais.
Je déglutis. Mes mains tremblent légèrement.
— Je suis dangereux, Beth. Parce que je t’aime. Et que t’aimer, aujourd’hui, c’est risquer de te faire du mal.
Elle reste muette, figée. Ses yeux plongés dans les miens. Je la sens lutter entre raison et émotion.
— Je t’ai observée. Parfois, de loin. J’ai vu ton chagrin. Tes absences. Tes larmes. J’ai su ce que mon silence t’avait coûté. Mais si j’étais resté… si j’étais revenu plus tôt… peut-être que tu ne serais plus là.
Un silence. Puis ma voix baisse d’un ton.
— Je suis froid. Ma peau est de marbre. Mes yeux changent. Et si tu savais ce qu’il y a en moi… ce que je dois contenir chaque jour, chaque nuit…
Je me redresse, m’éloigne légèrement, incapable de rester si proche d’elle sans céder à l’envie de la toucher.
— Tu me crois peut-être fou. Ou menteur. Mais la vérité… c’est que je suis un être maudit. Et t’approcher à nouveau, c’est prendre le risque de te perdre pour de bon.
Je marque une pause, les yeux embués par une émotion que je croyais avoir oubliée.
-
07 octobre 1923 – New York, Saint-Regis
Je suis un monstre.
Je l’ai vue tomber. J’ai vu sa tête heurter le rebord du lit, entendu le bruit sourd de son corps frêle contre le sol… et je n’ai rien pu faire. Non. Je n’ai rien fait.
Je suis parti.
Fui.
Comme une bête effrayée par sa propre nature.
Ma gorge me brûle. Pas de faim — ou pas seulement. C’est la honte, la culpabilité. Une plaie béante que rien ne peut refermer. Je revois ses yeux au moment où elle a posé les mains sur mon torse, ses larmes quand elle a compris… la douceur de son souffle lorsqu’elle a posé ses lèvres sur les miennes, malgré la glace, malgré tout ce que je suis devenu. Elle ne m’a pas repoussé. C’est moi. Moi, qui l’ai repoussée.
Je me déteste.
Carlisle m’avait prévenu. Il m’avait mis en garde des centaines de fois : ne retourne pas vers elle. Tu n’es plus celui qu’elle aimait. Tu représentes un danger que ni toi, ni elle, ne pouvez comprendre encore.
Mais comment pourrais-je ne pas revenir vers celle qui est toute ma vie ? Mon étoile du nord. Mon souffle. Ma vérité.
Quand elle a dit qu’elle survivait sans moi, mon cœur mort s’est serré. Et lorsqu’elle a murmuré qu’elle voulait encore de moi, qu’elle sacrifierait tout pour notre amour… j’ai senti le monstre gronder.
Il n’aime pas l’idée de la perdre à nouveau.
Il hurle à l’idée qu’elle soit à un autre. Qu’elle ait porté l’enfant d’un autre. Mais c’est mon amour à moi qui souffre. Mon âme humaine, brisée depuis cinq ans. Parce que je ne mérite plus ses mots. Parce que je suis incapable de lui offrir un avenir sans la mettre en péril à chaque instant.
Je suis resté dehors, dans l’ombre, incapable de m’éloigner. Je l’ai vue être prise en charge. J’ai couru dans les ruelles pour échapper à Dereck, à Carlisle, au monde. Mais mon instinct m’a ramené à elle.
Alors j’attends. Caché dans la pénombre du bâtiment en face de l’hôpital. Je veille.
La lumière de sa chambre est allumée. Je vois la silhouette de Dereck sur le fauteuil. Je n’ai pas le droit d’entrer. Mais je suis là. Je suis là comme je ne l’ai pas été pendant toutes ces années. Trop tard. Trop tard pour réparer. Mais pas trop tard pour aimer.
Je l’aime.
Et je comprends maintenant que rien ne pourra l’effacer. Même si je devais disparaître à jamais, son nom serait la dernière chose à hanter ma mémoire éternelle.
Je ne peux pas dormir. Je ne peux plus fuir.
Je m’approche.
Je monte discrètement par l’extérieur du bâtiment. Une fenêtre entrouverte, à peine, suffit pour que je me glisse dans la pièce sans bruit. Je suis l’ombre dans le coin de sa chambre. Je m’assois dans le noir, hors de leur champ de vision, et je la regarde. Son visage endormi, une ecchymose légère sur sa tempe. Même ainsi, elle est sublime. Si fragile. Et c’est moi qui lui ai fait ça.
Je n’ai jamais connu pire douleur que celle de l’avoir blessée.
Je murmure, presque inaudible, pour que seul le silence m’entende :
« Je t’aime, Beth. Et je t’aimerai jusqu’au dernier souffle de ce monde. Je ne suis plus un homme. Mais mon cœur, même s’il ne bat plus… il est à toi. Il t’appartient pour l’éternité. »
Je dépose une lettre pliée sur la table de chevet. Une lettre que j’avais écrite mille fois dans mon esprit, sans jamais oser la poser sur papier. Ce sont mes mots. Ma vérité. Mon adieu, peut-être… ou ma promesse.
Puis, sans bruit, je repars. Comme je suis venu.
Mais cette fois, je ne fuis pas par lâcheté. Je pars pour la protéger. Parce que je sais que la garder auprès de moi, c’est prendre le risque de la perdre pour de bon.
Et si elle me lit…
Alors peut-être saura-t-elle, un jour, que je ne l’ai jamais abandonnée. Je l’ai aimée assez fort pour m’effacer. Et je continuerai de veiller. Dans l’ombre. Jusqu’à mon dernier crépuscule.
-
Journal de James Cullen
8 octobre 1923 – New York
Je suis un lâche.
Je l’ai abandonnée. Et maintenant, je l’imagine en train de lire cette lettre que j’ai griffonnée comme un condamné. Je crois avoir voulu la protéger, oui… Mais de quoi, exactement ?
De moi.
De ce que je suis devenu.
D’un monde qui la consumerait comme il m’a consumé.Je rôde autour de son hôtel, trop loin pour qu’elle me sente, assez proche pour entendre son cœur battre. Il est douloureux, ce rythme. Il est blessé. Comme si, à chacun de ses battements, mon nom s’écrasait contre ses os.
Elle croit que je ne l’aime plus. Elle croit que je l’abandonne consciemment.
Et c’est vrai.
Je le fais. Parce que si je restais…
Je la tuerais.⸻
10 octobre 1923 – Chicago
Je n’aurais pas dû revenir ici.
Mais je ne peux pas partir. Mon cœur reste à la fenêtre de sa chambre. Je sais qu’elle est rentrée. Je l’ai vue, portée presque, par Dereck. Elle n’a pas levé les yeux. Elle a ce regard vide qui me donne envie d’arracher ma propre gorge.Je suis perché dans les arbres, comme un fantôme. La lumière de sa chambre filtre à peine à travers les rideaux. Elle ne voit plus son fils. Elle ne parle pas. Je sens sa douleur et… je sens une autre présence.
Quelqu’un d’autre l’observe.
Quelqu’un d’ancien.
Je n’arrive pas à lire ses pensées. C’est comme si un voile épais se dressait devant moi dès que je m’approche mentalement. C’est terrifiant. Ce n’est pas un Volturi — ou peut-être que si. Je sens une puissance équivalente, mais… différente. Plus discrète. Plus noire.Je ne dors plus. Je ne chasse plus. Je n’existe plus que dans la contemplation d’un désastre que j’ai moi-même enclenché.
⸻
14 octobre 1923 – Chicago
Elle a disparu.
Je suis entré dans la maison Phillips aujourd’hui. Tout le monde dort. Dereck n’est pas là. Les domestiques parlent d’un transfert. D’un médecin. D’un hôpital.
J’ai brisé une porte, déchiré des rideaux. J’ai crié son nom dans l’obscurité.
Pas de réponse.Quelqu’un m’a devancé. Quelqu’un l’a emmenée.
Je remonte les pistes, j’interroge l’air, le vent, les souvenirs.
Un nom revient, ancien comme la pierre : Livio.Je n’ai jamais entendu ce prénom. Mais je sais une chose : il a effacé ses traces. Et il l’a prise.
⸻
15 octobre 1923 – périphérie de Chicago
Je suis à bout.
Carlisle m’a dit de ne pas céder à la panique. Qu’elle pourrait simplement avoir été placée dans une institution temporairement, que Dereck avait l’autorité légale.
Mais quelque chose ne va pas.
Je suis passé devant l’hôpital psychiatrique ce soir. J’ai entendu des hurlements. Des pensées fragmentées. Beaucoup de douleur.
Et parmi elles…
Une voix.
Sa voix.
Un cri.Je me suis précipité vers l’entrée, mais il y avait une barrière mentale. Une force étrange, imperceptible, m’a repoussé. Comme un mur psychique.
Je ne suis pas seul.
Il est là, à l’intérieur.⸻
16 octobre 1923 – Chicago, à l’aube
Le ciel est rouge.
Je vois la fumée depuis les toits.L’hôpital brûle.
Je me suis approché à toute vitesse, mais les pompiers et les foules m’ont empêché de franchir les lignes.
Il y a des morts. Beaucoup.
On dit que presque tous les patients ont péri.Je cherche son nom. Je cherche une trace. Mais tout a été consumé.
Je ne la sens plus.
Je n’entends plus son cœur.
Je ne ressens plus rien.Peut-être est-ce cela, l’enfer.
⸻
25 octobre 1923 – frontière canadienne
Je suis un mort en sursis.
Depuis le feu, je parcours le nord, je cherche des pistes. Un battement de cœur familier. Une odeur que je reconnaîtrais entre mille.
Mais tout est silence.Sauf une chose.
Un lieu isolé.
Protégé.
Quelque part dans les forêts de l’Ontario, une présence m’empêche d’avancer. Chaque fois que j’approche, c’est comme si mon propre don s’effondrait.
Quelqu’un a dressé un rempart contre moi.Je crois qu’elle est là.
Je le sens.
Mais elle ne m’entend plus.
Elle ne m’appelle plus.
Elle ne m’aime peut-être plus.Et moi…
Je l’aime encore plus fort que le jour de ma transformation.
Et je la perds. -
27 octobre 1923 – Forêt de Beardmore, Ontario
Journal de James CullenJe l’ai senti.
Une trace. Un murmure. Un parfum effacé par la neige mais que rien au monde ne pourrait me faire oublier. Elle est ici. Beth est ici. Je le jure sur ce qu’il me reste d’âme.
Et je suis si proche.
Assez proche pour que ma gorge brûle de manque. Pour que mon don se torde dans ma tête, incapable de percer ce voile étrange qui me coupe de son esprit. C’est comme si une barrière invisible me rejetait à chaque pas. Comme si l’univers lui-même me criait de reculer. Carlisle et Esmee voulaient m’accompagner mais je leur ai interdit. C’est mon combat. Ma femme. Je dois la retrouver.Quelques jours plus tard dans les bois —
Je n’ai pas entendu ses pas. Pas senti son odeur. Un instant, je suis seul au milieu des pins. L’instant d’après, je suis plaqué au sol. Mon dos cogne la roche. Mon souffle – ce qu’il en reste – se coupe net. Ses yeux sont aussi noirs que les abysses. Sa voix, glacée et brûlante à la fois. Livio.
— Elle ne veut plus de toi. Tu l’as tuée, James. Moi, je l’ai sauvée.
Ses mots glissent dans mon esprit comme des lames. Je tente de me relever, mais il me retient d’un seul bras, comme si je n’étais qu’un pantin désarticulé.
Je serre les dents. Mon regard ne flanche pas.— Où est-elle ?! Où est Beth ?!
Il sourit. Un rictus tranquille. Cruel. Triomphant.
— Elle est à moi maintenant. Elle m’appartient.
Ces mots. Il aurait pu me trancher la gorge, ce serait moins douloureux. Il l’a prise. Il l’a changée. Il a mis ses crocs sur la seule chose que j’ai aimée en plus d’un siècle d’existence.
Je hurle. Ma rage m’échappe. Elle se libère comme une tempête. Je n’ai jamais ressenti ça. Ma vision se brouille d’un rouge profond. Mon corps tremble, ma gorge hurle de douleur, mais pas celle de la soif : celle de la perte. Celle de la haine.
— Tu ne la connais pas. Tu ne la mérites pas. Tu l’as transformée contre son gré ! Tu l’as manipulée, tu l’as prise alors qu’elle était brisée !
Il recule d’un pas. Pas de peur — de surprise. Comme s’il ne m’avait jamais imaginé capable de cela.
J’explose.
Le sol tremble. Les arbres gémissent. Ma voix s’élève dans un cri si guttural qu’il ne semble même plus humain. Des éclats de roche jaillissent. Mon pouvoir, jusqu’ici contenu, s’arrache à moi.
Je ne lis plus les pensées.
Je les brûle.Livio chancelle. Ses mains se crispent. Une goutte de sang perle de sa tempe, première faille visible dans sa perfection glacée.
— Tu…
Il me fixe, son expression a changé. De l’arrogance, on est passé à une forme d’étonnement presque sincère.
— Je t’ai sous-estimé.
Je grogne, accroupi, prêt à bondir.
— Où est-elle. Tu vas me la rendre.
— Non.Un silence terrible s’installe. Même le vent s’arrête.
— Elle t’a déjà oublié, James. Même si tu la retrouvais, elle ne serait plus celle que tu as connue. Elle a soif. Elle a vu ce que tu lui as refusé. Tu l’as abandonnée. Moi, je l’ai élevée. Je lui offre un destin plus grand que ce que tu aurais pu imaginer.
Je frémis.
— Tu crois qu’elle est à toi parce que tu l’as changée ? Tu ne fais que répéter les erreurs de ceux que tu prétends haïr.
— Tu ne comprends pas, souffle-t-il, Elle est bien plus que ce que toi ou même moi imaginons. Tu n’as jamais vu son vrai pouvoir. Mais moi, si. Je l’ai réveillée.Je me relève lentement.
Ma haine me consume, mais mon cœur — s’il pouvait battre — battrait encore pour elle.— Je la retrouverai. Et je la libérerai de toi.
Il me regarde une dernière fois. Une ombre passe dans ses yeux. Un mélange étrange de respect, de peur… et de certitude.
— Tu peux essayer, Cullen. Mais souviens-toi : si tu t’approches trop, c’est elle que tu détruiras.
Puis il disparaît.
Et je reste là, à genoux dans la neige, seul avec cette douleur vive, nue, inhumaine.
Il l’a prise. Il l’a changée.
Mais je jure sur le sang que je bois :
Je te retrouverai, Elizabeth. -
La neige crissait sous ses pas, mais James ne l’entendait pas. Pas vraiment. Tout ce qu’il percevait, c’était elle.
Beth.
Vivante. Enfin.
Et si différente.Elle avançait dans le manteau blanc comme un mirage, toute droite, toute calme. Trop calme. Son regard… ce n’était pas le regard de la jeune femme qu’il avait laissée des années plus tôt, ni même celle qu’il avait aimé dans le tumulte. C’était un regard sculpté dans le marbre et le feu. Un regard rouge. Un regard qui brûlait.
Il se redressa lentement, la neige encore accrochée à ses genoux. Son cœur — ce qu’il en restait — éclata dans sa poitrine quand il la vit approcher.
— Beth…
Mais son prénom mourut sur ses lèvres quand elle parla.
— « Tu dois t’en aller James. Livio a raison… Je ne veux plus de toi dans ma vie. Tu m’as brisée. Tu m’as tué bien avant qu’il ne me transforme. »
Chaque mot était une lame. Il chancela, comme si l’air même l’écrasait.
— Non… non, tu ne penses pas ça. Tu… tu ne peux pas. Je sais que c’est lui. Il t’a forcée. Je le vois dans tes yeux. Tu ne serais pas là si tu avais eu le choix. Je te connais.
Il voulut s’approcher, mais elle recula. Sa main se leva comme un rempart. Un geste si simple. Si tranchant.
— Beth, s’il te plaît… écoute-moi.
— « Tu avais le choix après la grippe espagnole… Tu aurais pu ne pas écouter ce Carlisle et venir me retrouver. Tu m’as abandonnée, tu m’as livrée à une vie qui m’a détruite. »James secoua la tête, sa voix s’étranglant dans sa gorge.
— Je voulais… Je croyais que je te protégeais. Que je t’épargnais cette malédiction. Tu ne sais pas ce que c’est, Beth. Le feu dans la gorge. La soif. Les pulsions. Je ne voulais pas que tu sois condamnée à ça… à cette éternité de douleur. Au fait de ne pas avoir d’enfant, de vieillir et de tuer des gens.
Il posa une main sur son cœur, les yeux brillants.
— Je t’ai toujours aimé et je t’aime toujours. J’ai vécu chaque jour de cette vie vide en regrettant de t’avoir laissée. J’aurais préféré véritablement mourir que d’être devenu cette créature.
Mais elle n’ecoute rien. Elle récite les mots qu’elle appris et le don de James est visiblement bloqué par un bouclier. Il ne sait rien des pensées de Beth.
— « Livio m’a offert une seconde vie. Il ne m’abandonnera pas, lui. Il me protégera. »
James ferma les yeux un instant, inspirant une bouffée d’air glacé. Son poing se serra.
— Livio t’a volée. Il s’est emparé de toi dans ta souffrance, dans ta solitude. Il a profité de ton chagrin, Beth. Il ne t’aime pas. Il te possède.
Il fit un pas en avant, presque suppliant.
— Tu crois qu’il t’offre une vie, mais il t’arrache à la tienne. Il t’éloigne de ceux que tu aimes. Il t’enferme. Il te transforme en arme pour ses desseins. On peut très bien vivre sans toute cette haine et violence. Crois-moi.. les Cullen m’ont prouve que c’est possible.
Elle ne répondit pas. Elle le regardait toujours avec ce masque glacé.
Alors James s’agenouilla.
Lui, le vampire. Lui, le monstre.
— Tu es mon âme sœur. Tu l’as toujours été. Tu étais mon monde. Je me suis menti pour te laisser partir, mais je ne peux plus. Je suis venu pour toi, Beth. Pas pour me battre. Pas pour te forcer. Juste… pour que tu saches.
Sa voix se brisa.
— Beth.. mon amour.. Je t’aime. Et je t’aimerai même si tu choisis de ne jamais me revoir. Mais si… si une part de toi est encore là, si tu ressens encore quelque chose — même un souffle — alors fuyons. Partons. Je t’apprendrai à vivre comme moi. Je serai patient. Je serai là. Chaque jour.
Il tendit la main vers elle. Une main tremblante. Mais elle ne bougea pas.
— « Je ne veux plus que tu m’approches ou que tu reviennes dans ma vie… Tout est terminé, comme tu l’avais écrit dans ta lettre. »
Ces mots le percutèrent comme une balle en plein cœur.
— « Je t’ai aimé de toute mon âme… mais à partir d’aujourd’hui, c’est terminé. Tu ne seras plus qu’un douloureux souvenir. »
James n’arrivait plus à respirer, même s’il n’en avait plus besoin. Ses épaules s’effondrèrent. Ses yeux, rouges de soif et d’émotion, se remplirent d’une lueur éteinte.
Elle était là. À quelques mètres. Et pourtant, elle n’avait jamais été aussi loin. Elle mit une dernière distance entre eux, sa main levée. Ultime barrière.
— « Pars… Et ne reviens plus jamais. »
Il ne dit rien. Il ne cria pas. Il ne supplia pas. Il baissa simplement les yeux. Comme un condamné acceptant son sort. Puis, sans un mot, il recula. Un pas. Deux. Jusqu’à disparaître dans la forêt.
Mais dans son silence, dans la neige rougeoyante, une promesse demeurait qu’il lui rappela :
— Tu ne peux pas me demander ça.. tu le sais, tu le sens on ne quitte pas une âme sœur. On s’est toujours juré d’être là. Tu te souviens de nos fiançailles ? On s’est juré d’être là éternellement. Alors je ne lâcherais pas. Je reviendrais Beth.
-
Forks, Mars 2006
Les jours à Forks sont gris, lents, brumeux. Et pourtant, c’est là que j’ai trouvé un semblant de paix. Une illusion fragile. Bella.
Elle me rappelle Beth parfois. Dans ses maladresses, sa douceur, ses colères rentrées. Et ça me tue. Parce qu’elle n’est pas elle. Elle ne le sera jamais.
Je passe mes journées à surveiller, à composer. À mordre mes propres instincts. J’ai promis à Carlisle d’essayer, à Esmé d’y croire, à Bella de rester. Et pourtant, chaque fois que je ferme les yeux, c’est Beth que je revois.
La dernière fois que je l’ai vue, c’était dans cette forêt glaciale du Canada. Elle m’avait dit de partir. De l’oublier. Elle m’avait appelé un fardeau. Mais ses yeux… ses yeux disaient tout le contraire. J’étais parti. Parce qu’elle me l’avait demandé. Parce que rester, c’était signer notre arrêt de mort à tous les deux. Parce que je croyais que le temps finirait par l’effacer.
Je suis un imbécile.
Bella est en danger maintenant. Victoria rôde, folle de rage depuis la mort de l’autre James. Et avec elle, il y a Laurent. L’un de ces vampires mondains, trop lisses pour être honnêtes.
Il est revenu à Forks il y a deux jours. Il a eu l’audace de venir jusqu’à moi, en prétendant vouloir « discuter ». J’ai accepté. Par précaution. Mais aussi par lassitude.
On s’est retrouvés près de la frontière des Quileutes, là où l’air est plus dense, plus électrique. Il m’a souri comme on sourit à un frère perdu. Trop amical. Trop calme. J’étais accompagné de mes deux frères, Emmett et Jasper.
— Toujours aussi noble, James. Tu vis parmi les humains maintenant ?
Je n’ai pas répondu. Laurent a soupiré, puis s’est penché contre un tronc, l’air de rien.
— Victoria veut tuer la fille. Elle pense que ça équilibrera les choses. Tu sais ce que c’est, la vengeance.
Je me suis tendu, prêt à bondir, mais Il a levé les mains comme pour signaler qu’il vient en paix.
— Je ne suis pas là pour ça. Je ne suis plus de son côté.
Il y a eu un silence, puis il a dit :
— En parlant de côté… Tu sais que Livio est de retour en Amérique ?
Un frisson glacé m’a traversé l’échine.
— Livio ?
— Oui, à Rio. Avant le Mexique. Et bien avant, quelque part en Australie. Il n’est pas seul. Il a constitué un clan à sa manière. Tu sais comment il est. Il ne prend que les meilleurs…Il regarda droit dans les yeux Jasper qui avait lui aussi été embarqué au début dans le groupe de ce Livio.
— Et elle est avec lui, continua Laurent en reposant ses iris flamboyant sur moi.
Je n’ai rien dit. Mon corps entier s’est figé. Je ne respirais plus. Quant à lui, il a souri doucement.
— Tu la croyais disparue ? Moi aussi. Mais il paraît qu’elle est devenue redoutable. Incendiaire, même. Les humains brûlent sur son passage.
Je me suis avancé d’un pas, la gorge nouée.
— Tu mens.
— Non. Tu le sais bien puisque tu lis dans mes pensées. Elle est magnifique, dit-on. Froide. Lointaine. Certains disent qu’elle ne fait qu’aimer Livio, qu’elle le suit comme une ombre. D’autres disent qu’elle lui est fidèle… jusqu’au sang.Je voulais hurler. Beth. Elle était toujours là. Elle était encore là. Mais ce n’était plus elle. Pas complètement.
— Pourquoi tu me dis ça ? ai-je demandé.
— Parce que je me demande ce que tu vas faire maintenant. Car Victoria est partie au Brésil pour demander l’aide de Livio. Pour vaincre ta famille.Mais son discours du s’achever car au loin apparu les Quileutes, sorte de loup-garou qui attaque les vampires et protège les humains. Aussitôt, Laurent nous tourna le dos et s’est volatilisé dans les bois.
Avec les garçons nous courûmes aussi vite que possible pour rentrer chez nous mais je les sema rapidement. J’avais besoin de solitude.
Le silence autour de moi semblait peser des tonnes. Beth. Mon Elizabeth.. Je l’avais laissée. Elle m’avait repoussé. Mais elle était en vie. Transformée. Prisonnière. Peut-être. Peut-être pas. Mais elle était là.
Et tout ce que je m’étais imposé de devenir s’est fissuré en moi.
Je ne suis pas rentré chez moi cette nuit-là, dans la maison blanche des Cullen, j’ai regardé Bella dormir. Elle avait le souffle paisible, les bras repliés contre sa poitrine. Fragile. Vivante.
Je l’aime.
Mais pas comme je l’aimais elle. Et maintenant, je sais que je vais devoir choisir. Revenir vers Beth, vers le passé, vers cette douleur inachevée. Ou rester, et tout perdre une seconde fois. J’ai toujours cru que j’étais fort. Mais ce soir, je suis de nouveau un jeune homme de vingt ans avec une bague dans la poche, une lettre d’adieu et un amour impossible entre les mains.
Et cette fois… je ne suis pas sûr de pouvoir fuir.
-
Rio de Janeiro, 2 avril 2006
Je n’ai pas regardé en arrière.
Le jour où j’ai quitté Bella, je savais que je ne reviendrais pas. J’avais essayé. Vraiment. J’avais tenté de réécrire l’histoire, de réparer ce qui, en moi, ne pouvait pas l’être. Mais après ce qu’il s’est passé à son anniversaire — le sang, Jasper, la peur dans ses yeux — j’ai compris. Je ne pouvais pas lui offrir autre chose que le danger. Le mensonge.
J’avais perdu Beth une première fois. Je ne pouvais pas perdre Bella de la même manière.
Alors j’ai fui.
Mais ce n’était pas une fuite vide. Victoria traquait Bella, démente de douleur, de rage. Et où il y avait Victoria… il y avait Laurent. Et parfois, des indices sur ce que le monde voulait me cacher depuis trop longtemps.
Je suis venu au Brésil en traquant Victoria. Mais c’est elle que j’ai trouvée.
Je l’ai suivie sans même le savoir. Une silhouette blonde dans les ruelles moites de Rio. Une odeur impossible à oublier. Son parfum avait changé, mais il y avait ce fond, cette note familière, presque tragique, que seule elle possédait. Et sa démarche… plus féline, plus souveraine, mais c’était elle. Mon cœur, ou ce qu’il en restait, s’est arrêté.
Je l’ai vue au bar. Belle à en crever. Elle n’était plus humaine. Elle rayonnait d’une beauté surnaturelle, dangereuse, comme si le feu qu’elle avait en elle débordait de ses yeux. Des hommes la regardaient comme un mirage. Elle les aurait tous tués sans même s’en apercevoir.
Elle est sortie du bar avec l’un d’eux. Un type quelconque, suffisant, qui croyait avoir gagné un trophée. Je les ai suivis. J’ai senti ce que Beth allait faire. J’ai reconnu cette faim en elle. Cette perte de contrôle.
Elle l’a conduit dans une ruelle. Il riait. Idiot.
Je n’ai pas réfléchi. Quand elle l’a plaqué contre le mur, j’ai bondi. J’ai attrapé Beth, je l’ai projetée contre le mur d’en face. Elle s’est débattue avec une force qui aurait terrassé n’importe quel autre vampire, mais j’étais prêt à tout pour qu’elle ne tue pas.
L’humain est tombé au sol, paniqué. Et puis je l’ai dit.
— Beth…
Elle s’est figée. Juste un instant, puis elle a tourné la tête. Ses yeux rouges comme la braise. Sa peau de marbre. Elle était sublime, effrayante. Méconnaissable.
Mais c’était elle.
Et à ce moment-là, il s’est passé l’impensable.
L’homme s’est mis à hurler. Il a pris feu. Là, à quelques mètres de nous. Une torche humaine. Son corps se tordait dans les flammes.
Je n’ai pas compris tout de suite. Ce n’était pas moi. Ce n’était pas elle… si ?
Je l’ai relâchée, sous le choc.
Elle m’a échappé comme une ombre. Une seconde, elle était là. La suivante, disparue. Je suis resté dans la ruelle longtemps après que les cris aient cessé. J’ai fixé les cendres, les flammes encore vives sur le trottoir.
Beth.
Elle était en vie. Transformée. Elle m’avait vu. Elle m’avait fui. Mais ce feu… C’était elle.
Je le savais. Au fond de moi, je le savais depuis cette nuit de 1923, quand l’hôpital avait pris feu, quand Livio l’avait emportée. C’était son feu, ce pouvoir dont elle ne voulait pas. Ce pouvoir qu’il avait nourri, exacerbé, exploité. Je me suis effondré contre le mur. J’avais passé presque un siècle à survivre à son absence.
Mais c’était pire : elle était là. Elle existait. Et elle brûlait.
En attendant, je n’ai pas dit un mot a ma famille d’adoption quand ils m’ont appelé. J’ai menti à Bella en partant. Pour la protéger. Et je le referais.
Mais maintenant… maintenant, c’est Beth que je dois sauver. Pas pour moi. Pas pour ce qu’on a été. Mais parce qu’elle est encore en train de se perdre. Et que cette fois, je refuse de la regarder tomber. Elle peut me repousser. Me haïr. M’accuser. Mais je la retrouverai.Et je l’aimerai, même si elle me tue.
-
Rio, 2 avril 2006
Je l’attendais.
Pas par espoir. Pas par amour. Cette époque est révolue.
Mais parce qu’au fond, je savais qu’elle viendrait. Beth n’a jamais fui la vérité. Même lorsqu’elle la détestait.
La baie vitrée me renvoie le reflet d’un homme que je ne reconnais plus. Je suis tendu, prêt, mais pas pour me battre. Je suis là pour l’empêcher de faire l’irréparable.
Quand je sens son odeur, mon corps entier se fige. Pas de battement de cœur. Pas de souffle. Juste un ancien instinct — celui de me retourner, de courir vers elle, de la toucher.
Mais je reste immobile. Parce que ce n’est plus elle. Plus vraiment. Ce qu’ils ont fait d’elle… ce que Livio a fait…
Sa voix fend l’air.
– Tu dois partir James. Si tu es là pour la rousse, je sais où elle se cache et j’irai te la chercher. Mais tu dois t’en aller. Livio ne veut pas que l’on soit dans le même endroit, toi et moi.
Je ne réponds pas. Pas tout de suite. Je me retourne lentement. Et nos regards se croisent.
Son visage est magnifique. Inhumainement beau. Mais ses yeux… ses yeux me glacent. Deux flaques de sang figées dans la glace. Et pourtant, je la connais. Je reconnais ce qui reste d’elle, derrière la cruauté et le silence.
Je m’avance d’un pas. Elle ne recule pas, mais elle se tend. Comme un arc prêt à rompre.
Je m’arrête. Assez près pour qu’elle entende ma voix, assez loin pour ne pas la faire fuir.
— Je ne suis pas venu pour Victoria.
Ma voix est calme. Tranchante.
— Je suis venu parce que ce que prépare Livio va détruire ce qui reste de l’équilibre entre les clans. Il veut renverser les Volturi. Et tu le sais, Beth, ce n’est pas un jeu. Ce n’est pas une histoire d’honneur ou de vengeance. Si Livio déclare la guerre, ce ne sont pas que les anciens qui tomberont… Ce sera le monde entier.
Elle ne dit rien.
Je fais un pas de plus.
— Je sais que tu n’es pas d’accord avec lui. Je le vois. Tu n’as jamais été une suiveuse. Tu étais brillante, indépendante, lucide… Qu’est-ce qu’il t’a fait pour t’éteindre comme ça ?
Elle serre les mâchoires. Mais je continue.
— Tu n’es pas obligée de le suivre. Ce n’est pas ton combat. Tu as le droit de choisir autre chose. Tu n’as pas de dette envers lui, Beth. Tu n’as plus de chaînes.
Elle relève les yeux, enfin. Il y a un éclat dedans. Peut-être de la colère. Peut-être autre chose. Mais je ne recule pas.
— Il ne m’effraie pas. S’il croit que je vais me taire, qu’il va t’emmener dans sa folie, il se trompe. Je ne te laisserai pas brûler avec lui dans cette guerre. Même si tu crois ne plus avoir d’issue.
Je ne prononce pas un mot d’amour. Je ne parle pas du passé. Je ne prononce pas son prénom avec tendresse. Je retiens tout.
Mais je tends la main. Pas pour la supplier, juste pour lui rappeler qu’elle peut encore choisir.
— Tu n’as pas besoin de me croire. Tu n’as pas besoin de me suivre. Mais regarde autour de toi. Regarde ce qu’il fait de toi. Ce qu’il attend. Ce qu’il exige. Et demande-toi si c’est ça, la vie que tu mérites.
Je baisse la main, doucement.
— Tu n’es pas un pion, Beth. Tu n’as jamais été une arme. Tu es plus que ce qu’il t’a fait croire.
Silence. Le vent de la mer frappe la vitre derrière moi. Et je termine, d’un ton presque bas :
— Rejoins-moi. Pas pour moi. Mais pour toi. Pour ce qu’il reste de toi.
Je ne la supplie pas. Je ne pleure pas. Je lui tends une vérité. Une sortie. Libre à elle de la prendre.
-
Rio, 2 avril 2006
Je l’écoute déverser sa haine avec un calme que je n’ai pas.
Je l’observe s’enivrer de cruauté comme d’un dernier verre, avec cette voix glaciale qui veut me convaincre que tout est perdu.Et pourtant… je la reconnais.
Pas dans ses mots, non. Mais dans ses silences. Dans ce qu’elle ne dit pas. Dans ce qu’elle s’acharne à tuer.Je devrais lui répondre. La contredire. Lui hurler dessus, peut-être.
Mais je reste là. Une statue de marbre fissurée de l’intérieur.Son rire sarcastique me vrille les tympans. Son regard n’a plus rien d’humain — ou presque. Car je vois encore quelque chose. Une faille.
Une main invisible me serre la gorge. Pas par peur. Par rage.
— Tu crois que ça me fait peur, Beth ? Ce que tu es devenue ?
Je m’approche d’elle. Je vois son poing se crisper, prête à m’attaquer, comme si elle avait déjà gagné cette guerre qu’elle s’invente.
Mais moi, je suis resté.
Et elle ne m’a pas encore brisé.— Tu penses que je suis venu ici en espérant te retrouver telle que tu étais ? Non. Je ne suis pas stupide. Je savais que tu serais enragée. Je savais que tu me haïrais. Mais ce que je vois… Ce que je vois me fait mal d’une autre manière, Beth. Pas parce que tu as changé, non. Mais parce que je sais que tu te mens.
Elle s’apprête à répliquer, mais je ne la laisse pas.
— Tu veux me provoquer avec tes menaces, tes projets de carnage ? Très bien. Va jusqu’au bout. Traque les clans, fais tomber les Volturi. Deviens la reine de cendres que Livio rêve de t’offrir. Mais ne viens pas me faire croire que c’est ce que tu veux vraiment.
Je sens le feu monter en moi. Une colère froide. Plus douloureuse que la haine. Je ne parle plus à un soldat, ni à un monstre.
Je parle à la femme que j’ai aimée. À celle qui, je le sais, respire encore sous les décombres.
— Tu dis que j’ai été un pion dans la vie de Carlisle ? C’est vrai. Tu as raison. Je l’ai suivi. J’ai fui. Je me suis caché derrière sa morale pour ne plus faire face à ma propre horreur. Tu penses que j’ai toujours été ce vampire végétarien, docile, raisonnable ?
Je secoue la tête et je la regarde droit dans les yeux.
— Tu ne sais rien, Beth.
Silence.
Un vent marin se glisse par la baie entrouverte. Elle ne bouge pas. Elle me fixe.
Alors je dis ce qu’elle doit entendre.
— J’ai tué des humains. Des dizaines. J’ai bu leur sang jusqu’à les vider. Je l’ai fait après ma transformation. J’ai même aimé ça. Et je t’ai quittée pour ça. Parce que je voulais ton sang, je voulais m’abreuver à ton cou. Je voulais te transformer. Mais tu m’aurais haï.. je me souviens encore de nos projets et je sais que tu n’airais pas supporté une vie d’éternité sans enfants, sans ta famille.
Elle recule légèrement. Ce n’est pas de la peur. C’est de la surprise.
— Tu étais pure. Tu étais humaine. Et moi, j’étais un prédateur en train de perdre pied. Je t’ai quitté parce que je me dégoûtais. Parce que je croyais que te perdre valait mieux que te détruire.
Ma voix tremble à peine. Mais c’est la vérité. Celle que je n’ai jamais dite à personne.
Ni à Carlisle.
Ni à moi-même.— Alors ne viens pas me parler de monstres. Je l’ai été aussi. La seule différence, c’est que j’ai eu une seconde chance. Pas grâce à Carlisle. Pas grâce à la “famille parfaite”. Mais parce que j’ai décidé que ma vie vampirique valait plus que le sang versé. Parce que je crois encore en ce que nous pouvons être. Et toi, tu pourrais l’être aussi. Tu as ta place parmi nous. Bella c’est.. c’est Bella, je ne me justifierais pas. Elle est une parenthèse dans ma vie. Toi, tu as toujours été plus que ça. C’est par peur de te perdre et de te détruire que j’ai fui.
Je m’approche encore. Il n’y a plus qu’un souffle entre nous.
— Tu n’es pas l’arme de Livio. Tu n’es pas un fléau. Tu es libre. Tu peux partir. Tu peux venir avec moi. Pas pour m’aimer. Pas pour revivre une idylle perdue. Mais pour te choisir enfin.
Je tends la main à nouveau. Pas avec tendresse mais avec conviction.
— Tu peux me rejeter. Tu peux te nourrir à nouveau. Tu peux brûler le monde entier. Mais tu sais que je reviendrai encore. Jusqu’à ce que tu comprennes que tu n’es pas seule. Et que tu n’as jamais cessé d’avoir le choix. Choisis la vie.. le pardon.
Je baisse la main. Et je conclus, plus bas, presque douloureusement :
— Tu veux me détester ? Très bien. Mais alors, déteste-moi pour de vrai. Pas pour la version que tu t’inventes pour justifier ta chute.
-
Rio, 2 avril 2006 – Minuit passé
Point de vue de James
Je ne bouge pas quand la porte se referme derrière elle.
Je ne respire même plus.La pièce est figée, mais je suis en miettes.
Ses mots me hantent déjà, bien plus que la morsure de son absence.
Elle m’a tout jeté à la figure. Sa rage, sa haine, sa douleur — mais pire encore, son indifférence.Et ce souvenir qu’elle a laissé remonter, comme une écharde mal arrachée.
Celui de moi, adolescent, maladroit, amoureux, le cœur au bord des lèvres…
Je l’ai vu dans ses yeux.
Elle s’en souvient encore.Et pourtant, elle est partie.
Je tombe dans le fauteuil, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains.
J’ai froid. Froid jusqu’à l’âme. Un comble pour un vampire.Elle ne reviendra pas.
Et pire : elle ne veut pas être sauvée.
Je me suis trompé. Sur tout. Sur elle. Sur moi. Sur ce que je croyais pouvoir réparer.Et soudain, j’ai besoin d’entendre une voix.
Une voix qui m’ancre. Qui me rappelle que j’existe encore.Je compose un numéro.
Celui de Rosalie.
Elle décroche au bout de quelques sonneries.— James ?
— Rosie… Je…Ma voix se brise. Je n’ai même pas la force de formuler une phrase.
Elle comprend tout de suite que quelque chose ne va pas.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu l’as retrouvée ?
Je hoche la tête, idiotement, oubliant qu’elle ne peut pas me voir.
— Oui… je l’ai vue. Elle… Elle est méconnaissable. Rosalie, je l’ai perdue. Définitivement. Il n’y a plus rien à faire.
Un silence. Puis sa voix change. Elle devient plus grave. Plus lente.
— James… Je suis désolée. Mais il faut que je te dise quelque chose.
Je sens mon cœur, cet organe inutile, se contracter.
— Quoi ?
— Bella est morte.Je crois que je n’ai pas compris.
Je n’ai pas pu comprendre.— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
— Bella… Elle… Elle s’est jetée d’une falaise. Alice l’a vue. Tu es parti, et elle n’a pas supporté. Charlie l’a retrouvée trop tard. James… c’est fini.Je n’entends plus rien.
Plus la ville, plus les vagues, plus le bruit de ma propre respiration.
Un voile noir se lève dans mon esprit. Je suis seul.
Seul comme je ne l’ai jamais été.
Beth ne veut plus de moi.
Et Bella… Bella n’est plus.Je ferme les yeux et laisse le vide me happer.
Je crois que je souris.
Un sourire sans joie. Un rictus d’homme qui comprend enfin qu’il n’aura jamais de rédemption.
— Merci de m’avoir dit la vérité, Rosalie, je murmure.
— James… tu vas faire quoi ?Mais je raccroche déjà.
Je me lève. Je prends une veste. Un billet. Un faux passeport. Je n’ai besoin de rien d’autre.
Je suis une coquille vide.
Un spectre.3 avril 2006, vol Rio – Rome
Je regarde par le hublot, les lumières de Rio s’éloignent. Je pars pour Volterra.
Les Volturi.
Les rois.
Les juges.Ce sont eux qui détiennent le pouvoir d’en finir proprement. Sans bavure. Sans retour.
Je n’ai plus rien.
Je n’ai sauvé personne.
Ni Beth.
Ni Bella.
Pas même moi-même.J’ai cru que je pourrais donner un sens à cette existence. Mais la vérité, c’est que je suis la ruine de tous ceux que j’ai aimés.
Il est temps que ça cesse.
Je me lève, avance jusqu’à la salle de bain de l’avion, referme la porte à clé.
Je regarde mon reflet.
Il ne me renvoie plus rien.Pas de feu dans les yeux.
Pas de lueur dans l’âme.Avec plaisir, Charlotte. Voici la suite du récit, du point de vue d’Alice Cullen, qui cherche désespérément Elizabeth après avoir eu une vision de la décision fatale de James. Elle comprend qu’elle ne peut plus empêcher ce futur sans l’aide de Beth, celle-là même qu’elle craignait autrefois… et qu’elle va devoir affronter.
4 avril 2006 – Rio, 4h17
Point de vue d’Alice Cullen
Je fonce à travers la ville comme un courant d’air, les cheveux trempés par la brume nocturne.Je ne regarde ni les passants, ni les voitures. Je ne regarde que mes visions.
Elles reviennent, en boucles, comme une pellicule trop usée.
James à Volterra.
Le hall de marbre.
La lumière rougeâtre des sous-sols.
Et ses yeux. Résignés.Et puis… rien. Le vide.
Comme si son existence se désagrégeait. Comme si le fil était rompu.Non, non, non.
Pas lui. Pas encore.
Pas un de plus.Je n’ai pas sauvé Bella.
Je n’ai pas su l’empêcher de tomber.
Mais je peux encore sauver James, mon frère, mon presque jumeaux.Et je sais qu’il n’y a qu’une seule personne qui puisse me donner cette chance.
Je m’arrête en haut d’une ruelle étroite, le regard fixé sur un immeuble sombre.
Elle est là.
Je le sais.
Je la sens.Elizabeth. Ou ce qu’il reste d’elle.
Je grimpe jusqu’au dernier étage, sans un bruit.
Je n’ai pas besoin de frapper : elle ouvre la porte avant même que ma main touche le bois.Elle est… magnifique et terrifiante.
Comme un feu noir. Je l’ai toujours vue sous le regard de James, dans ses pensées et je pensais qu’il l’idéalisait mais j’avais tort. Elle est magnifique.Ses yeux rubis me percent de part en part, et pendant un instant, je doute. Pas de moi. D’elle.
Mais je m’avance.
— Je sais que tu ne m’apprécies pas, je commence, la voix plus posée que je ne le ressens. Tu n’apprécies pas ma famille, ni ce que nous représentons. Mais là, il ne s’agit pas de nous. Il s’agit de James.
Elle hausse un sourcil, mi-agacée, mi-curieuse. Je continue, sans lui laisser le temps de m’interrompre.
— Il est parti pour l’Italie. Il veut se livrer aux Volturi.
Elle ne bouge pas.
Mais ses doigts se crispent contre le chambranle de la porte.— Il pense que tout est terminé. Que tu ne veux plus de lui. Que Bella est morte par sa faute. Qu’il.. Qu’il est irrécupérable. Et que rien ne vaut la peine de continuer à vivre.
Je la vois hésiter, juste un battement, une fracture dans son masque. Mais mes visions ne changent pas. Je secoue doucement la tête.
— Je ne veux rien de toi, Elizabeth. Je ne te demande pas de pardonner, ni de revenir. Je te dis seulement qu’il t’aime encore. Qu’il est en train de mourir. Et que s’il meurt… tu le regretteras.
Elle me fixe comme si je venais de gifler un fantôme. Et je continue, parce que je sens que je touche une faille.
— Il a cru que tu étais morte en 1923. Il a souffert comme jamais je n’ai vu un être souffrir. Il a attendu, sans savoir. Et quand il t’a revue, il a tout de suite compris que tu étais prisonnière d’un monde qui t’éloignait de toi-même. Je ne crois pas te connaître, absolument pas. Mais lui, si. Et il croit encore en toi.
Un silence. Long..
-
7 avril 2006, Rovaniemi – 20h12
Je suis là, dans ce canapé, recroquevillé comme une bête sans instinct, le regard perdu dans la neige. Il y a un feu qui crépite dans la cheminée. C’est ridicule, ce feu. Il n’éclaire rien. Il ne réchauffe rien.
Je n’arrive pas à croire que je suis encore vivant.
Elle m’a projeté au sol devant une foule, dans un des lieux les plus dangereux de notre monde, juste pour m’empêcher d’y mettre fin.
Et maintenant elle est là.
À quelques pas.
Avec ses mots.
Avec sa voix.Je devrais la remercier.
Mais tout en moi hurle.Je suis furieux.
Pas contre elle. Pas seulement.
Contre moi-même.
Contre cette sensation qui me remonte dans la gorge comme un poison : l’espoir.Parce qu’au fond, j’étais prêt.
J’avais fait le deuil.
Du monde.
D’elle.
De moi.Et voilà qu’elle me parle de souvenirs.
De 1918.
De notre passé.Et je me demande si c’est une cruauté.
Si elle est venue me tendre cette illusion comme un dernier piège.Je serre les poings, mais elle les attrape avec les siens.
Je devrais me dégager.
Mais je n’en ai pas la force.Elle est là, sur cette table basse, et pour la première fois depuis Volterra, je l’écoute vraiment.
Et ses mots…
Ses mots me dévastent.« Tu as ramené un peu de vie en moi. »
« Je ne te laisserai pas mourir. »
« Offre-moi la liberté. Offre-moi ton amour. »Mon cœur s’arrête.
Je veux lui hurler que je ne comprends pas.
Que je suis épuisé.
Que je ne suis pas un sauveur, ni un héros, ni même un homme capable de porter le poids de ce qu’elle me demande.Mais je ne dis rien.
Parce que mes yeux brûlent.
Parce que mon corps tremble.
Parce qu’une autre flamme, plus ancienne que toutes les douleurs, vient de se rallumer.Et elle me consume.
— Tu joues avec moi, Beth ?, je murmure, presque dans un souffle rauque. Tu veux m’anéantir complètement ?
Elle fronce les sourcils, je me lève, trop vite, brutalement, et je fais quelques pas dans la pièce.
— Tu viens me sauver d’une mort que j’ai choisie. Tu me dis que tu m’aimes. Tu veux qu’on vive. Mais c’est moi qui t’ai brisée. Tu crois que je ne le sais pas ? Tu me l’as clairement fait comprendre à Rio.
Je me retourne vers elle.
Mes yeux croisent les siens.
Et je sais que je suis à deux doigts de la supplier de m’achever.— Je t’ai abandonnée. Je t’ai crue morte. J’ai vécu cent ans à t’aimer dans le vide. À rêver de toi. Et quand je t’ai revue, je n’ai pas vu un monstre, Beth. J’ai vu ce que j’avais tué.
Un silence.
Je passe la main sur mon visage, pour effacer quelque chose. Je ne sais pas quoi.
La fatigue.
La douleur.
L’amour.— Tu crois que je suis un ange ? Que j’ai vécu avec des fleurs et des prières ?
Je ris. Un rire sec, amer.
— Je suis un monstre moi aussi. Tu veux savoir pourquoi je suis parti ? Pourquoi je t’ai abandonnée ? Parce que je croyais que si je restais, je finirais par faire ce que j’ai déjà fait.
Je la regarde en face.
— Je voulais ton sang. Je voulais te tuer Beth ! Je t’ai désiré non plus comme un humain désiré une humanité mais comme un monstre désiré sa proie. J’ai tué, Beth. Des humains. Plusieurs. Au début. Au milieu. Même après t’avoir revue. Ce sang m’a nourri. Ce sang me hante. Et je me suis dit : « Elle mérite mieux. Elle mérite quelqu’un de pur qui n’a pas fantasmé a vouloir s’abreuver à sa carotide. »
Je la montre, elle, assise devant moi, meurtrie, violente, vivante.
— Mais il n’y a pas de pureté. Ni chez toi. Ni chez moi. Il n’y a que ce qu’on fait maintenant. Ce qu’on décide maintenant.
Je m’approche, cette fois.
Je prends son visage entre mes mains.
Elle ne recule pas.— Je t’aime. Je t’ai toujours aimée. Et si tu me tends la main, ce ne sera pas pour que je te sauve. Ce sera pour que tu me sauves moi, de mes démons. Ça n’a jamais été l’inverse.
Je la regarde.
Vraiment.
Et cette fois je sais que je n’ai plus peur.Je ne veux pas vivre sans elle.
Je n’en ai jamais été capable.
— Dis-moi qu’il y a encore une vie possible pour nous, Beth. Même au bord du précipice. Même couverts de sang et de cendres. Dis-moi que je peux encore marcher avec toi, peu importe la route.
-
13 avril 2006 – Rovaniemi, Finlande
Une semaine après VolterraIls n’avaient pas parlé tout de suite. Pas de la suite.
Pas du monde, pas des menaces, pas des autres.Seulement eux.
Ils s’étaient effondrés l’un contre l’autre, comme deux voyageurs de retour d’un désert. Et au matin, il y avait eu ce baiser.
Le premier depuis presque un siècle.Un baiser qui n’appartenait ni aux vampires qu’ils étaient devenus, ni aux adolescents qu’ils avaient été. Un baiser du présent. Un baiser comme une promesse silencieuse qu’ils n’avaient pas encore les mots pour formuler.
Mais la paix ne dure jamais.
Pas quand on est deux étoiles tombées du ciel.
Pas quand on est James et Beth.18 avril 2006 – Fin d’après-midi
Le vent est glacial, la forêt est silencieuse.Ils sont allongés sur le toit du chalet, sous un ciel blanc. Beth a la tête posée sur l’épaule de James, et pour la première fois depuis Volterra, il sourit sans se forcer.
— Tu te rends compte qu’on est en train de vivre ce qu’on rêvait de faire quand on avait seize ans, souffle-t-il, à l’époque, tu m’avais interdit de grimper sur les toits parce que tu flippais que je tombe. Et tu m’avais menacé de me casser les jambes avec un dictionnaire d’anatomie.
Elle rit. Un vrai rire.
Mais l’instant se brise.
Un craquement.
Un souffle.Ils se redressent d’un bond.
James a déjà mis Beth derrière lui.
Il reconnaît l’odeur.
Froide. Lisse.
Parfumée d’Italie.Les Volturi.
Trois vampires surgissent du couvert des arbres.
Ils sont de la garde d’élite – pas Jane, pas Alec. Mais ils sont puissants. Organisés et silencieux.Ils ne sortent pas les crocs.
Pas tout de suite.Le plus grand parle en premier :
— James Masen.
— Ça n’est plus mon nom depuis longtemps.
— Et Elizabeth. L’Arme de Livio. Vous étiez censés être séparés depuis 83 ans. Et pourtant…Il les observe avec une curiosité malsaine.
— Personne ne savait que vous étiez fiancés avant votre transformation. Intéressant. Très intéressant.
Beth s’avance d’un pas. James tente de la retenir, mais elle a ce feu dans les yeux.
— Vous êtes venus pour nous tuer ?
— Pas encore, répond un autre qui penche étrangement la tête sur le côté comme pour évaluer les amants. Les anciens veulent vous parler. Tous les deux. Aro en particulier. Il aime les histoires. Et les exceptions.James échange un regard avec Beth.
Il sent sa tension, sa peur.
Mais aussi sa rage contenue.Il pourrait fuir.
Il pourrait se battre.
Mais il comprend, au fond de lui, qu’il n’a pas le choix.Ils sont traqués.
S’ils fuient encore, cela ne fera que renforcer l’intérêt des Volturi.
Et s’ils meurent… alors tout ce qu’ils ont reconstruit ces derniers jours aura été vain.Il respire. Lentement.
Puis il prend la main de Beth, et se tourne vers elle.— Fais-moi confiance. Cette fois, je ne fuis pas. J’y vais. Pour nous. Pour que ça s’arrête. Pour qu’ils comprennent que tu n’es pas leur arme. Et que moi, je ne suis plus leur problème.
Il pose son front contre le sien.
— Je ne te demande pas de les aimer. Je ne te demande même pas de me suivre ou de me sauver. Mais je te demande juste… de rester. Jusqu’au bout. Quoi qu’il arrive.
— Pas de drame à l’horizon James. Elle vient avec nous.
— Hors de question. Vous devrez me passer sur le corps.C’est alors que le troisième lève la voix. Il transmet une vision à James, celle d’une bataille entre eux trois mais qui se terminera par une mort violente, lente et douloureuse. Le flash est aussi sensible et réaliste qu’une vision de Alice mais bien plus intense. James comprend qu’il s’agit d’un avenir dicté par ses choix, son choix s’il se rebelle.
James offre un regard désolé à Beth, mais elle sait déjà. De toute manière, même sans la vision, il sait qu’elle le suivra.
Pendant ce temps, les sbires attendent sans dire un mot. Mais ils semblent fascinés par cette scène. L’un murmure, presque pour lui-même :
— Peut-être que les monstres savent encore aimer, après tout.
21 avril 2006 — Volterra, Italie
Fin d’après-midi. L’air est sec, le ciel est pâle.La voiture noire glisse sur les pavés comme un corbillard silencieux.
James n’a rien dit depuis qu’ils ont quitté l’aéroport de Florence. Il tient la main de Beth, mais sa paume est froide, rigide. Il est tendu. Chaque muscle bandé. Beth regarde droit devant elle. On dirait qu’elle ne cligne même plus des yeux. Mais il la connaît trop bien pour être dupe. Elle compte les options. Les sorties. Les faiblesses de ceux qui les escortent. Elle se tient prête.Quand la voiture s’engouffre dans le tunnel sous la place centrale, James sent sa poitrine se refermer. La pierre respire ici. Elle garde les cris, les souvenirs, les serments brisés.
Beth tourne la tête vers lui et l’observe comme si elle ressentait sa douleur. Il la regarde désolé, sincèrement. A cause de lui, elle risque de perdre la vie.— Tu regrettes de m’avoir sauvé, demande-t-il avec un léger sourire ironique, tu peux encore t’enfuir..
Le véhicule s’arrête. Les portes s’ouvrent. Le marbre avale la lumière du jour. Ils sortent ensemble. L’intérieur de la forteresse est glacial, mais parfaitement silencieux. Pas un écho. Pas une poussière. Pas une âme.
Jusqu’à ce qu’ils arrivent à la grande porte sculptée.Une vampire à la peau d’albâtre s’approche, c’est Sebastian, un chasseur de longue date à la carrure impressionnante. Son regard caresse Beth avec un mélange de curiosité, de désir et d’inquiétude. Visiblement, il semble connaître la jeune femme.
— Elizabeth. Nous pensions ne jamais te voir ici.
— Ce n’était pas prévu, grogne James jaloux et possessif en resserrant sa prise autour de la jeune femme.La vampire sourit et James lui offre un regard noir.
Les portes s’ouvrent. Et là, dans la pénombre douce, sous la lumière crue des voûtes antiques, les attendent les trois figures qui font trembler le monde : Aro, Caius et Marcus.
Assis sur leurs trônes de pierre. Immobiles. Eternels.James se raidit. Il sent prêt de lui Beth en train de bouillir. Il sait, il sent qu’elle n’a pas peur. Elle est en colère. Lui, en revanche, lutte pour ne pas vaciller. La dernière fois qu’il a vu ce lieu, il était un jeune vampire, tout juste sauvé par Carlisle. Mais cette fois, il est là pour une autre raison.
Cette fois, il est là pour parler. Pour défendre.Aro se lève lentement, comme une ombre qui prend forme.
— Ah… les fiancés maudits. James. Elizabeth.
Son sourire est doux, presque paternel. Mais ses yeux sont deux gouffres.— Je vous connais si bien… Et pourtant, je ne vous ai jamais vus ensemble.
— Nous avons été séparés trop longtemps, répond James d’un ton calme.Aro s’approche, paume tendue.
— Puis-je ?
James sait ce que cela signifie. Il tend la main.
Le contact est glacé, mais bref.Aro ferme les yeux. Il lit. Il voit tout.
Le passé. L’hôpital. Le feu. Le baiser dans le chalet. Le désespoir. Le sang. Les serments brisés.Lorsqu’il rouvre les paupières, il souffle presque avec tendresse :
— Votre histoire est une tragédie grecque. Mais il y a… une beauté féroce, là-dedans. Une chose rare. Une force que peu de couples traversent sans se détruire.
Il se tourne vers Beth.
— Et toi, enfant de Livio… Veux-tu que je lise en toi ?
— Tu n’y survivrais pas, réponds avec prudence James alors qu’elle s’apprête à montrer les crocs.Un rire résonne dans la salle. C’est Caius.
— Charmante comme on nous l’a compté. Elle a les crocs de son maître.
Mais Marcus, jusqu’ici silencieux, penche la tête. Il fixe le lien invisible entre eux deux. Il murmure :
— Ils s’aiment encore. D’un amour ancien. Il est fissuré, mais il existe.
Aro sourit.
— Voilà qui est fascinant.
Il les observe tous les deux, puis s’assoit.
— Alors dites-moi. Pourquoi êtes-vous venus ?
— Parce que fuir ne servait plus à rien, dit James. Parce que nous sommes fatigués de courir. Parce que je sais ce que Livio prépare, et que je ne veux pas que Beth devienne l’instrument de son massacre.
— Et toi, Elizabeth ? Est-ce que tu partages ce souhait ? -
21 avril 2006, Volterra —
Quand Aro a effleuré la joue de Beth, je n’ai pas pu m’empêcher de m’avancer, prêt à le broyer si son regard s’assombrissait.
Mais ce que j’ai vu ensuite… ce que j’ai perçu dans son esprit lorsque nos pensées se sont croisées, lorsque ses souvenirs ont reflété les siens… ça m’a coupé le souffle. J’ai vu Beth brûler vive sans que les flammes ne l’atteignent. J’ai vu l’hôpital, les cris, les chaînes, les années de solitude, les humiliations, la colère contenue, les nuits passées à hurler en silence dans une chambre trop blanche. J’ai vu Livio. Son emprise. Son obsession. Sa façon de modeler son pouvoir autour de la souffrance, comme s’il la sculptait pour en faire une arme. Et puis j’ai vu son visage… quand elle m’a cru mort. J’ai senti son deuil. Une douleur si profonde que mon propre cœur mort s’est souvenu de battre.Et Aro a vu tout ça aussi.
Je savais que Beth avait souffert. Mais je ne mesurais pas. Je ne comprenais pas que sa solitude avait été une forge. Qu’elle s’était bâtie seule, sans personne pour lui tendre la main. Et pourtant, elle m’avait attendu.
Elle avait survécu pour moi.
Aro se rassoit, le visage désormais marqué par une lueur qu’on ne peut pas feindre : le respect. Peut-être même la crainte.
« Je ne savais pas que perdre l’amour pouvait offrir autant de pouvoirs. Si j’avais su, j’aurais moi-même aimé avec passion. »
Je serre les dents.
Je sens sa fascination pour elle, et je comprends son envie de la posséder, comme Livio avant lui. Mais elle ne sera plus jamais la chose de personne.Et quand il dit ces mots…
« Elle ne peut pas mourir, même en tant que vampire. Et elle peut maîtriser le feu de façon à éteindre le monde. Pourtant, son compagnon n’est pas autant immortel qu’elle. Il peut mourir. »
Je comprends.
Le levier.
Le chantage.
Le seul lien de négociation, c’est moi.Et je m’en fous.
Je préfère être son talon d’Achille que de la voir enfermée encore une fois. Alors, je pose un genou à terre, sans honte, et je murmure pour qu’Aro entende, mais surtout pour qu’elle comprenne :
— J’accepte, puis je me redresse en fixant Aro droit dans les yeux et continuant, nous tuerons Livio. Vous aurez sa tête. Et ensuite, vous nous laissez. Vous jurez de nous oublier. Vous jurez de ne pas nous suivre. Nous aurons la paix.
Je jette un œil à Caius, qui semble déjà ricaner dans l’ombre. Marcus, lui, reste mutique. Aro hoche la tête avec un sourire lent.
— Marché conclu. Vous êtes libres… pour l’instant. Comprenez que des talents comme les vôtres sont.. hum.. sont bien trop important pour ne pas être oublié.
Il claque des doigts.
— Mais restez cette nuit à Volterra. Nous aimerions que vous rencontriez nos gardes demain. Mieux vaut savoir qui pourrait mourir pour vous, et qui contre vous.
Je me crispe.
— Non.
— Non, demande-t-il avec une sincère surprise.
— Nous partirons ce soir. Maintenant. Nous avons donné notre parole. Et vous avez vu ce que Beth peut faire. Si vous tenez à votre château… ne l’enfermez pas.Un long silence s’installe.
Puis Aro rit, lève les mains, théâtral :— Très bien. Disparaissez. Mais je veux une chose : quand vous serez prêts… revenez. Et donnez-moi ce que je veux : la fin de Livio.
Beth et moi quittons la pièce sans un regard en arrière.
21 avril 2006, 22h46 — En route vers Florence
La route est calme.
Je conduis. Elle regarde la nuit par la fenêtre.Nous ne parlons pas.
Je sais qu’elle est encore figée par tout ce qu’il a vu, tout ce que j’ai vu. Il n’y a plus de masques entre nous. Il n’y a que la vérité nue. Et elle est violente. Belle. Terrible.
J’ai réservé une chambre dans une petite pension de campagne, à trente kilomètres au sud de Florence. Une bâtisse en pierre, cachée dans les bois. Peu de clients. Aucun vampire.
Le feu crépite dans la cheminée quand nous entrons.
Elle s’assoit en silence, jambes croisées, les yeux dans les flammes.Je m’agenouille devant elle.
— Tu vas bien ?
Elle ne répond pas tout de suite. Puis, simplement je reprends avec une lueur d’humour un peu noir :
— Je suis persuadé que tu aimerais me dire que tu es fatiguée, n’est-ce-pas ?
Mais aucune réaction. Je laisse un profond soupir s’échappe quand je me redresse et que je dépose un baiser sur son front.
— Repose-toi. Ce soir, il n’y aura ni complot ni vengeance. Pas de guerre. Juste toi. Et moi.
Je l’aide à retirer sa cape, ses bottes, je la borde sur le lit comme je l’aurais fait en 1916. Puis je me pose dans le fauteuil, face à elle, et nous nous regardons. C’est étrange, depuis sa transformation je n’entends plus ses pensées. Mais je sais quand même à quoi elle pense. Cette scène chez les Volturi doit l’avoir perturbée. Le feu danse dans la cheminée.
Et je murmure dans le noir :
— Demain, je réunirai ma famille… les Cullen. Demain, on sera prêts. Ils nous rejoindront. Mais ce soir… je veux que nous pensions à nous. Tu le veux bien ?
Dans cette chambre pittoresque, le James timide se blottit contre l’amour de sa vie. J’en ferme les yeux, frissonnant et laisse mon front se poser contre le sien et souffle dans un murmure :
— Nous nous sommes retrouvés Beth.. Rien ne pourra plus nous séparer.
-
21 Avril 2006, 23h47 – Florence, Italie –
Elle est là, allongée à mes côtés, sa main sur ma joue, la voix douce et grave à la fois. Elle a toujours eu ce ton-là quand elle cherchait à comprendre, à sonder sans presser. Mais ce soir, il y a dans ses mots un mélange de tendresse et de mélancolie que je n’avais pas entendu depuis 1918.
Je l’écoute sans l’interrompre. Je la bois des yeux. Chaque mot qu’elle prononce est comme une clef qui déverrouille quelque chose de figé en moi. Depuis ma transformation, j’ai vécu dans une sorte d’hibernation émotionnelle. J’étais fonctionnel, loyal, utile… mais je n’étais plus entier.
Elle me redonne cette sensation de plénitude, même au cœur du chaos.
Quand elle me parle de Chicago, de son fils, de ces lieux interdits par Livio, j’ai envie de lui promettre l’univers entier. Je le ferai. Je le lui jure intérieurement. Mais je sens qu’elle n’a pas besoin de promesses. Elle a besoin de vérités.
Alors quand elle me demande si j’ai aimé d’autres femmes…
Je prends une profonde inspiration. C’est un réflexe humain, mais il m’aide à mettre mes pensées en ordre.
— J’ai essayé.
Je dis ça en la regardant dans les yeux, sans détour. Je lui dois au moins ça.
— Après toi, j’étais… détruit. Je ne parle pas de la transformation, ni du feu dans ma gorge. Je parle de ce vide. De toi. Carlisle m’a sauvé, oui, mais il n’a pas pu effacer ton souvenir.
Je caresse doucement sa tempe du bout des doigts, là où ses mèches blondes viennent se loger contre l’oreiller.
— Bella… elle te ressemblait. Pas physiquement. Elle est brune, timide, un peu maladroite. Mais elle avait ce truc. Cette lumière. Cette façon de voir la vie malgré la mort. Je me suis raccroché à elle. C’était lâche, égoïste, mais je n’arrivais plus à avancer. Elle m’a aidé à croire que je pouvais aimer à nouveau et.. être aimé.
Je marque une pause. Je sens sa respiration s’accélérer, même si elle ne dit rien. Alors je lâche :
— Mais ce n’était pas de l’amour. Pas vraiment. C’était une réplique, une illusion. Une façon de survivre.
Je baisse les yeux, honteux malgré moi.
— Et quand j’ai cru la perdre.. J’ai eu la confirmation que j’étais maudit. Que je ne pouvais aimer personne sans le conduire à un destin tragique.
Je me redresse légèrement sur un coude, le regard plongé dans le sien.
— Et puis tu es arrivée.. Et Bella à survécu. Elle est sous la protection des Quileutes, dans le Nord. Ils la cachent. C’est Alice qui m’a prévenu.
Je souris un peu, amusé par l’ironie de tout ça.
— Même dans sa survie, Bella n’a jamais été qu’un rappel de toi. Elle me renvoyait toujours à ce que j’avais perdu. Je n’ai jamais su l’aimer pour elle. Parce que je ne t’ai jamais oubliée, Beth. Pas une seconde.
Je reprends doucement sa main entre les miennes, et mes pouces dessinent des cercles lents sur sa paume.
— Ce n’était pas des années de reconstruction. C’était des années d’attente.
Je l’attire à moi. Son front se pose contre le mien à nouveau. Nos souffles sont inutiles, mais je jurerais qu’on respire ensemble.
— Tu es mon unique promesse. Celle que j’ai faite avant même de comprendre ce qu’était la vie. Tu es ce que j’ai toujours voulu. Et aujourd’hui, malgré tout ce qu’on a perdu, malgré tout ce qui nous a été volé… tu es là.
Je ferme les yeux un instant, puis rouvre doucement, le regard plongé dans le sien.
— Alors oui, on ira à Chicago. Je t’aiderai à retrouver la tombe de ta famille, à savoir pour ton fils. On fera tout ce que tu veux, Beth. Même grimper aux arbres, s’il le faut.
Je souris en coin, en écho au souvenir de mon front écorché.
— Mais surtout, je veux qu’on reprenne là où on s’est arrêtés. Je ne parle pas de nos rêves d’enfants. Je parle de notre promesse d’aimer. Celle-là, je ne l’ai jamais rompue.
Je l’embrasse enfin, doucement, tendrement, comme si nos lèvres se souvenaient du baiser qu’elles n’avaient pas eu le temps de vivre en 1918.
-
22 Avril 2006, 00h12 — Florence, Italie
Ses jambes autour de mes hanches, ses mains tenant les miennes comme un serment renouvelé, ses lèvres contre les miennes comme si elles me rappelaient ce que c’était de respirer : c’est irréel.
Je sens sa chaleur, son feu — au sens propre comme au figuré. Chaque geste, chaque soupir, chaque frisson m’enveloppe dans un vertige que je croyais réservé aux souvenirs ou aux rêves. Et pourtant… malgré le désir brûlant qui pulse à travers mes veines de pierre, malgré la beauté déconcertante de cette femme que j’aime depuis toujours, je suis paralysé.
Elle doit le sentir. Elle le voit dans mes yeux. Cette peur presque enfantine. Cette gêne que je croyais avoir dépassée depuis ma transformation.
Mais comment lui dire que je ne sais pas ? Que je n’ai jamais su ? Que mon corps est encore figé dans l’innocence du passé alors que le sien a été contraint à une intimité qu’elle ne désirait pas ?
Elle comprend sans que je parle. Comme toujours.
« Eh… Ce n’est pas grave tu sais ? »
Sa voix est douce, sans jugement. Elle ne se moque pas, elle ne doute pas. Elle ne fait que m’accueillir tel que je suis. Et ce geste simple — poser sa main sur ma joue pour me forcer à la regarder — me touche plus profondément que tout.
« Finalement c’est certainement moi qui devrais avoir honte… »
Non, jamais.
Quand elle s’allonge à côté de moi, qu’elle raconte sa nuit de noces, j’ai envie d’arracher le passé. De mordre ce nom, Dereck, jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa mémoire. Mais je me contente de l’écouter. Parce qu’elle a besoin de le dire. Et moi, j’ai besoin de l’entendre pour la comprendre.
Quand elle évoque la lingerie en dentelle française, un rire nerveux m’échappe. J’ai l’impression d’avoir à nouveau dix-huit ans. La simple idée de la voir défaire les lacets d’un corset m’aurait probablement fait tomber dans les pommes à l’époque.
« C’est quand même amusant de se dire qu’on s’aime et que tu n’as jamais vu, ne serait-ce qu’un morceau de mon ventre… »
Elle a raison. Il y avait tant d’interdits. Mais c’est justement ça qui rendait l’amour si précieux, si sacré. Aujourd’hui, je ressens ce même respect. Je la désire, oui. Ardemment. Mais pas comme un conquérant. Pas comme un vampire affamé. Je la désire comme on attend une étoile filante : avec espoir, émerveillement, et une infinie patience.
Alors je souris. Et je reste là, à la regarder. À l’aimer sans hâte. Nous avons l’éternité devant nous. Et cette nuit, nous n’avons besoin que d’un lit partagé, d’une main serrée, d’un regard.
22 Avril 2006 – 9h40, Aéroport de Florence – Embarquement vers Seattle
Je ne l’ai pas lâchée d’un pas. Une part de moi a peur qu’elle disparaisse si je détourne le regard. C’est idiot, je le sais. Mais ça fait partie du traumatisme : perdre Beth une fois m’a suffi pour mille vies.
Elle ne dit rien quand je parle à Carlisle au téléphone. Je sens la tension dans sa mâchoire, le froid dans ses iris écarlates. Je connais ce regard. Celui qu’elle portait lorsqu’on était enfants et qu’elle m’en voulait. Il n’était jamais accompagné de haine. Juste d’une peine immense.
Mais il y a aussi la question de la faim. Elizabeth n’a pas le même régime que moi et je sais qu’elle a profité de mes occupations de réservation de vol pour aller se nourrir sur un humain. Je ne dis rien, mais je sais qu’une fois arrivé à Forks cela risque de poser problème, surtout avec les Quileutes avec qui nous avons un traité.
L’avion décolle. Elle regarde les nuages sans rien dire. Moi, je me prépare.
Seattle. La villa Cullen. Mes frères, mes sœurs, Esmée… Carlisle. C’est tout un monde que je m’apprête à lui présenter, et je sais qu’elle n’en veut pas. Je le ressens. Mais je dois le faire. Parce qu’ils sont ma famille. Parce qu’ils ont été là quand je n’étais qu’un spectre.
Et aussi… parce qu’elle mérite d’être incluse dans une famille couverte d’attention et d’amour.
22 Avril 2006 – 13h03 – Seattle, villa Cullen
Je tiens sa main. Elle est glacée, plus que d’habitude. Elle se retient.
Ils sortent un à un sur le perron, prévenus par Alice. Je m’arrête avec elle au pied de l’allée, le temps de respirer. Puis, doucement :
— Je sais que tu n’as pas envie d’être ici… mais ce ne sont pas nos ennemis, Beth. Ce sont ceux qui m’ont aidé à survivre. Je sais qu’ils deviendront aussi les tiens.
Je désigne chaque membre en les approchant :
— Lui, c’est Emmett. Il fait peur, mais il est plus tendre qu’un chiot.
— La ferme James, ronchonne-t-il en essayant de paraître plus féroce encore ce qui me fait rire.
— Voici Rosalie, sa femme, a le caractère d’une reine et un sens de la loyauté féroce.Beth incline à peine la tête. Rosalie la dévisage, intriguée, retrouvant en Beth des traits qu’elle possède.
— Là, c’est Jasper. Il peut sentir les émotions. Et Alice, tu la connais.
Alice s’approche et lui adresse un léger sourire respectueux. Elle n’en fait pas trop. C’est bien.
— Je suis tellement heureuse de te revoir.. Nous deviendrons d’excellentes amies.
— Et voici Esmée. Elle est… l’âme de cette maison. Elle t’aimera dès qu’elle saura que je t’aime. C’est notre mère..
— Bienvenue parmi nous Elizabeth, dit-elle en venant prudemment prendre ses mains dans les siennes avec son sourire tendre et maternel, il y avait longtemps que j’avais hâte de faire ta connaissance.Je souris à Esmée qui est une mère pour moi. La mienne me manque toujours et je pense souvent à elle. Mais Esmée a sut m’apprivoiser, me rassurer et être une oreille attentive sans jugement. Et pour ça, je lui en serais toujours reconnaissant. Enfin, je m’arrête devant Carlisle. Je sens la tension de Beth monter. Je serre sa main un peu plus fort.
— Tu.. Tu te souviens de Carlisle ?
— Beth, dit-il humblement, notre maison t’est grande ouverte. Bienvenue.Elle garde le silence. Mais elle reste. C’est déjà énorme. Je ne perds pas de temps et décide d’officiellement la présenter.
— Voici Elizabeth.. Beth, ma fiancée. Et nous avons besoin de votre aide pour la libérer de Livio.
Un silence. Puis Esmée sourit toujours et propose son bras à Beth. Emmett hoche la tête. Rosalie croise les bras, méfiante mais curieuse. Jasper incline légèrement le menton. Alice rayonne.
Et Carlisle, lui, baisse les yeux. Je crois qu’il comprend. Beth est ici. Avec moi. Et rien ni personne ne changera cela désormais. Mais dans ses pensées et dans celles de tous les autres, je sais qu’ils nous aideront, car nous sommes une famille.
-
Je suis resté sur le perron longtemps après que Beth se soit éloignée dans la forêt, comme on regarde partir un orage sans oser encore croire qu’il est passé. Le silence autour de moi n’avait rien de paisible. Il avait la lourdeur d’une pluie suspendue, d’une vérité qui cogne aux tempes. Derrière moi, les autres attendaient. Certains en colère, d’autres inquiets. Mais tous figés.
Je n’ai pas besoin de les entendre pour savoir ce qu’ils pensent. Je ressens la tension d’Emmett dans son poing fermé, la méfiance sourde de Jasper qui vibre sous sa peau. Je sens même la peine d’Esmée, comme un frisson maternel qui traverse l’air.
Et pourtant, c’est de Beth que je m’inquiète.
Je sais que sa colère est une cuirasse. Une armure pour ne pas tomber en morceaux. Elle attaque parce qu’elle a été brisée trop souvent, trop violemment. Je suis le seul qu’elle laisse encore approcher sans les crocs.
Et même moi… parfois je sens que je vacille au bord de sa méfiance.
J’aurais voulu lui épargner tout ça. Ce retour à la villa. Les visages trop souriants. La façade parfaite. Mais elle doit comprendre que ce que j’ai trouvé ici, ce n’est pas un mensonge. C’est un refuge. Une famille. Imperfaite, certes, mais réelle. Et aujourd’hui, j’ai besoin qu’elle les voie à travers mes yeux.
Quand elle est revenue des bois, Rosalie à ses côtés, j’ai su que quelque chose avait changé. Pas un miracle. Pas une révélation. Mais un premier pas.
Elle n’a rien dit quand elle m’a retrouvé. Elle s’est simplement blottie contre moi. Et dans ce silence-là, j’ai compris qu’elle avait besoin de vérité. Pas de discours enjolivés. Pas de faux-semblants.
Alors je l’ai menée à l’écart, sur le balcon du deuxième étage, là où la rivière semble murmurer des secrets à ceux qui veulent encore écouter.
— Beth, j’ai quelque chose à te dire.
Ses yeux écarlates se posent sur moi, calmes en apparence, mais prêts à se ternir à la moindre erreur.
— Tu sais que les Cullen et moi vivons selon un autre régime. Pas pour faire semblant d’être meilleurs… mais pour vivre autrement. Parmi les humains. Sans leur faire de mal. Je ne te demande pas de changer qui tu es. Je te demande seulement… si tu pourrais essayer.
Mais je n’ai pas le temps d’entendre sa réponse, Jasper nous appelle en bas. Quand tout le monde s’est rassemblé dans le salon, j’ai pris la parole.
Il était temps d’aborder Livio.
Nous avons besoin de nous organiser. De nous unir. Pas seulement pour survivre — mais pour protéger ceux que nous aimons.
Et Beth, qu’elle le veuille ou non, est à présent au cœur de ce combat.« Il viendra pour elle. Il la considère comme une possession. Un trophée. Et il sait qu’elle est la seule capable de le renverser. »
Un plan s’esquisse. Jasper parle de créer un leurre, Alice d’étendre ses visions. Emmett et Rosalie se préparent déjà à partir pour Macao afin de retrouver un vampire ancien, que Livio ne pourra pas ignorer. Une de ses créations. Un point faible.
Beth écoute sans interrompre. Elle observe. Elle jauge.
Et quand le silence retombe, c’est elle qui parle la dernière :
— Alors on a un plan. Et une famille, dit Esmee avec son éternel sourire maternel.
Ce mot. Famille.
Mon cœur s’est contracté dans ma poitrine.
Allait-elle l’accepter ? Pour le moment, elle n’avait pas fuit. Pas totalement, pas encore. Mais elle a entrouvert une porte. Et parfois, c’est tout ce dont on a besoin pour que la lumière entre.Je me suis tourné vers elle, incapable de cacher l’émotion dans ma voix.
— Merci.
Je n’ai pas dit pourquoi. Elle a compris. Pour le compromis. Pour l’effort. Pour le courage. Pour m’avoir choisi, encore.
-
22 avril 2006 – Villa des Cullen, Forks
Je l’ai observée depuis le seuil, cette silhouette tendue et fière qui se tenait devant la baie vitrée, comme une louve dressée entre sa peur et l’instinct de tuer. Ses épaules semblaient droites, mais je savais ce que ce dos cambré dissimulait : une douleur ancienne, chevillée à la colonne. Un deuil inavoué, un amour sacrifié, une liberté broyée.
Elle se tient là, le regard perdu dans les remous de la forêt, et je sens son esprit ailleurs. Toujours sur la défensive. Toujours prête à mordre. Et pourtant… elle est revenue. J’avance lentement, sans bruit, comme s’approche un homme de sa déesse tombée en flammes.
Je m’arrête à ses côtés, les mains dans les poches, le cœur en équilibre précaire. Elle sait que je suis là. Elle ne détourne pas les yeux, mais sa voix fend le silence comme un couperet :
« Pour ce que tu m’as dit en haut… je ne peux pas m’y résoudre. Pas maintenant. J’ai besoin de toutes mes forces, James. Et je sais que ça te paraît inacceptable, que ça en révoltera d’autres ici, mais… je ne peux pas me nourrir comme vous. Pas encore. »
Elle désigne d’un signe à peine perceptible les bois. Je sais qu’elle sent leur présence. Les Quileutes. Ces sentinelles de chair et d’os qui grondent à la frontière de notre monde, prêts à bondir à la moindre erreur. Je reste silencieux, puis je réponds, d’une voix basse et calme :
— Alors je viendrai avec toi.
Elle se tourne vers moi, étonnée. J’ajoute, les yeux rivés aux siens :
— Je ne te laisserai pas chasser seule. Pas tant que Livio rôde quelque part. Je couvrirai tes arrières, quoi qu’il arrive.
Son regard se trouble, comme s’il n’avait pas prévu ça. Elle s’attendait à ce que je proteste, que je sois déçu, ou pire, que je doute. Mais comment pourrais-je ? Elle est tout ce qui me reste de ce que j’étais, tout ce que je suis encore.
— Je t’ai aimée bien avant d’être ce que je suis devenu, Beth. Et aujourd’hui, je t’aime assez pour marcher avec toi, peu importe le chemin. Même s’il me blesse. Même si je ne le comprends pas toujours.
Je prends sa main, doucement, et la chaleur imaginaire de ce geste suffit à la faire trembler.
Puis elle me parle de Livio. De son passé, de ses blessures. De l’amour qu’on lui a arraché. De cette femme sacrifiée, de cette vengeance devenue credo, poison, destinée. Je l’écoute. Je ne nie rien. Et pourtant, quand elle termine, je ne peux pas me taire.
— Oui… il a souffert. Comme toi. Comme moi. Comme bien d’autres. Et oui, ce monde est injuste. Mais la souffrance n’est pas une justification. Elle n’autorise pas la destruction.
Je me tais un instant. Puis je reprends, plus doucement :
— Tu crois que sa colère est noble. Qu’elle est née de l’amour. Mais moi, je n’y vois que de la peur. Une peur immense, celle d’aimer encore et de tout perdre à nouveau. Il détruit pour ne plus avoir à construire. Et ça, Beth… ce n’est pas une force. C’est une fuite.
Elle m’écoute sans broncher. Alors j’ose plus encore :
— Livio croit punir le monde. Mais il l’ignore. Il n’a jamais appris ce qu’était une famille. Il n’a jamais connu la patience d’Esmée, la loyauté d’Emmett, l’intuition d’Alice, la force tranquille de Jasper… Il ne sait pas qu’on peut être sauvé, pas seulement par l’amour romantique, mais par les liens qu’on tisse, un à un, au prix du doute, de la peur et du pardon.
Je serre sa main un peu plus fort.
— Beth, tu as le droit d’être en colère. Tu as le droit de ne pas pardonner. Mais tu n’as pas le droit de devenir ce qu’il est. Parce que tu n’es pas Livio. Tu es toi. Tu es cette femme qui lisait Jules Verne à la lueur d’une lanterne. Celle qui réparait mon cerf-volant au lieu de me gronder. Celle qui voulait sauver des vies. Celle qui savait dire à son ennemi qu’il était ridicule. Celle qui, même après la douleur, n’a jamais cessé d’être belle dans sa façon d’aimer. Celle qui.. J’aurais encore tellement de choses à citer.
Je m’approche un peu plus, et je chuchote en passant mon pouce sur sa lèvre inférieure :
— Tu veux te battre ? Alors bats-toi. Mais pas pour venger l’enfant que tu étais. Bats-toi pour celle que tu es devenue. Et pour celle que tu peux encore être. Une femme libre. Aimée. Entière.
Un silence retombe. Dense. Chargé. Puis je glisse, presque dans un souffle :
— Je suis là. Et je resterai là. Dans ta chasse, dans ta peine, dans ta guerre, s’il le faut. Juste.. Promets-moi que tu te souviendras… que le feu que tu portes en toi peut éclairer autant qu’il peut détruire.
-
Le corps de Victoria n’était plus qu’un tas de cendres fumantes quand elle disparut dans la nuit, emportant avec elle les dernières illusions que James nourrissait encore sur ce que le monde pouvait lui offrir. Beth, ou ce qu’il restait d’elle, ne s’était même pas retournée. Pas un regard. Pas une main tendue. Pas même un soupir pour lui prouver qu’elle luttait encore, quelque part, contre les ténèbres qui l’engloutissaient.
Il aurait pu la suivre. Il aurait pu lui courir après, hurler son nom dans la forêt, tomber à genoux et la supplier de rester. Mais à quoi bon ? Elle ne voulait plus de lui. Elle ne voulait plus de ce rêve ridicule d’humanité qu’il s’évertuait à défendre comme un chevalier mourant protégeant un château en ruines. Alors il n’avait rien dit. Il avait seulement levé les yeux vers la cime des arbres noirs, puis s’était tourné, lentement, et avait marché. Marché, encore et encore, jusqu’à ce que la forêt se transforme en rochers escarpés, que les troncs cèdent leur place à des murailles de pierre et que la neige vienne lécher ses bottes comme un linceul silencieux.
Le froid ne l’atteignait pas. Ni la fatigue. Ni le vent qui giflait son visage comme autant de rappels de sa solitude.
Il atteignit enfin un sommet désert, à peine un promontoire battu par la tempête, et s’y arrêta. Là, le monde s’étendait en contrebas, vaste, figé, impitoyable. Il aurait pu y voir de la beauté. Une beauté glacée, brutale, indomptable — comme elle. Mais il ne voyait plus rien.
Il poussa un hurlement, un cri qui ne ressemblait plus à celui d’un homme, mais à celui d’un fauve blessé. Il lacéra la roche de ses poings, creusa la terre gelée de ses ongles. Le sang de ses victimes séchait encore sur sa peau, mêlé à la cendre de Victoria. C’était grotesque. Indigne. Et pourtant… c’était tout ce qui lui restait. James tomba à genoux. Et cette fois, il pleura.
Mais ses larmes n’avaient plus rien d’humain. C’étaient les sanglots d’un cœur qui se brise une seconde fois, d’une âme qui s’était obstinée à croire que l’amour pouvait tout réparer, même ce qui avait été massacré. Le vent les emporta. Il n’en resta rien.
Puis le silence.
Un silence terrible, qui s’infiltra jusqu’à ses os.Son regard changea. Quelque chose s’éteignit dans ses prunelles couleur bleutées. Ce qu’il avait protégé, ce qu’il avait nourri de souvenirs, de promesses, d’espoirs fous, tout cela mourut là, dans la neige.
Beth n’était plus là. Et elle ne reviendrait pas. Il n’était plus James, l’amoureux transi qui griffonnait son nom dans des carnets anciens. Il n’était plus le jeune homme transformé à contrecœur, tenant encore à ses idéaux absurdes.
Il devenait autre chose. Quelque chose de plus ancien. De plus dangereux. De plus vrai. De plus violent et d’incontrôlable.
Il ferma les yeux.
L’humanité qui subsistait encore en lui, cette voix intérieure, douce et lumineuse, qui murmurait le prénom de Beth comme une prière fut engloutie par la tempête. Il n’y eut plus que le silence et la faim. Un vide pur, parfait.
Quand il se releva, c’était un autre regard qui brillait dans ses yeux. Un regard froid, dénué d’attaches. Le genre de regard qu’un prédateur pose sur sa proie avant de la traquer jusqu’à extinction.
Il n’irait pas retrouver Carlisle pour panser ses plaies. Il n’irait pas supplier Bella de comprendre. Il n’irait pas chercher des excuses. Il était seul. Et dans cette solitude, il trouvait enfin une forme de paix. Plus de promesses. Plus de chaînes. Plus de limites. Juste la liberté et la soif.
Il disparut dans la montagne sans un bruit.
Demain, l’aube se lèverait sur un monde où James n’aurait plus de Beth à chercher. Plus de futur à espérer. Seulement une légende à écrire, celle d’un vampire au cœur dévasté, qui avait choisi de devenir l’ombre qu’on craignait au fond des bois.
Et cette fois, il ne fuirait plus ce qu’il était car cela lui permettrait de détruire celui qui avait détruit sa fiancée.
-
Chicago, 2 mai 2006 – Cimetière Nord, Mausolée de la famille Phillips
Le vent portait encore l’odeur des morts. Une odeur sèche, poussiéreuse, mêlée au parfum amer de la pierre mouillée. James avançait parmi les tombes comme une ombre, chaque pas absorbant le murmure des vivants qui, loin de là, croyaient être en sécurité.
Il savait qu’elle était venue ici. Son parfum, bien que plus froid, plus lourd qu’avant, flottait encore entre les mausolées. Ce parfum qu’il aurait pu suivre les yeux fermés… autrefois. Aujourd’hui, ce n’était plus qu’un fil rouge qui menait vers le cœur de sa rage..
Elle n’était plus avec lui. Elle ne serait plus jamais avec lui. Non pas parce qu’elle l’avait choisi… mais parce qu’on la lui avait prise. Arrachée comme on arrache une lame encore plantée dans la chair, laissant la plaie ouverte et béante. Livio. Ce nom battait dans son crâne comme le glas d’une église maudite. Il s’arrêta devant le mausolée, lisant les noms gravés dans le marbre. Elizabeth Hellen Phillips. 1901-1923. Un mensonge de pierre. Un symbole de ce qu’elle avait été, avant que cet italien maudit ne la torde, ne la déforme, ne la sculpte en un être qu’elle-même craignait de regarder dans un miroir.
Il imagina la scène. Elle, à genoux, parlant aux morts. Ses mains caressant la pierre comme si elle cherchait à s’y ancrer. Ses larmes, rares, traçant un chemin fragile sur sa peau glaciale. Et Livio, surgissant de l’ombre comme un serpent, pour siffler ses menaces et la briser à nouveau. James ne l’avait pas vue… mais il savait. Il connaissait trop bien le prédateur. Cette image, dans son esprit, attisa le brasier qui consumait déjà son âme.
Alors, il fit ce qu’il savait faire de mieux : il devint la tempête.
Il n’y eut pas de plan. Pas de discours. Pas de patience. Seulement la soif pas celle du sang, mais celle de la destruction. Tout ce que Livio avait bâti, chaque repaire, chaque allié, chaque pantin docile à ses ordres… James avait décider de les traquer, de les démembrer, de les réduire en cendres.
Les nuits qui suivirent furent une saignée. En effet, à Detroit, il vida un manoir de douze vampires en moins de trois heures. Puis, à Toronto, il fit disparaître un cercle d’influence que Livio entretenait depuis cinquante ans. Enfin, à Boston, il mit le feu à un entrepôt où dormaient ses créatures, les enfermant à l’intérieur pour les écouter hurler.
Le pire dans tout ça, c’est qu’il commençait à y prendre plaisir et qu’il ne s’en inquiétait pas. Il avait définitivement tourné le dos à l’humanité, la compassion et l’amour. Et à chaque ville, il se plaisait à laisser une trace. Non pas pour que Livio le trouve… mais pour qu’il comprenne. Pour qu’il sache qu’aucun sanctuaire ne résisterait et qu’il le traquerait, qu’il le détruirait quoi qu’il lui en coûte.
Les Cullen vinrent. Bien sûr. Carlisle, ce père d’adoption qu’il avait tant et tant voulu rendre fier. Il vint avec sa voix douce, ses yeux emplis de compassion, essayant de sauver ce qui ne pouvait plus l’être. Alice, sa soeur, tendue, l’implorant de s’arrêter, de lui rappeler par télépathie toutes ces images de douceur et de dur travail qu’il avait accompli. Mais James les repoussa tous, sans haine, sans colère contre eux. Juste avec ce détachement froid de celui qui n’a plus de place pour autre chose que la vengeance.
Il n’avait plus de famille. Plus d’amis. Plus d’humanité. Seulement une mission. Et, parfois, dans un éclat de rage pure, il allait plus loin encore que Livio lui-même. Pas seulement tuer… mais inspirer une peur si profonde que même les immortels en perdaient la voix.
Il ne se demandait pas si Beth approuvait.
Il ne se demandait pas si elle pleurait encore pour lui.
Il ne se demandait pas si elle l’aimait.Elle n’était plus l’horizon qui guidait ses pas. Elle était devenue la blessure qui les nourrissait. Et cette blessure ne se refermerait que lorsque Livio ne serait plus qu’une ombre effacée de ce monde. Maintenant, il savait que la suite de sa quête, se poursuivrait à New York et déterminerait la fin de Livio ou la sienne.
-
La pluie tombait en nappes épaisses, martelant les trottoirs comme un millier de tambours funèbres. L’odeur métallique de l’eau mêlée aux effluves de la ville saturait l’air, presque suffocante. James avançait, capuche rabattue, chaque pas mesuré, précis. Les Hedlund le suivaient, silhouettes fantomatiques dans la pénombre. Sora, la fille de la Sorcière fermait la marche, un voile noir plaqué sur ses cheveux détrempés, serrant contre elle un sac rempli de poudres, d’os et de lames anciennes.
Les Cullen aussi avaient fait le déplacement. Malgré les protestations de James, tous avaient pris position. Ils faisaient parti d’un tout, d’une famille et jamais ils ne l’abandonneraient.
Au loin, l’hôtel. Ancien palace au faste défraîchi, flanqué de gargouilles érodées, ses fenêtres noires reflétaient par intermittence les éclairs. On aurait dit un mausolée dressé au cœur de Manhattan, un lieu qui avalait la lumière. James ralentit, détaillant les lignes de façade, les points d’accès, les angles morts. Il avait répété mentalement chaque mouvement, chaque seconde du plan. Il n’avait pas le droit à l’erreur.
Il entendait encore les mots de protestations de Henry quand son fils Kisos lui hurlait qu’ils n’avaient pas le choix. C’était leur unique chance de sauver leur mère. James ignorait encore totalement de quoi était capable la captive, mais il savait qu’il ne laisserait pas Livio s’en prendre encore à sa fiancée. Si tant est qu’il pouvait encore la nommer ainsi.
Il inspira profondément.
— À partir de maintenant, souffla-t-il, il n’y a plus de place pour la peur.Les Hedlund et Sora hochèrent la tête. Au loin, Henry et Kisos apparaissaient, transformés en loup. S’approchant du groupe de vampire, ils leur permettait de se fondre et de se faire oublier des derniers gardes de Livio.
Il était tard quand, à peine franchie, la porte céda. L’intérieur empestait le bois humide et la poussière mêlée à une odeur plus lourde… celle des vampires. Une dizaine de silhouettes attendaient déjà, Livio savait. Et il les attendaient. Son sourire était chaotique, un véritable éclat de l’Enfer. Aucun mot n’était échangé. Mais, la guerre éclata.
Les Hedlund fondirent sur les gardes dans un déferlement de coups secs et de crocs. James n’avait pas le temps de regarder. Il filait droit vers l’escalier monumental qui menait au dernier étage, essayant de rattraper Livio. Il ne faisait aucun doute qu’il se dirigeait vers un piège, mais lui aussi avait une botte secrète.
Le tapis rouge, détrempé par ses pas, assourdissait le bruit de ses bottes. Chaque porte qu’il dépassait exhalait des chuchotements, des râles étouffés. Il savait que Livio voulait qu’il avance, qu’il se présente de lui-même. C’était une mise en scène. Au bout du couloir, une double porte. Derrière, le cœur de la tempête.
James posa sa main sur le battant, inspira profondément.
L’espace était vaste, encadré de lourdes tentures, éclairé par un cercle de chandeliers aux flammes dorées. Et là, assis dans un fauteuil sculpté, Livio. Beth se tenait à sa droite, droite mais rigide, ses mains crispées sur les accoudoirs. Ses yeux trouvèrent ceux de James. L’éclat qu’il y lut lui transperça la poitrine : peur… et quelque chose qu’il n’osait plus espérer.
— Te voilà enfin, lança Livio d’un ton faussement las. J’avais peur que tu n’oses pas.
James ne répondit pas. Il avança. Chaque pas résonnait comme un glas.
Puis tout éclata. Les gardes surgirent des ombres. James fendit la distance, ses coups précis, brutaux. Le combat se mua en danse sanglante : verre brisé, murs éclatés, corps projetés. James avait un avantage sur les autres, il pouvait anticiper leurs mouvements, leurs coups. Aussi, avec ce coup d’avance, il pu aisément s’en tirer mais non sans quelques égratignures. Lui qui d’habitude est calme, doux, tendre, avait laissé surgir une bête monstrueuse assoiffée de sang et de revanche.
La rencontre ne fut pas douce. L’immeuble en gardera encore les cicatrices : murs éclatés, sol jonché de gravats, odeur de chair brûlée et de poussière qui provenait d’en bas. James s’était jeté dans leur repaire comme un fauve blessé, prêt à les réduire en cendres. Les Hedlund avaient répondu avec la même violence — griffes, crocs, et pouvoirs projetés dans un chaos incandescent.
La bataille s’était brisée dans un souffle haletant. Ses alliées montaient, prêt à se jeter dans la dernière ligne droite. Mais en arrivant, ils ne découvrirent que des corps figés, les armes mentales encore tendues. James, couvert de sang, le leur et le sien avait reculé d’un pas, non pas par faiblesse, mais pour parler.
— Laisse-la moi, dit-il à son ennemie, tu n’as aucun droit sur elle.
— Parce que toi si peut-être ?Livio éclata d’un rire froid et sardonique. D’un coup d’oeil, James fit Beth frémir. Livio la faisait souffrir.
Il se souvenait alors des mots de Sora :
— Je ne te promets pas qu’il ne t’atteindra pas. Mais je peux te donner une fenêtre… quelques minutes.Alors sans attendre, poussé par une adrénaline puissante, il s’élança. Les formules de Sora fonctionnaient, bien mieux qu’il ne l’aurait cru. Il n’avait pas conscience qu’elle était aidée de sa mère qui agissait dans un coin de la pièce. Enfin, il atteignit Livio qui blême ne comprenait pas que son pouvoir soit aussi défaillant. Les deux corps s’entrechoquèrent avec une violence inhumaine, renversant des fauteuils et traversant des murs. Les coups pleuvaient, plus rapides que les éclairs dehors. James réussit à le plaquer contre une colonne, ses crocs trouvant sa gorge.
Le sang jaillit, chaud, âcre, emplissant sa bouche. Il but. Chaque gorgée affaiblissait Livio… et lui donnait la force de continuer. Mais soudain, la douleur explosa dans sa tête : une intrusion brutale, glaciale. Livio brisait la protection mentale.
James serra plus fort, ignorant la brûlure qui lui lacérait le crâne lâchant un hurlement bestial à glacer le sang. Le monde autour de lui devint flou. Il sentait Beth crier, mais ses mots étaient noyés dans le rugissement du sang dans ses oreilles.
Livio faiblit enfin. Son corps se plia, ses yeux changèrent, la teinte vampirique laissant place à un regard humain, terrifié. James entendit une formule être hurlée. L’air vibra, une onde noire traversa la pièce, renversant chandeliers et rideaux.
James lâcha sa victime. Ses jambes tremblaient, ses mains couvertes de sang. Livio tomba à genoux. Il vit Esmée accourir, et le rattraper. Il la regarda, et malgré la douleur, il eut un demi-sourire.
— Tout va bien… Maman, murmurait-il ému, tu t’occuperas bien d’elle.. Promet le moi.. Elle.. Elle est mon âme..
Puis, tout s’effaça.
-
Quand James ouvrit les yeux, le monde n’était plus le même.
Tout d’abord, ce fut le silence. Un silence dense, étouffant, comme si la terre elle-même retenait son souffle. Puis vinrent les battements, pas ceux de son cœur, mort depuis longtemps, mais ceux du monde autour de lui. Chaque mouvement, chaque souffle, chaque craquement du bois des poutres lui parvint avec une acuité surnaturelle, presque insupportable. Ses sens semblaient décuplés, affûtés au-delà de tout ce qu’il avait connu.
Et alors, la douleur. Elle lui brûlait les veines comme une lave noire, plus corrosive encore que celle de sa première transformation. C’était comme si le sang de Livio rampait en lui, serpentant dans ses artères mortes pour s’y accrocher, s’y imprimer. Une part étrangère, vicieuse, qui cherchait à écraser ce qui restait de son humanité.
Il aurait crié, mais ses lèvres ne purent que s’entrouvrir dans un râle étouffé.
Ses yeux, alourdis, s’ouvrirent enfin. Et tout bascula. La chambre sombre n’était plus qu’un théâtre de contrastes : chaque ombre semblait vivante, chaque grain de poussière flottait comme un astre miniature. Il reconnut le parfum de Beth avant même de tourner la tête vers elle. Sucré, doux, presque douloureux tant il éveillait en lui une soif nouvelle, une faim d’elle, de sa présence, de son essence.
Ses yeux trouvèrent les siens, et pendant une seconde, il crut revenir à lui, redevenir l’homme qu’il avait été avant tout cela. Mais cette seconde fut balayée par une onde glaciale qui le traversa : dans son regard, il ne vit pas seulement l’amour de sa fiancée. Il vit aussi la peur. Une peur qu’elle tenta de cacher derrière son sourire tremblant, derrière les larmes qui roulaient sur ses joues.
Il comprit. Ses yeux… ils n’étaient plus les siens. Ils étaient devenus ceux de Livio.
Un frisson parcourut son corps, mais ce n’était pas seulement le rejet. C’était aussi la puissance. Une énergie colossale, presque divine, s’éveillait en lui. Ses muscles vibraient, saturés d’une force qu’il n’avait jamais connue. Ses pensées se bousculaient, rapides, précises, effilées comme des lames. Et derrière tout cela, une ombre. Une voix. Furtive, mais tenace.
« Tu es à moi maintenant. »
Il serra les poings. Non. Pas à lui. Pas à Livio. Jamais.
La chaleur des mains de Beth sur son visage ramena James un instant au bord du gouffre. Elle était là. Vivante. Elle lui parlait, ses lèvres s’animaient, et il reconnut sa voix avant même d’en saisir le sens. Des mots familiers, un serment venu de leur passé.
« — Je t’aime plus que les pâtisseries et les livres… »
Tout en lui se brisa et se répara dans le même instant. Les souvenirs affluèrent, leurs promenades, ses rires clairs, le parfum des jours heureux avant que la guerre et la maladie ne les volent au temps. Son âme, que l’ombre de Livio cherchait à étouffer, trouva là une lumière à laquelle se raccrocher.
Une larme, brûlante, roula de ses yeux sombres. Pas de douleur, mais de reconnaissance. Il tenta de parler, mais sa voix n’était qu’un murmure rauque :
–Beth…
Le reste se perdit dans un souffle, mais il savait qu’elle avait compris. Elle se pencha vers lui, ses lèvres rencontrant les siennes, et pour la première fois depuis qu’il avait bu le sang du monstre, James sentit que quelque chose en lui résistait. Que son humanité, cabossée mais vivante, se battait pour survivre. Il serra sa main. Trop fort. Bien trop fort car il sentit les os de Beth protester sous sa poigne nouvelle. Pris de panique, il la relâcha aussitôt. La peur traversa son regard : et si, dans cet état, il devenait lui-même le danger qu’il avait juré de combattre ?
Pourtant Beth sourit malgré la douleur, effaçant l’ombre de son angoisse.
« — Et je te promets de ne plus jamais m’éloigner de toi… »
Alors, dans le chaos de son corps en mutation, dans les ténèbres qui voulaient le corrompre, James comprit une chose : Livio avait laissé une empreinte indélébile en lui, mais Beth restait son ancre. Son sang n’était pas sa prison, mais une arme. Et si cette force sombre voulait l’écraser, il s’en servirait pour protéger ce qui comptait plus que tout : elle.
L’ancien James venait de mourir. Un nouveau naissait dans la douleur, les yeux marqués par l’ombre de Livio, mais le cœur encore tourné vers Beth.
-
James sent encore la brûlure dans ses veines, un grondement sourd qui ne lui appartient pas et qu’il doit museler à chaque instant. Le sang de Livio n’a pas seulement renforcé son corps en effet, chaque geste est plus rapide, chaque perception plus fine. Il a ouvert en lui une fissure où couve une violence primordiale.
Dans le silence du manoir, il entend son propre souffle inexistant résonner comme un tambour de guerre, un appel à se laisser aller à la rage. Mais il tient. Il tient parce que Beth est là, parce que sa famille est là, et qu’il sait qu’un instant de faiblesse suffirait pour que ses mains, désormais démesurément fortes, détruisent ce qu’il chérit.
Quand Beth essuie cette larme de sa joue, il retient un sursaut. Ce simple contact chasse pour un instant la tempête intérieure. Sa présence, son parfum, le souvenir de ses hortensias… c’est tout cela qui l’ancre, qui l’empêche de se laisser consumer. Lorsqu’il perçoit ses pensées, ses peurs et ses souvenirs comme s’ils étaient les siens, James frissonne. Le don qu’il possédait s’est décuplé : plus de barrières, plus de résistances. Elle est à nu devant lui, et il doit apprendre à ne pas s’y perdre.
Il n’a pas les mots quand elle parle de Carlisle et Q’Orianka, quand elle évoque des réponses possibles. Mais intérieurement, il sait que rien n’effacera ce qu’il porte en lui désormais. Alors, quand elle dépose ce baiser sur sa tempe, c’est comme si elle recousait un fragment de son âme, et il ferme les yeux, retenant ce sourire fragile qui lui échappe malgré lui.
Le temps passe, et quand il se lève plus tard, soutenu par Rosalie, chaque pas est une lutte. Pas seulement contre la douleur physique, mais contre cette bête qui lui ordonne de rugir, de briser, de mordre. Rosalie le sait, il l’a sentie méfiante, prête à intervenir si l’ombre de Livio s’exprimait à travers lui. Mais James refuse. Il refuse que ce sang étranger le définisse. Alors il avance, lentement, vers Beth. Quand elle le rejoint, sa voix douce, presque rieuse, allège ses pas. Intenable. Oui, il l’a toujours été. Mais aujourd’hui, c’est une autre forme d’indiscipline : défier la noirceur qui l’habite, ne pas plier, rester digne devant elle.
En prenant le bras de Beth, il sent sa propre main trembler. Pas de fatigue mais d’émotion. Et quand il croise le regard d’Esmée, il comprend. Elle lit en lui non pas le monstre qu’il craint de devenir, mais l’homme qu’il a été, et qu’il peut encore être grâce à Beth.
— Tu m’accompagnes… au jardin, demandait-il finalement à Beth.
Pendant qu’ils marchaient l’un à côté de l’autre, James redécouvrait la beauté du monde. Le jardin baignait dans la lumière douce du crépuscule. Les hautes herbes ondulaient sous le vent, et les roses sauvages embaumaient l’air d’un parfum discret, presque irréel. Leur marche était un silence ponctué seulement par le froissement des feuilles et le chant lointain d’un oiseau nocturne. Chaque pas l’éloignait un peu plus du tumulte des combats passés, mais dans sa poitrine, le tumulte demeurait, indomptable. Un instant, il ferma les yeux et le souvenir de leur promenade candide quand ils étaient jeune, lui revenait en mémoire.
Il s’arrêta enfin, dans un coin du jardin où la pierre moussue d’une fontaine ancienne brillait sous la lune naissante. Beth leva les yeux vers lui, son regard d’un bleu sombre chargé de mille questions, de mille douleurs et de mille promesses. Et James sut qu’il ne pouvait plus se taire.
— Beth…
Sa voix n’était qu’un souffle rauque, presque étranglé. Il plongea son regard dans le sien, comme pour y chercher une dernière fois la force qu’il avait perdue.
— Je veux que tu saches une chose. Tout ce que j’ai fait… tout ce sang versé, cette folie que j’ai embrassée pour détruire Livio… ce n’était pas pour t’enchaîner à moi.
Il détourna le visage, craignant d’y lire une lueur de compassion qui briserait ce qu’il lui restait de courage. Ses mains se crispèrent contre la pierre froide de la fontaine. Sa voix était douce comme du velours, ponctuée de cette préciosité qu’il possédait déjà autrefois.
— Tu es libre, Beth. Libre de partir, de choisir ta route, même si elle doit s’éloigner de la mienne. Je ne veux pas que mes cicatrices, ni mes ombres, deviennent les tiennes. Je ne veux pas que tu te sentes obligée… Autrefois nous avons été fiancé. Nous avions une vie toute tracée. Le monde nous appartenait. Mais désormais, tout à changé. Toi, moi. Tu as le droit de te découvrir, de savoir ce que c’est d’être libre. De faire les choses pou toi.
Il marqua une pause, ses traits se durcissant sous l’effort qu’il fallait pour prononcer ces mots.
— Je t’aime au point de te laisser partir. Parce que ton bonheur compte davantage que ma survie. Parce que je n’ai pas tué Livio pour te posséder, mais pour que toi, enfin, tu respires.
Il se tut, le cœur battant d’une rage contenue et d’une douleur qu’il refusait de laisser éclater. La lune éclairait son profil tendu, creusé de fatigue et de passion contenue. Beth, immobile, ne répondit pas immédiatement. Son silence était une lame dans sa chair, mais James resta figé, décidé à ne pas se trahir davantage. Il n’avait jamais eu aussi peur que ce soir : peur qu’elle reste par devoir, peur qu’elle parte par choix.
Il souffla enfin, à peine audible :
— Alors… fais ce que ton cœur te dicte. Et moi… moi je te souhaite tout le bonheur du monde, même s’il ne doit pas être à mes côtés. Tu resteras toujours cette étincelle de joie dans mon coeur figé.
-
James inspira lentement, même si cela ne lui servait à rien. Ses pensées, elles, tournaient en boucle. La voix de Livio résonnait encore dans son crâne, comme un poison qui s’infiltrait dans chaque syllabe. Tu n’es qu’un pantin. Tu n’arriveras jamais à la protéger. Et à cet instant, en regardant Beth, il n’était plus sûr de savoir si Livio avait vraiment tort.
— Tu parles de promesses, souffla-t-il enfin, sa voix plus rauque que d’habitude. Tu parles de mariage, de voyages, de ce qu’on aurait dû vivre. Mais Beth… tu as fui quand j’avais besoin de toi. Tu as cru en la terreur de Livio plus qu’en moi.
Il ferma les yeux un instant, incapable de soutenir son regard. La douleur revenait, tranchante, acide. Il revit son départ, son absence, les nuits passées à chercher une issue alors qu’elle avait cessé de croire.
— Et tu me demandes maintenant de me battre encore, de m’accrocher à cette image de nous qui s’est effondrée il y a des décennies ? Tu n’imagines pas à quel point je… à quel point ton absence m’a rongé…
Il s’interrompit, les poings tremblants. Puis son regard revint sur elle, noirci par une colère qu’il n’avait jamais osé lui montrer.
— Mais malgré tout… malgré cette rancune, malgré Livio, malgré mes propres ombres, je n’ai jamais cessé de t’aimer. C’est ça le pire. C’est ça qui me déchire. Parce qu’en t’aimant, je me suis condamné à revivre ta fuite, ta peur, ton abandon.
Il s’approcha, si près que leurs visages n’étaient plus séparés que par un souffle. Sa main, toujours guidée par la sienne, appuyait un peu plus fort sur sa poitrine, comme pour vérifier que ce cœur, même muet, lui appartenait encore.
— Tu veux que je t’interdise de partir ? Tu veux que je te promette qu’on aura tout ce qu’on nous a volé ? cria-t-il presque, ses mots vibrant d’un mélange de désespoir et de rage contenue. Dis-le-moi vraiment, Beth. Parce que je ne survivrai pas à un autre abandon. Pas une deuxième fois.
Ses yeux cherchaient les siens, avides de vérité. La colère s’était muée en supplication violente, brutale, désarmante.
Et au fond de lui, il savait déjà qu’elle avait raison. Qu’elle avait toujours eu raison. Que l’amour qu’il portait était trop fort pour s’éteindre, qu’il préférait la douleur de sa présence à l’abîme de son absence.
Mais prononcer ces mots, c’était accepter d’être vulnérable. Et après Livio, après le sang, après la mort… il n’était plus sûr d’avoir cette force.
Son front vint toucher le sien, tremblant.
— Si je te laisse entrer à nouveau, murmura-t-il presque pour lui-même, il n’y aura pas de retour en arrière. Ni pour toi. Ni pour moi.
-
James resta un instant silencieux, le dos légèrement appuyé contre la paroi glacée de la baignoire, les bras posés sur le rebord, comme s’il cherchait à se fondre dans la mousse pour masquer le trouble qui l’agitait. L’eau était tiède mais en lui, c’était un mélange brûlant de sentiments contradictoires qui l’assaillait.
Beth, à quelques centimètres seulement, ses mains fines posées contre ses jambes, éveillait en lui une tempête qu’il s’efforçait de contenir. Des décennies les séparaient de leur adolescence, et pourtant, il se sentait comme ce jeune homme éperdument amoureux, maladroit et trop fier, qui n’osait pas toujours effleurer ce qu’il désirait le plus. Elle l’intimidait encore par sa beauté, par sa force retrouvée, par la détermination qu’il lisait dans ses yeux. Et il s’en voulait d’être si démuni face à elle, lui qui avait affronté des monstres, traversé l’enfer et tué un vampire originel.
Son regard se posa sur elle, sur ce sourire fragile mais sincère qui naissait au coin de ses lèvres quand elle évoquait Alice, et l’espace d’un instant, le poids de Livio, de la douleur et des rancunes sembla s’alléger. Un rire discret échappa à James, un rire rare, qui fit vibrer sa voix plus doucement qu’à l’accoutumée.
— Non, souffla-t-il en secouant la tête. Je t’aime, Beth, mais il n’y a pas assez de force au monde pour me traîner dans une boutique avec Alice.
Ses yeux se plissèrent d’un amusement discret, et il laissa ses doigts tracer paresseusement une ligne dans la mousse, comme pour se donner une contenance.
— Tu n’imagines pas… c’est une tempête quand elle s’y met. Rien ne l’arrête, pas même Carlisle. Elle pourrait refaire la garde-robe d’un empire entier sans s’arrêter une seconde pour respirer.
Il haussa les épaules, esquissant un sourire presque tendre.
— Je l’aime comme une sœur, mais je préfère garder ma santé mentale intacte.Puis son regard se fixa de nouveau sur Beth, plus sérieux cette fois. Sa voix se fit basse, plus grave.
— Toi, en revanche… profite. Ris. Laisse-toi surprendre. Tu as manqué tant de choses parce qu’on t’a arraché cette liberté. Alors prends-la. Et pour ça, Alice est parfaite. Elle te fera découvrir mille choses, et moi… moi, je veux juste savoir que tu en profiteras vraiment.
-
Je n’avais rien prévu. Rien de cette brûlure, rien de cette vague qui m’écrasait soudain, plus violente que tout ce que j’avais pu endurer en un siècle. Sa main contre ma peau avait suffi à déclencher l’incendie. Mais c’est son baiser qui m’a consumé. Plus rien n’existait, ni les années de solitude, ni les remords, ni même la peur de ce que je suis devenu. Il n’y avait qu’elle, Beth, et ses lèvres contre les miennes.
C’était vital. Ce n’était pas un simple baiser. C’était un cri étouffé, une délivrance après trop de chaînes. J’avais l’impression que mon corps entier vibrait, que ma poitrine, morte depuis si longtemps, éclatait pour la première fois sous une pulsation inconnue. Elle réveillait en moi l’homme que je croyais perdu.
Je ne réfléchissais plus. Je n’étais plus le garçon timide, prisonnier des convenances, ni le vampire mesuré qui faisait semblant de contrôler son monde. Je redevenais celui qui l’aimait, fou d’elle, incapable de se retenir. Ses pensées s’enflammaient dans son esprit et je les voyais comme des braises, je les sentais m’attiser encore plus.
Mes doigts, tremblants, se posèrent sur elle. La ligne de sa hanche, la finesse de son dos… je découvrais enfin ce que j’avais toujours rêvé d’effleurer. Je craignais de la briser, et pourtant chaque caresse avait la violence d’un besoin trop longtemps retenu.
Elle rit encore, ce rire clair qui m’a toujours hanté, mais vite son rire se transforma en soupir. J’avais cédé. Je la pressais contre moi, incapable de faire autrement. L’eau éclaboussait, la mousse volait, et moi, je n’entendais plus que ce battement fantôme dans ma poitrine comme si, pour elle, mon cœur s’était remis à vivre.
Je sentais ma force vaciller. Cette rage, héritée du sang et de la violence, grondait sous ma peau. Mais Beth… Beth était mon ancre. Ses doigts s’accrochaient à mes épaules, me rappelaient que tout ce que je désirais, je l’avais enfin dans mes bras. Alors je canalisais tout, ma soif, ma fureur, mon désir, dans ce baiser fiévreux, dans ces caresses hésitantes mais décidées.
Notre nudité effaçait les interdits d’un autre siècle. Tant de nuits, je l’avais rêvée, tant de fois je m’étais imaginé qu’elle pourrait être mienne. Et à présent, plus rien ne pouvait m’arrêter. J’étais un homme. Son homme. Fou d’elle.
Lorsque nos lèvres se séparèrent enfin, je restai le front collé au sien, haletant, alors que je n’avais même pas besoin d’air. Ses yeux m’embrasaient, et je savais qu’elle pouvait voir les flammes dans les miens.
— Beth… soufflai-je d’une voix rauque, étranglée. J’ai attendu trop longtemps pour ça. Trop longtemps…
Et je recommençai à la toucher, incapable de m’arrêter, comme si chaque seconde perdue devait être rattrapée dans ce moment volé au temps.
-
Jamais je n’avais senti pareille ivresse. Sa peau contre la mienne, ses lèvres qui traçaient un chemin brûlant sur mon corps… j’étais en train de perdre pied. Chaque soupir de Beth, chaque frisson qu’elle m’offrait faisait éclater en moi un désir que je n’avais plus la force de contenir. C’était violent, urgent, comme si les décennies d’attente s’étaient changées en un torrent qu’aucune digue ne pourrait retenir.
Mais au moment même où je croyais m’abandonner, une autre fièvre s’éveilla. Elle n’était pas mienne. Elle venait de plus loin, de plus sombre. Les souvenirs de Livio jaillirent comme des éclairs dans mon esprit ses mains tachées de sang, son rire dément, sa jouissance dans la souffrance qu’il infligeait. Je revis ses nuits de carnage, ses corps brisés, sa cruauté sans borne. Et dans cette déferlante, je ne distinguais plus où commençait ma rage et où finissait la sienne.
Mes mains tremblaient sur les hanches de Beth. Son odeur, sa proximité, la chaleur factice qui s’élevait d’elle… tout se mélangeait à cette violence que je portais désormais dans mes veines. J’avais peur. Peur de céder à ce qui n’était pas moi, peur de la toucher avec les mains d’un monstre.
Alors je la repoussai. Brutalement. Trop brutalement.
— Non… Beth, attends !
Je me redressai d’un bond, le souffle haché, les yeux fuyant les siens. Ma peau me brûlait encore de ses caresses, mais mon esprit n’était plus qu’un champ de bataille.
— Tu ne comprends pas… Il y a quelque chose en moi… quelque chose de lui.
Je passai mes doigts dans mes cheveux trempés, incapable de retrouver contenance. Une spasme de violence s’échappait de mon bras jusqu’à ma main que je venais faire échouer contre le mur de la chambre, y laissant une fissure impressionnante.
— Je te veux, plus que tout… Mais si je cède maintenant, je ne sais pas jusqu’où ça ira. Et je… je refuse de te faire du mal.
Je m’éloignai d’elle, dos tourné, les poings serrés. Le silence entre nous devenait lourd, insoutenable. Chaque fibre de mon être me hurlait de revenir vers elle, de la reprendre dans mes bras, mais je restai figé, prisonnier de cette ombre que Livio avait laissée en moi.
— Je crois que je devrais partir quelque temps… Comprendre ce qui m’arrive et… et savoir mieux gérer ce démon.

Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.