Aidan – L’ours solitaire

Aidan Ô Neill, né en 1990 à Cork en Irlande, est un homme de main pour un gang transnational irlandais. Il a même monté les échelons rapidement en devenant le bras droit du chef, Cormac O’Rourke qui est spécialisé dans le trafic d’antiquités mais aussi du trafic d’armes et de drogue. Ils opèrent dans le monde entier et ils sont même liés à d’autres gangs. À la base, Aidan n’était pas prédestiné à finir ainsi mais c’est après un passage en prison de quelques mois qu’il a rencontré ses futurs mentors. Il avait été arrêté après une bagarre qui a bien failli coûter la vie à son opposant. Aidan a le sang vif et il sait être intraitable, ce qui a plu à Cormac. 

Aujourd’hui âgé de 35 ans, cela fait quinze années qu’il travaille pour le gang. Il n’a jamais pensé à lui ou à sa propre vie, il n’y a que le gang et les trafics qui semblent lui plaire. Il n’a même pas de maison fixe, il passe son temps à voyager et à être celui qui gère les affaires à longue distance. Malgré tout, il a quand même une famille ou plutôt il ne lui reste que sa mère qu’il a mis à l’abri dans une maison à Galway. Elle est son seule point d’ancrage et la seule qui a déjà vu ses faiblesses. 

En ce moment, Aidan est en Italie, à Naples. Il traité avec la camorra dans le but de récupérer des artefacts venants de Pompéi mais il doit se faire discret car il sait qu’il est espionné par quelqu’un. Il ne sait pas qui mais il a remarqué qu’il était suivi depuis plusieurs semaines.

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  1. Avatar de Charlotte Pierre
    Charlotte Pierre

    Son corps était épuisé, vidé de toute énergie. La naissance des jumeaux n’avait pas été des plus simple mais fort heureusement, Leif était arrivé juste à temps. Une fois encore, il les avaient trouvés et sauvés. Alors qu’il partait retrouver Amara perdue dans les bois, Freya reconduisait la jeune mère à Kattegat. Arrivées aux portes de la ville, les habitants se ruaient pour aider à porter la jeune reine et contempler les nouveaux nés. Les rumeurs et histoires légendaires concernant la naissance des jumeaux résonnaient déjà dans tout Kattegat. Certains disaient que c’était l’oursonne qui avait donné vie, d’autres que c’était les Dieux qui avaient aidé la jeune Volva.

    Mais Matoaka n’écoutait pas, elle était tellement épuisée qu’elle n’en n’avait pas l’énergie. Une fois arrivés à la maisonnette, Freya voulut s’occuper de laver les nouveaux nés mais la jeune mère exigeait d’être là. Ils firent donc un bain bien chaud pour que la mère puisse se laver et s’occuper aussi de ses enfants. Kisos observait tout autour de lui avec une attention particulière quant Sora babillait et chantait presque.

    Matoaka laissa des larmes de joie, de bonheur s’échapper de ses yeux quand elle contemplait les bébés unis qui cherchaient à s’accrocher à elle. Plus tard, une fois propre et sec, ils se couchèrent tous les trois dans le petit lit qu’occupait le couple de jeune parents. Matoaka n’arrivait pas à dormir, elle préférait contempler leurs bébés qui dormaient l’un contre l’autre. Elle leur chantait de tendre chansons amérindienne.

    Soudain, elle entendit le pas lourd de Leif. Il faisait en sorte d’être discret mais elle ne reconnaitrait entre mille son allure. Se redressant lentement, elle lui offrit un tendre sourire en le voyant revenir. Tout était bien qui finissait bien.

    – Isha, murmurait-elle tendrement, avant de me gronder j’aimerai te présenter les deux petits amours qui ne demandent qu’après toi depuis des heures…

    Elle savait qu’il allait la fâcher de s’être éloignée de la ville, mais elle s’en fichait un peu car elle avait une bonne raison pour cela. Et puis.. Et puis les enfants allaient bien et elle aussi. Le sentant venir près d’elle, elle vint lui faire une place de sorte qu’il puisse venir se blottir derrière elle. Kisos et Sora dormaient toujours et étaient si minuscule. Matoaka ne pouvait s’empêcher de les contempler et murmura de nouveau :

    – Ils sont si beaux Isha.. Je ne me lasserais jamais de les contempler.

    Avec une douceur extrême, elle prit la main de Leif. Il semblait encore hésiter à toucher les enfants qui étaient bien emmaillotés. Elle lui fit poser sa main si immense sur les deux petits corps qui dormaient paisiblement. Elle tournait ensuite son visage et venait contempler son soleil, son amour tendre et radieux et embrasser sa mâchoire en reprenant :

    – Je t’aime tellement.. Merci de nous avoir retrouvé.. Merci d’être revenu à nous à chaque fois. Je t’aime, je t’aime, je t’aime..

  2. Avatar de Charlotte Pierre
    Charlotte Pierre

    Après la folle aventure de la veille, Matoaka avait besoin de beaucoup de repos. Heureusement, les enfants se réveillaient en même temps qu’elle. Une parfaite symbiose les liaient. Leif était au petit soin, toujours soucieux de bien faire. Matoaka trouvait cela touchant et adorable, elle profitait de ces moments de liesses pures. Le temps d’une semaine, ils vécurent dans une bulle où rien n’y personne ne vint les déranger. Quand elle dormait, elle savait qu’il s’occupait exclusivement de régner. Mais le reste du temps, il était là. Il veillait sur eux comme s’ils étaient des trésors inestimables. 

    Kisos était d’une douceur et d’une facilité de vivre déconcertante. Sora en revanche était plus carectérielle. En effet, elle avait besoin d’attention, elle ne faisait que bouger et avait un désir affamé de voir le monde. Les constrastes entre les deux enfants ne pouvait que faire sourire la jeune mère qui aimait avec un même amour ces deux enfants qu’elle ne quittait littéralement pas des yeux. 

    La famille était venue, nombreuse, rencontrer les héritiers Erikson. Tout le monde était enthousiastes, heureux de voir ces deux petites têtes brunes. Anya passa même un après-midi entier avec son amie, faisant même ronchonner Leif qui ne désirait que l’exclusivité de ces instants. Cela avait fait rire tendrement Matoaka. Le temps s’était suspendu et elle ne voulait pas qu’il disparaisse. Si seulement ils pouvaient continuer de vivre ainsi.. Simplement. Heureux et sans crainte du lendemain. Malheureusement, la bulle éclata lorsque deux familles ennemies en vinrent aux mains pour de la nourriture. Leif dû internenir et sans gaieté de coeur condamné à mort celui qui avait porté le coup en premier.

    Kattegat mourrait de faim et Matoaka culpabilisait. Elle savait que Leif devait partir le plus rapidement possible mais l’idée d’une nouvelle séparation brisait son coeur en deux. Après tout ce qu’ils avaient vécu, tout ce qu’ils pouvaient vivre de nouveau, elle craignait encore qu’on lui retire la lumière de sa vie. Pourtant, le départ sonnait et elle devait se résigner et accepter. 

    Björn décida d’accompagner son oncle. Après tout, avec le chagrin de la mort de sa mère, il ressentait le besoin de s’évader. Feargus se joignait à la troupe et Nashoba y compris. Matoaka, Freya et Anya resteraient seules à gouverner. Loin d’effrayer la jeune reine, elle craignait surtout pour la vie de leurs hommes. La veille du départ, elle fit de nombreux rites et sacrifices pour courronner de succès le départ des guerriers. Ils devaient revenir vite et riche d’aliments. 

    La garde rapprochée de Leif resterait aussi pour sécuriser les lieux en cas d’attaque. La veille du départ, le soir, Matoaka avait fait en sorte de coucher les enfants au pied de leur lit. Leif revenait du banquet un peu éméché et elle l’aida à s’asseoir sur le bord du lit pour retirer ses bottes. Elle l’écoutait chantonner et marmonner ce qui la faisait doucement sourire. 

     » – Je ne te savais pas une âme de poète-chanteur mon amour, murmurait-t-elle contre ses lèvres qu’elle embrassait tendrement, tu pourras chanter des berceuses aux enfants en rentrant. »

    Se blottissant contre lui, elle se mit à caresser son visage si jeune. Elle souriait doucement en posant de tendre baisers sur son visage. Doux, légers comme des plumes. Ses mains caressaient sa crinière avant de redescendre sur son manteau de fourrure qu’elle lui retirait non sans difficulté. Il était lourd et costaud par rapport à elle. Après une logistique certaine, elle pût enfin le libérer et le laisser se coucher. Blottie près de lui, elle se mit à le contempler en priant dans un murmure. Il s’était endormi. Il valait mieux car elle aurait été capable de lui trouver les arguments nécessaires pour le retenir. 

    De toute la nuit elle ne dormit pas. Impossible. Elle avait besoin de veiller sur lui et les enfants. Elle devait prier, prier et encore prier qu’il lui revienne. Au petit matin, elle alétait les enfants quand il grognait en se levant : 

     » – Debout mon grand ours, répliquait-elle avec un sourire qui se voulait enjoué, la marée t’attends.. D’après les signes vous allez être guidés par des vents favorables. »

    Après avoir enveloppé les enfants dans des fourrures épaisses, Matoaka s’habilla pour le départ. Elle se devait d’être digne pour son compagnon. Une fois tous les deux prêts, elle vint l’enlacer maintenant car elle ne pourrait pas le faire devant tout le monde. 

     » – Reviens vite mon adoré.. Reviens-nous vite. » 

    Mais déjà on toquait. Alors, elle le relâcha, non sans regret. Enveloppé dans un châle, elle fit en sorte d’accrocher les enfants tout contre elle, près de son coeur. Ils dormaient profondément, sans doute rassasié par le repas qu’ils venaient d’ingurgiter. La marche était solennel, difficile, mais Matoaka tenait bon. Du moins, jusqu’à ce qu’ils arrivent sur le ponton. Les bateaux étaient beaux, flamboyants et prêt. Elle se stoppa un instant et serra avec beaucoup de force la main de Leif. Son regard cherchait le sien quand elle le suppliait silencieusement de revenir. 

  3. Avatar de Charlotte Pierre
    Charlotte Pierre

    Un mois est déjà passé. Un mois où Matoaka a pris à bras le corps tout Kattegat. Plus elle était occupée, mieux c’était. Il était hors de question qu’elle puisse avoir une once de temps libre. Quand elle ne s’occupait pas des enfants, elle cultivait, ou alors elle régnait en régentant la ville. Cette dernière était en pleine expansion et souffrait de la famine. Elle partageait comme elle le pouvait, se rationnant elle-même. Le peuple était clément à son égard mais il ne fallait pas grand chose pour que les esprits s’échauffent.

    Amara et Freya étaient d’une grande aide. Elles étaient présente et la relayait sur toutes les tâches qu’elle ne pouvait honorer. Aussi, Amara s’occupait des relations diplomatiques. Elle parlait suffisamment de langues pour pouvoir converser avec les marchands qui venaient à Kattegat. Freya quant à elle, s’occupait du dispensaire. Elle guidait avec beaucoup de soins et de douceur les malheureux malades qui avaient besoin d’être soignés.

    Kattegat s’en sortait bien et chaque voile blanche à l’horizon était un espoir de voir revenir leur roi. Souvent, le soir quand les enfants dormaient profondément, Matoaka allait sur la plage et observait le lointain. Elle priait pour Leif. Elle priait pour qu’il soit en vie et qu’il revienne le plus vite possible. Et chaque journée, elle reprenait son rôle avec fervent et humilité.

    Un mois était donc passé quand un étrange navire fit halte chez eux. Un soldat anglais demanda à rencontrer la reine. Matoaka était au champ à ce moment là en train d’essayer de labourer le mieux possible le sol. Mais le froid persistait encore et il était difficile d’envisager une quelconque plantation pour le moment. Un des enfants du village était venu la prévenir de l’arrivée d’un soldat anglais la quémandant. Prenant le panier contenant les enfants, elle se rendit au village accompagné des femmes de Kattegat.

    Le soldat anglais était impressionné de voir la reine arriver avec toutes ces femmes et fut rapidement entouré. Les enfants avaient été mis à l’abris grâce à Freya et Matoaka tenait dans sa main son arc qu’elle tendit en direction du soldat effrayé :

    « – Je viens en ami.. Je viens en ami !
    – Que voulez-vous et où mon époux ?
    – C’est lui.. Enfin.. C’est mon seigneur, Charles Wells, Duc de Birmingham qui m’envoie.. Il.. Ils sont alliés !
    – Rien ne me prouve que ce soit vrai. Que voulez-vous ?
    – On m’a envoyé chez vous pour vous offrir des denrées ma reine.. »

    Au même moment, des femmes surgissaient dans le cercle qui entourait le soldat penaud et présentaient les grains de blé à Matoaka. Sceptique, cette dernière examina avec attention le soldat soumis et abaissa son arc. Elle rangeait sa flèche et jeta un oeil au port où déjà on déchargeait le pont rempli d’orge et de blé. Matoaka ordonna qu’on donne à manger aux soldats et qu’on s’occupe de distribuer avec équité tous les sacs à toutes les familles de Kattegat. Elle était étonnée de n’avoir aucune nouvelles de Leif. Etait-ce une ruse de la part d’un ennemi ? Elle fit donc boire et boire les soldats le soir venu pour pouvoir récupérer des informations sur ce fameux seigneur.

    « – Vieux Seigneur eheheh, répliquait un soldat saoul, il est vieux et laiiiiiiid.. il veut.. il veut être.. être le roi ! Cié pour ça qu’il veut le barbare.. le roi barbare pardon.. »

    Elle était attentive, patiente et attentive. Elle voyait bien Leif accepter un tel marché. Des alliances économiques avec un riche seigneur contre un trône. C’était plausible. Mais au lieu d’être fière de la stratégie politique de son époux elle était désormais furieuse. N’avait-il pas dit qu’il allait uniquement piller ? Non pas qu’elle soit fière de cette idée mais il n’en n’était pas moins qu’elle savait ce qu’impliquait un tel complot : du temps. Or, du temps loin de chez eux.

    Pendant quelques jours elle rumina, pestant contre Leif qui ne lui avait pas envoyé ni de signes, ni d’explications de cette prise de décision et elle l’expliquait aux enfants qui grandissaient bien pendant ce temps. Ils étaient attentifs et écoutaient toujours leur mère qui leur parlait en norrois, en anglais et en amérindien. Puis vint le jour de l’arrivée de Feargus qui amena son nouveau lot de nouvelles. Bien évidemment, une fête fut proclamée par la Reine soulevant des cris de joie. Les cales des bateaux étaient pleines de nourritures et de fruits et légumes exotique qu’elle méconnaissait et qu’il l’intéressait peu puisqu’elle tenait entre ses mains une lettre de Leif. Elle reconnaissait son écriture.

    Feargus connaissait le plan de son frère adoptif et n’avait aucune confiance en ce seigneur Charles.

    « – Tous les anglais sont viles et pernicieux. Ce Charles n’aura aucun mal à se séparer de Leif une fois qu’il aura eu ce qu’il souhaite.
    – Pourquoi n’attaque-t-il pas seul, demandait l’amérindienne attentive, qu’est-ce qui l’empêche de renverser son roi ?
    – Je pense que Leif est une parfaite porte de sortie si jamais ils échouent. Il pourra toujours dire qu’il avait été fait prisonnier et ainsi éviter la potence.
    – Est-ce qu Leif en a conscience ?
    – Je pense qu’il cherche à faire de son mieux et à rentrer le plus vite.. Mais je pense aussi que l’enfant de Charles lui rappelle sa propre condition.
    – Un enfant ? Qui ? »

    Feargus conta ensuite l’histoire de ce jeune garçon Thomas qui avait été prise sous l’aile de Leif et de Björn les dernières semaines. Elle eut sincèrement de la peine pour lui et jeta un oeil sur ses propres enfants dormant paisiblement.

    « – Au lieu de s’occuper de ce Thomas il devrait rentrer à la maison s’occuper des siens.
    – Vous lui manquez.. Il ne cesse de penser à vous. Je le vois dans son regard. »

    Elle le savait. Lui aussi leur manquait. Mais quitter Kattegat était dangereux, non pas qu’elle n’avait pas confiance en Feargus et Amara mais elle avait peur des attaques de potentiels ennemis. Et un tel voyage avec les enfants était dangereux. La nuit portant conseil, elle eut dû mal à trouver le sommeil. Bien sûr qu’elle allait rejoindre Leif. Mais qu’en serait-il de Kattegat. Au petit matin, elle donna toutes les directives nécessaires. Feargus lui promit de veiller sur tout le monde et elle avait une confiance absolu en lui. Un bateau avait été amarré pour elle et elle repartait avec les premiers soldats anglais ayant apporté des vivres. Alors qu’elle disait au revoir à tout le monde, Freya se positionna sur le ponton en déclarant :

    «  – Je viens avec toi et tu ne pourras pas m’en empêcher. Si tu dois aller au combat, tu auras besoin de quelqu’un pour veiller sur les enfants donc je viens. Je n’ai jamais voyagé et j’en ai toujours rêvé. Rien ne me retiens ici hormis vous. Je veux être avec ma famille. Ne me refuse pas cela. »

    Matoaka ne pouvait refuser. Qui aurait-t-elle été de lui refuser une telle requête. Depuis la mort de Svala elle sentait bien que son amie survivait. Un peu de changement d’air pourrait peut-être l’aider à se sentir mieux. Aussi, elles partirent ensemble avec les enfants qui se laissaient tendrement balloter par les mouvements de la marée.

    Le voyage ne dura pas longtemps. A croire que les Esprits de Matoaka étaient aussi pressés qu’elle de retrouver Leif. En effet, ils arrivèrent près de la côte anglais une semaine et quelques jours plus tard. Matoaka était empressée, agrippée au bois du bateau en cherchant des yeux la silhouette massive et lourde de son tendre Leif. Mais il n’était pas là. Elle craignait un potentiel piège quand les anglais les faisaient débarquer. Freya était dans la cabine avec les enfants et la jeune reine allait agripper son poignard prête à égorger ces maudits anglais. Elle ordonna à son amie de ne pas bouger de la cabine lorsqu’elle vit un visage familier.

    « – Matoaka ! »

    C’était Nashoba qui fendait la foule pour rejoindre sa soeur encore à bord. Soulagée de le voir, elle descendit en hâte du bateau pour le retrouver et se jeta dans ses bras en riant de joie. Ils parlaient en amérindien, se donnant l’un et l’autre des nouvelles jusqu’à ce qu’elle lui ordonne de la conduire jusqu’à Leif. Son visage blêmissait ce qui ne présageait rien de bon.

    « – Il a dut partir avec quelques hommes à quelques kilomètres de là. Une escouade, un groupe d’hommes du roi sont venu pour attaquer les terres du Seigneur Charles. 
    – Depuis combien de temps sont-ils partis, demandait-elle avec inquiétude, comment va-t-il ?
    – Il va bien petite fleur. Ne te fais pas de soucis pour lui. C’est un homme fort ton grand Roi nordique. »

    Il plaisantait ce qui rassurait et amusait aussi la jeune reine. Après avoir récupéré Freya et les enfants, ils suivirent Nashoba qui les conduisaient au château où le seigneur Charles les attendaient. En apprenant l’arrivée de la Reine, il fit sortir les grandes pompes. Elle était saluée mais malgré tout, elle sentait bien que les regards à son égard étaient étranges. Ils observaient tous Freya comme si elle était elle-même la reine. Ne laissant rien transparaître, elle se laissa diriger non sans sentir sa colère poindre le bout de son nez.

    Cela n’allait pas s’arranger puisqu’en effet, à peine avaient-ils posé un pied dans l’enceinte du château que le seigneur Charles se rua sur Freya pour l’accueillir pensant véritablement qu’elle était la reine. Matoaka restait en retrait, silencieuse.

    « – Mon seigneur.. Veuillez me pardonner mais.. mais je Freya. Une princesse norvégienne soit, mais pas la reine de Norvège. »

    Elle était gênée et se tournait vers Matoaka qui n’avait pas bougé. Sûrement parce qu’elle pensait déjà à l’horrible châtiment qu’elle pourrait donner à cet affreux seigneur qui ne lui inspirait pas confiance.

    « – Oh… dit-il, je pensais que vous étiez la femme de.. de..
    – Nashoba est mon frère, répliquait-elle dans un parfait anglais, je suis bien la compagne de Leif Erikson. Votre invité.
    – Et bien, et bien.. Nous allons vous conduire à ses appartements. Je crois que vous êtes sûrement fatiguée ma dame de cette traversée. »

    La gêne était palpable. Matoaka ne l’aidait en rien à rendre l’atmosphère moins tendue, elle gardait sa moue de reine digne et au dessus de ce petit homme qu’elle dénigrait sans aucun doute. Elle demanda quand reviendrait Leif mais Charles ne sut lui répondre. Agacée de le savoir parti guerroyer ainsi seul sans attendre son retour, elle se mit donc à ranger la chambre qu’il occupait. Elle voyait bien qu’il n’avait que peu de temps occupé les lieux. C’était à peine s’il avait laissé des affaires. Un berceau fut apporté pour les jumeaux qui dormaient quand elle laissait les soldats anglais apporter ses malles. La chambre était chaleureuse certes mais il lui manquait un habitant. Le reste de la journée se passa tranquillement. Matoaka profita des jardins et s’occupa des enfants. Le temps lui semblait long à attendre Leif. Le soir venu, Charles ne vint pas dîner avec eux. Il semblait les éviter. Mais cela ne la dérangeait pas, au contraire, elle éviterait tout conflit.

    La nuit était pleinement tombée et aucune nouvelles du seigneur norvégien. Elle trépignait. Les enfants dormaient profondément dans le berceau quand elle préparait des baumes dans la cuisine. Ils étaient tranquille et elle leur chantait des chansons amérindiennes. Soudain, un bruit sourd se fit entendre dans le grand salon. Surprise, elle prit un couteau assez conséquent avant de s’assurer que les enfants soient encore endormis. Elle passa une tête en dehors de la pièce et vit un homme dans l’obscurité qui se rendait vers la cheminée. Elle connaissait ce profil.

    «  – Isha.. »

    Sans attendre un instant et laissant le couteau sur un fauteuil elle courut jusqu’à lui pour venir se jeter dans ses bras. Il revenait du combat, elle sentait son corps fourbu de fatigue et sans doute blessé mais elle ne pouvait s’empêcher de venir se jeter contre lui. Ses mains agrippaient son visage qu’elle couvrait de baisers tendre et affectueux, même si entre deux baisers elle le grondait cette petite femme autoritaire :

    «  – Tu devais rentrer.. Pourquoi tu vas guerroyer pour un autre.. Sans moi.. Tu devais rentrer Isha.. Tu as vu ce que tu me fais faire ? Embrasse moi sombre nigaud.. deux mois sans toi.. deux mois ! »

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    Charlotte Pierre

    Avec beaucoup d’application et de douceur, Matoaka observait le corps de Leif. Elle tenait à s’assurer qu’il n’avait aucune blessure grave. Fort heureusement, il n’avait pas été grièvement touché. Elle appliqua uniquement un baume pour hydrater sa peau et s’assurer que les petites entailles ne s’infectent pas. Lorsqu’il évoqua son souhait de lui faire l’amour le lendemain, elle écarquilla les yeux de surprise avant de laisser un rire spontané s’échapper de ses lèvres. Voilà un moment qu’elle n’avait pas ris.

    « – Je ne savais pas qu’il fallait programmer ce type de rencontre désormais, répondit-il en se penchant sur les lèvres du brun pour lui donner un rapide baiser, la prochaine fois n’hésitez pas à demander audience si vous souhaitez honorer votre compagne. »

    Elle se moquait tendrement de lui tout en finissant d’appliquer le dit baume sur ses petites blessures. Par la suite, elle lui ordonna de se mettre au lit juste le temps de ranger ses potions et autres concoctions, puis de surveiller un instant les enfants. Ils dormaient profondément, épuisés par le voyage. En posant sa main sur eux deux, elle ressentait l’énergie positive des enfants. Ils se sentaient en sécurité avec leurs deux parents réunis.

     » – Ils sont heureux de te voir, dit-elle dans un murmure avant de revenir vers Leif qui était couché, ils n’arrêtaient pas de me questionner sur toi pendant ton absence. »

    La moue surprise et interrogative du viking la fit de nouveau tendrement rire. Après avoir retiré sa robe et s’être couchée nue contre son géant elle reprit :

     » – Je comprends ce qu’ils ressentent et tu peux me croire ils n’ont pas arrêté de demander après toi. Ils veulent tout savoir de ce papa ours. Kisos est de nature très posée, très douce. Sora est volcanique, pleine d’énergie. Un vrai feu follet tu peux me croire. »

    Matoaka avait enfoui son visage dans le cou de Leif. Elle caressait son buste tout en posant une jambe possessive contre son ventre. Elle fermait les yeux de plaisir de le sentir tout contre elle.

     » – Tu m’as manqué Isha.. »

    Nue contre lui, elle lui conta les dernières nouvelles de Kattegat, comment allaient les habitants et les dernières prises de position de Matoaka. Elle avait su investir la forêt toute proche et y planter différents légumes pour pouvoir survivre les hivers prochains. Il fallait être méthodique et pratique.

     » – La ville devient de plus en plus conséquente nous devons donc nous assurer que les prochaines récoltes soient bonnes mais nous n’avons aucune certitude sur ce que le temps peut nous offrir. Je pense qu’il est important que nous puissions nous préparer pour les fois prochaines. Le commerce est bien mais nous devons nous auto-suffire. Je ne veux pas être à la merci de nos alliés. Un homme reste un homme Isha.. Il ira toujours au plus offrant. »

    Elle lui parlait politique, économie mais elle voyait bien qu’il fatiguait. Il avait passé la journée à guerroyer, elle se devait de le laisser tranquille. Amusée par sa moue qui tentait de rester éveillée, elle vint lentement se redresser de sorte à ce qu’il pose son visage contre son ventre. Ainsi, elle pouvait masser son cuir chevelu pour l’aider à s’endormir profondément. Il ne lui fallut que quelques minutes pour l’envoyer dans les bras de Morphée et qu’elle l’y rejoigne peu de temps après.

    La nuit avait été comme elle les aiment : le ronflement de Leif, sa chaleur, sa présence protectrice. C’était d’ailleurs pour ça qu’elle dormait nue, il lui donnait beaucoup trop chaud. Au réveil, elle entendit les enfants gazouiller. Ils avaient faim mais n’exprimaient pas encore un mécontentement. Lentement, elle réussit à s’extirper des bras de son ours et enfila une chemise à lui. Se rendant au chevet des enfants, elle leur offrit un tendre sourire avant de se pencher vers eux pour les récupérer. Près de la cheminée qui était encore alimentée d’une énorme bûche, elle les nourrit. Une fois fait, elle s’assura qu’ils soient propre et s’installa avec eux près de la fenêtre. Assise en tailleur sur le sol, elle méditait comme tous les matins avec eux près d’elle. C’était une tradition qui semblait convenir aux enfants car pendant ce temps, ils parlaient, chantonnaient tout en observant leur mère. C’est auprès d’eux qu’elle retrouvait toute sa force et sa puissance.

    Elle ne pensait jamais au temps lorsqu’elle méditait. Pourtant, lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle sentie la présence de Leif près d’elle. Patient, il avait attendu qu’elle termine pour venir se rapprocher des trois nouveaux arrivants. Le laissant se blottir derrière elle, Matoaka lui offrit un sourire attendri en embrassant son cou et le salua.

     » – Bonjour mon Roi des ours. Tu as bien dormi ? »

    Après les bonjour et les câlins avec les enfants, ils descendirent à la salle à manger. Matoaka demanda à Freya de s’occuper des enfants ce qu’elle accepta avec un grand plaisir. Leif était déjà en grande discussion avec Charles quand elle vit, dissimulé dans un coin de la pièce Thomas. Il était pensif et attendait patiemment. S’approchant de lui, elle lui demanda avec un douceur s’il voulait bien la conduire jusqu’à sa fameuse cabane. Un éclair de joie et de reconnaissance traversait l’enfant qui se leva aussitôt, près à partir. Matoaka se rapprocha donc de Leif et l’informa qu’elle allait dans la forêt cueillir des plantes en compagnie de Thomas. D’un coup d’oeil, il pouvait voir qu’elle comptait bien s’occuper du jeune homme et essayer de discuter un peu avec lui. Se penchant sur son visage, elle déposait un tendre baiser sur ses lèvres avant de murmurer en amérindien pour que personne d’autre ne comprenne :

     » – Viens vite me retrouver dans les bois mon adoré. Nous avons pris un rendez-vous que tu ne voudras certainement pas manqué. »

    Ses yeux brillaient d’une espièglerie malicieuse. Thomas était déjà parti aux écuries pour aller préparer les chevaux. Matoaka l’y retrouva et le remercia de prendre du temps pour elle :

     » – Vous rigolez ? Merci à vous ma dame. Je serais votre chevalier aujourd’hui !
    – Je suis ravie et touchée d’une telle dévotion Thomas mais tu peux oublier les effusions de politesse avec moi. Tu peux m’appeler par mon prénom. »

    C’était contraire à tous les codes de la bonne société anglaise et cela surprit Thomas. Mais quand l’amérindienne partie au galop il comprit qu’il pouvait se permettre cette familiarité. Il était un excellent guide. Il parlait très bien et avec une éloquence certaine. Matoaka comprenait mieux pourquoi ce jeune homme avait touché Leif et elle aussi voulait l’aider désormais. Ils avaient laissé les chevaux dans le petit bois et se rendaient dans la forêt. Elle était dense et sombre. Rien à voir avec celles de Norvège ou de chez elle. Quelque chose sommeillait qu’elle n’arrivait pas à distinguer. La petite maisonnette de Thomas était adorable et il en était fier. Rapidement ils firent le tour du propriétaire et ils reprirent le chemin pour cueillir des plantes.

    Alors que le jeune homme évoquait son envie d’évasion et d’aventures, il prononça le prénom de Sora qui déclencha une vision chez Matoaka. Perdant un peu l’équilibre, elle s’agrippa à un arbre en sentant un poids intense l’envahir. La vision était celle de Sora jeune femme qui se jetait dans les bras d’un homme fort au même profil que Thomas. Il avait des tatouages amérindien sur les bras indiquant son histoire qui était violente et chaotique. Ils s’aimaient. Le jeune garçon, inquiet de voir sa nouvelle amie s’effondrer de la sorte vint rapidement à elle. Matoaka qui avait l’habitude de ses visions tentait de le rassurer mais il paniquait tellement qu’il décida de retourner au château prévenir Leif.

    Une fois seule dans les bois, elle reprit son souffle et s’approcha d’un petit cours d’eau pour s’y rafraichir. Lentement, elle prenait la mesure de sa vision. Sora et Thomas étaient liés malgré cette distance entre les âges. Thomas allait parcourir le monde et il allait devenir le roi d’Angleterre. Et si les souhaits de Charles se révélaient justes ? Alors qu’elle méditait depuis un moment en essayant de faire le tri dans ses pensées, elle entendit les pas d’un cheval au loin lancé à toute allure. Elle savait que c’était Leif et qu’il allait rapidement arriver. Devait-elle lui annoncer ce qu’elle avait vu ? Après tout.. L’avenir n’était jamais écrit en totalité. Il valait mieux qu’elle ne dise rien pour le moment.

    En voyant sa mine apeurée, elle offrit un tendre sourire pour le rassurer :

     » – C’était une simple vision Isha.. Thomas s’est inquiété pour peu de chose. »

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    Charlotte Pierre

    La visite des terres anglaise n’avaient pas été sans intérêt. Matoaka avait déjà noté tout un tas d’idées qu’ils pourraient reprendre pour Kattegat. L’idée des serres n’étaient pas si inintéressantes, cela lui permettrait de garder des herbes médicinales pour ses baumes. La petite amérindienne avait son esprit en fusion, elle avait mille idées et les exposaient à Leif qui avait lui, bien d’autres idées. La grotte était intéressante aussi, elle avait une source puissante d’énergie qui lui rappelait celle d’Ecosse ou encore de Kattegat. Rapidement enveloppée par le désir de Leif, elle se laissait aller à ses caresses en s’agrippant à sa crinière, tremblant sous le plaisir qu’il lui offrait :

     » – Oh.. Isha, miaulait-elle fébrile. »

    Elle avait l’impression que ça faisait une éternité qu’ils n’avaient pas eu un moment à eux, juste à eux pour simplement être ensemble. Cambrant son bassin contre sa bouche insolente, elle se tenait comme elle le pouvait à sa crinière d’ébène et tirait même dessus lorsqu’elle fut submergée par le plaisir. D’ailleurs, lorsqu’elle atteignait l’apothéose, ses jambes flanchèrent et la fit se renverse sur Leif.

    Allongée sur le tas de vêtements qu’ils avaient jeté sur le sol, elle le laissa revenir sur elle et la clouer de son corps si puissant. Encore groggie par le plaisir qu’il venait de lui offrir, elle caressait de ses mains envieuse sa musculature impressionnante. Ses lèvres aussi partaient à l’exploration de sa peau qui lui avait tant manqué :

     » – C’est vrai, demandait-elle inquiète, avec la grossesse mon corps à changé tu sais.. »

    Sa main baladeuse venait se blottir entre leurs bassins et avec douceur se poser sur le membre fièrement dressé de son amant. Il la désirait, elle le sentait et cela la rassurait. Alors qu’elle mordait son corps envieux de désir, elle commençait un tendre mouvement de son poignet en murmurant des mots d’amour norrois.

     » – Mon amour.. Mon soleil.. Tu m’as tellement manqué.. Mon souffle.. »

    S’il avait réussit à la faire basculer en peu de temps, elle comptait bien à son tour le conduire dans ce même état de transe. Lentement, elle glissait le long de son corps et le força à s’allonger sur le dos. Ils étaient nus, l’un sur l’autre en se découvrant avec une quasi animalité. Le manque, la passion et le désir étaient maître de leurs sentiments. Les lèvres de Matoaka arrivaient sur le ventre du colosse quant sa main accentuaient ses caresses. Oh oui.. Elle allait à son tour le rendre aussi fou de désir. Il ne lui fallut pas longtemps avant de poser ses lèvres sur son désir naissant et l’envelopper par la suite de sa langue. La vision de cet homme, de ce guerrier qui se languissait de plaisir sous ses caresses ne pouvaient qu’attiser sa propre excitation.

    Elle le torturait ainsi pendant de longue minutes tout en l’interdisant de bouger. Mais alors qu’elle le sentait au plus proche du plaisir, elle se redressa instinctivement pour le frustrer une fois de plus. Amusée, elle remontait sur lui en coinçant entre ses cuisses son sexe dressé. Là, elle agrippait sa crinière et mordait avec plaisir son cou et son menton. Elle le dominait et ça l’excitait. Elle jouait avec lui comme s’il était sa proie :

     » – Mh.. C’est frustrant n’est-ce pas mon amour.. Toutes ces semaines.. Tout ce temps sans toi.. Oh Isha.. Si tu savais quels étaient mes rêves sans toi.. Comment j’ai du m’occuper de moi-même sans toi.. Toutes ces nuits seule avoir froid.. »

    Cette torture était délicieuse d’autant plus qu’elle le sentait fébrile à cause de toutes ses caresses. Les yeux de la belle brune brillait d’une luxure sensuelle. Ses lèvres se reposaient sur les lèvres de Leif. Son corps entier se pressait contre le siens, ses seins, son ventre, son sexe brûlant se caressait contre sa verge. Elle gémissait d’excitation :

     » – Haaan Isha.. Prend-moi, le suppliait-elle en griffant enroulant ses doigts à sa crinière cherchant sa sauvagerie et sa passion, je suis à toi.. viens.. »

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    C.

    Leif découvrait en quoi consistait être parents et c’est sûr, ça changeait beaucoup de choses. Matoaka voyait l’air soucieux de son compagnon et elle sut qu’elle devait le guider. Reprenant Sora dans ses bras, elle demanda à Leif de s’allonger sur le lit. Une fois qu’il l’eut fait, elle vint avec les enfants dans les bras le rejoindre. Ils étaient précoces et déjà ils commençaient à ramper et marcher à quatre pattes. Matoaka souriait en les voyant grimper sur leur père en babillant. Très vite, Sora vint tapoter la joue de son père en babillant. Kisos, lui, s’amusait à grimper sur sa tête. Cette vision était attendrissante. Matoaka vint s’allonger près de Leif et tendrement caresser les boucles brunes de Sora :

    «  – Il n’y a pas grand chose à savoir mon amour.. Il faut surtout fonctionner à l’instinct. »

    Sora s’amusait à embrasser son père quand Kisos s’amusait à grimper sur son père. Il avait posé ses petites fesses sur sa tête. C’était si adorable que Matoaka en rit tendrement :

    «  – Ils ne sont pas malades. Ils sont.. Ils sont comme leur papa. Ils ont besoin d’attention, surtout après avoir été éloigné de toi tout ce temps. Ils ont.. Ils ont des dons tu sais. »

    Ce moment tendre en famille emplissait le coeur de Matoaka. Voir Leif essayer de maintenir les enfants était adorable, mais encore, voir les enfants être aussi attachant et aimer leur père l’était encore plus. De leur petites menottes, ils transmettaient leurs pensées à leur père. Le manque de sa présence, leur mère triste mais qui attendait patiemment son retour. Kattegat qu’ils avaient vu de leur panier. Ils avaient un don de transmission de pensées, comme leur mère. Cette dernière récupérait un Kisos qui risquait de glisser et le posa près de sa soeur qui s’était endormie contre l’épaule de son père.

    «  – Notre vie, notre intimité va changer Isha.. Je sais que ça peut paraitre étrange et contraignant, surtout parce que nos enfants sont.. ils sont exceptionnels.. mais.. mais nous pouvons y arriver. »

    Kisos s’endormait sur le buste de son père. Les deux bébés s’endormaient profondément, comme rassurés de savoir leur père à proximité. Ils étaient ensemble et c’était le plus important. Matoaka sentait qu’ils se sentaient moins anxieux et moins triste et elle l’expliqua à Leif. Voyant son air circonspect, elle ajouta :

    «  – Si cette vie t’effraie tu peux me le dire Isha. Je préférerais que tu me le dise plutôt que tu sois malheureux. J’ai entendu parler de ces relations entre roi et reine qui ne vivent pas ensemble. Si c’est trop lourd à gérer pour toi et bien.. et bien je peux rentrer chez mon père avec les enfants. Ils viendront gouverner quand ils seront en âge. Ou pas d’ailleurs. Après tout, nous ne somme pas mariés. Je ne voudrais pas t’empêcher d’avoir une vie exaltante. »

    Kisos était entrain de glisser, elle le récupéra tendrement contre elle et vint le poser dans son lit. Sora dormait toujours, recroquevillée contre son père quand Matoaka restait à contempler leur fils emmitouflé :

    « – J’ai cru que.. En recevant cette lettre j’ai cru que tu avais peut-être trouvé quelque chose ou quelqu’un qui serait moins.. moins contraignant que moi et cette vie chaotique que je t’ai offerte. Tu as vécu mille douleurs, mille souffrances et.. et une alliance avec l’Angleterre serait sans aucun doute un meilleur partenariat pour toi et Kattegat. J’ai bien vu les regards de Charles.. Ses sous-entendus. Je les ai tous vu me regarder Isha. C’était Freya la reine qu’ils te destinaient. Peut-être que c’est une femme comme elle qu’il te faudrait. Regarde, j’ai agis égoïstement.. Je ne voulais pas que tu viennes ici. Je ne suis pas digne d’être ta Reine et encore moins celle de ton peuple. »

    Matoaka avait eu le temps de penser à toutes ces possibilités sur le pont du bateau en faisant le voyage jusqu’à lui. Comment n’aurait-elle pas pu y penser ? Kattegat mourrait de faim et elle n’avait rien pu faire pour aider Leif. Maintenant que les enfants étaient là, elle avait peur que cela l’effraie pour de bon. Elle caressait les cheveux de Kisos qui dormait d’un poing fermé et leva ses yeux brillants de larmes vers Leif :

    «  – Je t’aime et je veux ton bonheur. Mais si toutes ces responsabilités, toutes ces contraintes te sont trop contraignantes et difficile je l’accepterais. »

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    C.

    La nuit avait été compliquée dans le sens où Matoaka dormi peu. Elle ne cessait de penser et repenser aux mots de Leif. Il l’aimait, ça elle n’en doutait pas, pourtant elle se sentait mal. Qu’est-ce qui la faisait douter d’elle-même ? Elle avait bien réussit à s’occuper de Kattegat toutes ces années auprès de Leif. Elle était une guerrière féroce, courageuse et sans peur. Peut-être avait-elle finalement projeter ses angoisses sur Leif pour qu’il la rassure. Or, il l’avait rabrouée comme une enfant et elle n’avait pas eu le courage de répliquer. Il avait parlé comme un Roi, pas comme un époux. Blottie dans ses bras, elle ne trouva le sommeil que tardivement avant d’être réveillée par les pleurs de Kisos.

    Père et fils se débattaient dans une situation fort cocasse qui fit doucement sourire Matoaka. Elle se devait d’oublier l’horrible nuit qu’elle avait eu et encore plus les mots durs de Leif à son encontre. Une bonne partie de la matinée fut de s’occuper des enfants. Elle aimait ces instants où ils étaient uniquement à quatre, dans leurs bulles. Elle aurait adoré qu’ils ne se finissent jamais. Mais la vie devait reprendre et elle se remettait en marche très rapidement avec l’arrivée des clans écossais et anglais qui se réunissaient autour du château de Charles. La renommée de Leif, son pouvoir imposant de Roi et guerrier viking ayant grandi en Ecosse faisait rêver. Pour beaucoup il était l’homme du siècle.

    Représentant Leif le mieux possible, Matoaka tenait dans ses bras Sora quand Kisos était dans ceux de Freya. Ils accompagnaient le chef de guerre qui inspectait les troupes venues en nombre. Ils étaient fort, glorieux, plein d’espoir. La victoire était certaine, l’amérindienne n’en doutait pas et les signes étaient plus que favorables. Après avoir salué Thomas qu’elle trouvait délicat et adorable, elle se fit rapidement entrainer par un Leif plus sérieux. Elle retrouvait le Roi. Elle l’écoutait avec attention, ne laissant rien transparaître. Pourtant, elle fulminait de colère suite à ses mots.

     » – Si je résume.. Tu m’as fait venir pour réchauffer ton lit et attendre patiemment ton retour. Mais tu m’as prise pour qui Leif Erikson ? Tu crois vraiment que je suis ce genre de femme ? Que tu peux me faire parcourir des océans pour que finalement je reste à l’arrière à attendre que le temps passe ? Tu crois quoi ? Que je ne suis pas assez courageuse ? Que je suis trop faible pour pouvoir te suivre ? Que je manque peut-être d’endurance ? Oh.. Non.. Je ne suis qu’une femme, n’est-ce pas ? Non ne me regarde pas comme ça et ne me touche pas ! Nous allons avoir cette conversation ici et maintenant. »

    Elle était furieuse et cela se ressentait sur la nature autour d’eux. Le ciel s’obscurcissait à l’horizon. La Volva laissait émerger ses émotions frustrée de ces dernières semaines. Elle retira vivement sa main que Leif avait tenté de prendre quand elle sentait sa colère prête à exploser :

     » – Hier soir tu disais que nous devions tout surmonter ensemble.. Tu m’as sermonné comme une enfant. Mais dois-je te rappelé que j’ai affronté tes parents, des dieux, que j’ai vaincu Zeus et fait prospéré ta ville ? Pourtant tu me crois tellement faible que tu refuses que je te suive ? Pourquoi Freya est là à ton avis, donc ne me donne pas l’argument des enfants. Je ne suis pas qu’une mère ! C’est comme ça que tu me vois maintenant ? Je ne suis pas venue ici pour passer ma vie à t’attendre et te regarder partir dès qu’un homme décide de t’embarquer faire la guerre. Je suis ici, aujourd’hui avec toi, parce que je veux que tu me considères comme ton égale, c’est ce que tu as dis hier soir non ? Tu as dis mot pour mot de croire en toi et je suis là. Leif, je suis là et tu me fais venir pour me baiser dans une putain de grotte ? Tu aurais mieux fait de prendre une pouffiasse du château plutôt que de me faire venir. Voilà pourquoi je t’ai exprimé mes doutes hier soir, mes craintes. Tu m’as parlé comme un Roi alors je te parle comme ta Reine et écoute bien : je ne serais pas le genre de femme à t’attendre pendant que tu te bats. Je refuse que tu m’imposes tes ordres, je n’ai jamais été, je ne suis pas et je ne serai jamais l’un de tes soldats. »

    Ses yeux envoyaient des éclairs. Elle était folle de rage, de ressentiments et de vexation. Leif n’avait sans doute pas compris que depuis l’accouchement elle était fragile émotionnellement. Comment l’aurait-il vu ou compris étant donné le peu de temps qu’ils avaient passé ensemble. La maternité avait fait naître chez elle une part bien plus sombre. Cette partie d’elle qui avait éclot lorsqu’elle avait été séparée de Leif la première. Cette Matoaka vengeresse et violente qui avait tué bon nombre d’innocent. La peur de revoir Leif lui être pris était de nouveau l’obsédait. Fébrile, elle tremblait sous toutes ses émotions qu’elle ne contrôlait pas ou plus. Un orage grondait au loin et son regard d’un noir glaçant défiait celui de Leif.

     » – Visiblement.. Je ne sais pas ce que tu attends de moi et tu ne sais pas ce que j’attends de toi Leif Erikson. Alors je vais te l’expliquer : je veux être ton port d’attache lors des tempête, que tu puisses t’agripper à moi si tu es pris dans la tourmente si tu es le mien et je serai l’ancre dans la tempête si tu es la mienne. Si tu ne me considères pas comme ton égal je ne peux pas être celle que tu attends. »

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    C.

    La journée avait été longue et éprouvante. La dispute entre les deux amants avait rendu le château morose et triste. Le temps n’aidait pas non plus. Matoaka avait fait tomber des trombes d’eau sans s’en rendre compte. Les enfants avaient été sa seule source de distraction. Ils s’inquiétaient de ne pas voir leur père et le chagrin sur le visage de leur mère. Les mots de Leif résonnaient dans sa tête. Elle les entendaient mais n’arrivait pas à y trouver de sens. C’est lorsqu’enfin il revint auprès de sa famille qu’elle comprit.

    Pensait-il sincèrement qu’elle était malheureuse ? N’avait-il donc rien compris ? Rien écouté ? Dans un mouvement léger, elle se leva mais resta à une bonne distance de lui. Il semblait si abattu, tout aussi perdu et contrarié qu’elle. Leurs forts caractères respectifs n’explosaient que peu l’un envers l’autre, mais quand c’était le cas, la terre semblait trembler et prête à recevoir le chaos.

     » – Tu es l’homme que j’ai toujours voulu avoir Leif Erikson. Tu es l’amour de ma vie. Serais-tu aveugle pour ne pas te rendre de l’amour que je te porte, dit-elle dans un souffle doux mais tremblant, je t’aime tellement que je ne peux pas imaginer une seule seconde d’être encore séparée de toi. Je suis prête à suivre sur un champs de bataille et mourir à tes côtés s’il le fallait alors ne dis plus jamais une telle absurdité. C’est d’une insulte telle que je ne peux le tolérer. »

    Lentement, voyant qu’il ne bougeait pas mais qu’il fixait le feu passif, elle s’avança vers lui. La chambre était silencieuse, on entendait juste le bois dans la cheminée qui craquait sous les flammes intense et Sora babiller. Sa main, douce et fraiche se posait sur la nuque bouillante du colosse. Elle le sentait se tendre sous ce contact. A genoux devant lui, elle vint avec beaucoup de douceur prendre son visage entre ses mains pour qu’il la regarde. La furie s’était calmée, la pluie était douce et moins tempêtueuse. Elle murmurait son surnom tant aimé mais il fuyait son regard. Alors, elle persistait :

     » – Tu n’as aucun souvenir de nos autres vies Isha. Je me souviens de tout.. De toutes les fois où on t’as enlevé à moi. Toutes les fois où je t’ai cru mort. Toutes les fois où j’aurais du être là mais que je n’ai pas pu l’être. Tu as cette chance de repartir de zéro depuis notre voyage dans le temps. »

    Elle ne voyait aucune réaction de sa part et ça la torturait. La fatigue de sa petite nuit et de toutes les émotions de la journée faisait briller ses yeux de larmes quand sa voix se cassait sous la douleur :

     » – Tu veux savoir ce que j’attends de toi ? Je veux que tu vives. Je ne veux pas passer une seule journée sans avoir pu te dire que je t’aime. Je me fiche des autres, je n’ai aucun intérêt pour les autres Isha. C’est toi, ça a toujours été toi. Je veux que tu sois mon port d’attache quand je sombre en mer. Je veux que tu sois mon phare quand je me perds. J’ai besoin de toi, bien plus que tu ne le crois. Tu as passé ta vie à vouloir me protéger. Je veux passer ma vie à te protéger en retour. Tu veux la vérité..? La vérité c’est que j’ai peur. Je suis morte de peur Isha. »

    Sa voix tremblait, ses yeux pleuraient. Elle sentait une crise violente la reprendre. Alors, elle s’accrochait à lui comme elle le pouvait, le suppliant presque de la tenir contre lui. Elle avait besoin de lui, de sentir sa force, sa puissance, son courage. Matoaka avait cruellement peur de le perdre lui et les enfants.

     » – J’ai peur que tu sois un rêve. J’ai peur de ne pas vraiment vivre ce moment avec toi. Depuis la naissance des enfants j’ai tout le temps temps.. J’ai peur que les enfants ne soient pas vraiment là. Nous avons passé notre vie à devoir survivre et se perdre. Je ne veux plus, je ne pourrais plus le supporter. Isha.. J’ai peur de te voir disparaître de nouveau, que cette vie ne suffise pas à t’aimer comme j’aimerais le faire. J’ai peur de ne pas être suffisante, pas être à la hauteur de toi et des enfants. C’est ce que j’essayais de te confier hier soir. Isha.. Je t’aime, je t’aime, je t’aime et je suis ta femme. Je suis ta femme et j’ai besoin que tu me rassures, parce que toutes ces années que nous avons vécu, les obstacles qu’on a mis sur notre route ont été si terrible que je ne peux imaginer être séparée encore de toi. Ta chance a toi est de ne pas te souvenir quand je dois vivre avec ce poids. Et je vois l’avenir.. Je vois des choses qui me tétanisent. Tu ne peux pas savoir à quel point c’est difficile d’avoir tous ces dons et d’être dans l’incapacité de protéger les gens que l’on aime. Alors oui, oui j’ai confiance en toi et je sais que tu reviendras à moi mais.. mais.. »

    Elle pleurait, le visage baissé, toujours à genoux devant lui, telle une pénitente. Elle inspirait profondément, se sentant acculée par toutes ces émotions qu’elle n’arrivait à gérer et qui l’effrayait. Le masque était en train de s’effondrer et elle avait désespérément besoin que Leif la rattrape.

     » – Isha.. J’ai beaucoup plus besoin de toi que tu ne le crois.. J’ai besoin que tu me sauves de moi-même. J’ai besoin de toi, je me suis mal exprimée hier mais.. je vis une angoisse déraisonné et j’avais honte de te l’avouer mais je ne peux plus me cacher. J’ai besoin de toi. »

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    C.

    Blottie dans les bras immense de Leif, Matoaka se sentait apaisée. Il lui murmurait les mots qu’elle avait terriblement besoin d’entendre. Ses mots tant espérés, tant souhaités. Ses caresses si douces la rendait de nouveau tranquille. Elle avait juste besoin de lui, de sa douceur et de son amour patient. La vision de Thomas et de toute leur famille bien plus tard la rassura aussi. Il y avait de l’espoir, elle devait garder la foi. Après avoir réussit à endormir les enfants, elle dîna avec Leif devant la cheminée.

    Elle l’écoutait évoquer tendrement les projets futurs lorsqu’ils rentreraient à Kattegat. Son coeur s’en gonflait de joie et il réussit même à la faire rire en évoquant un chien. Doucement, elle vint se rapprocher de lui et s’asseoir à califourchon sur ses cuisses. Ses mains caressaient son visage, ses yeux contemplant les siens quand ses lèvres fondaient tendrement sur les siennes dans un baiser tendre et amoureux.

     » – Nous aurons un chien mon Roi des Ours et nous aurons une grande maison pour y accueillir toute notre famille. Je m’occuperais à nouveau dispensaire, tu t’occuperas de former notre armée. La journée les enfants seront avec moi et ils viendront t’embêter et juger ta manière de tirer à l’arc, dit-elle avec un doux rire moqueur en embrassant son cou, nous mangerons ensemble, nous nous promènerons ensemble. Tu raconteras les légendes de ton peuple aux enfants le soir avant de se coucher et je viendrais te rejoindre au lit pour te faire l’amour toute les nuits. »

    Un programme de journée qui semblait animer la jeune femme dont les yeux brillaient d’une intensité nouvelle, ou bien était-ce encore les larmes dans son regard qui ne s’étaient pas tarie. Elle promit à Leif de bien s’occuper de Thomas et lui avoua avoir eu une vision de lui comme étant roi d’Angleterre. Bien entendu, elle occulta la référence à Sora mais rassura Leif quant à sa victoire prochaine.

     » – Les enfants dorment Isha, murmurait-elle en mordillant son lobe d’oreille, et j’ai envie de quelque chose de précis.. »

    Sa langue rejoignait la bouche entrouverte du colosse à qui elle donnait un langoureux et sensuel baiser. Ses mains s’agrippaient à sa crinière, en défaisant le lacet qui la retenait prisonnière. Elle le désirait, elle voulait que son corps la pardonne de la scène d’aujourd’hui. Toute cette tension avait besoin d’être étouffée.

     » – Rejoins-moi.. »

    Murmurait-elle contre ses lèvres avant de s’enfuir en silence jusqu’à la salle de bain. Elle l’attendait, impatiente et fébrile. Là, ils pourraient fermer la porte et avoir un peu d’intimité. Se mettant rapidement nue, elle vint à détacher ses cheveux. Debout dans la pièce chauffée par une cheminée, elle poussa le tapis de bête sur le sol près du feu dans l’âtre. Enfin le colosse surgissait et elle lui offrait un sourire rassuré. Une fois contre lui, elle retira sa chemise pour embrasser sa peau brulante. Ses lèvres embrassaient son buste, ses mains caressant son ventre, ses hanches et faisant enfin tomber son pantalon et ses armes sur le sol.

    Elle le désirait. Son oeil était brulant d’excitation en le voyant se tendre ainsi. Sans attendre une seconde de plus, elle posa sa main sur sa verge déjà tendue et la caressa :

     » – Tu as envie de moi Isha ? Avant que tu partes mon adoré.. Je veux.. J’ai.. Parce que j’ai très envie de toi.. J’ai envie que tu.. que tu me.. »

    Non, elle n’osait pas le dire. Elle n’osait pas dire qu’elle voulait sa sauvagerie, son animalité, sa possession. Elle avait besoin de sentir qu’il la possédait entièrement, qu’il pouvait juste la brûler de son contact ou même de son regard. Elle n’osait lui dire de peur qu’il la prenne pour une folle.

    Sa langue suivait le chemin de ses poils jusqu’à tomber à genoux devant lui et de le prendre en bouche. Ses lèvres le prenait entièrement, jouait, le torturait délicieusement. Elle accentuait ses mouvements sur son gland rougi, sensible. Ses ongles griffaient ses fesses, redescendaient jusqu’à ses testicules qu’elle caressait. Elle voulait lui donner ce plaisir qu’il lui avait offert dans la grotte, se faire pardonner de la journée. En le sentant proche de la jouissance, elle se retira pour juste venir lécher la source de son plaisir et se relever. Ses lèvres ne quittaient pas son corps, elle en était incapable. Elle le désirait bien trop ardemment.

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    C.

     » – Attends, s’époumonait Matoaka en se jetant contre Leif dans le couloir froid, fais attention à toi.. Le roi n’est peut-être pas ton véritable ennemi Isha. »

    Du monde passait dans le couloir, des hommes prêt à partir qui descendaient rejoindre le reste de l’armée. Matoaka restait blottie contre Leif, ses yeux confiant mais quand même soumis à l’inquiétude de le voir partir sans elle. Caressant sa barbe avec beaucoup de douceur, elle se mettait sur la pointe des pieds pour murmurer près de ses lèvres :

     » – Tous les hommes qui sont ici sont là pour toi.. Pas pour Charles. N’oublie pas de surveiller tes arrières mon amour. Les envieux sont ceux qui ont bien plus à perdre, ne l’oublie pas. »

    Elle lui donnait un profond et intense baiser avant de le pousser loin d’elle. C’était si difficile de se séparer de lui, non pire, de s’arracher à lui. Rapidement elle rejoignit la chambre où les enfants babillaient dans le berceau. Ils mordillaient le bracelet de leur père en riant quand Matoaka écrasait une larme de tristesse sur sa joue. Au moins, les enfants étaient en vie, près d’elle et en bonne santé. Elle repensait à sa vision de la veille et de la famille composée qu’ils allaient être. Thomas allait être malade.. Elle s’attela à s’occuper de couvrir les enfants et fit sonner les domestiques. En attendant qu’ils arrivent elle observait le mouvement des guerriers qui partaient en direction de Londres.

    Les yeux clos, elle priait les esprits de protéger Leif. Elle lui faisait parvenir toute son énergie, sa force, son courage pour qu’il soit accompagné par la puissance de la Volva. Elle le savait fort, mais elle connaissait aussi ses faiblesses et sa capacité à ne pas suffisamment se méfier. Et elle sentait que Charles n’était pas digne de confiance.

    Une fois les domestiques arrivé, elle leur ordonna de vider la grande salle à manger et d’y faire installer des lits. Elle ne donnait pas plus d’explications, malgré les regards surpris de la jeune souveraine. Ils s’exécutèrent laissant la place à Freya qui entrait dans la chambre à pas de loup. Elle se penchait tendrement sur les enfants, heureux de la voir qui tendaient déjà les bras vers leurs tantines.

     » – A voir ta moue on dirait que quelque chose se prépare n’est-ce pas ?
    – Je ne peux rien te cacher, répliquait en souriant l’amérindienne, j’ai eu une vision. Une épidémie va surgir au château. Il va falloir que nous soyons vigilante et puis… et puis des hommes seront blessés sur le champ de bataille. Je veux être certaine d’avoir de la place pour les accueillir et les guérir. »

    Elles restèrent toute la matinée dans la chambre à préparer des baumes et autres potions pour les futurs malade. Midi était entrain de sonner que déjà certaines servantes revenaient vers la chambre de Matoaka. Elle était prête à assister les premiers malades. Les ordres étaient simple, Freya s’occupait des baumes et de garder les enfants à l’abris dans la chambre quand l’amérindienne s’occupait d’ausculter et soigner les malades. Prise par le travail, elle n’avait pas eu le temps d’aller saluer Tomas qui était alors sur le pas de la porte de la grande salle à aider les malades à s’asseoir sur les petits lits de fortune :

     » – Tomas ! Ne reste pas ici.. Rejoins Freya en zone de sûreté !
    – Mais je veux vous aider ma dame. Après tout je suis votre second. »

    Cette remarque lui fit froncer les sourcils. Elle aida un malade à s’asseoir et vint près du jeune Thomas pour lui faire face avec sa moue agacée :

     » – Tu n’es le second de personne Tomas. Tu es le seigneur de ces terres, un jour le royaume entier d’Angleterre te reviendras. Tu es digne et valeureux mais tu dois croire en toi. Car un grand destin t’attends. »

    Avec une douceur maternelle, elle posa sa main sur sa joue et sentie sa peau brûlante. Inquiète, elle posa sa main sur son front. Il couvrait déjà de la fièvre.

     » – Mais pour le moment en effet je dirige et tu vas écouter très attentivement ce que je vais te dire, commençait-t-elle en l’entraînant un peu plus loin du monde, j’ai besoin que tu sois en forme et pour cela tu vas monter prendre un bain tiède. Je veux qu’une fois que tu as des frissons, tu te blottisses sous la couette et que tu dormes en buvant de l’eau. Beaucoup d’eau, compris ? »

    Il allait insister mais les yeux sombres de l’amérindienne se durcissait et ne lui donnait en rien l’envie de la contredire. Aussi, il courut en vitesse jusqu’à sa chambre et fit ce qu’elle lui avait ordonné. Les trois jours qui suivirent furent intense. Matoaka ne dormit que très peu et Freya assurait parfaitement même si elle était ravagée de travail. L’épidémie était violente et soudaine. Un mauvais présage des dieux. Tomas était lui aussi tombé malade mais sa nouvelle protectrice veillait sur lui comme sur la prunelle de ses yeux. Elle connaissait son destin, il était hors de question qu’elle puisse échouer à sauver sa vie.

    Le troisième jour fut beaucoup plus compliqué suite à l’intervention d’un homme d’église qui se mit à hurler sur les pauvres malades. Il hurlait que Matoaka était une sorcière et que la maladie était la faute de son arrivée. Elle devait se battre pour ne pas égorger ce vieux veillard au ventre bedonnant qui beuglait dans la grande salle :

     » – Sorcière ! Quelles sont ces odieuses mixtures ! Poison ! Épouse du diable ! »

    La dernière remarque la fit doucement rire. Si ce vieux belliqueux savait qui était son mari, il n’oserait certainement pas élever ainsi la voix contre elle. La plupart du temps, elle réussissait plutôt bien à l’ignorer. Mais elle s’inquiétait de voir le nombre de malades réduire alors qu’on disait toute la région infectée. C’était les prêtres qui avaient véhiculés des fausses histoires sur Matoaka et l’épidémie qui sévissait. Tomas étant malade et alité, les hommes de Charles sur le front, elle était la seule représentante d’une royauté à régir sur le château. Mais c’était une femme, de surcroît à la peau foncée.

     » – Ma dame, ma dame ! Les prêtres des villages aux alentours viennent pour vous arrêter !
    – M’arrêter, demandait-t-elle sans grande surprise, de quoi suis-je accuser ?
    – Ils parlent de.. de sorcellerie ma dame.
    – Et vous ? Vous croyez que je pratique une magie noire ? »

    La domestique ne savait quoi répondre. Elle voyait bien que les malades survivaient aux méthodes et aux baumes de l’étrangère mais en même temps les représentants de son église étaient vindicatifs à son sujet. Alors que Matoaka se penchait sur un malade qui allait pousser son dernier souffle, la domestique vint l’aider à tenir sa tête.

     » – Vous souffrez, murmurait-t-elle avec douceur et empathie, cessez de lutter. Écoutez votre âme.. Elle vous guidera au repos. »

    La douceur et la bienveillance de l’étrangère émue la jeune domestique qui comprit que rien de mauvais ne pouvait parvenir de cette femme. Même si une avait été convaincue, beaucoup préféraient croire à la malveillance des prêtres catholiques. Et le plus étonnant dans tout ça, c’était que Matoaka ne leur en voulait même pas. Les morts étaient enterrés selon les coutumes chrétiennes, l’amérindienne ne s’en occupait guère. Elle préférait se concentrer sur les vivants qui avaient besoin de soin. Elle préférait aider ces pauvres gens à survivre. Malheureusement, toutes ses bonnes intentions n’étaient pas des plus appréciées, c’est pourquoi la fameuse horde d’écclésiastes.

     » – LA SORCIERE ! ATTRAPEZ-LA ! »

    La jeune domestique qui secondait l’amérindienne vint la pousser dans un coin pour qu’elle puisse se dissimuler. Elle en profita pour passer dans la cuisine et s’enfuir jusqu’à l’armurerie où attrapa une épée. Elle maudissait de ne pas avoir pris avec elle celle offerte par Leif. Un cruel dilemme se jouait, devait-elle riposter et engendrer encore plus de ressentiment à l’égard du peuple anglais ? Mettre la vie des enfants en danger ? Elle monta rapidement à l’étage jusqu’à s’enfermer dans la chambre où travaillait Freya :

     » – Que diable se passe-t-il, demandait-elle inquiète, tout va bien ?
    – Absolument pas. Tu dois partir maintenant avec les enfants et Thomas.
    – Quoi ?? Mais qu’est-ce que tu racontes ? »

    Sans aucune réponse, Matoaka se mit en marche rapide pour récupérer toutes les affaires des enfants et de Leif. Elle ne prit que l’essentiel en espérant qu’ils aient suffisamment de temps pour fuir. Elle prit Sora contre elle, la ceinturant fermement quand Kisos était blotti contre sa tante. Avant de quitter la chambre, elles rendirent dans celle de Thomas qui était encore faible. Mais aidée par Freya, Matoaka réussit à l’extirper du lit.

     » – Pour.. Pour.. Où ?
    – Nous devons fuir Tomas. Agrippe-toi à moi. »
    Il protestait, trop faible pour avancer. C’est alors que la petite main de Sora se posa sur la joue brûlante du jeune homme lui donnant la force nécessaire de se relever. Comme si la petite fille savait déjà qui il était et le destin qui les attendaient. Matoaka avait une larme émue devant cette scène, d’autant plus qu’on était entrain de renverser sa chambre en entier. Ils arrivaient. Très vite, ils rejoignirent tous les cinq les quais qui étaient vides. Quelques hommes de Leif étaient restés pour surveiller les côtes mais en voyant leur reine, ils comprirent le signal. Ils étaient en train d’appareiller quand elle reposait Sora avec son frère dans la cabine.

    Le port était rapidement investit et certains archers commençaient à vouloir tirer des flèches enflammées. Matoaka n’attendit pas et avec une précision étonnante, elle lança une puissante flèche qui transperça plusieurs crânes. Mais ils étaient nombreux et ils risquaient de faire brûler le bateau. Ne perdant pas une seconde, elle sauta du navire armée de son arc et de son épée offerte par Leif pour foncer sur le ponton et protéger sa famille.

     » – MATOAKA QUE FAIS-TU ? REMONTE !
    – Rentre à Kaategat ! Je vous y rejoins ! Protège mes enfants ! »

    Elle souhaitait retarder l’attaque du bateau et elle eut raison. Aussitôt la foule fondit sur elle même si elle se battait telle une diablesse. Elle avait tué une quinzaine d’hommes avant de se faire définitivement assommer. Alors qu’elle fermait les yeux, elle voyait le bateau hors d’atteinte, partir pour la maison. Au moins, les enfants étaient en sécurité.

    Elle ne saurait dire combien de temps elle avait dormi. C’est lorsqu’elle se réveilla dans la grotte que la femme près d’elle l’avertit. Cela faisait une journée qu’elle avait été jetée comme une pestiférée dans la grotte en attendant son jugement.

     » – Quel jugement ?
    – Celui du procès des sorcières ma dame. »

    Une sorcière. Voilà comment ils justifiaient ses dons donnés par la nature. Matoaka souffrait dans le dos. Elle avait une blessure qui l’incommodait et qu’elle n’arrivait pas à visualiser. Fort heureusement, une vieille dame douce ayant la connaissance des plantes vint l’aider à la soigner.

     » – Quand aura lieu ce procès ? Je dois gagner du temps.. Mon mari va venir me chercher.
    – Ton mari ? Si ça se trouve c’est lui qui t’as fait mettre dedans, riait une vieille infâme édentée, tu crois peut-être que ton prince charmant va venir te sauver ? Tu rêves.
    – S’il tarde je saurais m’enfuir.
    – Ahahah ! J’ai hâte de voir ça ! »

    Elle avait froid dans cette grotte. Cela faisait deux jours maintenant qu’elle y était et elle avait froid et faim. Deux des prisonnières étaient morte à cause de l’attente. C’était ce qu’ils souhaitaient. Ils espéraient qu’elles deviennent folles et qu’elles supplient ou qu’elles avouent sur la torture. Matoaka y avait encore échappé mais elle savait qu’il ne s’agissait qu’une question de temps avant qu’ils ne s’attaquent à elle. Elle avait réussit à se créer une forme tranchante avec un silex et elle comptait bien l’utiliser.

    Un soir, alors qu’elle s’était assoupie, un homme essaya de s’en prendre à elle. Elle fut réveillée par ses mains sur ses lèvres et retroussant sa jupe. Sans perdre un instant, elle planta son silex dans sa gorge et le laissa se vider de son sang. Sans ménagement, elle le poussa sur le sol sous l’oeil apeuré des vieilles femmes :

     » – Si vous voulez vous enfuir c’est maintenant, dit-elle d’une voix enraillée par le froid, venez. »

    Elles récupérèrent les clés du geôlier et les plus courageuses sortirent une à une de la maudite prison avant de s’enfuir dans la forêt. Difficile de savoir où elles se trouvaient exactement. Matoaka tentait de se situer par rapport à la lune mais le manque de nourriture et d’eau ne l’aidait pas à se concentrer. Elle prévoyait de longer la côte, trouver un port et voler un bateau pour rentrer à Kaattegat. Leif la retrouverait là-bas. Les enfants lui manquaient, ses seins lui pesaient à cause des montées de lait. La peur ne l’aidait en rien et le manque de Leif la déstabilisait. Pourquoi devaient-ils subir les aléas de la séparation ? Est-ce que les enfants étaient en vie ? Malheureusement, ce qu’elle n’avait pas anticipé, c’était sa perte de vaillance. En effet, après une heure de marche, elle s’était endormie au pied d’un arbre avec certaines des femmes qui l’avait suivie. Sa méfiance avait été endormie par la fatigue et le froid, si bien qu’elle n’avait pas anticipé l’attaque de vendeurs d’esclaves. Avec sa beau de caramel et sa dégaine immonde, elle avait plus l’air d’une esclave pouilleuse que d’une reine. C’est lorsqu’ils l’embarquèrent au petit matin sur un bateau qu’elle comprit la direction où ils la conduisaient : le Vineland. Mais après tout, elle n’avait aucune certitude, si ce n’est qu’elle devait survivre pour retrouver sa famille.

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    C.

    Le voyage a été terrible. Le temps était catastrophique mais c’était dérisoire comparé à la violence de ses geôliers. Ils se vengeaient sur les femmes à cause du temps, ils étaient moins superstitieux que d’autres car ils ne les considéraient pas comme des sorcières, et c’était leur chance de ne pas subir des viols. Elles étaient de la marchandise qu’ils allaient vendre au prix fort. En arrivant sur les rives du Vineland, Matoaka fut jetée comme les autres dans des espèces de cages en bois surveillées par des gardes armés. Elle était enchaînée à d’autres femmes, ce qui allait être compliqué d’envisager une évasion sans tuer ses partenaires. Elle n’en n’était pas encore arrivée à ce dédain de l’homme pour s’en prendre de sang froid à ces vieilles femmes.

    Elle était la seule à être suffisamment jeune pour être vendue plus cher. Sa parfaite dentition, son corps rebondi par la maternité la rendait très agréable à regarder. C’était son point faible, elle ne passait pas inaperçue.

    La notion du temps était compliqué, elle se référait uniquement à ce que la nature pouvait lui donner et c’est ainsi qu’elle comprit que l’été allait arriver. Pourtant au loin, par delà l’horizon, un nuage sombre et menaçant arrivait. Elle ignorait tout de ce qui allait venir mais intérieurement elle priait chaque minutes, chaque heures que ce soit Leif. Était-il toujours en vie ?

    Ses sens étaient complètement désorientés. Elle avait des visions tragique qu’elle n’arrivait pas à analyser où elle voyait Leif en prison, près à mourir. C’était insoutenable. Et quand elle s’apprêtait à complètement vouloir en finir, la voix de son adoré surgissait en lui rappelant que tout n’était pas véritable dans ses visions. Alors elle se raccrochait à ça et la certitude qu’elle saurait s’il était mort. Elle se faisait donc la plus petite possible tout en laissant des indices de ses passages de ville en ville. Elle laissait des perles, celles du bracelet qu’il lui avait fait. Ne sait-on jamais, peut-être la retrouverait-il grâce à elle.

    Elle n’était toujours pas mise en vente. Ils la gardaient pour un jour particulier ou même un client particulier. Ses terres avaient bien changés. Elle ne reconnaissait rien de ce qui avait été le royaume de sa famille. Les blancs avaient envahis les côtes mais ne s’approchaient jamais des bois. Ils disaient qu’ils étaient hantés. Sa chance de survie résidait à la rejoindre. Mais pour cela, il fallait trouver le bon moment.

    Un matin, elle fut extirpée sans ménagement devant une foule remplie d’hommes aux visages hideux. Ils la répugnait pendant qu’ils se délectaient de voir son corps nu et sans défense. On la présentait comme la putain d’un grand monarque d’Orient. Ses long cheveux brun avaient été coupé et jeté aux hommes. C’était un symbole d’un grande violence pour les amérindiens. Les cheveux étaient leur force, leur vigueur. Elle se sentait salie et honteuse. Mais Matoaka ne bougeait pas, elle restait statique, le regard froid et fier, son orgueil d’amérindienne prenait le dessus, du moins jusqu’à ce que ses prunelles croisent celles d’un homme de son clan. Kokohon tremblait sur place de voir la belle Matoaka dans une telle situation. Aussitôt, lorsque leurs regards se croisèrent, il fit demi-tour sans doute pour chercher de l’aide ce qui laissa à la jeune femme un souffle de vie. Il y avait de l’espoir.

    Le prix qu’en voulait les marchands était bien trop excessif pour les pauvres colons. Matoaka n’allait pas les plaindre surtout que c’était une chance pour elle de survie. La nuit qui suivit, elle réussit à trouver une résistance auprès des gardes. Elle fit suffisamment de charme pour qu’il vienne tout simplement dans sa cellule. Elle le laissa le toucher pour mieux enrouler ses chaînes autour de son cou et serrer dans un mouvement sec et sauvage. Ses dents se plantait dans sa langue qu’elle sectionnait avec une violence sanglante, l’homme tomba raide sur elle. Il ne lui restait plus qu’à trouver la clé et enfin s’enfuir, ce qu’elle fit non sans avoir prodigué une vengeance bien viking.

    Quand Kokohon revint le lendemain au port d’échange, il ne trouva qu’un tas de cendres. Les femmes emprisonnées avaient été libérées et cherchaient un moyen de s’enfuir. Apeurée par la vue des amérindiens qu’elles considéraient comme des démons, elles s’enfuirent vers le fleuve.

    Matoaka avait pris le chemin de l’été qui la conduirait forcément auprès des siens. Cela lui prit une bonne journée. Elle était si obsédée à l’idée de retrouver les siens qu’elle n’avait pas encore pris conscience que son monde n’existait plus. A moitié nue, les cheveux coupés à la garçonne, elle avançait comme elle pouvait jusqu’à trouver le vestige d’un campement d’amérindiens. Au début, elle en fit le tour, observant avec crainte et surprise les décombres des tipis, les corps ravagés de blessures. Il n’y avait aucun survivant.

    Soudain, elle reconnut les symboles de son peuple mais ne comprenait pas le silence qui l’accompagnait. Elle avait marché toute la journée et toute énergie l’avait quitté. Avançant d’un pas lourd, elle observait autour d’elle pour comprendre qu’ils avaient subis une attaque des colons. On avait décimé toute un clan. Tombant à genoux dans les cendres des corps calcinés elle ne retint plus ses larmes. Les corps étaient encore chaud du charnier. Elle priait ses esprits, cherchant encore le courage de se relever et de continuer. Mais elle ne le trouvait plus. Un long et puissant cri s’échappa de sa gorge, un cri d’horreur et de détresse. Il ne restait que des cendres de son peuple, quelques corps mutilés de femmes et d’enfants gisaient encore par ci et par là. Certains avaient sûrement fuis, elle l’espérait. Mais l’odeur de mort était insupportable. Elle hurlait si fort que la terre en venait à trembler finissant de la vider de toute énergie et la faisant finalement s’effondrer dans la cendre.

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    C.

    L’état psychologique de Matoaka ne faisait aucun doute. Elle était en état de choc et son frère savait l’utiliser pour ses desseins belliqueux. N’ayant plus confiance en ses sens ou encore en ses émotions, elle décida de le suivre. Leif n’était pas là, elle ne ressentait plus sa présence. Peut-être était-il mort ? Peut-être avait-il arrêté de la chercher. Son esprit s’était bloqué et elle n’était désormais qu’associé au monde des vivants que par l’entremise des Esprits. Son corps faisait office de passeur mais n’était plus capable d’émotions. Pourtant, elle vivait toujours.

    Elle se laissait entraîner et était utilisée par Yuma comme prêtresse, chaman pour les communautés amérindiennes qui espéraient être sauvée. Sans s’en rendre compte, elle était droguée par son frère grâce à des herbes puissantes. Souvent en état de transe, elle recevait vision sur vision ce qui la faiblissait considérablement.

    Pourtant, parfois dans ses rêves, elle voyait cette vie d’avant. Leif et elle heureux tendrement enlacés. Des enfants partout qui riaient et qui couraient après leur père. Toute cette famille qu’elle aimait tant et à qui elle avait tout donné au détriment des siens. Elle entendait encore et encore son frère lui hurler qu’ils étaient tous morts par sa faute. C’était elle qui avait quitté les rivages de Vineland pour suivre l’homme au visage pâles. C’était elle qui n’avait rien fait pour les sauver quand elle se battait en Norvège. Son âme était épuisé par les vicissitudes de la vie, de toutes ces vies qu’elle avait mené.

    La notion du temps n’existait plus pour Matoaka et pourtant, du temps avait passé. Presque six mois avaient passé depuis son évasion du château de Charles. Six mois de torture physique et psychologique. Son état végétatif permettait à son frère de pouvoir mieux la manipuler et ainsi asseoir son autorité politique sur les autres tribus amérindiennes. Beaucoup souffrait de voir la grande Matoaka dans un tel état et d’autres la stigmatisait d’avoir préféré un visage pâle à un des leurs. Yuma avait même dans l’idée de la faire marier à un chef amérindien pour continuer son ascension politique. Il faisait dire partout que le grand Roi Viking était mort et que sa soeur avait fuit son pays à cause de sa violence. Il inventait tout un tas de légende pour que tout le monde oublie cette histoire d’ours blanc.

    Un jour, une femme raconta lors d’une veillée les ravages de l’ours blanc. Soudainement, Matoaka eut un élan de vitalité et réussit à se lever. Accompagnée par l’une de ses soeurs, elle posa ses mains sur le visage de la dite femme et examina ses pensées, ses peurs, ses doutes. En amérindien, elle hurla alors à ses congénères :

     » – L’ours blanc.. L’ours blanc vient pour moi.. Il vient pour me sacrifier et purifier nos terres.. Ils vous tuera jusqu’au dernier tant qu’il ne m’aura pas. »

    Un élan de stupeur gagne tout le monde mais fit rager son frère. Lui qui avait tant espéré pouvoir contenir cette légende ne le pouvait plus désormais surtout que le nouveau fiancé de sa soeur commençait déjà à alpaguer les foules pour repartir au combat. Sauver sa bien aimée n’était qu’une formalité pour lui mais l’imposait comme un guerrier au grand coeur auprès des siens. L’esprit de Matoaka avait été si impacté par ses geôliers qu’elle ne discernait plus le faux du vrai. L’ours blanc était une créature qui allait l’enlever et la dévorer. Elle devait payer pour sa trahison, pour avoir assassiner les siens. Elle se sentait si fautive qu’elle se devait de se faire pardonner. Elle devait mourir pour purifier les terres de ses ancêtres.

    Les hommes de son fiancé avaient repéré l’avancée des vikings et Yuma reconnu parmi eux son frère Nashoba. Cela souleva des questions auprès du conseil qui ne comprenait pas la présence du jeune Nashoba avec l’ours blanc. Yuma trouva une explication claire en le désignant lui aussi comme un traitre. Il ne restait que peu de temps après la bataille et tout le campement se préparait. Matoaka était enfermé dans un tipi alimentée uniquement par les mauvaises herbes de son frère. Ainsi, il pouvait contrôler son esprit.

     » – Tu dois mourir.. L’ours va venir pour te détruire petite soeur. S’il vient tu dois mourir.. »

    Dans ses mains, il posait un couteau aiguisé pour qu’elle commette le geste solennel de se suicider. Matoaka avait peur. Elle voyait des images d’ours blanc se jeter sur elle. Mais étrangement, il ne la dévorait jamais, au contraire, il l’enlevait juste des siens.

    Au petit matin, alors qu’elle délirait à cause de ses nombreuses visions, elle réussit à transférer son corps dans le corps d’une biche. C’était elle la biche. Elle se baladait tranquillement, aisément dans les bois. La neige avait fondu, elle pouvait manger de l’herbe. Comme il était doux et tranquille de pouvoir galoper en paix comme elle souhaitait. Soudain, un bruit la fit se tendre. En relevant ses prunelles de biche, elle vit un homme tenant un arc pointé vers elle. Cet homme avait une épaisse chevelure argenté qui brillait au soleil. et des yeux d’un bleu pur comme deux saphirs. C’était la plus belle chose qu’elle avait vu de toute sa vie. Aucun des deux ne bougeaient. D’un pas léger, elle s’approcha de l’homme sans aucune méfiance. Elle n’avait pas peur de lui car elle le connaissait. Elle allait à lui pour qu’il la sauve, pour qu’il la reconnaissance. Il ne tirait pas, certainement interloqué par l’animal qui ne fuyait pas. Matoaka voulait lui hurler de ne pas tirer, de la retrouver mais elle en était incapable. L’homme baissa son arc et il fit face à la biche. Cette dernière se pencha vers lui, comme une révérence, c’était une manière de lui dire qu’elle l’attendait, qu’elle était toujours là. Cependant elle vint à s’enfuir en entendant Nashoba qui surgissait près de son beau-frère en disant :

     » – Ils sont là Leif ! Ils nous encerclent ! »

    En effet, la troupe de Yuma était prête pour l’attaque et comptait bien exterminer une bonne fois pour toutes ces maudits visage pâles qui souillaient leurs terres. Nashoba était partit en éclaireur pour retrouver Matoaka et expliqua ce qu’il avait vu à Leif :

     » – Elle est là.. Tout prêt mais sous bonne garde. Personne ne peut l’approcher hormis Yuma notre frère aîné. Certains disent qu’elle est promise à Bena. C’est le chef d’une tribu du sud. Il obtiendra la main totale de ma soeur quand il t’aura assassiné. »

    Pendant ce temps-là, les hommes de Yuma s’étaient en effet rassemblés pour détruire une bonne fois pour toute l’ours blanc. C’était le parfait moment. Le soleil était bas et la neige arrivait. Le froid de l’hiver était tout proche et allait bientôt couvrir les terres du Vineland d’un épais manteau blanc. L’ours blanc était tout proche, il n’y avait plus de raison d’attendre. Le mouvement de bataille fut lancé mais les Vikings étaient parfaitement entrainés et préparés par l’attaque. Nashoba les avaient bien préparé. Ce dernier avait ordonné à Leif de prendre de l’avance et de se rendre au campement pour récupérer Matoaka. Mais ce dernier ne devait certainement pas s’attendre à ce que le fiancé de sa femme soit là pour l’attendre :

     » – Ainsi donc te voilà ours blanc, dit-il en le voyant surgir de la pénombre de la forêt, Matoaka est ma reine. Elle n’est plus ta femme. C’est terminé. Vous les visages pâles rentrez chez vous. Vous n’avez fait que souillez notre terre et la détruire. Nous vous faisions confiance et vous avez détruis notre reine. Fuis avec ton peuple avant que je te découpe en morceaux. »

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    C.

    Son corps et son âme était meurtri. Matoaka était dans un déni et un dégoût de l’humanité si intense qu’elle était prête à tout faire exploser. En qui, en quoi devait-elle avoir confiance ? Aponi a toujours été la voie de la raison, sa lumière de joie et de savoir. Mais maintenant que lui restait-il ? Leif était mort par sa faute, son père, son peuple. Tout était lié à elle et elle se sentait si démunie. Des amérindiennes vinrent l’habiller, elle était incapable de le faire par elle-même. Soutenue par son frère, elle se laissait conduire jusqu’à l’autel du mariage qui se trouvait devant le bûcher. Elle voyait le corps inanimé de son aimé laissant enfin apparaître une émotion vive dans son corps.

    «  – Isha, murmurait-elle d’une voix éraillée de douleur, Isha.. »

    Yuma s’impatientait quand tout le campement était prêt au grand bûcher. Matoaka ne tenait pas sur ses pieds et se trouvait désormais devant Bena toujours soutenue par son frère. Agrippée à lui, elle murmurait près de son oreille, d’une voix basse et inquiétante :

    «  – Mon frère.. Je sais.. la vérité.. Père te vois.. Nous te voyons tous.. Yuma le traitre.. »

    De sa manche et avec discrétion, elle planta son couteau dans le dos de son frère. Sa moelle épinière craquait sous l’impact violent et le paralysait. Il tombait à ses pieds tremblant de douleur et choqué du revirement de situation. Bena fit un pas vers elle mais déjà Matoaka le maintenait par sa force télékynésique. Tous les Esprits l’accompagnaient, lui donnant la force nécessaire d’accomplir le dit rituel de vengeance.

    « – Ma.. Matoa..
    SILENCE, hurlait la dite concernée d’une voie sinistre et puissante, SILENCE ! »

    Le reste des siens, ceux qui s’étaient battu se prosternaient devant elle. Une lueur de mort inquiétante s’affichait sur son visage, elle était investie de tant de pouvoir, de tant d’énergie qu’elle se transformait quasiment telle une déesse. Elle s’avançait d’un pas léger, pieds nue dans la neige tombante, jusqu’à arriver au corps de Leif. Elle sentait un souffle, léger mais réel. Lentement, elle posait sa main sur sa joue avant de déboutonner sa chemise ensanglanté. Elle récitait des paroles inintelligible, des mots qui venaient d’un ancien temps. Son rituel se terminait alors qu’elle versait de son sang sur la blessure de Leif.

    Nashoba surgissait alors, malgré sa blessure, prêt à partir sur le front. Il voyait la scène de sa soeur se transformant et apportant son remède à Leif. Bena était toujours envouté et ne pouvait plus bouger quand Yuma pleurait de douleur. Personne n’osait bouger de peur de contrarier la déesse de vengeance. Les yeux clos, elle se laissait envahir par toute la puissance des Esprits qui venaient à s’emparer d’elle. Elle était puissante, elle se sentait invincible. Sa main ensanglanté venait recouvrir son visage. Elle était prête pour le dernier rituel.

    Leif allait vivre, il ne fallait que peu de temps avant que finalement il se réveille. Alors, elle se redressait et vint à pratiquer le rituel de vengeance. Elle passait entre les amérindiens sondant leurs âmes un sourire narquois sur les lèvres. Elle venait à les séparer en deux groupes sans dire un mot. Tous obéissaient, trop impressionné par la jeune femme et ses prunelles d’un total noir. Elle était inquiétante et effrayante même. Pendant qu’elle était occupée au tri, Nashoba vint jusqu’à Leif. Il l’extirpait et le secoua un peu pour le réveiller tout en jetant un oeil sur sa soeur par moment dont il ne comprenait pas le dessein.

    Un sourire machiavélique se dessinait sur ses lèvres quand elle venait de terminer son tri. Elle était satisfaite de ce qu’elle voyait, comme prête à accomplir le grand moment de purification attendu. Sans un mot elle créa à l’aide de ses pouvoirs un cercle pour empêcher un groupe de quelques hommes et femmes de s’échapper. Là, sans aucune émotion si ce n’est de la satisfaction, elle réussit d’un claquement de doigt à faire naître un feu sous les pieds de ces personnes.

    « – Si vous essayez de les aider vous les rejoindraient, prévenait-elle le reste des amérindiens qui avaient fait un mouvement, ces femmes et ces hommes sont des traîtres à nos lois, nos coutumes et nos valeurs. Ils ont défendu les intérêt des colons. »

    Elle raconta alors les événements de ces dernières années, elle évoqua toutes les horreurs de ces personnes qui avaient littéralement vendue leur âme au diable. S’avançant enfin vers son frère qui était toujours en vie, elle le fit léviter pour qu’il soit face à elle :

    «  – Et toi le premier tu as vendu ton âme au diable Yuma. Tu as vendu toute notre famille. Alors je vais purger notre terre, grâce à toi, ton sang de traître qui doit couler. »

    La torture mortelle pour un amérindien était de mourir sans obtenir les honneurs de son peuple. Matoaka plongeait de nouveau sa dague dans le corps de son frère et trancha la peau de son ventre laissant ainsi ses organes tomber sur le sol. Elle avait un sourire de contentement, quasi de satisfaction. Elle faisait un cercle de ses entrailles et de son sang avant de finalement y mettre le feu. Un rite sanglant, inhumain qui risquait de traumatiser toutes les générations à venir. Le dernier souffle de Yuma sonnait la fin du rituel et Matoaka recouverte de son sang riait telle une furie. Une furie que toute force était entrain de quitter. Le peu d’amérindiens survivant venaient se prosterner devant elle, apeuré de voir la jeune femme sans doute s’en prendre à eux. Les Esprits en elle lui avait donné toute la force nécessaire de rétablir l’ordre des choses.

    Alors qu’elle terminait son rituel en marmonnant toujours ces vieux dialectes anciens, elle ouvrit les yeux pouvoir Leif se redresser accompagné de Nashoba en mal état. Un sentiment étrange l’envahit et renversa toute la puissance qui l’avait guidée jusqu’ici. En effet, ce sentiment puissant d’amour humain renversait forcément tout. Matoaka redevenait humaine et s’écroulait sous l’épuisement et toutes les horreurs que son corps avait subi. Mais tous étaient en vie.

    Lorsqu’elle s’éveilla, elle se sentait ballotté par le ressac incessant des vagues sur une coque. Sa bouche était sèche et elle avait froid. Elle tremblait de tout son corps. Elle était en manque des herbes avec lesquelles Yuma l’avait drogué. Elle n’arrivait pas à parler, ne sachant pas où elle se trouvait craignant subitement avoir fait un cauchemar et n’avoir pas sauvé Leif. Elle murmurait son prénom et vit surgir au dessus d’elle une jeune femme qui se penchait pour lui donner à boire.

    «  – Seigneur ! Seigneur, appelait la jeune femme au-dessus d’elle, votre Reine s’éveille ! »

    Le son du bois qui cogne sous les pas ferme et lourd de Leif résonnaient. Matoaka tentait de toute ses forces de se relever mais impossible. Elle se rendit seulement compte qu’elle était dans une cabine, sans doute rentraient-ils à la maison. C’est alors qu’elle le vit surgir, sa longue chevelure toujours blanche mais vivant. Leif était vivant et cela fit naître une larme de joie sur son visage

    « – Tu es en vie, murmurait-elle, tu es en vie.. »

  14. Avatar de C.
    C.

    Matoaka posait ses doigts tremblant sur l’urne de son père et eut une brève vision de sa mort qui l’affecta. Les yeux clos, elle retenait ses larmes prêtes à jaillir et fit un pas en arrière incapable de toucher ou de contempler les artefacts de son peuple. Elle était reconnaissante de l’attention de Leif mais bien trop ravagée émotionnellement pour dire quoi que ce soit. Elle autrefois si bavarde et joyeuse semblait avoir été brisée par les continuelles allées et venues des esprits dans son âme.

    « – Je suis fatiguée, dit-elle simplement à Leif, ramène moi dans notre cabine s’il te plaît. »

    Elle se laissa donc conduire, retraversant le pont accompagnée par les chants norvégiens retraçant les aventures héroïque de son époux. Autrefois elle était fière qu’on conte les histoires de son amour, maintenant elle était ravagée de chagrin en les entendant sachant ce qu’ils avaient endurés pendant ces années. Une fois dans la cabine, elle se laissa asseoir sur le bord de la fenêtre pour humer l’odeur singulière de la mer.

    Difficile pour elle de regarder Leif dans les yeux. C’était compliqué et émotionnellement intense. Elle revoyait ses yeux de terreur lorsqu’elle pratiquait le rite sauvage de punition contre Yuma. Il devait être horrifié de ses actes. Comment pourrait-il l’aimer de nouveau après cela. Elle était encore très faible émotionnellement et même si elle dormait beaucoup, elle faisait encore beaucoup de cauchemars de ces six derniers mois. Six mois pendant lesquels elle avait vécu l’enfer.

    Leif n’avait rien dit de ses cheveux court, ni même des marques de torture sur son corps. Il n’y avait aucun doute sur le fait qu’il devait la trouver repoussante et hideuse. Il était plus simple pour elle de se dissimuler derrière d’épaisse fourrure et de ne pas le laisser s’approcher. Dès qu’elle le sentait près à venir, elle se recroquevillée sur elle-même, effrayée qu’il puisse être dégoûté.

    Et pourtant il était là, patient et attentif à le moindre de ses désirs. Sans doute se sentait-il responsable d’elle. Après tout, elle était son épouse et Leif était un homme de devoirs.

    L’arrivée à Kattegat fut inespérée. Le retour tant attendu du Roi et de la Reine fut saluée par toute la ville qui avait bien survécu grâce aux provisions anglaise et toutes les cultures de Matoaka avant son départ. Feargus était le premier de leur famille à arriver et en voyant son frère sur le ponton ne pu renier sa joie. Il se jeta dans ses bras en ayant une larme d’émotion.

    « – Mon frère ! »

    Freya arriva peu de temps après à bout de souffle. Elle sortait du dispensaire, les traits tirés par l’anxiété la peur et la fatigue. Puis surgit Tomas qui était en tenue de combat viking. Il avait une vive affection pour toute la famille de Leif et encore plus pour ce dernier en qui il voyait un véritable père. Matoaka avait laissé Leif prendre de l’avance. Elle ne se sentait pas capable d’être vue par le peuple de Kattegat. Elle était partie en guerrière et revenait comme une loque. Cachée dans sa cabine, elle restait près de la fenêtre, prête à fuir si jamais on la forçait à se montrer. Elle avait trop honte pour se montrer, bien trop peur.

    Elle entendait au loin les cris de joie, le peuple était en liesse, la musique, son prénom être scandée mais elle se couvrait vite les oreilles pour ne plus rien entendre. Tout se mélangeait dans son esprit, les cris de douleur, de joie, de sadisme. Recroquevillée dans un coin, elle récitait des berceuses amérindiennes qu’elle chantait autrefois à ses enfants pour essayer de se calmer. Freya était venue à sa rencontre mais en la voyant dans cet état fit un pas en arrière de surprise. Leif arrivait vers elle et elle le retint un instant :

    «  – Que.. Que lui est-il arrivé, demandait-elle avec inquiétude, que lui ont-ils fait ? »

    Matoaka n’avait rien eu le courage de raconter à Leif. De toute manière, lui aussi avait ses démons à confronter. Si autrefois elle l’avait aidé, là, elle n’était pas en mesure de soigner les maux de son âme. Se balançant d’avant en arrière en chantant frénétiquement, la reine viking pleurait de douleur en ayant son esprit de bloqué dans le trauma. C’est en sentant les mains chaude et réconfortante de Leif sur les siennes qu’elle se mit à trembler et lentement se calmer :

    «  – Ils vont.. Ils vont revenir.. J’ai essayé.. J’ai essayé de.. Leif.. Où es-tu ? Je ne peux pas.. Je ne peux pas nous.. Je ne peux pas nous sauver.. Il faut.. Il faut me tuer.. Je ne veux plus.. Je ne peux plus continuer..»

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    C.

    Matoaka faisait le tour de la maison qu’on avait construite pour sa famille. Elle avait des difficultés à se rendre compte de chaque détail mais au moins elle se sentait bien. L’énergie qui y flottait était nouvelle, sereine et pure. Ou bien peut-être était-ce la présence de Kisos et Sora contre elle qui la rassurait. Leif parlait beaucoup. Il voulait qu’elle se sente en sécurité, à la maison. Sa voix basse et chaude était ce qu’elle utilisait pour pouvoir se rassurer. Elle sentait qu’il avait cet espoir de vivre en paix, dans un endroit calme et serein. Elle lui en était reconnaissante et serra fort sa main pour lui faire comprendre, en effet, les mots lui manquaient encore.

    « – Je n’ai besoin que de toi et des jumeaux, réussit-t-elle à murmurer, je ne veux que vous. »

    Elle se laissait blottir contre lui un instant quand elle sentait ses lèvres chaude se poser sur son front avec douceur. Elle était en sécurité, elle le ressentait. Sora pleurait assise sur le sol car elle venait de faire tomber un biscuit donné par Freya. Attirant l’attention de ses parents, elle fut aussi surprise qu’eux lorsque Kisos lui donna finalement le sien par compassion. Ce simple geste de douceur fit fondre le coeur de Matoaka qui vint les rejoindre sur le sol de la maisonnette.

    Pendant qu’elle prenait Sora dans ses bras qui avait partagé son gâteau avec son frère, Feargus vint rejoindre son frère en lui demandant si la maison lui convenait. Ils discutaient ensemble dans un coin de la pièce de Kattegat et de tout ce que le couple royal avait manqué ces dernières semaines. Anya venait rejoindre sa vieille amie et s’asseoir à ses côtés en touchant sa crinière qui était coupée aussi court que les cheveux de Feargus. Elle voyait dans le regard de Matoaka le désespoir, la colère et la peur qu’elle avait ressenti et vécu. Elle comprenait pour l’avoir elle-même vécu des années bien avant.

    «  – Je suis là, murmurait-elle en l’enlaçant tendrement, tu n’es plus seule désormais. »

    L’amérindienne se sentait étrangement entourée. C’était un sentiment si lointain et si étrange qu’elle avait l’impression de quasiment rêver. Sora venait alors poser sa petite main sur sa joue et lui insuffler des souvenirs bienveillant qui firent sourire sa mère. Kisos, lui, rampait vers son père jusqu’à s’accrocher à sa cheville. Une fois dans ses bras, il s’amusa à grimper encore sur ses épaules comme pour aller plus haut encore. Cette image fit sourire de plus belle Matoaka qui repensa à la vision d’un Kisos adulte clairement plus grand que son propre père.

    Le temps aller l’aider, elle le sentait dans cette maison faite pour eux et si bien entourée. Après cette année si douloureuse et loin de leur foyer, les Erikson pouvaient enfin se retrouver et vivre leur vie. La ville de Kattegat s’épanouissait beaucoup mieux grâce à l’agriculture et au commerce fructueux avec l’Angleterre notamment grâce à Björn qui eu la bonne idée d’épouser une princesse anglaise et ainsi asseoir son autorité sur la petite île. En France, Philippe avait réouvert ses ports et laissé le commerce reprendre par la même occasion. Il ne craignait plus d’invasion anglaise. Il avait fait envoyé des présents à ses vieux amis pour fêter la venue au monde de Kisos et Sora qui semblait plus ravir la jeune princesse que son frère.

    La capitale norvégienne avait pris en ampleur économique et commerciale la rendant plus prospère notamment car il n’y avait plus de conflits. Feargus et Amara décidèrent de quitter un temps la Norvège pour rentrer chez eux en Ecosse ce qui avait brisé le coeur de Matoaka à l’idée de voir son amie la quitter. Elle lui avait été d’un soutien indéfectible depuis son retour, mais ils avaient tant et tant fait pour Leif et elle qu’ils leurs devaient de les laisser vivre leurs vies.

    Ses journées consistaient à accompagner les femmes aux champs, s’occuper des malades au dispensaire tout en étant suivie par les jumeaux qui ne la quittaient pas une seule seconde. Leif, lui, travaillait d’arrache pied à bâtir avec ses hommes de nouvelles habitations ou encore à entrainer la garnison. Il passait aussi beaucoup de temps avec Arès et Tomas à les entrainer. Il était ferme mais très patient comme instructeur. Souvent, Matoaka venait avec Sora et Kisos et les observer. Le petit ne faisait que tendre les bras vers son père avec des yeux pleins d’admiration quand Sora observait tout en chantonnant. Et Matoaka détaillait avec une précision accrue les mouvements de son époux qu’elle continuait d’apprendre avec adoration.

    La vie de Roi et de Reine n’avait rien de pantouflard. Leif et Matoaka travaillait dur pour leur peuple et ils en étaient reconnaissant. Chaque semaine, Matoaka faisait préparer un immense festin pour tous les habitants de Kattegat. C’était elle qui gérait tout d’une main de maître. Elle voulait le meilleur pour eux et rendre fier Leif. Même s’ils n’avaient pas eu un moment à eux et qu’elle restait toujours renfermée et plongée dans son mutisme inquiétant, elle se sentait mieux. Mais elle n’avait aucun moment pour elle, aucun moment avec Leif. Son souhait était de le rendre fier et comblé en tant que Roi. Elle s’était oubliée en tant que femme. Comme si elle n’osait plus. Elle se sentait si sale, si repoussante, si peu attractive pour lui. Comment en aurait-il pu en être autrement après cet enfer et ce qu’il avait vu d’elle.

    Parfois, elle laissait sa jeune soeur Liri garder les enfants. Cela lui permettait d’aller méditer dans les bois derrière la maison, ou alors, de s’enfermer dans sa serre pour cultiver ses plantes secrètes et créer ses baumes. Un soir, alors qu’elle savait Leif parti pour parlementer avec les Jarl des comtés du nord pour les prochain pillage, elle travaillait à ses baumes. Elle ne s’attendait pas à le revoir avant le lendemain et pourtant elle le vit arriver de la maison en entendant son pas lourd et imposant. Elle n’avait osé rien dire quand il lui avait annoncé même si une peur sourde l’avait envahie. Elle se doutait bien qu’il ne pourrait pas passer ses journées près d’elle. Elle se devait de le laisser vaquer aussi à ses tâches en dehors de la ville. Elle avait donc pris sur elle pour ne pas l’inquiéter, mais surtout, elle devait se montrer digne de lui comme reine et oublier qu’elle était une épouse complètement anéantie. Elle se devait d’être forte pour lui et leurs enfants. C’était pour ça qu’elle s’était isolée autour de ses plantes qui étaient son royaume de rassurance. Alors qu’il entrait amenant avec lui un vent frais et son parfum si puissant, elle s’étonna de le voir si tôt. Elle lui offrit un doux sourire et demanda :

    «  – Isha ? Qu’est-ce qui t’as fait rentrer si vite ? Je croyais que tu ne reviendrais qu’au petit matin.. »

    Elle se relevait de son tabouret en reposant précieusement une plante dans son pot, bien calfeutrée dans un peu de terre. Depuis son retour ses mouvements étaient lent, doux et souvent très craintif. Elle avait encore peur de tout même de prendre une arme. Avec ce qu’elle avait fait à son frère, elle se refusait désormais à toucher une épée ou des poignards, comme si elle craignait que le démon la possède de nouveau. Essuyant ses mains à son tablier, elle offrit un doux sourire à son seigneur et reprit :

    «  – Je suis contente que tu sois rentré. Veux-tu que je te réchauffe le potage ? Sora a refusé d’en manger. Il a fallut que je dise à Tomas de venir pour qu’elle daigner dîner. En revanche, ajouta-t-elle avec un petit sourire amusé, Kisos est un vrai petit ogre. »

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    C.

    Leif tendait sa main. Matoaka n’était pas surprise mais elle était émue qu’il ai vu qu’ils n’étaient pas sur la même longueur d’onde. Elle craignait tellement qu’il soit aveugle à cette situation qu’elle s’était quasiment persuadée qu’il ne l’aimait plus et qu’il lui en voulait. Sans hésiter, elle prit sa main dans la sienne et le laissa s’approcher d’elle quand elle cherchait ses mots. Pensait-il réellement qu’elle puisse avoir peur de lui ? Elle secouait négativement la tête à son encontre quand ses yeux se voilaient de larmes :

    « – Oh Isha, murmurait-elle d’une voix tremblante, je n’ai jamais eu peur de toi.. C’est toi qui devrait avoir peur de moi. Peur que je te fasse du mal et que je fasse du mal à ceux que nous aimons. »

    Elle voyait dans le regard de son époux une ombre intriguée qu’elle vint rapidement effacer en lui expliquant ce qu’elle ressentait alors depuis leur retour :

    «  – Tu.. Tu m’as vu pratiquer une magie noire, violente et cruelle. J’ai vu que tu étais horrifié par ce que j’avais fait. Ce n’est pas toi le monstre Leif. C’est moi. Moi qui n’ai pas su protéger mon peuple et qui n’a fait qu’attiser des heurts dans ta vie. Regarde.. Regarde ce que les esprits ont fait de moi et ce qu’ils ont fait de toi à cause de moi. Si je n’avais pas été là tu n’aurais pas vécu tout ça. »

    L’intensité du regard de Leif la bouleversait, comme toujours. Rapidement, elle détournait ses yeux des siens en se tournant vers elle-même et touchant sa crinière qui repoussait faiblement. Le dos courbé par la honte et la douleur, elle reprit :

    « – J’ai si honte de me présenter à toi ainsi.. J’ai peur que tu sois révulsé en posant tes mains sur moi. Ils.. Ces hommes Isha ils.. ils.. Je n’ai pas pu les arrêter.. Je n’ai pas pu les empêcher.. J’aurai dû mais je n’ai pas pu.. mes cheveux.. mon corps.. mon.. mon esprit.. ils ont tout détruit.»

    Une larme glissait le long de sa joue alors qu’elle posait une main sur ses lèvres pour étouffer un cri de désespoir. Elle revivait la déchéance, la violence et l’horreur de ces longues nuits où elle était seule et désemparée, enchainée comme une vulgaire bête ne vivant que pour satisfaire les appétits violent des hommes :

    « – Tu n’as jamais été l’Apocalypse.. Tu n’as fait que me sauver depuis toujours et j’ai été incapable de le faire pour toi. J’ai tellement peur que ce ne soit qu’un rêve. J’ai tellement peur de me réveiller dans ma cage de nouveau Isha et que tu ne sois qu’un rêve. J’ai peur que tu ne sois jamais venu parce qu’ils t’ont tué à cause de moi. Je ne vis pas.. Je survis comme si j’allais me réveiller d’un moment à l’autre et.. et c’est tellement dur d’imaginer que tu ne sois qu’une chimère. »

    Kisos se réveillait à cause de sa couverture tombée. Il pleurait ce qui éveilla Matoaka de sa léthargie. Sans attendre, elle se rendit dans la petite chambre qu’il occupait avec sa soeur et leur mère vint le recouvrir et s’assurer que Sora dormait profondément. Ce qu’elle faisait en tenant dans ses menottes le foulard de Tomas. En revenant dans la pièce principale, elle vit Leif accablé, torturé. Elle voyait bien qu’il culpabilisait à cause d’elle une fois de plus, ce qu’elle ne voulait pas. Alors qu’il était assis sur la chaise près de la table, elle vint s’agenouiller devant lui, telle une pénitente qui attendait sa sentence. Tête baissée, les larmes ravageant ses joues, elle le suppliait de lui pardonner :

    «  – Pardonne-moi mon amour je t’en supplie.. Pardonne-moi.. Je t’aime tellement et j’ai besoin que tu me sauves de moi-même et de tous ces démons. Par pitié.. sauve-moi si tu trouves encore un peu de force en toi.. un peu d’amour à mon égard..»

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    C.

    Blottie dans les bras de Leif, Matoaka savoure la sensation de son corps contre le sien. Ses doigts s’agrippaient littéralement à ses bras, comme si elle s’attachait à la paroi de la montagne, de peur de tomber dans le vide. Il était si doux, si attentif et tendre. Non.. Ca ne pouvait pas être un rêve. Elle sentait son parfum, le contact de sa peau et entendait le battement de son coeur. Leif était là, contre elle et il l’aimait toujours.

     » – Tu éblouis mon âme et charme mon coeur Leif Erikson. Depuis toujours et jusqu’à ma mort. »

    Murmurait-t-elle contre les lèvres de son adoré. Après un tendre baiser, elle se redressa contre lui pour plonger ses iris inquiet dans les siens. Elle le remercia pour ses mots, pour sa douceur et lui répéta à plusieurs reprises qu’elle l’aimait avant d’enfouir son visage dans son cou agrippée à lui. Le moment tendre du bain réussit à la détendre, si bien qu’elle en venait presque à s’endormir dans les bras de son époux. Elle ne se sentit même pas transportée jusqu’au lit où pourtant elle dormit d’un sommeil sans cauchemar. Elle avait uniquement chaud, très chaud en sentant contre elle le corps imposant de Leif.

    Au petit matin, elle fut réveillée par les gazouillis des enfants. Enfilant la chemise de Leif, elle se résolut à s’échapper de ses bras non sans avoir embrassé son épaule nu. Kisos essayait déjà d’escalader le berceau et Sora chantait. La jeune mère récupéra les jumeaux pour les conduire au lit près de leur père. Kisos n’attendait pas une seule seconde et s’amusait à grimper sur le colosse. Sora, elle, restait blottie contre sa mère pour se faire dorloter. Leif avait raison, cette maison était parfaite pour eux. Ils pouvaient entendre les oiseaux chanter au loin et le calme tranquille autour d’eux l’apaisait.

     » – Bonjour mon amour, murmurait-t-elle en se penchant sur ses lèvres qu’elle embrassait »

    Sora, petite jalouse vint se joindre au baiser en riant toute fière. Matoaka souriait tendrement en déposant de tendre baisers sur les têtes bouclées et brunes des enfants avant de finalement se lever. Une fois le petit déjeuner prêt, elle rejoignit ses trois oursons qu’elle trouva entrain de jouer au lit. Voir Leif aussi doux et attentif à leurs enfants étaient un baume au coeur, un souffle de joie qui l’irradiait. D’un mouvement de tête, elle ramena le père et les enfants dans la cuisine pour manger. Kisos mangeait comme son père, le dos voûté et avec un appétit d’ogre quand Sora était plus rêveuse. Elle pleurait de nouveau, sans aucun doute pour appeler Tomas. D’ailleurs, ce dernier vint toquer à la porte pour venir chercher Leif.

     » – Avant d’aller t’entrainer viens déjeuner.. »

    Il se laissa choir près de Sora qui l’observait déjà avec des yeux brillants. Matoaka lui servit du porridge et vint en rajouter à Leif dont l’appétit était toujours aussi conséquent. Caressant sa nuque au passage, elle déposa un baiser sur le sommet de son crâne avant de faire la vaisselle dans le petit bac. Aujourd’hui, elle décida de rester à la maison avec les enfants. Elle avait besoin d’un peu de temps pour elle dans cette maison qu’elle voulait s’approprier. Sur le pas de la porte, elle tenait Sora qui tendait les bras vers Tomas quand Kisos jouait avec une petit épée en bois. Ils saluaient Leif qui partait travailler auprès de ses hommes.

    La journée se passait avec douceur. S’occuper des enfants lui prenait certes du temps, mais elle aimait voir leurs réactions, leurs joies, leurs peines. Ils étaient des livres ouverts pour elle. Le soir venu, ils avaient déjà mangé et été baigné, et observaient leur mère faire de la magie. Elle constituait au dessus de leurs têtes une pluie d’étoiles qui les faisaient rêver. C’est ainsi que Leif pu découvrir sa famille, assis sur un peau de bête dans le salon, près du feu de cheminée avec son épouse contant des légendes amérindiennes :

     » Un beau jour, toutes les couleurs du monde entier se mirent à se disputer. Chacune prétendait qu’elle était la plus belle, la plus importante, la plus utile, la préférée ! Elles se vantaient à haute voix, chacune étant bien convaincue d’être la meilleure. Le bruit de leur querelle s’enfla de plus en plus. Soudain, un éclair d’une lumière aveuglante apparut dans le ciel, accompagné de roulements de tonnerre. La pluie commença à tomber à torrents sans discontinuer. Effrayées, toutes les couleurs se tapirent et se rapprochèrent pour chercher un abri les unes près des autres. La pluie dit : « Stupides créatures qui vous battez entre vous, chacune essayant de dominer l’autre, ne savez-vous pas que c’est le grand esprit qui vous a toutes faites, chacune dans un but particulier, unique et différentes ? Il aime chacun de vous, il a besoin de vous toutes. Joignez vos mains, nous allons étendre vers le ciel nos bras à travers le ciel et un magnifique arc-en-ciel. Vous pouvez vivre ensemble, en paix. Comme une promesse, signe d’espérance pour l’avenir. » Ainsi, à chaque fois que le grand esprit envoie une pluie pour laver le monde, il place l’arc-en-ciel dans son ciel et quand nous l’apercevons nous devrions nous rappeler qu’il veut que nous sachions, nous aussi, apprécier les uns et les autres, louer notre meilleure complémentarité. »
    Au même moment, la pluie qui s’était formé au dessus des enfants se transformait en un magnifique arc-en-ciel qui faisait rire et applaudir les enfants. Matoaka souriait tendrement, attendrie par ces deux êtres qu’elle aimait du plus profond de son être. Lorsqu’ils entendirent l’arme lourde de Leif sur le pas de la porte, tous les regards convergèrent vers lui et il fut accueillit avec effusion par toute sa famille qui venait contre lui :

     » – Tu nous a manqué, expliquait Matoaka en regardant Kisos grimper sur l’épaule de son père, Sora a réussi à comprendre comment fonctionne le loquet de la porte et elle a fait entrer des ratons laveurs. Je crois qu’ils en ont adopté un. Tu n’y vois pas d’inconvénients ? »

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    C.

    Le quotidien, avoir une routine, c’était ça qui allait pouvoir l’aider. Freya avait eu raison de lui conseiller car plus les semaines passaient et plus elle se sentait mieux, plus à l’aise et moins soucieuse. Plus les jours passaient et moins elle craignait que tout ne soit qu’un rêve. Souvent, elle réveillait en pleine nuit persuadée d’être de nouveau dans la cage mais elle trouvait Leif contre elle, la serrant fermement contre lui. Non, elle était en sûreté désormais. Elle passait beaucoup de temps avec les enfants mais trouvait aussi le temps de s’occuper du peuple norvégien. Son rôle de reine était n’était pas quelque chose qu’elle apprenait. C’était d’une évidence telle qu’elle n’avait pas besoin de se poser de question.

    Et puis ces soirées, ces douces soirées passées en famille où ils riaient était le meilleur des moments, notamment quand Leif rentrait et malgré sa fatigue prenait le temps d’être avec leurs petits démons. Matoaka bénissait ces instants hors du temps. Ils étaient une famille. Arès et Tomas venaient souvent dîner avec eux le soir, Sora avait toujours les yeux qui brillaient en voyant l’anglais qui aimait aussi passer du temps avec celle qu’il considérait comme sa petite soeur. Elle surveillait d’un oeil attendri la naissance de lien particulier entre les deux et envisageait d’en parler à Leif. Mais il était si fier de son fils adoptif qu’elle avait des difficultés à trouver les bons mots pour lui expliquer ce lien si singulier.

    Mais elle se résignait et préférait penser à ça plus tard, ne voulant pas créer de dissension dans ce bonheur inespéré. Elle y tenait beaucoup trop pour vouloir tout détruire à cause d’un potentiel avenir.

    Et puis, très vite, elle se focalisa sur la santé de Sora qui l’inquiétait. Ses baumes arrivait à canaliser la fièvre mais plus les jours passaient et plus elle doutait. Tomas était à l’écoute et attentif. Il apprenait tout de Leif et de la sagesse médicinale de sa mère d’adoption. Son inquiétude pour Sora le rendait fébrile, comme s’il était imprégné par elle. C’est là q’elle commençait à s’inquiéter. Tomas était trop impliqué. Alors qu’il venait de fermer la porte de la chambre, elle ressentit un élan de colère qu’elle maîtrisa du mieux qu’elle pu.

    Peut-être était venu le temps de reprendre le contrôle.

    Entrant finalement peu de temps après, elle trouva Tomas près de Sora en train de caresser ses boucles brunes. Il était sincèrement inquiet. Matoaka venait avec un peu de bouillon pour le jeune homme et du lait chaud pour la petite fille. Délicatement, elle vint s’asseoir sur la chaise basculante et pris la petite fille dans ses bras.

    « – Tu ne devrais pas t’entrainer avec Leif, demandait-elle en donnant le lait à Sora qui buvait, il est important que tu sois régulier dans ton entrainement.
    – Je me fiche de l’entrainement. Je n’arrive pas à me concentrer en sachant que Sora va mal.
    – Tout ira bien pour elle tu ne dois pas t’en faire pour elle.
    – Je.. Je ressens un lien particulier quand je suis avec elle tu sais. »

    L’aveu du jeune homme la surprenait. Auraient-ils vraiment un lien particulier ? Elle l’écoutait avec attention évoquer son besoin obsessionnel de la protéger et d’être en sa présence :

    «  – Et quand elle me sourit.. Ma’.. Quand elle me sourit je me sens enfin à la maison. »

    Matoaka le rassura en lui expliquant qu’il n’y avait aucun mal à ressentir ces émotions et qu’il ne devait pas s’inquiéter de cela. Néanmoins, elle ne cessait de cogiter sur la manière de diminuer la force d’attraction des deux car au moment où elle cessa de donner le biberon à Sora, cette dernière tendit ses bras vers Tomas pour le retrouver. Elle lui confiait de nouveau la petite fille qui blottie contre l’adolescent retrouva son calme.

    «  – Je vais lui préparer un nouveau baume.. Peux-tu la surveiller pendant ce temps ? »

    Elle se rendit aussitôt dans son laboratoire, sa bulle de sûreté. La verrière que lui avait créé Leif était un vrai refuge où elle pouvait créer ses baumes et autres formules. Elle avait même commencé la rédaction d’un livre pour Sora et Kisos sur des incantations. Mais ça, elle le tenait secret pour le moment. Une fois isolée, elle pu pratiquer la magie. Lors de son passage au Vineland, les esprits avaient laissé chez elle un peu de magie. Ses dons s’étaient étendus mais elle les dissimulait pour ne pas effrayer Leif.

    Là, elle se mit en tête de créer une formule pour aveugler Tomas. Elle craignait qu’il ne se réalise pas à en tant qu’homme à cause de son désir de protection pour Sora. Alors, avec quelques fleurs et une incantation, elle réussit enfin à ensorceler Tomas. Elle n’avait pas effacé leur destin, mais créé un voile sur son coeur pour ne pas qu’il soit focalisé sur sa fille. Cela permettrait de le laisser grandir. Elle retirerait ce voile quand elle le jugera nécessaire. En revenant dans la chambre de Sora, elle retrouva Tomas qui se préparait à partir :

    «  – Où vas-tu ?
    – Je.. J’ai entrainement, répondit-il, je viendrais pour dîner. A tout à l’heure Ma’. »

    Il embrassait la tempe de sa mère après avoir sourit à Sora qui pleurait déjà en voyant partir le jeune garçon. Sa mère la rejoignait et la prit dans ses bras pour la consoler. Meiko le raton-laveur de Sora vint se poser contre la mère et la fille en observant la scène. Matoaka chantait pour consoler le chagrin de Sora qui ne comprenait pas qu’il soit déjà partie.

    «  – Tous les soirs la famille est autour du feu.. Ils écoutent la chanson de la nuit.. Pour aller coucher leurs petits.. Tous les soirs le père sourit.. Tous les soirs la mère rit.. Tous les soirs ils sont réunis, dans la maison agréable et petite »

    Sora finissait par s’endormir mais en effet son souffle était léger. Avec douceur, Matoaka posait un baume sur ses bronches quand le rater laveur rapportait dans la chambre tout un tas d’éléments de la forêt qui avaient pour vertu de protéger. L’amérindienne souriait attendrie de voir que l’animal était attaché à sa jeune maîtresse. La reposant au lit pour qu’elle puisse dormir elle se rendit ensuite en cuisine pour préparer le repas du soir. Aidée de la magie, elle pouvait aisément tenir la maison qui était parfaitement ordonnée et décorée avec de nombreux artefacts amérindiens et norrois. Dans la journée, elle reçut la visite de certaines guerrières qui lui demandaient de reprendre du service. Visiblement, les hommes ne prenaient pas au sérieux leurs capacités ce qui donna une idée à Matoaka.

    Ainsi, le soir venu, lorsque Leif rentra avec Kisos sur les épaules et qu’ils furent à table, elle lui demanda l’air de rien malgré un sourire malicieux sur les lèvres :

    « – J’aimerai qu’on organise un tournoi pour nos guerriers et tous ceux de la région. On élirait le meilleur guerrier et on lui offrirait un prix, ou même un titre. Cela permettrait de réunir toutes les provinces de ton royaume Isha. On renforcerait ton pouvoir à Kattegat, ton autorité.»

    Matoaka avait toujours adoré la politique, même adolescente. Son sourire en coin, l’air de rien lui donnait une mine mutine qu’elle n’avait pas eu depuis un moment, comme si elle avait un secret. Sora gazouillait dans les bras de sa mère quand Kisos essayait de faire comme son père. Au même moment, Arès et Tomas arrivaient en trombe en riant. De vrais adolescents ces deux là qui racontaient avoir vu le vieux Oleg se faire jeter par Berta l’aubergiste parce qu’il avait osé la tripoter. Ils racontaient tout ça en dinant avec appétit et furent agréablement surpris par l’idée de Matoaka.

    «  – En Angleterre on organise ce genre d’évènements, expliquait Tomas, comme des tournois. C’est là que les chevaliers peuvent faire leurs preuves. 
    – Alors ? Isha..? Que penses-tu de mon idée ?
    – Tous les hommes de la garnison seront enthousiaste c’est certain.
    – Et les femmes aussi, insistait Matoaka auprès des garçons qui furent surpris de sa remarque, les femmes aussi participeront. »

    Ils riaient amusé avant que Arès poursuive :

    «  – Mais enfin Ma’.. Les femmes ne sont pas aussi.. aussi forte..
    – Aussi forte ?
    – Toi tu l’es on le sait mais.. mais ce serait trop dangereux pour elles. »

    L’amérindienne fronçait les sourcils, mécontente de ce qu’elle entendait. Les garçons étaient imbus d’eux même, ils étaient adolescents et jeunes certes mais elle ne pouvait s’empêcher de ronchonner en les entendant parler ainsi des femmes qui sont tout autant puissantes qu’eux et vint donc ajouter :

    «  – Puisque vous semblait si certain de vous messieurs nous allons lancer un pari. Mes filles seront les gagnantes du tournoi. Si vous gagnez je vous autorise à accompagner votre père au prochain raid, déclarait-elle sous les hourras de joie de leurs fils, mais si vous perdez vous serez dans l’obligation de présenter des excuses publiques pour déclarer que les femmes sont supérieures à vous, en tout point et depuis toujours ET vous les laisserez vous accompagner lors des entrainements. »

    Les garçons riaient, fiers et totalement certains de gagner. Jamais encore ils n’avaient vus leur mère combattre et ils ignoraient quelle bonne enseignante elle serait pour ses filles. Matoaka regarda Leif pour attendre son accord, satisfaite d’avoir un nouveau défi à relever quand Kisos s’amusait à piquer dans l’assiette de son père puisqu’il était concentré par la conversation.

    « – Isha ? »

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    C.

    La spontanéité de Leif surpris Matoaka. Son époux semblait plus enclin à la routine et pourtant il dérogeait au roulement quotidien aujourd’hui. Peut-être avait-t-il senti qu’ils en avaient besoin. Besoin d’être de nouveau un couple. Si au début elle était craintive à l’idée de laisser Sora à la vieille Solveig, elle fit confiance à Leif qui ne laisserait jamais leurs enfants dans les mains d’étrangers. Elle fila donc non sans avoir donné une myriade de baisers aux enfants en lui assurant revenir vite.

    Elle se laissait donc entrainer sur le chemin menant aux grottes de sources chaude en écoutant les prochaines annonces de tournoi. Cette idée lui faisait plaisir et l’amusait par la même occasion. Matoaka était comme l’eau qui dort. Douce, calme et tranquille en apparence mais qui pouvait aussi s’apparenter à une vraie tornade lorsqu’elle était déchainée. Et ça.. Leif le savait. C’est pour ça qu’ils se souriaient en coin. Ils se connaissaient si bien. Elle promit à Leif de commencer l’entrainement dès le lendemain mais le ferait sur le terrain de leur maison.

     » – Même si la présence de Solveig va pouvoir me libérer du temps je veux garder un oeil sur les enfants. »

    A dire vrai, elle sortait en ville régulièrement mais elle était toujours accompagnée des petits. Matoaka avait créé un lien important avec les enfants, un cocon chez eux. Elle aimait cette maison qui était leur source de bonheur. Elle avait peur de quitter le rivage de de Kattegat ou encore grimper dans les montagnes comme elle le faisait autrefois. Le monde lui faisait peur et imaginer que Leif puisse repartir en raid n’arrangeait en rien cette crainte. Mais pour le moment, elle n’en parlait pas. Elle préférait penser au présent et ne pas anticiper la douleur de le revoir partir.

    Ils arrivaient près de la grotte et elle eut un mouvement de recul en entendant des rires. Surprise, elle fronça les sourcils en observant Leif qui semblait aussi surpris d’une telle intrusion. Ils entrèrent donc et trouvèrent des jeunes guerriers entrain de batifoler avec des jeunes femmes de Kattegat. Matoaka était autant surprise que choquée mais n’eut pas le temps de s’époumoner puisque Leif prit la relève. Il s’agissait d’un lieu sacré qui ne devait être accessible qu’au roi et ils avaient osé entrer dans le sanctuaire des Rois. Ils finirent très rapidement par s’enfuir de la grotte à moitié nu dans la neige. L’amérindienne eu pitié d’eux et leur redonna leurs vêtements avant de revenir vers son ours d’époux.

    Doucement, elle caressa sa nuque et le fit s’asseoir sur le banc de pierre où quelques minutes auparavant se trouvait des vêtements. Elle massait sa nuque en le laissant poser sa tête contre ses seins et laissa un léger rire s’échapper de ses lèvres. Cela faisait longtemps, très longtemps qu’elle n’avait pas ris. Un vrai rire qui la faisait tressauter. Ca en devenait presque frénétique tellement son corps se relâchait. Elle riait de la situation, de ces jeunes effrayés par la présence de leur chef guerrier et de la situation. Tendrement, elle se mit à caresser la joue de Leif toujours en riant :

     » – Te rends-tu compte que tu as très certainement traumatisé ces enfants avec ta grosse voix mon amour ? Quand ils voudront faire l’amour à l’avenir ils entendront leur roi hurler que ce sont des vauriens de brigands ! »

    Elle riait tellement qu’elle en pleurait un peu. Une fois sa crise de larmes terminée, elle s’effondra sur Leif en venant sur lui à califourchon. Elle avait du relever sa robe dévoilant ainsi ses cuisses nues quand elle caressait la crinière de son époux en le contemplant. Son visage était détendu, amusé et plus serein.

     » – Merci.. Merci d’avoir pris ce temps pour nous.. J’ai l’impression que cela fait des mois que nous n’avons pas été ensemble, dit-elle dans un souffle tendre avant de murmurer contre ses lèvres, tu m’as manqué.. »

    Ses lèvres lui donnaient un baiser langoureux, sensuel et tendre. Ses mains s’agrippaient à sa crinière quand elle se blottissait contre lui pour rechercher sa chaleur. Caressant sa langue de la sienne, elle ne pu s’empêcher de se remettre à rire en reprenant :

     » – Je t’imagine quand Sora et Kisos vont commencer à s’amuser avec leurs prétendants.. Tu les gronderas de la même manière papa ours ? « 

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    C.

    « – Ishaaaaaaa.. »

    Les caresses de Leif finirent par la terrasser de plaisir. Son corps était totalement renversé contre le visage de son époux. Tremblante, elle était uniquement soutenue par les mains puissante du viking qui la tenait contre lui. Le souffle court, elle tentait de reprendre pied alors qu’elle voyait le sourire de Leif. Elle lui rendait en caressant ses cheveux, les yeux pétillant de joie et de tendresse. Il y avait une émotion vive et certaine dans son oeil, une émotion qui lui donnait envie de pleurer mais qu’elle réprimait :

    « – Tu es mon âme Leif, murmurait-elle dans un souffle en se blottissant contre lui, les mots ne suffiront jamais à te dire à quel point je t’aime.. à quel point.. oh.. Isha.. mon amour.. »

    Dans un mouvement enhardie, elle réussit à se jeter au cou de son époux. Elle lui donnait un baiser profond et langoureux alors qu’elle agrippait sa crinière d’ébène. Lorsqu’ils n’eurent plus de souffle, elle couvrit son visage de baisers les yeux toujours aussi brillant d’amour. Elle retirait un à un délicatement ses vêtements en profitant pour déposer des baisers sur sa peau nu qu’elle dévoilait.

    « – Tu es l’amour de ma vie.. Tu es mon soleil.. Tu es le souffle de mon âme.. Isha.. Merci de ta douceur, de ta patience.. Merci d’être le joyau de mon coeur.. Merci de m’aimer.. Je me sens si belle dans ton regard.. Comment puis-je te rendre aussi heureux que tu me rends si heureuse..? Mon amour.. »

    Elle venait de terminer de déshabiller le colosse et elle le contemplait avec adoration. Il était si beau, si.. si colossal. Avec douceur, ses doigts caressaient son corps. Elle déposait de doux baisers sur son buste caressant finalement ses fesses.

    « – Je suis à toi depuis toujours Isha.. Mon corps, mon âme, mon coeur t’appartiens… Je suis toi. Mon sang, ma vie.. »

    Lentement elle faisait le tour de son corps qu’elle caressait de la nuque aux épaules, son buste, ses fesses et enfin son membre. Elle le sentait se tendre, se contenir pour aller à son rythme à elle. Comme elle lui était reconnaissante de la respecter ainsi, de prendre soin d’elle, d’être aussi doux, prévenant et toujours aussi attentif à ses besoins. Lentement, elle venait le caresser avec douceur, ses doigts s’enroulant autour de son membre durcit, elle le contemplait gémissant, si beau.

    Confiante, sereine dans les bras de Leif, elle se remit sur la pointe des pieds pour attirer ses lèvres contre le siennes. Des baisers, langoureux, plus sauvage qui vinrent accompagner ses mouvements de poignet et qui bientôt vinrent à ne plus suffire. Elle le désirait. Elle voulait retrouver la chaleur de ses bras, retrouver l’intensité de son corps en elle, elle voulait qu’il se perde de nouveau en elle, qu’il n’ai plus peur de la toucher. Cette passion sauvage lui était nécessaire, elle l’avait toujours désiré ardemment, intensément :

    « – Prend moi, murmurait-elle fébrile contre ses lèvres, je te veux Isha.. Viens en moi s’il te plaît.. »

    Sur le dédale de vêtements qui jonchaient le sol, elle se laissa allonger dessus et agrippa la crinière du géant qui s’allongeait sur elle. Ce qu’elle aimait l’avoir de nouveau ainsi sur elle. Ils se caressaient, se redécouvraient avec une douceur sensuelle, c’était si délicieux qu’elle en frémissait déjà de plaisir. Alors qu’il embrassait son cou et qu’elle caressait son dos, elle murmurait :

    « – Ne me fais plus attendre, suppliait-elle frémissante, viens mon amour.. Je veux te retrouver.. Je veux ta passion, ta fougue.. Je veux tes mains, tes lèvres sur mon corps entier.. Ne me laisse pas quitter tes bras.. »

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    C.

    Égoïstement elle était heureuse de l’entendre dire qu’il ne repartirait pas en raid. Malgré tout, elle savait qu’il devrait pourtant accorder de l’importance à son peuple et son royaume. Mais pour le moment, elle profitait simplement de ses mots et de ses bras pour se consoler, se rassurer. Leif était là, il la tenait serrait dans ses bras et il ne la quitterait pas. Plus jamais. C’était eux contre le reste du monde. Ses doigts s’agrippaient à sa cirnière quand elle le laissait l’embrasser et caresser sa peau. Elle en lâchait de tendre feulement, encore excitée par l’instant jouissif qu’ils avaient vécu. Embrassant son front humide, à califourchon sur lui et pressant ses seins contre son buste, elle murmurait :

     » – J’ai eu peur de tout ça moi aussi, avouait-elle, j’ai eu peur de ne pas me réveiller de cet état léthargique mais tu as su me réveiller Isha. Tu as su me redonner le souffle de vie. Je savais que tu viendrais me chercher et ça aussi ça me faisait peur. J’avais l’impression d’être un gouffre béant de misère et que tu allais perdre la vie à cause de moi. Je m’en voulais tellement si tu savais. »

    Elle sentait la culpabilité l’envahir mais il du le sentir car ils se donnèrent un baiser fiévreux, intense, fougueux comme pour faire disparaitre cette peur de perdre l’un et l’autre. Lorsqu’ils n’eurent plus de souffle, elle reprit en posant son front contre le sien :

     » – On sera heureux mon amour. Je l’ai vu.. J’ai vu notre avenir et il sera radieux tu verras. »

    Bien évidemment, l’avenir n’était jamais totalement tracé mais elle en avait une vue moyenne. Avec douceur, elle posa donc ses doigts sur les tempes de Leif et en se concentrant suffisamment lui donna la vision de leurs enfants âgés, puissant, fort et en bonne santé. Elle lui en montrait d’autres où on les voyaient tous les deux avec des cheveux blanc, assis devant leur maison à contempler la ville. Elle n’en montrait pas plus car cela lui demandait beaucoup trop d’énergie mais elle avait un sourire rassurant.

     » – Les anciens ont enfin compris qu’ils avaient trop joué avec nous. Nous voici désormais libre de toute épreuve.. J’espère que cette vie monotone de simple mortels ne va pas trop t’ennuyer. »

    Elle laissait un sourire amusé se formait sur ses lèvres à l’évocation de cette question car en effet, jusqu’à présent, ils n’avaient jamais eu la possibilité de vivre simplement. Se penchant de nouveau sur ses lèvres qu’elle picorait de tendre et léger baisers, elle en profitait pour se blottir une fois de plus contre lui en cherchant sa chaleur et sa passion. Ses baisers tombaient sur sa machoire, son cou et remontaient à son lobe d’oreille qu’elle mordillait sensuellement :

     » – Ne me laisse pas quitter cette grotte sans être totalement épuisée Isha, murmurait-elle au creux de son oreille, je veux encore te sentir en moi et pitié ne me ménage pas. »

    Le grognement qui s’échappait d’entre ses lèvres alors qu’elle tirait légèrement la peau de son époux avec ses dents était terriblement sexy. Ses prunelles brillaient de nouveau de malice et de désir. En le sentant venir poser ses immenses mains sur elle, elle en profita pour s’échapper de ses bras telle une sirène. Elle jouait. Matoaka se remettait à jouer et à être plus légère. Pour taquiner le beau brun, elle le faisait nager derrière elle jusqu’à même s’enfuir du bassin pour courir dans la grotte. Après l’avoir bien fait courir, elle replongea à l’eau pour le laisser venir contre elle. Essoufflée et hilare, elle répliqua, taquine :

     » – Le roi des Vikings qui cours après une femme.. Je pourrais être une sirène qui t’entraine dans les fonds marins Leif Erikson.. N’as-tu pas peur de te perdre en moi..? »

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    C.

    Ce temps privilégié passé en compagnie de Leif avait revigoré le coeur triste de Matoaka. La jeune reine avait retrouvé ses pommettes légèrement rosée, ses yeux brillant d’une joie secrète et ce doux sourire qui lui rendait une jeunesse certaine. Elle se sentait aimée, désirée et totalement sereine. Leif semblait avoir compris qu’elle avait besoin d’être rassurée et soutenue. Aussi, lorsque Björn évoqua le besoin de son oncle en Angleterre et qu’elle ressentit une soudaine vague d’angoisse, elle ne fut qu’encore plus rassurée lorsqu’elle l’entendit évoquer un refus catégorique. Elle voyait bien son neveux frustré de la réponse de son oncle mais elle favorisait, pour une fois, l’égoïsme d’une épouse.

    Le retour de Feargus, de Amara et de Charlotte ravissait tout le monde et surtout un petit garçon qui ne cessait de jouer avec la petite fille. Matoaka qui voyait l’avenir savait parfaitement quel couple royal ils formeraient tous les deux et cela l’amusait tendrement de les voir déjà si jeune être lié si fortement. A l’instar, elle voyait Sora recroquevillée dans les bras de son père malheureuse comme tout. Pour le moment, la jeune reine ne faisait pas encore le lien entre toutes les capacités de dons de sa fille et ses émotions. Elle ne voyait que la souffrance de l’enfant qui ne comprenait pas la froideur et l’ignorance soudaine de son âme soeur.

    Mais la soirée était si douce, si délicieuse que Matoaka préféra reléguer au lendemain ses soucis. Une période douce d’accalmie allait les envelopper et elle devait cesser de croire qu’ils se feraient toujours attaquer. Il fallait qu’elle retrouve un peu cet espoir qui la caractérisait tant autrefois.

    En rentrant, elle portait contre elle un Kisos épuisé de la soirée et qui dormait déjà dans ses bras. Recouverte de l’épaisse fourrure de Leif, ils rentrèrent protégé du froid même si elle s’étonnait de voir des flocons déjà revenir. Rapidement elle chassa ses mauvaises impressions pour se concentrer sur son petit garçon qui faisait déjà de doux rêves de sa douce Charlotte. Après avoir couché leur fils elle laissa Leif raviver le feu du foyer et s’occupa d’aller chercher du bois, elle en profita pour revenir près de Sora qui dormait d’un sommeil agité. Usant alors un peu de ses dons, Matoaka posa sa main sur son front et lui instilla de doux rêves avec des animaux et des pays imaginaires.

    Une fois assurée que les enfants dormaient profondément, elle se rendit dans leur pièce de vie et eut envie de faire une surprise à son époux. Une fois dénudée, elle s’enroula dans l’épaisse fourrure qu’il lui avait donné et l’attendit patiemment. Elle laissa volontairement l’un de ses seins nu pour qu’il se rende compte de sa nudité et cela sembla fonctionner puisqu’en rentrant, il lui offrit son sourire en coin si singulier qui la rassurait. Le laissant l’enlacer, elle s’amusa à caresser ses joues en se postant sur la pointe des pieds et frôler ses lèvres des siennes. Elle fit en sorte que la peau de bête glisse de son corps nu quand elle léchait ses lèvres tendues :

    « – En effet mon roi.. Mais votre reine souhaiterait vous offrir un plaisir bien mérité après cette si douce journée. D’ailleurs, n’est-il pas d’usage de s’occuper de son roi ? »

    Matoaka avait retrouvé cette lueur doucereuse et sensuelle dans le regard. C’était lui qui lui redonnait entièrement confiance en elle, en sa force et ses désirs. Après un baiser langoureux, sensuel, elle laissa ses doigts frais caresser son buste sous la chemise qui venait rapidement trouver le sol. Puis, rapidement, elle vint à s’attaquer aux lacets de son pantalon pour le fair tomber. Là, une fois nu devant elle, elle pu avec douceur caresser la source de son désir tout en embrassant son cou, son buste. L’entendre gémir et s’agripper ainsi à elle ne pouvait qu’attiser son désir à elle aussi.

    Après avoir mordillé sa peau qui sentait encore si bon du bain rapide qu’ils avaient pris avant le banquet. Descendant lentement ses lèvres sur son ventre, ses hanches, elle vint à genoux devant son membre fièrement dressé qui ne demandait qu’à être à son tour salué. Matoaka ne le laissa pas longtemps en suspens et s’amusa à le caresser, l’embrasser, le suçoter, le lécher. Elle ne lui laissait aucun répit, jouant avec ses doigts sur son corps quand ses lèvres et sa langue s’emparait littéralement de son membre épais. Il était si beau ainsi, la suppliant presque. Elle avait l’impression d’avoir un pouvoir encore plus intense sur lui qui l’excitait davantage encore.

    Le connaissant si bien, elle cessa lorsqu’elle le sentait proche de la délivrance orgasmique. Alors, sans attendre plus longtemps, elle se releva et se jeta à son cou pour lui donner baiser aussi langoureux et sauvage que s’ils avaient été séparés de long mois. Nus l’un contre l’autre, se caressant et s’embrassant, ils se retrouvaient, s’aimaient avec cette passion intense qui les consumaient toujours. Mordant sa lèvre inférieure, elle murmura d’une voie rauque :

    « -Suivez-moi mon roi.. »

    En effet, elle l’attirait dans leur chambre et d’un mouvement de doigt gracieux alluma grâce à ses dons les bougies qui entouraient leur lit. Après l’avoir attiré dans ce lit qu’ils n’avaient pas encore baptisé et qu’elle le fit s’allonger, elle vint donc sur lui pour le couvrir de tendre baisers. Elle le caressait, le couvrait de douceur et d’amour en murmurant de tendre mots amérindiens. Se réapproprier son corps était une chose mais celui de son époux en était une autre. Elle savait qu’il avait très certainement dû prendre sur lui ces derniers mois sans douceur et moment charnel, aussi, elle voulait se rattraper et lui offrir la plénitude d’auparavant. Elle finit à califourchon sur lui, laissant leurs bassins danser quand elle couvrait de nouveau ses lèvres des siennes en gémissant doucement :

    « – Isha.. mon dieu soleil.. ma vie.. mon éternel et unique amour.. mon roi.. mon.. han.. caresse-moi.. »

    Au même moment, elle le laissait finalement venir en elle. Mais pour dissimuler son plaisir qu’elle savait parfois bruyant, elle l’embrassa avec la même ardeur avec laquelle elle le désirait. Son bassin bougeait lentement, sensuellement pour commencer, comme pour faire durer cet instant de pur bonheur sensuel. Ils étaient chez eux, dans leur maison d’amour et d paix et ils pouvaient s’offrir l’un à l’autre en toute quiétude. Demain serait demain mais là, dans la nuit qui se rafraichissait, ils étaient unis dans un moment brûlant. A bout de souffle et prenant son aise, elle vint à se redresser et griffa les épaules et le buste du guerrier sous elle. Il avait beau être un guerrier sanglant respecté du monde entier, ici, dans ce lit, elle n’en faisait qu’une bouchée.

  23. Avatar de C.
    C.

    A peine Tomas avait-il disparu que Matoaka sentie l’affreuse douleur qui enveloppait Sora. La neige tomba instinctivement et elle comprit.

     » – Oh mon amour, geignait-elle en la prenant dans ses bras et la cajolant tendrement, tout va bien.. Tomas t’aime mon petit oiseau.. C’est juste qu’il est grand.. Un jour vous vous retrouverez. Sora, tu dois me faire confiance. »

    Mais la petite recommençait à pleurer de plus belle, de chagrin, de douleur. Matoaka le ressentait et culpabilisait d’avoir jeté ce voile sur les yeux de Tomas. Mais il ne pouvait en être autrement, néanmoins, elle allait devoir trouver une solution pour adoucir le coeur de sa fille qui se faisait du mal. Solveig était arrivée pour apporter des fleurs séchées demandait par la Reine. En effet, en plus d’être une nourrice exceptionnelle, elle l’aidait aussi dans la préparation de ses baumes. Les savoirs norrois et amérindiens se mélangeaient en une parfaite symbiose. La matinée se profilait plus tranquillement et alors qu’elle s’occupait de Sora en lui racontant des histoires qui semblaient soulager un peu sa peine, des hommes de Leif surgirent dans la maison essoufflé. A voir leurs mines, elle comprit aussitôt que quelque chose s’était passé. Sans même prendre le temps de récupérer un gilet, elle ordonna vivement à Solveig de prendre soin de Sora.

    La neige tombait de nouveau, de manière intense. Sora était inquiète quand Matoaka écoutait de la bouche des hommes de Leif ce qui c’était passé. Montant à cheval, à crue, elle réussit en très peu de temps à retrouver la piste de son époux. Nashoba avait réussi à soulever Leif qui était visiblement encore dans les pommes. La chute et la bataille avec l’ours avait du être éprouvante. Descendant de cheval, essoufflée, elle courut jusqu’à son Roi et vint près de lui en soulevant sa tête.

     » – Isha.. Isha tu m’entends ? »

    Elle le vit ouvrir un oeil, puis l’autre mais être encore groggy par le froid sans doute et la douleur de son bras. Nashoba supposait que l’os avait été déboité et sa soeur le confirma.

     » – On va te replacer ton bras mon amour.. ça va faire mal. »

    Ordonnant un peu d’eau de vie aux soldats de Leif, elle lui fit boire de grande gorgées avant de se positionner près de son bras. Nashoba restait concentré près de son beau frère et suivit les indications de sa soeur. Concentrée, elle compta et dans un mouvement sec mais maîtrisé replaça l’os déboité de son époux.

     » – Il faut l’emmener à la maison, expliquait-elle à son frère, je dois m’assurer qu’il n’a pas d’autres blessures. »

    Plusieurs hommes vinrent aider Nashoba à soulever Leif qui était quand même fort imposant et alors que que Matoaka ramassait son arc sur le sol, elle se souvint d’un détail qui l’horrifia :

     » – Kisos ? Où est Kisos ?? »

    Au même moment, Arès surgit des bois avec Tomas qui revenaient bredouille de la recherche données par Nashoba. Matoaka devenait aussi blême que la neige et hurla le prénom de son fils. Les arbres tremblaient et les oiseaux s’enfuyaient devant le décibel intense et tragique de cette mère paniquée. Elle relevait toutes les traces et ne voyait pas de sang, hormis celui de l’ours. Les hommes de Leif voulaient l’empêcher d’avancer encore plus, craignant qu’elle perde la tête en apprenant que son fils avait disparu mais c’était mal connaître la capacité d’action de leur reine :

     » – Cherchez ! Cherchez partout, rugissait-elle comme une oursonne enragée, Kisos ! Kisos ! »

    Un bruit dans le feuillage des sapins résonnaient. Matoaka l’entendait. Elle sentait son petit garçon être tout prêt mais quelque chose clochait. Quelque chose qu’elle connaissait mais qui n’était pas habituel. Elle craignait qu’il soit blessé et pourtant elle l’entendait rire. Nashoba avait ordonné qu’on éloigne Leif qui avait besoin d’être au chaud et soigné quand Matoaka était encore pied nue dans la neige et à peine couverte. Cette dernière leva la tête et vit une boule sombre aller de branche en branche.

     » – Ma’ tu devrais t’éloigner, conseillait prudemment Arès, on ne sait pas ce que c’est.. »

    Mais elle ne l’écoutait pas et ordonna en amérindien à l’animal dans l’arbre de descendre.

     » – Tu ne crois pas que..
    – Si, si, si, c’est possible, expliquait Nashoba à Arès, une de nos soeurs avait ce pouvoir là. »

    Le fameux pouvoir de se transformer en animal. Le même que son père et hérité des traditions amérindiennes. Kisos avait cette faculté étonnante comme son frère Arès de pouvoir se métamorphoser en ours. Connaissant son fils, Matoaka vint sortir de sa poche un biscuit. Nourriture qu’elle avait toujours à portée de main en connaissant l’appétit insatiable de son petit ourson. Aussitôt, il descendit de branche en branche en rugissant tendrement. Spontanément et riant presque, il vint se blottir dans les bras de sa mère qui le serra chaleureusement contre elle. Il dévorait le biscuit avec appétit mais restait toujours sous la forme d’un ourson. Matoaka en riait de soulagement et d’amusement lorsqu’elle vit le petit ours se blottir contre elle, comme le faisait Kisos en humain. Tomas était impressionné et complètement chamboulé par ce qu’il voyait. Il n’avait aucune idée encore du monde surnaturels et magique qui les entouraient. Tout était bien qui finissait bien finalement.

    La reine rentra avec son ourson dans les bras alors que Arès communiquait avec lui par la pensée. Mais c’était difficile car même si Kisos comprenait, il ne savait pas encore bien s’exprimer. Mais Matoaka était confiante et sereine. Elle se savait très bien entourée pour ne pas paniquer. A son retour, Leif était installé dans leur lit. Il était encore un peu saoulé par l’eau de vie et Solveig avait apposé un bandage autour de son bras pour ne pas qu’il le bouge. Sora jouait sur le côté, surveillant son père ce qui fit doucement rire l’amérindienne.

    Elle laissa Kisos rejoindra sa soeur qui l’observait avec de grands yeux rond. Ils étaient liés et se comprenaient parfaitement. Sora vint à rire quand le petit ourson se frotta le dos contre le bois du lit ce qui acheva d’apaiser le coeur de Matoaka. Les enfants restèrent près de leur père, s’amusant à tirer ses cheveux ou glisser de son ventre sur le lit. Pendant ce temps, leur mère préparait un baume réparateur pour le bras de leur père dans la pièce d’à côté. Il faisait presque nuit et la neige avait un peu fondu notamment grâce à la douce chaleur du soleil provoqué par les sentiments positif de Sora.

    Matoaka allait venir récupérer les enfants pour les faire dîner quand elle entendit un « AH » de surprise provenant de la chambre. En arrivant, inquiète, elle vit Kisos en ourson sur son père qui avait posé son nez contre le sien alors que Sora tentait de faire des tresses dans la chevelure de son père.

     » – Tiens.. Voilà notre roi des ours être enfin réveillé, répliquait l’amérindienne en riant doucement, il semblerait que Kisos a beaucoup hérité de son cher et tendre père. »

    Le petit ourson se fit rapidement attraper par Sora pour jouer à la bagarre. La petite fille n’était pas en reste et avait déjà des bons réflexes. Posant le baume près de Leif, Matoaka vint récupérer les enfants et leur demanda d’être sage le temps qu’elle s’occupe de leur père. Tranquillement alors, les enfants vinrent près de leur père pour observer leur mère le soigner.

     » – Comment te sens-tu mon amour, demandait Matoaka en posant le baume sur l’épaule blessée, ton bras va se remettre rapidement mais tu dois rester alité et te laisser dorloter par ton épouse pendant au mois deux jours. Ensuite, tu pourras sortir mais interdiction de te battre pendant au moins quinze jours me suis-je bien fait comprendre ? »

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    C.

    Les mots de Solveig tétanisaient quelque peu Matoaka. Surveillant Leif qui geignait encore de douleur dans son sommeil, elle réfléchissait avec appréhension à ce que ses pouvoirs impliquaient pour les enfants ? La démonstration de puissance de Sora aurait du l’interpeller et la souffrance de Leif en était une grave conséquence. Le soir était tombé, Matoaka avait baigné les enfants, les avaient couchés et revenait au chevet de Leif qu’elle guérissait du mieux qu’elle pouvait. Il était indéniable que ses pouvoirs étaient une source de facilité certaine mais ils faisaient surtout parties d’elle. Arriverait-elle à s’en séparer ? Que deviendrait-elle ? Une simple humaine..? Elle qui plus jeune avait déploré avoir autant de pouvoirs et de dons était quasiment réfractaire à l’idée de s’en séparer. Mais cette forme d’égoïsme allait lui coûter.

    Deux jours plus tard, alors qu’elle entrainait ses guerrières en vue du prochain tournoi et que les enfants jouaient sur le sable tout près, Matoaka vit au loin Tomas arriver avec sa nouvelle fiancée. Aussitôt le regard de la jeune mère se porta sur Sora qui stoppa son château de sable pour se mettre à pleurer. Le jeune homme arrivait mais ne lui adressait aucun regard. Le ciel s’assombrit rapidement faisant craindre un orage. Matoaka ne pu rien contrôler et alors que Sora poussait un cri de colère la foudra s’abattit sur la nouvelle fiancée de Tomas. Pulvérisée au sol, l’adolescente mourut instantanément sur le choc de l’éclair. Toutes les guerrières se rendirent près du corps quand Solveig écartait rapidement les enfants. Tomas était sonné par la violence du choc mais encore plus en voyant la jeune fille littéralement carbonisé.

    Cette jeune femme n’avait aucune famille, elle était orpheline, il eut donc une petite réception en son honneur menée par Amara et Freya. Matoaka elle, était auprès de Leif qu’elle ne pouvait pas encore réveiller à cause de la douleur qu’il ressentait. Pourtant, elle aurait bien eu besoin de lui.

     » – Notre dispute n’était pas encore terminé Isha et je suis toujours en désaccord avec ce que tu as dis.. Tu vas trouver profondément égoïste mais je ne veux pas être une simple humaine. J’ai travaillé trop dur pour pouvoir contrôler mes dons et maintenant que je sais comment les utiliser je dois les bannir de ma vie ? Qui serais-je à tes yeux désormais ? Une simple femme condamnée à être une simple humaine. »

    Soupirant longuement devant la non-réaction logique de son époux, elle se rendit dans la chambre des enfants qui dormaient paisiblement. Elle aimait ses enfants, mais elle ne pensait pas qu’un jour elle devrait se défaire de ce qui faisait d’elle un être indépendant et puissant. Un instant, elle envisagea de fuir avec eux. S’enfuir de Kattegat pour se réfugier dans les montagnes et les exiler du monde des humains. Des êtres aussi exceptionnels qu’eux devaient pouvoir expérimenter leurs dons. Ils seraient les premiers demi-dieux norvégiens après tout.

    Au même moment où elle eut cette idée, elle entendit Leif se réveiller de son profond sommeil. Rapidement elle le rejoignit et vint caresser son front brûlant. Elle le rassura en lui chuchotant que tout allait bien et qu’il guérissait. Malgré tout, en le voyant souffrir de la sorte, elle se mit à culpabiliser. Ses pouvoirs devaient disparaître, il en allait de la survie des personnes les entourant. Ainsi, après s’être assurée que tout le monde dormait bien, Matoaka se rendit dans son petit atelier, son petit monde à elle où elle pouvait expérimenter et ressourcer sa magie.

    Après avoir voilé le coeur de Sora comme avec Tomas, il lui fallut une nuit entière pour réussir à trouver l’énergie et la puissance nécessaire de détruire ses dons. Les voix des esprits lui avaient hurler de ne pas céder, de se battre mais elle lutta contre eux si fort qu’elle finit par sentir comme une explosion au creux de son ventre. C’est vide, esseulée et complètement épuisée qu’elle fut retrouvée par Solveig.

     » – Ma Reine.. Ma Reine.. »

    Affolée de la voir dans un piteux état aussi intense elle l’aida à se redresser et lui donna un peu de thé pour revigorer son sang. En effet, l’amérindienne était aussi pâle que la neige. Solveig insistait pour savoir ce qu’elle avait fait quand elle lui répondait en balbutiant :

     » – J’ai fais le nécessaire.. Pour ma famille.. Pour Kaattegat. »

    Une certaine forme d’amertume s’était créé chez elle mais elle se devait de la dissimuler. Grâce à Solveig elle pu rentrer à la maison et découvrit qu’elle avait déjà allumé le feu. Visiblement, Leif dormait toujours et les enfants tentaient déjà de quitter le petit lit où ils se trouvaient. Une fois assise près du feu, Matoaka pu inspirer profondément afin de chercher l’énergie nécessaire d’affronter cette nouvelle journée. Elle avait l’impression que d’avoir perdu ses pouvoirs la rendait faible. Elle se sentait lasse. Peut-être était-ce un des effets d’être humain. Kisos courait jusqu’à sa mort, réclamant le câlin de sa mère quand Sora semblait encore endormie dans les bras de sa nourrice.

    C’est sans grande forme que l’amérindienne s’occupa des enfants puis des affaires internes au royaume. Le soir même, quand elle rentra à la maison, elle entendit des rires provenant de la chambre. Solveig avait préparé le dîner et était en train de tisser dans la cuisine.

     » – Leif s’est réveillé, expliquait-elle avec un sourire chaleureux, il va bien.. »

    Matoaka se rendit dans la chambre, bouleversée de les voir jouer tous les trois. Kisos commençait déjà à faire des mots qui étaient compréhensibles quand Sora bafouillait, le regard brillant d’admiration devant son père enfin réveillé. En bonne infirmière, la jeune femme venait s’assurer de la température de son époux et embrassa le sommet de son crâne :

     » – Tu te réveilles à temps Isha, murmurait-elle d’une voix basse les yeux épuisés et cet éclat de magie en moi sur elle, dans une semaine le tournoi va commencer. Il va falloir que tu sois en forme car tous les Jarls ont répondu présents. »

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    C.

    La vie d’humain c’est de la merde. Voilà ce que pensait Matoaka. Elle était fatiguée, se sentait lasse et tout était plus difficile. Avant, ses dons lui faisaient gagner du temps pour tout, le ménage, les repas, ses baumes… Toutes les tâches se faisaient avec une rapidité d’exécution qui lui permettait de faire plusieurs choses en même temps. Désormais, elle était mono-tâche et c’était frustrant. Elle ressentait la douleur du dos quand elle travaillait trop penchée, quand elle avait trop froid elle claquait des dents, quand elle était fatiguée tout devenait compliqué et ses sentiments étaient difficiles à mesurer. Elle se sentait inutile et complètement à l’opposée de ce qu’elle était auparavant : une battante. Résignée, elle ne dévoilait rien aux autres et encore moins à Leif qui semblait avoir trouvé une certaine forme de résilience apaisée. Après toutes les douleurs et toutes les épreuves qu’ils avaient subis, elle ne pouvait lui faire front de ce sentiment de colère qu’elle avait.

    Et puis.. Elle se trouvait si laide, si quelconque. Ses pouvoirs lui avaient toujours donné cette aura si intense et particulière qu’elle se savait sensuellement attrayante pour Leif. Aujourd’hui, ses cheveux étaient moins brillant, son oeil moins malicieux et intelligent et pire, son corps n’avait plus cette forme sensuelle qui lui donnait l’impression d’être une flamme dans le creux des mains de son amant.

    Leif lui était toujours aussi beau. Etrangement, ses cicatrices renforçait cette beauté sauvage qui faisait naître comme des bouffées de chaleur chez Matoaka. C’était si nouveau tous ces sentiments et toutes ces sensations. Quand elle posait ses yeux sur lui, peu importe la situation, elle ne rêvait que d’une chose, qu’il se jette sur elle et qu’il la prenne. Avant, le sexe était quelque chose de très instinctif, comme un besoin à combler. Là, en devenant une simple humaine, tout était érotisé, tout semblait inaccessible et lui donnait l’impression que ce ne serait jamais suffisant. Elle se raccrochait à ses sourires, à ses caresses, ses effleurements et ses baisers chastes mais en elle brûlait une fureur violente et secrète de se consumer.

    Un soir, alors qu’elle finissait de ranger la table après le dîner après avoir couché les enfants, elle ne pu se retenir et vint à se blottir dans ses bras. Elle cherchait son contact comme un ours son pot de miel. Elle allait le supplier de lui faire l’amour à même la table quand il lui avoua aimer sa condition d’humain. Elle avait besoin d’être rassurée, de savoir que ses dons n’étaient pas la seule chose qui faisait d’elle la femme dont Leif était tombé amoureux.

    Alors finalement, c’était ça être humaine ? Avoir des certitudes qui pouvaient fondre comme neige quand elle était dans les bras de son époux et se sentir de nouvelle belle et reconnue ? Elle riait avec lui suite à sa dernière remarque sur le ménage quand l’émotion la faisait légèrement pleurer d’un bonheur intense. Ce n’était peut-être que des mots pour certains mais pour Matoaka c’était encore plus. Leif était son bonheur céleste et elle existait encore dans sa vie même si elle n’était plus divine. Sur la pointe des pieds, ses mains sur ses joues elle lui donnait un langoureux et tendre baiser avant de murmurer contre ses lèvres :

    « – Il n’y a pas plus heureuse femme que celle que tu tiens dans tes bras Leif Erikson et ça, c’est uniquement grâce à toi. Merci. »

    Le tournoi arrivant, il leur fallait le plus d’énergie possible surtout que Matoaka mettait un point d’honneur à préparer dans le plus grand secret et la plus grande endurance les guerrières qui s’étaient portées volontaires pour le tournoi. La veille du grand jour, Matoaka avait tellement confiance en ses guerrières qu’elle leur accorda un après-midi de repos et lui accordant par la même occasion l’opportunité de préparer quelques surprises pour le lendemain.

    Pour préparer ce grand tournoi, la jeune reine avait mis en place tout un système pour accueillir les Jarls de la région. Ce tournoi faisait venir du monde de partout car le prix en était important. Il s’agissait d’une importante somme mais aussi d’une terre à acquérir non loin de Kategaat. Beaucoup venaient aussi par curiosité pour rencontré le Roi Ours et la reine Volva. Mais toutes ces légendes autour de Leif et elle-même lui importait, tout ce qu’elle souhaitait c’était continuer la politique offensive qu’elle menait pour faire de son époux l’unique Roi de Norvège et c’était en cela que le tournoi allait l’aider. Les enfants grandissaient bien et même mieux sans leurs pouvoirs. Parfois, elle avait mal de les imaginer sans tous ces précieux dons et s’en voulait de ne pas avoir pu les guider. C’était un remord qui ne disparaissait pas et l’avait confié à Leif quelques jours plus tôt. Il l’avait rassuré en lui expliquant qu’elle avait eu raison et qu’elle les avaient sauvé, mais une part d’elle sommeillait toujours en lui hurlant qu’elle avait été lâche.

    Au matin du tournoi, elle se fit aider par Solveig et quelques servantes pour se préparer. Elle avait une surprise pour Leif et espérait bien qu’elle lui ferait plaisir. Pour cette glorieuse occasion, elle avait confectionné une robe dans un tissu léger d’un gris brillant orné d’une broderie d’argent florale. Ses cheveux avaient été tressé à la mode amérindienne mais agrémenté de bijoux qui avait appartenu à la mère de son époux. Matoaka voulait être belle pour Leif, aussi belle qu’avant paraitre puissante à ses côtés et suffisamment digne pour que sa lignée amérindienne ne soit pas une fois de plus contestée. Un décolleté plongeant à la mode français donné une allure sensuelle à sa robe alors qu’elle portait une épaisse peau de loup sur les épaules. Ses yeux étaient ourlés d’un fard sombre lui donnant l’allure impénétrable des walkyrie. Elle était prête et sensationnelle si bien que Solveig en était émue.

    Leif était toujours aussi beau, il ne perdait aucunement de sa splendeur et cela faisait une fois de plus naître ce feu bouillant dans le creux du ventre de la jeune reine. Depuis son réveil elle n’avait pas osé lui parler de ce feu tortueux qui la prenait quand il posait ses yeux sur elle. L’intimité entre le couple avait été réduite à néant avec ses blessures et les enfants. Peut-être qu’avec le tournoi, elle arriverait à le charmer et le conduire à venir la courtiser ?

    «  – Mon roi, soufflait-elle en arrivant près de lui et lui donnant la révérence habituelle un sourire en coin, vos jeunes hommes risquent de retourner pleurer dans les jambes de leur mère avant la fin de la journée. C’est une certitude que je suis aussi prête à parier avec vous. »

    Son air mutin, malicieux revenait alors que son sourire espiègle lui redonnait un air plus jeune. Le tournoi débutait enfin et les cris de guerre allaient bon train. Matoaka avait posé sa main près de celle de Leif et cherchait sa chaleur tant le froid ambiant de l’hiver qui arrivait la glaçait. Les premiers duels comportait des épreuves d’équipes avec notamment des tirs à la corde, des labyrinthe pour l’adresse avec des pièges, et enfin le tournoi en tant que tel. L’affaire se portait très bien pour les gagnantes de Matoaka qui avaient l’esprit d’équipe et savaient parfaitement se coordonner. Elles n’avaient certes pas la puissance de frappe des hommes et certaines tombèrent à cause de cela, mais elles étaient intelligentes, endurantes et étaient très patientes.

    Le peuple était en liesse, supportant leurs champions et championnes comme ils l’entendaient et pariaient même sur les potentiels vainqueurs. Arès avait plus de difficultés que Tomas qui s’en sortait à merveille. C’était émouvant de voir ce petit garçon devenir un jeune homme plein de promesses. Matoaka était très vigilante à sa santé et priait intérieurement pour que rien ne lui arrive mais était quand même satisfaite de voir que ses filles prennent l’avantage.

    Le premier jour était passé et l’étau se resserraient sur les candidats. Sur les trois cent personnes inscrites il n’en restait déjà plus qu’une centaine et en grande majorité des femmes. Matoaka souriait d’une joie confiante mais n’avait rien ce sourire supérieur qui pourrait lui conférer une victoire assurée. Elle préférait rester humble même si intérieurement elle exultait. Le soir venu, un merveilleux festin fut annoncé dans le skali où tout le monde se réunissait. Leif parlait avec ses hommes quand son épouse parlait politique notamment avec Olaf, un vieil ami combattant de Leif qui les avaient accueillit dans leur autre vie. Matoaka était assurée, pleine de vie et de passion et expliquait l’importance d’avoir une Norvège unifiée contre les potentiels envahisseurs russes et chrétiens. Elle parlait avec une verve experte et savait retourner chaque arguments contre son auditoire.

    Au loin, elle voyait Leif boire. Il semblait avoir oublié qu’il ne supportait plus aussi bien l’alcool qu’avant t commençait à tituber avant de se rattraper contre une jeune femme qui le soutenait. Aussitôt, les yeux curieux et attentif de Matoaka surgirent et se posèrent sur la jeune femme qui enlaçait la taille de son époux éméché en murmurant à son oreille. Trop proche, trop proche, trop proche, hurlait la jalousie aux oreilles de Matoaka ce qui empira quand elle vit de qui il s’agissait.

    Cette jeune femme était une des filles des Jarls qui avait déjà, quelques années plus tôt, cherché à négocier un second mariage pour Leif. Il était de coutume pour certains Jarl d’avoir plusieurs épouses et cette Silvid avait tenté une approche auprès de Leif. Bien entendu, Leif avait toujours refusé mais la jeune femme avait prit en beauté et en puissance et une alliance avec son peuple aurait pu être très bénéfique pour Kattegaat. Elle était encore plus belle qu’auparavant avec ses long cheveux blond couleur soleil et sa peau d’un blanc laiteux. La parfaite petite norvégienne qui renvoyait à Matoaka toutes les peurs et toutes les craintes qu’elle avait toujours eu mais de manière encore plus violente puisqu’elle était humaine.

    Les garçons autour de lui riaient jusqu’à ce que Arès voit le mécontentement certain de sa mère et dise à tout le monde de cesser de rire. Lasse, épuisée par la journée et frigorifiée, la reine décida subrepticement de quitter le skali pour ne surtout pas exploser devant tout le monde. Elle ne pouvait pas perdre la face devant toute cette troupe. Fort heureusement, les enfants dormaient dans la maison de Solveig et ne seraient présenté que le troisième jour au reste de Kattegat. La soirée de promesses délicieusement sensuelle qu’espérait l’amérindienne partait en fumée surtout avec cet éclair violent de jalousie et de peur qui la submergeait.

    Rapidement elle traversa la ville pour rejoindre la maison. Furieuse, elle rejeta sa peau de loup sur le sol et cherchait quelque chose à briser. Elle n’avait plus ses pouvoirs pour se défouler et ne savait pas comment exulter sa colère. C’est alors qu’elle vit Leif surgir, avec cette moue alcoolisée qui lui donnait ce charmant insolent qui l’excitait encore plus :

    « – Retourne donc auprès de cette pouffiasse, si jeune et si blonde qui te fais les yeux doux ! Elle te proposait quoi ? D’aller la baiser dans un coin de la ville, hein ? Non, encore mieux de l’engrosser pour que tu l’épouses ? Comme si je ne savais pas ce que les femmes voulaient de toi ? Figure toi que je veux la même chose ! »

    Elle jetait des assiettes par terre en criant de rage furieuse et passionnée. Elle souffrait de ne pas savoir lui expliquer ce qu’elle ressentait, elle se sentait si perdue dans ce corps sans magie, sans passer de temps près de lui. Heureusement que la ville faisait la fête, personne ne pouvait entendre la reine crier sa jalousie au reste du monde. S’approchant dangereusement de Leif, elle agrippa le haut de sa tunique et reprit de plus belle en laissant sa jalousie humaine reprendre le dessus :

    « – Tu crois que je suis aveugle Erikson, l’apostrophait-elle les yeux brillant d’une fureur volcanique, tu crois que je ne vois pas toutes ces femmes qui te désirent ? Je suis quoi maintenant pour toi, hein ? Ce vieux et étrange amour d’autrefois ? Tu en veux une jeune, plus fougueuse ? Plus téméraire ? Je ne suis qu’une femme parmi tant d’autres maintenant, je n’ai plus rien de palpitant ! Je ne suis qu’une femme et la mère de tes enfants. Voilà ce que je suis. C’est tout ce que je suis maintenant ! »

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    C.

    Il riait ! Il osait rire ! Cela ne faisait que décupler sa fureur. Mais ce qu’elle oubliait c’est qu’elle n’avait plus sa force, ses pouvoirs. Elle ne pouvait plus bouger à sa guise et encore moins riposter. Leif était une armoire de muscle face à elle. Très vite il vint donc à reprendre le dessus sur elle. Il avait arracher sa robe elle s’en fichait. Elle se défendait en mordant son cou, ses lèvres, griffant sa nuque, ses avant bras en grognant telle une louve affamée et furieuse. Très vite, le jeu de la fureur se mua en quelque chose de plus sensuel, de plus torride surtout lorsqu’il posa ses lèvres éparses sur son corps tremblant de désir. Elle oubliait tout, incapable de lui reprocher quoi que ce soit désormais. Elle en redemandait encore et encore de ses caresses si exceptionnelles finissant même par se calmer lentement grâce à ses baisers fiévreux et ses mains fermes.

     » – Ishaaaaaa, miaulait-elle en sentant ses lèvres s’emparer de son entrecuisse, je suis.. je suis furieuuuuse.. »

    Furieuse de désir oui. Après un orgasme renversant qui la fit exploser, littéralement, elle s’agrippa à la crinière du colosse. Être humaine était intense. Son corps et ses pensées ne faisaient plus qu’un. Elle n’était pas d’autres entités, elle était elle-même avec ce pêle-mêle d’émotion qu’elle ne savait pas maîtriser. Alors qu’elle embrassait avec passion la bouche incendiaire de son époux, elle se laissait conduire sans ménagement dans la chambre où leurs retrouvailles intense se retrouvaient une fois encore interrompue. Dissimulée par un Leif aussi dangereux qu’un ours, elle fut surprise de voir Arès s’enfuir de la chambre par la fenêtre. Par acquis de conscience et en voyant le coffre ouvert, elle vérifia son contenu et vit que le collier de son époux manquait.

    En se redressant, elle réfléchissait à ce que cela pouvait lui permettre quand elle croisa les prunelles brûlantes de désir. Cela fit naître un sourire plus doux sur ses lèvres quand elle s’approchait de lui pour retirer sa chemise. Une fois au sol, elle pu embrasser son buste auxquels ses ongles s’agrippaient fermement laissant une marque divine de son appétit de lui. Descendant plus bas, ses doigts dénouaient la ceinture de son pantalon qui tombait au sol, lui aussi, le dévoilant enfin nu.

     » – Tu crois franchement que je vais te laisser t’échapper après avoir détruit ma robe ? »

    Arès attendrait demain. Malgré qu’elle soit furieuse, ses yeux brillent de malice. Sa main caresse lentement la verge bien dressée du colosse quand elle mordille à son tour le buste de son époux. Elle le contemple, attentive à chacune de ses mimiques qui soulèvent au creux de son bassin un désir encore plus affamé et terriblement indécent. Pendant que ses doigts enserrent et se referment plus vivement autour de son sexe, elle léche son buste, le mordille, le cherche pour l’entendre supplier à son tour. Elle aime l’entendre gémir, sentir qu’il est à sa merci. Lentement et l’air de rien, elle finit par se mettre à genoux devant lui et le faire gémir de plus belle en alternant entre ses caresses de la main et sa bouche envieuse qui ne lui laisse aucun répit. C’est lorsqu’elle le sent prêt à venir qu’elle interrompt tout, pour continuer à jouer avec lui.

     » – Alors comme ça je t’agaces, répliquait-elle en venant monter sur le lit de sorte à être plus grande que lui et ainsi l’attirer contre elle, je t’agace tellement que tu serais plus sauvage que moi ? Ô mon amour, c’est mal connaître ton épouse. »

    Elle agrippait sa crinière pour lui faire redresser son visage quand il embrassait ses seins quémandeurs. A la place, elle lui donne un langoureux et sauvage baiser avant de se faire renverser sur le lit par son poids impressionnant. Peut-être est-elle minuscule dans ses bras, mais il n’en reste pas moins qu’elle est toujours aussi souple et forte. Avec fermeté, elle vint donc le renverser sur le lit et revenir sur lui, tout en passant une main dans sa crinière qu’elle rejette en arrière. Son regard est fiévreux, torride lorsqu’elle léche la lèvre inférieur de Leif pour une fois encore attiser son désir. Son bassin danse contre le sien, le taquinant, le cherchant pour attiser une fois encore l’ours qu’il prétend pouvoir être.

    Elle dansait si sensuellement que cela lui permettait de mieux le charmer et ainsi, de nouer les mains du colosse au dessus de sa tête grâce à un foulard. Immobile, elle peut à loisir le caresser, l’embrasser, le toucher quand elle vient dans un mouvement sensuel le laisser se fondre en elle :

     » – bon sang.. Isha.. »

    Gémit-elle en griffant son buste alors qu’elle se donne du plaisir sur lui. Redressée sur lui, cambrée, elle bouge lentement, son corps tremblant d’excitation alors qu’elle prend littéralement son temps. Elle espérait qu’il perde patience, qu’il lui fasse regretter cette lenteur quand elle défiait du regard en mordant sa lèvre inférieure.

     » – Mh.. Tu es à moi.. Mon roi.. Mon ours.. Mon dieu.. Mon soleil.. »

    Elle gémissait en se penchant sur ses lèvres, enivrée par le bonheur de le sentir enfin en elle et d’être entièrement à lui. Ils étaient enfin réunis, passionnément par l’ivresse de leurs caresses. C’était si bon qu’elle avait elle-même des difficultés à se maîtriser.

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    C.

    Pendant que Nashoba essayait de neutraliser Leif, Matoaka observait la scène d’un oeil distant. C’était visible, elle voyait bien qu’il avait été drogué. Etait-ce à cause des herbes qu’elle avait utilisé ? Pendant qu’elle réfléchissait, à ce qu’elle avait bien pu lui donner, le cri de Nashoba l’alerta et la fit sortir de sa rêverie. Son frère disait pouvoir gérer mais il n’en n’était rien. Lasse, elle leva les yeux au ciel et vint prendre le premier objet en cuivre près d’elle. Il s’agissait d’une épaisse poêle ce qui la surpris. Pourquoi cet objet dans cette tente ? Elle ne relevait pas sa propre question et préféra s’approcher de Leif qui se débattait comme un fou pour finalement assommer d’un coup ferme la tête de son adoré.

    Ce dernier s’écroulait sur le sol alors que Nashoba rouspétait contre sa soeur qui tenait toujours fermement la dite poêle.

    « – Bon sang, dit-il essoufflé, même s’il n’est plus un dieu il a encore beaucoup de force. »

    Cela fit naître un doux sourire sur les lippes de Matoaka qui s’approcha de son époux et vérifia sa tête. Il ne s’agissait que d’un léger coup, il n’aurait aucune séquelle si ce n’est un vrai mal de tête.

    «  – Ces hommes, murmurait-elle en haussant les épaules doucement, va me chercher de la branchie et de l’eucalyptus. Demande à Feargus de s’occuper des Jarls et fait venir quelques guerriers pour ramener Leif à la maison s’il te plaît. »

    Aussitôt exigé, aussitôt fait. Leif se retrouvait de nouveau à la maison et où Matoaka attacha son poignet. Une fois seule, elle prépara une tisane qui permettrait à Leif de reprendre possession de ses moyens. Pendant ce temps, elle veillait sur lui. En ville, les jeux reprenaient et Tomas excellaient aux yeux de tout le monde. Il était le futur roi d’Angleterre et savait parfaitement comment honorer son héritage. Mais la reine de Kattegat n’avait que faire des tournois, la santé de son roi était bien plus importante.

    Pendant qu’elle veillait sur lui, elle lisait et rangeait. Elle attendait patiemment jusqu’à ce qu’elle l’entende grogner. Elle avait troqué sa riche robe pour parader pour une plus simple qui souligne mieux ses formes. Ses cheveux étaient détachés et s’étendaient épars sur ses épaules. Se rendant au chevet de Leif, elle vit sa moue décontenancé alors qu’il était encore attaché au montant du lit. Délicatement, elle vint près de lui en caressant sa joue et mesura sa réceptivité.

    « – On dirait que vous êtes de nouveau près de moi mon Roi, disait-elle avec douceur en caressant sa joue et lui tendant la tisane, ne frotte pas ta tête j’ai mis de la pommade surfa blessure. Je t’ai frappé avec une poêle rien de grave je te rassure. »

    Elle avait son air sérieux mais malgré tout un sourire attendri et amusé sur les lèvres se formaient. Pendant qu’elle le regardait boire sa tasse sans comprendre. Elle lui raconta donc la scène qu’il avait faite et les herbes qu’elle avait très certainement mal dosé, encore maintenant elle avait des difficultés à comprendre comment elle avait pu se tromper de la sorte :

    « – Je pense que je vais devoir faire des tours au marché. Il me semble qu’on vend certaines herbes n’importe comment et je ne peux tolérer une telle chose. Je suis encore désolée Isha pour cette mésaventure. »

    Sa main vérifiait sa température. Il semblait parfaitement éveillé en pleine conscience et aucun signe de fièvre à l’horizon. Esquissant un doux sourire, elle tenta de le rassurer comme elle le pouvait :

    « – Personne ne t’a vu dans.. dans cet état. En tout cas, Tomas fait des merveilles au tournoi. Il a l’étoffe d’un chef, d’un vrai chef. Tu l’as très bien formé Isha. Je crains fort malheureusement qu’il réussisse à gagner le pari même si je sais que mes filles sont patientes. Tomas et Arès font trop les fanfarons. Quoi que.. Avec la gifle que tu as mis à Arès et la peur bleue que tu lui a mis ça risque de changer aussi. »

    Elle parlait et relevait les yeux vers lui. Une moue inquiète se formait sur ses lippes alors qu’elle venait se blottir contre lui en entrelaçant ses doigts aux siens :

     » – Quand tu te sentiras mieux je masserais ton dos. Je crains fort de t’avoir beaucoup trop sollicité hier soir.. Je veillerais à l’avenir de ne pas trop.. de ne pas être trop.. enfin d’être plus douce. »

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    C.

    La cohue et l’agitation qui régnait à Kattegat empêchait Matoaka de pouvoir partir à la recherche de Leif. Encore chamboulée et sous le choc de sa transformation, elle essayait de faire le tri dans ses pensées tout en s’occupant de la gestion de la ville. Les habitants ayant assisté à la scène avaient déjà avertit bon nombre de norrois qui se barricadaient chez eux. Tout le monde connaissait la fureur légendaire de Leif, alors celle d’un ours risquait d’être encore plus virulente. Après s’être assurée que les enfants étaient en sécurité avec Freya, Matoaka prit la décision de retourner au skali.

    Tous les Jarls étaient présents et s’étaient réunis pour parler de la scène spectaculaire qui s’était déroulée devant eux. Leif était un enfant du pays et avait toujours été sauvage mais là ils avaient vu l’animal en lui personnifié. Tomas suivait se mère adoptive avec beaucoup d’attention. Cela n’alertait pas la jeune femme qui voyait surtout en lui et Arès deux fils qui la protégeait. En effet, les deux faisaient front derrière elle quand Nashoba et Feargus parlementaient avec les Jarls qui exigeaient la chasse de Matoaka.

    Désarçonnée, elle ne comprenait pas ce revirement de situation quand son frère vint à elle en la suppliant de rester la plus calme possible.

     » – Calme ? Alors qu’ils semblent vouloir ma tête sur une pique ? »

    Sa voix résonnait dans le skali alertant alors ces vieux hommes qui vinrent très rapidement l’entourer en brandissant leurs armes. Tomas et Arès la protégeait de leurs corps, elle si minsucule devant tous ces hommes. Elle n’avait plus ses dons pour se défendre et elle n’était pas un animagus comme Leif. Tous ces hommes étaient persuadés qu’elle avait jeté un sort à son époux, ils vociéféraient contre elle, l’insultant et la condamnant même à mort. Selon eux, elle était la cause de la transformation du jeune Roi. Cela la faisait doucement rire de les entendre hurler de la sorte alors que mille scénarios catastrophe et de torture physique lui venait en tête.

    Elle aurait pu riposter, hurler aux garçons d’exterminer ces vieux bonhomme ravagé par le temps et la nourriture mais elle n’en fit rien puisque ses guerrières, ses fidèles guerrières surgissaient dans le skali pour la défendre. Le groupement de Jarls maitrisé, Matoaka pu souffler et s’extirper de toute cette testostérone pour se rendre sur la hauteur du trône de Leif :

     » – Vous les hommes ne savaient que hurler et vous battre. Jamais il ne vous viendrait à l’esprit de réfléchir, arguait-elle furieuse contre les Jarls qui se faisaient mettre à genoux devant eux, il me semble que vous avez oublié à qui vous devez votre allégeance. Leif n’est pas mort et déjà vous cherchez à vous en prendre à sa Reine. Ravir le trône d’un Roi fait de vous coupable de trahison. »

    Certains comprenaient où voulait en venir la Reine et voulurent protester mais les guerrières ripostèrent en tranchant notamment la gorge de deux d’entre eux. Sur les treize, il n’en resterait bientôt plus aucun.

     » – Je sais déjà que la parole d’un homme n’est pas digne de confiance. Aussi.. Pourquoi vous laisserais-je la vie sauve alors que vous me trahirez de nouveau ? »

    Sans ses pouvoirs, Matoaka devait être pragmatique. En fine politicienne, elle savait pertinemment que la confiance était quelque chose qui se gagnait et ce n’était pas par la peur qu’elle l’obtiendrait. Malheureusement, la présence de tous ces Jarls qui la menaçait n’aidait en rien la Reine à promouvoir une influence de calme et de paix confiante. Elle ordonna qu’on amène les femmes de tous les jarls. Une fois réunis, elle s’adressa aux femmes aux qui elle espérait pouvoir accorder sa confiance :

     » – Mes dames. Je vous laisse aujourd’hui la possibilité de reprendre votre liberté ou de mourrir au côté de votre époux si tant est que vous l’aimiez. »

    De source sûr, elle savait que beaucoup avait subi les attaques éhontées de ces hommes ne leur laissant pas le choix de devenir leurs épouses. Si ses pouvoirs étaient effacés, Matoaka reconnaissait dans le regard de ces femmes celles qui avaient été bafouée comme elle l’avait été.

     » – Je vous rend votre liberté et je vous offre la possibilité de récupérer le duché de votre défunt époux. Vous serez libre sur vos terres, libre d’aimer, libre d’épouser et de gouverner comme vous le souhaiterez. »

    Un murmure indéfinissable se formait dans le skali alors que toutes les femmes des jarls à genoux devant la reine s’observaient. Elles hésitaient, pensant à un traquenard de la jeune amérindienne. Matoaka comprit qu’elle se devait de les convaincre, aussi, elle reprit en venant vers elles.

     » – Honorables femmes du Nord.. Je me tiens devant vous en tant que reine, mais surtout en tant que sœur, compagne dans les luttes et guide dans la quête de notre destin. Les vents glacés du Nord portent avec eux les échos de nos ancêtres, des femmes fortes qui ont façonné nos terres et tracé des voies audacieuses. Aujourd’hui, je vous adresse la parole non seulement en tant que souveraine, mais en tant que femme qui a ressenti la puissance de l’émancipation, qui a entendu l’appel de l’indépendance résonner dans son cœur. Il est temps, chères sœurs, de lever nos boucliers non seulement pour défendre nos foyers, mais aussi pour conquérir nos propres destinées. Dans chaque fil tissé dans le grand tapis de notre histoire, je vois les fils de femmes fortes, des guerrières qui n’ont pas hésité à briser les chaînes de la tradition. Aujourd’hui, je vous exhorte à suivre leur exemple, à rejeter les conventions qui nous ont maintenues dans l’ombre. L’émancipation, mes sœurs, n’est pas simplement un acte de rébellion, mais un choix délibéré de prendre les rênes de nos vies. Nos ancêtres ont tracé des lignes sur la carte du monde, et il est temps pour nous de tracer les contours de nos propres destinées. Soyez les maîtresses de vos choix, les architectes de vos vies. Que vos rêves ne soient pas étouffés par les normes de la société, mais qu’ils s’élèvent comme les montagnes majestueuses qui dominent notre paysage. N’ayez pas peur de forger votre propre chemin, de conquérir vos propres batailles. »

    Les femmes laissaient Matoaka venir autour d’elle. Beaucoup de curieux s’étaient approchés pour écouter la reine de Leif proclamer haut et fort une révolution qui risquait de modifier le paysage nordique pour quelques générations. De sa voix puissance, chargée d’émotion et de vigueur, l’amérindienne s’adressait avec passion à toutes ces femmes en qui elle se reconnaissait quelque peu :

     » – S’émanciper, c’est embrasser la véritable force qui réside en chacune de vous. C’est apprendre, grandir, et prospérer indépendamment. C’est être la flamme qui guide les autres à travers l’obscurité, la brise fraîche qui dissipe les nuages de l’incertitude. Ensemble, mes sœurs, nous pouvons devenir les architectes de notre destinée. Levons nos regards vers le ciel étoilé du Nord, sentons la puissance des vents du changement, et décidons aujourd’hui même que nous serons les femmes libres et indépendantes qui continueront à insuffler la vie à cette grande saga nordique. Que nos cœurs battent en harmonie avec le rythme de la liberté, et que nos pas résonnent comme des échos courageux dans les montagnes éternelles. Nous sommes des femmes du Nord, des femmes libres, des femmes qui tracent leur propre voie vers l’horizon prometteur qui nous attend. Skål, mes sœurs, pour une vie d’émancipation et d’indépendance ! »

    Toutes les guerrières derrière elle hurlait le Skal avec puissance faisant trembler d’effroi les hommes à genoux. Arès, Tomas, Feargus et Nashoba étaient impressionnés par cet élan de vigueur et de puissance de la jeune Reine qui vingt minutes auparavant était sur le point de se faire tuer. Les femmes de Jarls, certaines poussèrent le cri de fureur norrois mais d’autres, plus âgées vinrent vers Matoaka et la saluait avec beaucoup de dignité. Elles étaient trois, d’un âge similaire et se ressemblaient presque, l’une d’elle déclara :

     » – Nous t’honorons de nous inclure, de nous donner cette chance Reine de l’Ouest. Mais nous ne souhaitons pas la mort de notre époux. Nous avons vécu beaucoup d’années ensemble et nous savons que jamais il ne laissera une femme le gouverner. Aussi, nous souhaiterions partir à ses côtés comme le souhaite la tradition. Honore notre souhait ma Reine, nous te supplions à genoux. »

    En signe de respect, Matoaka s’agenouilla devant la vieille femme et salua son courage en lui promettant d’honorer ses souhaits. Une autre vint à elle et lui assura que son époux, qu’elle aimait sincèrement, saurait honorer sa reine. Elle priait pour sa vie. Emue par l’amour de cette femme qui suppliait la vie de son mari, elle accepta ce qui lui valut des remerciements dithyrambique. Si les femmes avaient pris leurs décisions, les hommes eux hurlaient à la traitrise et l’horreur. Mais la jeune reine n’en n’avait que faire. D’un signe de tête, elle ordonna à ses guerrières de faire le nécessaire et il fut fait. L’homme encore vivant tremblait de terreur et se jetait aux pieds de sa reine en la suppliant de lui pardonner la témérité de ses propos.

     » – Ce n’est pas moi qu’il faut honorer de louanges mais ton épouse. Elle est brave. Honore la comme le doit tout homme miséreux. »

    Pendant que les guerrières s’occupaient d’aller faire un exemple des Jarls en ville, Matoaka s’effondra sur le trône. Elle tremblait, épuisée par ces derniers jours qui s’étaient écoulé en se demandant comment son acte de révolte féministe allait se terminer. Tomas venait à elle, à genoux quand Arès regardait son frère d’un air circonspect.

     » – As-tu des sensations, des ressentis, je sais que tu es en froid avec ton père mais nous devons le retrouver dans les plus brefs délais, je ne sais pas si je pourrais gouverner seule sans sa force.
    – Malheureusement je ne ressens rien mais je vais le retrouver je te le promet. »

    Elle lui offrait un tendre sourire, certaine qu’il ferait de son maximum pour le retrouver. Nashoba arrivait, accompagné d’un garde assurant avoir vu Leif se réfugier dans les montages. La jeune femme comprenait qu’il cherchait à s’isoler. Il avait mal de ne pas avoir les mêmes capacités qu’auparavant et elle le comprenait. Néanmoins, elle était furieuse de le savoir encore partit loin d’elle.

     » – Ne le cherchez pas. Laissez-le. Il reviendra quand il se sentira en mesure de le faire.
    – Mais mère..
    – Non Arès.. Avec mon coup d’état j’ai besoin de vous pour protéger la ville. Et puis je connais ton père. Il a besoin de temps pour lécher ses plaies.
    – Il devrait avoir honte de te laisser comme ça, rageait Tomas qui jetait un verre à travers la pièce, un roi, un mari et un père ne ferait jamais ça ! Je ne ferais jamais ça.
    – On en reparlera quand tu le seras, ironisait avec douceur l’amérindienne avant de finalement se lever, laissez les femmes rentrer chez elles. Je ne veux pas qu’elles se sentent prisonnières mais surveillez les horizons. Nous ne sommes pas l’abris d’une potentielle bataille et je veux que nous soyons prêts. »

    Elle se rendait en direction de chez Freya pour se réfugier auprès des enfants. Aussitôt ils lui ouvrirent les bras et elle les consola du mieux qu’elle pouvait en leur assurant que tout allait bien. Ils répétaient inlassablement le tendre surnom de leur père ce qui brisa une nouvelle fois son coeur :

     » – Duda avait le dos qui grattait si fort qu’il a décidé de faire comme les ours.. Il est partit dans la forêt pour se frotter aux arbres. »

    Les enfants riaient en imaginant leur Duda se transformer en ours. Kisos s’amusait à l’imiter quand Sora riait à gorge déployé. Matoaka, elle, souriait tristement avant de couvrir de baisers les enfants et les coucher. Freya l’attendait avec Amara dans le skali où elles s’étaient toutes réfugiées. L’amérindienne ne voulait pas rester seule.

     » – Pourquoi ne vas-tu pas chercher Leif, demandait la jolie grecque, il est certainement en haut à t’attendre.
    – Je ne peux pas quitter Kattegat.. Je ne le peux plus.
    – Comment ça ?
    – J’ai peur de quitter ce que je connais. Si je sors je serais une proie facile sans mes pouvoirs. »

    Depuis qu’elle avait perdu ses capacités, Matoaka avait encore plus la peur d’être faite de nouveau prisonnière. C’est pour cela qu’elle ne partait pas à la recherche de son adoré. Elle priait donc, en suppliant les esprits de le faire revenir, de lui donner la force de revenir à elle.

     » – Et si tu es sous bonne garde ?
    – La ville peut être assiégée et attaquée n’importe quand. Je ne peux pas laisser une telle chose se reproduire, pas après tout le travail que tout le monde a fait. Si j’envoie des hommes, Leif pourrait les blesser et il s’en voudrait. Arès va retrouver sa trace et me préviendra. Mais pour le moment, nous devons le laisser revenir à nous. Il reviendra, j’en suis persuadée. »

  29. Avatar de C.
    C.

    L’épuisement pouvait se lire sur les traits de la jeune Reine. Un épuisement doublé d’une peur viscérale, celle de Arès bien entendu, mais celle de son humanité. Elle n’avait plus ses pouvoirs, comment pourrait-elle sauver son peuple et sa famille si on venait à les attaquer. Plusieurs jours étaient passés sans avoir un signe de Leif. Lorsqu’il apparut, elle contint ses larmes à la fois de soulagement et de peur. Il était toujours ours. Malgré les précieux conseils de Svein et Solveig, elle se sentait totalement démunie.

    Une fois rentrée à la maison, encore bouleversée par les mots de Arès, elle écoutait avec attention les mots de Sora. Le regard bleu nuit triste de Leif la bouleversait mais elle ne savait quoi lui dire, quoi lui répondre. Elle-même était perdue.

     » – Merci pour votre présence Solveig mais j’ai besoin de me retrouver un peu avec ma famille.. »

    La vieille femme le comprenait et partie donc. Une fois tous les quatre réunis, la jeune femme pu venir à genoux devant son ours d’époux et se blottir contre lui. Elle pleurait en silence contre son long poils. Il était hors de question que les enfants la voit ainsi. Pendant qu’il jouait près de la cheminée ensemble, elle en profita pour poser ses prunelles sur la moue attendrissante de l’ours entre ses bras. Ses mains sur ses joues et déposant un baiser sur son museau, elle murmura :

     » – J’ai eu si peur pour toi Isha.. »

    Dans ses yeux elle voyait sa peine et sa douleur. Aussi, elle tenta de le rassurer en lui offrant un léger sourire avant de reprendre son rôle de mère. Elle fit manger les enfants et gronda gentiment Kisos quand il s’amusait à manger avec ses lourdes pattes. Sora servait parfaitement d’intermédiaire entre chaque conversations, aussi, cela permit à Matoaka de donner des instructions aux garçons. Même s’il était vrai que lorsqu’il était ourson Kisos devenait rapidement ingérable, la présence de papa Ours aidait beaucoup à le canaliser. Une fois les enfants couchés, la jeune femme retrouva son époux au pied de leur lit. Il était certain qu’avec son poids il risquait de le fendre, aussi, refusant de dormir sans lui une fois de plus, elle s’enroula dans un plaid et vint se blottir contre lui.

     » – Je suis bien mis ici dans tes bras, le sermonnait-elle en l’entendant déjà ronchonner, que toute seule dans notre lit. »

    Avant de dormir elle lui raconta sa rencontre avec Arès et la culpabilité qu’elle ressentait de l’avoir négligé. Elle avait peur pour lui. Malgré tout cela, la nuit n’avait pas été si désagréable et permit à Matoaka de beaucoup mieux dormir. Au moins, elle savait où était Leif. C’est l’entrée de Tomas dans la maison qui l’éveilla. Il regardait d’un mauvais oeil la présence de l’ours Leif, ne lui faisant pas confiance.

     » – Il pourrait se réveiller sauvage, murmurait-il auprès de Matoaka qui préparait le petit déjeuner, il reste un animal sauvage. Je ne veux pas que tu prennes de risques.. Je.. Je vous aimes beaucoup trop pour supporter de vous perdre.
    – Nous avons vécu tellement de choses Tomas que je sais pertinemment que Leif ne nous ferait jamais de mal. Du moins, pas sciemment. Tout ira bien, je crois savoir comment calmer le peuple. »

    En effet, avec les mots de Arès et la transformation de Leif, une vague d’inquiétude submergeait tout le monde. Matoaka avait ouvert le dialogue mais il n’en restait pas moins qu’il subsistait des craintes. Alors que Tomas lui demandait ce qu’elle avait en tête, le pas lourd de Leif surgit derrière eux suivi de près par les enfants. Une fois tout le monde à table, elle annonça enfin ce qu’elle prévoyait :

     » – Aujourd’hui Leif et moi-même allons présider l’agora.
    – Quoi ? Mais enfin c’est absurde ! Il.. Il est un ours ! Ce n’est pas un homme !
    – Quand bien même.. Leif est mon époux, peu importe sa forme. Isha.. Tu viendras avec moi, montrer que tu n’es pas un danger et que tu sais contrôler l’animal en toi. »

    Kisos s’amusait à prendre les morceaux de pommes de l’assiette de sa soeur ce qui la faisait ronchonner. Elle essayait même de rugir comme un ours ce qui était adorable.

     » – Sora, mon petit oiseau.. Est-ce que tu entends ce que dit Duda ?
    – Oui Ma’.. Duda pas sortir.. Duda peur faire mal aux zens..
    – Isha, dit-elle en se tournant vers lui et caressant son museau, je te demande de me faire confiance. Solveig et Svein ont dit qu’il fallait que tu arrives à dompter l’ours. Je suis persuadée qu’en te montrant aux autres, en montrant que tu es inoffensif, tout se passera bien. »

    Tomas écoutait avec crainte la Reine alors que les enfants s’amusaient à jouer avec les bouts de pommes. Matoaka leur offrit un regard sombre qui les fit cesser immédiatement. Elle demanda donc à l’anglais de s’occuper des enfants ce qu’il fit avec obéissance. Les yeux dans les yeux, elle prit la lourde patte de Leif en le suppliant du regard :

     » – Je t’en supplie.. Fais moi confiance Isha. Je sais que tout se passera bien mais tu dois nous faire confiance, te faire confiance. Et si quelqu’un te touche il le payera le prix fort. N’oublie pas que ta femme est une puissante guerrière avant d’être une Volva. »

    Elle embrassait tendrement son museau en lui offrant un doux sourire attendri. Son regard tendre lui fit comprendre que sous la peur des autres il lui faisait confiance. Il fut convenu que les enfants resteraient avec Solveig à la maison. Tomas escorterait le couple atypique. Matoaka revêtit une jolie robe et tressa ses cheveux qui avait merveilleusement bien repoussés. Elle était fière de porter de nouveau sa longue crinière. Une fois parée, elle mit autour du cou de Leif son médaillon, puis, ils prirent le chemin jusqu’au skali principal. Ils passèrent dans les rues. Les gens s’échappaient, s’inquiétaient face à la présence menaçant de cet ours. Mais la curiosité l’emporta rapidement quand ils virent la jeune reine marchant à ses côtés, une main douce sur son pelage qu’elle caressait. Les guerrières de la reine venaient l’entourer, pour s’assurer qu’elle ne serait pas attaquée.

    Étrangement, Kattegat était silencieuse. Elle qui d’ordinaire était toujours agitée semblait soudainement prise d’une curieuse envie de se taire. Matoaka avançait, déterminée, et serrait entre ses doigts le pelage de Leif lorsqu’il voulait fuir. Personne ne s’approchait d’eux et tout le monde les observaient avec attention. Arrivés près du Skali, elle fit entrer Leif et l’entraina près de leurs trônes respectifs. Une fois devant, comme si de rien n’était, elle s’installa en laissant son époux s’allonger à ses côtés.

     » – Ma reine, murmurait l’un des conseillers de Leif inquiet devant l’immense ours à ses pieds, que.. s’agit-il de..?
    – Absolument Yorgen. Vous pouvez annoncer que votre roi est de retour et qu’il est prêt à entendre vos doléances.
    – Mais enfin.. Pardonnez moi d’insister ma dame mais..
    – Je ne vous pardonne de rien si vous osez remettre en question ma capacité à reconnaître mon époux. Il s’agit de votre Roi. Celui qui vous fait une entière confiance et qui vous estime ! C’est d’ailleurs pour cela qu’il est ici aujourd’hui ! Pour se présenter à vous, mériter votre confiance ! »

    Matoaka se relevait, impressionnante et vindicative. Elle imposait d’une prestance royale qui donnait à toute l’assistance d’être gouverné par une reine puissante. Elle donnait tellement confiance qu’une femme de l’assistance s’approcha prudemment pour exposer ses doléances. Avec sa douceur, Matoaka l’écouta évoquer ses difficultés à élever ses enfants son époux étant mort à la pêche quelques semaines plutôt. C’était cela aussi le rôle de souverain, répondre aux demandes du peuple et l’aider. Cela tenait à coeur d’écouter toutes les doléances. Habituellement, elle le faisait seule pendant que Leif s’occupait des soldats et s’assurer la logistique de la ville. Cet exercice était excellent pour que son peuple le connaisse mieux.

    Plusieurs défilèrent devant le couple royal et à chaque fois ils furent écoutés et une solution fut trouvée. Quelques enfants vinrent même caresser le pelage si doux du roi Ours rendant ce moment moins tendu. Matoaka était fière de Leif, fière de sa présence. Alors qu’une petite heure s’était écoulée et que l’atmosphère s’était adoucie, Arès surgit soudainement devant le couple royal. Tomas se tendait auprès de Matoaka et posait sa main sur son arme prêt à en découdre avec son ami.

     » – Qu’est-ce que.. Qu’est-ce que c’est que ça ??
    – Arès, répliquait la brune avec prudence lorsqu’elle vit ses yeux injecté de sang à cause de l’alcool, tout va très bien.. Tu n’as pas à t’inquiéter tout se passe très bien. Ton père est revenu et il..
    – Mon père, hurlait-il en crachant presque sur l’ours, je n’ai jamais eu de père ! C’est une bête que tu as ramené des bois maudite Sorcière ! »

    Matoaka retint le bras de Tomas qui allait partir défier son ami quand de l’autre main elle agrippait le pelage de Leif. Retenant son souffle comme toute l’assistance, elle fixa son beau-fils en parlant d’une voix calme :

     » – Je sais que tu es furieux.. que tu es malheureux Arès mais je t’assure que tu as faux. Ton père t’aime, nous t’aimons tous les deux. Je suis désolée si tu as eu l’impression d’être délaissé mais tu comptes pour nous.
    – Pas au point de me laisser être le Roi ! Et si c’était mon père je le saurais, je l’ai toujours entendu même quand il était ours !
    – Arès je t’en prie.. Tu dois nous faire confiance..Tu te souviens quand tu étais enfant ? Arès nous t’aimons de tout notre coeur. Nous sommes une famille et nous avons besoin de toi près de nous. Kisos et Sora ausi.. S’il te plaît ne te détourne pas de nous.
    – LA FERME FEMME ! »

    Il hurlait sur Matoaka et dans un mouvement rapide et violent la gifla. La jeune femme perdit pied et tomba sur Leif. Elle entendait le rugissement de Leif mais surtout le cri de Tomas qui se jetait sur son ami qu’il provoquait en duel. La foule de monde quitta le skali en hurlant de terreur, surtout en entendant l’ours rugir de plus belle. Rapidement récupérée par sa garde, Matoaka se réveilla quoi que peu sonnée par la gifle et la violence de Arès. Elle avait des difficultés à voir ce qui se passait à cause du tumulte mais entendit le rugissement terrible de Leif qu’elle appelait.

    Tomas se battait avec vitesse et rage, sa passion nouvelle pour Matoaka le faisait devenir protecteur et furieux. Un vrai guerrier qui défendait sa famille. Matoaka suppliait Leif de venir près d’elle. Elle craignait que par colère il fasse quelque chose qu’il pourrait regretter.

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    C.

    Leif prenait une décision que Matoaka ne pouvait qu’apprécier. Non, rectification, elle était enchantée de cette escapade. Retrouver la douceur d’un foyer serein et être juste tous les quatre allait lui permettre de souffler. Elle avait hâte de vivre ce moment hors du temps. La tension des dernières semaines avait été telles qu’elle avait l’impression de ne pas avoir le temps de grand chose. Mais là, ce soir, dans la douceur de son foyer, elle retrouvait un peu de souffle. Blottie contre Leif dont elle humait le parfum et caressait les avants-bras, elle contemplait les enfants endormis. Ils dormaient si profondément, ce petit sourire aux lèvres que Leif a aussi et qui faisait toujours craquer Matoaka. Cette douce soirée, parenthèse agréable semblait atténuer la violence de l’après-midi. Du moins, jusqu’à ce qu’elle pose sa main sur sa joue encore endolorie par la violence de Arès.

    Ils retournaient jusqu’à leurs chambres et pendant que Leif se déshabillait assis dans le le lit, la reine l’observait pensive. Les mots de Leif dans le bain avait été si dur qu’elle mettait cela sur le coup de la colère. Mais pensait-il véritablement ce qu’il avait dit sur son fils ? Ne devait-elle pas agir en son nom ? Arès était un jeune homme plein de ressentiment, qui se cherchait. L’exclure ne risquait-il pas de le conduire sur une mauvaise pente. Alors qu’elle réfléchissait, soucieuse de ce qui se passait, elle se fit rapidement attirée par un Leif en proie à une nouvelle bataille de bisous. Elle riait doucement en venant s’asseoir à califourchon sur lui mais ne pu se résoudre à penser.

     » – Isha.. Isha.. Attend.. On doit revenir sur quelque chose.. »

    Le faisant cesser un instant, elle prit son visage entre ses mains. Sa moue soucieuse était clairement visible alors qu’il l’observait avec curiosité. Puis, ses yeux roulèrent. Il comprit sans aucun doute de quoi elle voulait parler :

     » – Isha.. Tu ne peux pas ignorer que Arès est ton fils et qu’il est en souffrance. Son acte d’aujourd’hui est impardonnable mais tu ne peux pas le punir à l’exil. Isha mon amour je suis désolée de le dire mais tu sais que je serai toujours honnête avec toi, mais oui tu as délaissé Arès depuis la naissance des jumeaux. »

    Elle savait qu’elle le piquait dans sa fierté mais elle devait de lui avouer ce qu’elle pensait. Il allait la repousser gentiment mais elle ne bougea pas et réussit même à le bloquer sous son bassin. Avec sérieux, elle bloqua les mains du beau brun au dessus de sa tête et le domina de sa petite personne. Peut-être est-ce que cela l’amusait de la voir essayer de prendre le contrôle :

     » – Je ne t’accable en rien car moi aussi je l’ai abandonné. Arès a besoin d’être rassuré.. C’est un adolescent qui teste, qui cherche ses limites. Si on le laisse partir maintenant il en souffrira toute sa vie. Je sais que tu n’as jamais été proche de lui et que je te l’ai imposé mais.. mais Isha.. ce n’est qu’un enfant qui cherche ton approbation. Il veut que tu sois fier de lui. »

    Même si elle prenait sa défense, Matoaka savait aussi qu’il y avait des penchants violent et sombre chez Arès qui risquerait de poser un problème un jour. Mais elle persistait à croire en la beauté humaine et était certaine qu’ils pourraient sauver son beau-fils de ses démons.

     » – Tu es un père merveilleux, un mari grandiose mon amour.. Et je t’aime toujours autant quand tu es maladroit, bourru, sauvage et que tu t’agaces. Je t’aime toujours autant quand tu fais rire les enfants comme ce soir, quand tu nous couvres de tout ton amour et de ta protection. Isha je t’aime sous toutes ces facettes, entièrement et profondément. Tu es la paix de mon âme, le sais-tu ? »

    Avec une extrême douceur, elle se penchait sur ses lèvres qu’elle couvrait de tendre baisers. Ses mains relâchaient ses poignets lentement pour venir se poser sur ses joues barbues. Elle lui laissait clairement la possibilité de reprendre le contrôle mais elle s’en fichait. Là, elle savait qu’elle avait toute son attention et qu’il était en confiance. Délicatement, elle caressait sa nuque et enfin son dos nu et puissamment musclé. Le souffle court par ces myriades de baisers, elle murmura dans un souffle contre ses lèvres :

     » – Je suis si fière de ce que tu as accomplis ce soir Isha.. Tu as dompté l’ours en toi.. Tu es revenu vers nous. Tu ne peux pas savoir à quel point je t’aime pour ça. Tu es notre soleil à tous les trois et on a tellement besoin de toi.. Arès aussi. Tu ne te rends pas compte de l’importance que tu as dans nos coeurs. Nous voulons tellement que tu sois fiers de nous que parfois.. parfois on agit impulsivement. Arès a fait cette bêtise ce soir. Mais tout le monde en fait des bêtises. La plus belle preuve de courage qui existe désormais c’est le pardon et je sais que tu sauras lui pardonner mon amour. »

    Son visage exprimait une douce quiétude alors que ses doigts caressaient sa nuque. Elle espérait tellement que ses mots l’aideraient à ne pas garder une aussi violente colère envers son fils. Elle craignait que plus tard il regrette son choix, cette punition.

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    C.

    Matoaka ne pu retenir une moue de stupeur puis de rire. Un rire spontané qui l’a fit même pleurer. La moue de Leif lui faisait craindre qu’il était sérieux ce qui l’attrista par la suite. Aussi, très rapidement, la jeune femme vint cesser de rire pour venir prendre le visage de son époux entre ses mains. Elle l’embrassait tendrement en jouant avec sa barbe :

    «  – Mon amour.. Qu’est-ce que tu vas imaginer ? Tu as encore pris des herbes interdites ? »

    Elle se moquait tendrement de lui mais il ne perdait vraiment pas son sérieux ce qui l’inquiéta. La diplomatie était donc de rigueur quand elle lui souriait tendrement :

    « – Tomas est un adorable garçon qui est à la recherche de parents.. Il te voit comme un père et moi comme une mère c’est tout. Il est très affectueux. Isha mais.. Dois-je te rappeler qu’il est le destin de Sora. »

    Même si elle savait que Leif n’aimait pas cette histoire, elle se devait de lui rappeler. Il avait l’air si sûr de lui qu’elle tentait de lui rappeler pourquoi elle avait dû faire disparaître ses pouvoirs. Voyant la moue soucieuse de son époux, elle vint se blottir contre lui et le remercia d’avoir ramené Arès à la maison avant de dire avec douceur :

    « – On est une famille et Tomas ne m’aime que comme une mère. Qui a pu te mettre une telle idée en tête.. C’est complètement absurde. »

    Pourtant, le doute subsistait en elle. Il est vrai qu’elle avait été plus ou moins surprise par quelques oeillades ou même quelques mots qui l’avait surprise. Mais Matoaka préférait se voiler la face pour se concentrer uniquement sur sa famille. Leif avait besoin d’elle, il avait besoin d’être rassuré et Tomas était juste perdu. Tendrement elle attira de nouveau ses lèvres contre les siennes et lui murmura :

    « – J’ai tellement hâte de partir avec toi et les enfants.. J’ai.. Figure-toi.. Une surprise pour mon époux.. Une surprise que je ne peux dévoiler que le soir venu.. »

    Ses yeux étaient brillant de malice et son sourire en coin promettait une nuit fortement intéressante. Après un autre baiser sur ses lèvres elle se rendit dans le salon rejoindre le reste de la famille. Nashoba fut mis au courant de l’intention ds Erikson à partir trois jours en montagne. Il fut aussi mis au courant du retour de Arès qui allait devoir préparer un navire commerçant pour la Grèce. Visiblement, Leif avait déjà prévu une mission pour son aîné ce qui ne surprenait pas son épouse.

    «  – Tomas tu devrais profiter de ces prochains jours pour te remettre à l’exercice.
    Bien entendu ma reine, répondit le jeune homme qui souriait allègrement, d’ailleurs tu ne nous a pas remis le prix du tournoi.
    Il est vrai.. Sans doute Leif serait d’accord pour que tu accompagnes Arès en Grèce ?
    Oh.. Mais je pensais que tu m’accompagnerais dans un raid et que Leif irait avec Arès en Grèce.
    Je ne compte plus participer au raid. Quitter Kattegat n’est pas une option désormais. »

    Tomas ne dissimulait pas sa déception mais ne répliquait pas aux mots de la Reine. Cette dernière préféra s’occuper des équipements à emmener pour leur voyage et laissa les garçons entre eux. Sora avait suivi sa mère et la regardait emballer quelques affaires. Matoaka en profitait pour lui raconter des histoires sur sa grand-mère Aponi ce qui fascinait la petite brunette. Kisos lui, s’amusait à faire les mêmes moue fâchée que son père ce qui faisait rire Arès et Tomas. Pendant ce temps privilégié entre filles, Matoaka apprenait des comptines à Sora qui chantonnait avec sa mère.

    En entendant les filles chanter, Kisos quitta rapidement les jambes de son frère pour rejoindre les filles dans la chambre. Leif pu les retrouver tendrement enlacés sur le lit alors que Matoaka parlait amérindien aux enfants qui écoutaient avec attention.

    «  – Tout est prêt pour nous Isha.. »

    Enfin ils partirent en direction de la cabane dans la montagne. Kisos était sur les épaules de son frère quand Sora paraissait sur le petit chariot qu’un cheval tirait. Matoaka, suivait le cortège de près en observant la nature et cueillant par moments quelques fleurs. Ils arrivèrent avant la nuit et il fallut allumer le feu et préparer la chambre des enfants. Ces derniers jouaient devant le chalet et Matoaka finissait d’installer les plaids et les coussins. Leif était partit chercher du bois quand soudain un bruit à l’extérieur surpris la jeune femme. En se rendant vers les enfants, elle vit alors deux louveteaux qui jouaient avec les enfants. Surprise elle resta un instant sonnée de voir les enfants discuter avec les bébés loups, parce qu’ils discutaient vraiment. En s’approchant elle se rendit compte qu’ils venaient juste de naître ce qui signifiait que la maman n’était pas loin. Leif n’était pas là, mais elle savait qu’il allait arriver. Prenant les enfants avec elle, elle suivit les pas des bébés loups et trouva à quelques mètres de là la tanière de la louve qui souffrait. Son hurlement lui déchirait le coeur. En effet, elle avait la patte blessée à cause d’un collet. Elle avait perdu beaucoup de sang.

    «  – Oh non.. »

    Kisos jouait avec l’un des bébés quand Sora venait près de la maman louve qui était certes craintive mais savait que l’aide venait. Avec beaucoup de douceur et de délicatesse Matoaka vint soigner la patte de la mère qui perdait encore beaucoup de sang. Trois autres de ces bébés qui venaient de naître étaient morts nés. C’était peu probable que la louve survive mais Matoaka essayait malgré tout de l’aider. Le cri de Leif résonnait dans la forêt, Kisos appela alors son père accompagné de Sora. Leur mère était concentrée sur la louve qui geignait de douleur. Le pas lourd de son époux était tout près et enfin il arriva. Kisos apprenait déjà des tours au louveteau quand Sora pleurait en voyant la douleur de la louve.

    «  – Isha.. Elle est entrain de mourir.. Je ne sais pas comment l’aider. Je ne peux pas me résoudre à.. à l’aider à partir.. »

    Matoaka avait les larmes aux yeux mais se retenait pour être forte devant Sora mais les plaintes de la louve lui brisait le coeur. Sur les conseils de Leif elle prit les enfants avec les louveteaux pour rejoindre la cabane. Elle savait qu’il ferait le nécessaire et le pria de réciter une prière pour la louve. En rentrant, Matoaka lava les enfants et les loups dans la cuve prévue à cet effet. Ils avaient retrouvés leurs joies et s’occupaient déjà de leurs nouveaux compagnons. Quand Leif réapparu, il pu contempler la scène improbable de ses enfants couvert de mousse et Matoaka qui essayait de calmer les enfants tellement heureux d’avoir trouvé de nouveaux amis.

    «  – Merci, murmurait la jeune femme à son époux reconnaissante de ce qu’il avait fait, le dîner sera prêt dans quelques minutes, j’ai réussi à allumer le feu avec le bois que tu as ramené. »

    Ils essuyèrent et rhabillèrent les enfants après le bain, ensemble, de vrais parents. Il y avait l’illusion tendre d’être une simple famille, heureuse d’être ensemble. Une fois fait, ils dînèrent ensemble et Sora déclara :

    « – Mon loup avoir prénom.. C’est Lune.. T’aimes Duda ?
    Moi c’est Wolf.. Duda, Duda, Duda ! Toi aussi avoir Loup ? »

    Les louveteaux étaient nourris par Matoaka qui leur donnait un peu de viande avant de rejoindre la famille à table. Ils écoutaient tous Leif raconter ses souvenirs de jeunesse ce qui fit tendrement sourire la brune. Malgré la mort de la louve, ils passaient une merveilleuse soirée.

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    C.

    Cette journée hors du temps était un bonheur complet. Matoaka en frissonnait encore de bonheur. Elle ne voulait pas penser à demain ni même à la fin de ce séjour. Elle ne pensait qu’à l’instant présent et au simple bonheur d’entendre Leif finir de raconter des histoires aux enfants. Les louveteaux dormaient tous les quatre près d’eux entrelacés dans les épaisses et chaude peau de bêtes.

    Les mots de Leif la firent sursauter et doucement rire. Se blottissant dans ses bras, elle ferma un instant les yeux pour savourer la douce caresse de ses lèvres sur son épaule dénudée. Penchant sa tête sur le côté, elle embrassa sa joue barbue et caressa sa nuque

    «  – Je suis juste rêveuse de cette merveilleuse journée passée avec mon époux et nos adorables petits démons. »

    Sa voix est douce, attendrie et pleine de tendresse. Blottie contre Leif et restant ainsi devant le feu, elle se laisse embrasser par les lèvres envieuse de son adoré. Un doux gémissement s’échappe même de ses lèvres en sentant la divine pression de ses lèvres charnues. Se retournant face à lui, elle se presse contre son corps en caressant ses joues barbues. C’est lorsqu’elle n’eut plus de souffle qu’elle murmure contre ses lèvres :

    « – Es-tu sûr que les enfants dorment, demandait-elle le regard noir de désir, va m’attendre dans la chambre.. Je te rejoins dans un instant. »

    Son sourire était mystérieux et illuminait son visage qui avait pris une moue fermée ces dernières semaines. Là, dans la douceur de ce foyer, elle se révélait de nouveau douce, tendre. Elle était loin la reine froide et fermée. Après avoir laissé Leif rejoindre la chambre comme elle lui avait demandé, elle se hâta à finir la surprise qu’elle avait préparé. Elle sortit rapidement de l’un des sacs la tenue qu’elle avait trouvé au marché. Apparemment, ces tenues de soie transparente étaient celles des courtisanes en Méditerranée. Matoaka avait adoré le tissu et espérait pouvoir la porter afin de ravir le coeur de Leif.

    Le tissu quasiment transparent mais épousait parfaitement les formes de la reine sur sa peau caramel. Des bijoux pendaient sur les épaules dénudées. Elle détacha ses cheveux qui ondulaient en cascade dans son dos. La dernière fois qu’ils avaient fait l’amour Leif était saoul et c’était de l’amour sauvage, possession. Là, elle voulait qu’ils se retrouvent tendrement. Dans la chambre il y avait quelques bougies d’allumées, éclairant juste ce qu’il fallait de leurs corps. Elle apparut telle une sensuelle nymphe qui rendait visite à un simple homme.

    Matoaka avait toujours été intimidée par le regard perçant de Leif et encore plus ce soir quand elle le vit poser ses yeux sur ses seins qui pointaient. Mordant sa lèvre inférieure, elle prit une ample inspiration en venant près de lui qui attendait assis sur le bord du lit. Elle caressait son visage en se présentant à lui, à moitié nue, sensuelle et richement vêtue :

    « – Je voulais te séduire, avouait-elle presque timidement en embrassant lentement ses lèvres, je voulais séduire mon mari, mon roi, mon amour. Lui rappeler que mon âme, mon corps et mon coeur n’appartiennent qu’à lui.. Je voulais être belle aux yeux de mon amant. »

    Lentement, elle vint s’asseoir à califourchon lui et fit tomber le tissus soyeux qui glissait sensuellement sur sa peau nue. Avec douceur, elle prit la main de Leif pour la poser sur ses lèvres. Elle embrassait chaque doigts avant de la déposer sur son sein frémissant :

    « – Touche-moi Isha.. Toute la nuit s’il le faut.. Mais fais moi l’amour.. »

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    C.

    La nuit ne suffirait jamais à combler les nombreux désirs de Matoaka et de Leif. Là, entrelacés dans les draps du lit, ils se blottissaient l’un contre l’autre en se caressant tendrement, en se donnant des myriades de baisers. Encore humide par tous ces délicieux efforts, elle enfouissait son visage dans la crinière de son adoré quand il blottissait son visage entre ses seins. Son corps avait repris de délicieuses formes que Leif semblait apprécier à caresser. Sa peau en frissonnait encore de plaisir en repensant à la douceur de ce moment puis à la passion sensuelle qui les animaient toujours. Ils avaient été aussi silencieux que possible et avaient visiblement réussit ce challenge là. La brune en riait doucement et eut le plaisir brûlant de voir les prunelles d’un bleu intense venir l’observer avec surprise :

     » – Nous avons réussi à ne pas réveiller les enfants, avouait-elle dans un murmure, soit ils dorment profondément où ils ont cru qu’un ours venait dévorer leur maman. »

    Sa moue taquine lui donnait cette allure si singulière. Ses traits étaient doux, détendu et serein. Enfin elle goûtait au simple bonheur d’être dans les bras de Leif après une journée exceptionnelle. Le beau brun vint positionner son visage face au sien. Nez contre nez, elle lui souriait en caressant les cicatrices de son cou, de son buste. Elle le contemplait avec une adoration démesurée :

     » – Je n’ai jamais autant désiré passer une aussi merveilleuse journée.. Jure moi qu’on en vivra d’autres.. Je sais que notre vie est tumultueuse et que nous sommes souvent soumis aux contraintes des autres mais.. mais je ne veux pas que tu oublies ça.. c’est moment hors du temps qui n’appartiennent qu’à nous.. »

    Entre deux souffles, elle lui donnait de tendre et profond baisers. Douce, câline, elle le tenait précieusement contre elle. Ses prunelles sombres étaient brillante de joie et son sourire détendu ne souriait que pour lui. Ses mains quant à elles, continuaient le doux chemin d’exploration de son dos, de sa hanche, de son buste qui attisait de nouveau un désir en elle :

     » – Tu es si beau, murmurait-elle dans un souffle ébahi, tu es mon dieu Isha.. mon soleil.. j’ai besoin de mon soleil pour me réchauffer.. tu ne peux pas savoir.. oh Isha.. j’aime tellement ça.. moi en transe sous tes baisers.. toi me suppliant.. Mh.. oui, j’ai envie que tu me supplies.. »

    Finalement, elle n’en n’avait pas assez et laissa ses lèvres repartir au contact brûlant du corps de Leif jusqu’à atteindre son membre de nouveau éveillé. Elle ne le laissa s’assoupir que quelques minutes seulement dans cette nuit brûlante où ils finirent sur le sol. Le lit grinçait tellement sous les mouvements intense et sauvage de Leif qu’ils préférèrent migrer. Au petit matin, son corps était certes endolori par le plaisir, les courbatures et les quelques bleus de possession sauvage mais elle souriait de bonheur. Comblée, elle ne cessait de contempler la ligne de musculature parfaite de son époux.

    Le soleil se levait et les enfants n’allaient pas tarder à s’éveiller. Après s’être levée en silence et rincée, elle se rendit en cuisine pour préparer le petit déjeuner. Les petits loups venaient la saluer et elle leur donna du lait à laper. Puis, elle se rendit au chevet des jumeaux qui s’éveillaient lentement. La journée d’hier les avaient bien épuisés. Elle prit Sora dans ses bras quand Kisos s’amusait à faire le loup avec son nouvel acolyte.

     » – Ma’.. Ma’.. Gros ours cette nuit ?
    – Où est-ce que tu as vu un ours cette nuit ma chérie ?
    – Tête à moi.. Gros ours méchant.. Veut manger Duda. »

    Sora cherchait à aller rejoindre son père mais Matoaka le sachant nu la retint comme elle pu. Heureusement, Leif tira le rideau et apparut vêtu. Il était encore plus beau avec cette moue ensommeillée. Cela rappelait à la jeune femme la nuit torride qu’ils avaient eu et la fit même rougir. Vite elle détourna le regard pour ne pas qu’il voit son embarras amusé alors que Sora sautait dans les bras de son père pour lui raconter son rêve. Mais déjà Kisos s’en mêlait avec son petit air fanfaron :

     » – Gros ours noir pas manger Duda.. Manger Ma’.. Plus facile elle plus petite.. »

    Cela fit doucement rire Sora et Kisos alors que Matoaka levait les yeux au ciel amusée par la répartie de son fils. Elle caressa ses longs cheveux brun en lui ordonnant gentiment de ne pas boire le lait des loups et de manger ses fruits :

     » – Au lieu de dire des bêtises finissez donc votre déjeuner surtout si vous voulez allez voir la vallée des fleurs. »

    Il s’agissait d’une vieille légende évoquée par Solveig. Plus haut dans la montagne se trouverait une immense vallée recouverte de fleurs des neiges. Matoaka n’en n’avait jamais vu et les enfants non plus. Il fallait quelques heures de marche pour s’y rendre et le temps semblait se dégager alors la journée était parfaite pour partir à l’aventure. Pendant que Leif s’occupait des enfants, la mère de famille s’occupa de préparer les sacs d’expédition. Les louveteaux semblaient parfaitement correspondre aux caractères des enfants puisque Kisos jouait à la bagarre avec le sien quand Sora racontait des histoires aux trois autres. Soudain, alors qu’elle méditait un instant sur le bonheur de cette parenthèse, elle fut rappelée à la réalité par les bras forts de son époux. Blottie contre lui, elle lui sourit :

     » – Il faut que nous partions maintenant si nous voulons atteindre la Vallée.. Je ne veux pas rentrer dans le noir ce sera trop dangereux.
    – Ma’.. Dormir dehors cette nuit, demandait Kisos en faisant son beau plus sourire, comme Duda dans son histoire pour venir te chercher Ma’.. »

    Elle jetait un oeil sur Leif en se demandant si c’était une bonne idée. Les nuits étaient encore fraiche et même si Leif ne craignait pas le froid, les enfants et elle avaient une santé fragile :

     » – Crois-tu que ce soit une bonne idée que de camper là-bas ? Tous les quatre dans une tente ? »

    Sora et Kisos scandaient joyeusement que c’était l’aventure, ce qui faisait doucement rire Matoaka. Ils savaient parfaitement comment argumenter et amuser leurs parents. Un vrai duo de diablotins. 


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    C.

    Matoaka observe les trois amours de sa vie avec un sentiment de plénitude totale. Elle les contemple et en même temps se met à avoir peur. Elle a peur puisqu’elle repense à la vision partagée avec Sora. La reine est en train de préparer le campement. Elle avait le don de monter des tipis aisément, c’était dans sa culture de vivre à l’extérieur. Mais rapidement elle fut rattrapée par les bras fort de son Leif. Tendrement enlacés contre lui, elle riait amusée suite à sa remarque sur les insectes :

    « – Pourquoi crois-tu que j’ai épousé le plus grand et le plus fort des guerriers, minaudait-elle avec un sourire taquin, c’est pour pouvoir être protégée. »

    Sur la pointe des pieds elle se hissa pour déposer un tendre baiser sur ses lèvres. Puis, elle lui rappela qu’elle avait vécu petit avec son peuple dans des tipis et qu’elle n’en n’était pas morte. Mais rapidement son sourire se transforma en une moue plus soucieuse.

    « – Isha.. Je sais que ça peut paraître étrange mais.. mais Sora. Je crois qu’elle a encore des pouvoirs. Son rêve.. Son rêve serait visiblement prémonitoire. »

    Sa main venait avec douceur caresser sa joue quand elle lui contait ce que lui avait confié leur fille. Ses yeux brillaient d’une inquiétude viscérale. Elle avait en image la vision de sa fille et tous ces morts, le chagrin imprégnait de nouveau son coeur.

    « – Il faut que je te protèges. Nous devons protéger notre famille mais surtout toi. Isha je sens que quelqu’un complote auprès de nous. Nous devons le trouver et arranger les choses. »

    L’inquiétude gagnait ses traits parfaitement détendu quelques heures plus tôt. Elle se demandait bien qui était l’horrible détenteur de leur destin et pourquoi il s’en prenait autant à eux. La conversation vint rapidement à s’achever car Kisos surgissait des hautes herbes en criant de peur poursuivi par une Sora machiavélique. Matoaka venait gronder tendrement Sora qui levait les yeux au ciel tout en relâchant l’araignée de sa main. Dissimulé derrière son père, Kisos ricanait amusé quand il faisait les yeux doux :

    « – Malin petit homme, répliquait sa mère qui ordonna aux enfants de finalement de se rendre dans le tipi au chaud puisqu’elle allait préparer la soupe, votre père s’occupe du feu et je veux que vous regardiez comment il fait. Dans la nature, le feu sera toujours votre allié. »

    En équipe donc, ils préparent chacun de leur côté le repas puis le feu. Enveloppée dans une peau de bête Matoaka chantonnait des poèmes amérindiens et les faisaient réciter aux enfants qui répliquaient avec ferveur. Ils mangèrent dans le tipi recouvert de peaux de bêtes. Le feu près d’eux les réchauffaient et être ensemble, blottis les un contre les autres ravivaient leurs coeurs. Oui, ils n’avaient besoin de rien d’autre et cela fit même douter Matoaka. Après ce délicieux repas, les enfants étaient repus et fatigués par la marche, ils vinrent rapidement à s’endormir entre leurs deux parents. La jeune femme caressait les boucles de cheveux de Kisos et contemplait Sora agrippée à la chemise de son père :

    « – Est-ce que.. Est-ce que tu as déjà pensé ou.. ou même envisagé de vivre ainsi.. Une vie simple.. Sans le fardeau de la royauté ? »

    Levant les yeux vers Leif, elle le contemplait à son tour doutant de sa place en tant que reine :

    « – Ce que nous vivons là en ce moment.. Nous pourrions le vivre tous les jours.. Sans plus aucune contrainte. Sans plus aucune règle. Vous me suffisez. Je n’ai besoin de rien d’autre tu sais. Est-ce que.. Est-ce que cette vie.. Est-ce que cette vie si simple te suffirait ? »

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    C.

    Matoaka aimait Kattegat, mais sa famille et ce bonheur de deux jours rendaient soudainement son retour dans leur ville, le sentiment pesant de ne jamais être en paix. En effet, ils n’avaient même pas déposé leurs valises chez eux qu’ils étaient déjà convié à régler les problèmes de Feargus et d’Amara. Il est vrai que la dernière fois qu’elles s’étaient vues, le ressentiment violent que l’amérindienne avait ressentit avait rendu leur venue en Norvège problématique. Néanmoins, elle ne pouvait nier qu’ils étaient tous lié et qu’elle devait donc mettre de l’eau dans son vin. Mais surtout, en voyant la mine défaite de la jolie grecque qui semblait avoir perdue la tête, Matoaka n’eut pas à coeur de la rejeter.

    Alors, pendant que les garçons parlaient entre eux, elle s’approcha d’Amara et prit sa mai dans la sienne. Avec beaucoup de douceur, elle la rassura et lui proposa de venir se restaurer dans un endroit plus intime.

    D’un oeil attendri, Matoaka vit Kisos venir jouer avec la petite Charlie qui avait déjà un sacré caractère quand Sora s’amusait à grimper sur les épaules de son père. Solveig veillait sur les enfants, aussi, elle pu entrainer Amara jusqu’à une chambre plus tranquille dans le skali principal. Les servantes finissaient de préparer la pièce et Matoaka demanda un bain pour son amie. Une fois assise sur le lit, l’amérindienne vint avec beaucoup de douceur retirer ses chaussures et la dévêtir.

     » – Je sens que tu es perdue et je dois t’avouer que c’est en partie ma faute. Amara.. Tu est la fille de deux grand dieux. Tes pouvoirs étaient immense et difficile à contrôler, à gérer. Pour protéger mes enfants et Leif qui est ton frère, j’ai du leur retirer leurs pouvoirs. Je ne pensais pas que cela t’atteindrait aussi. »

    Bienveillante et douce, Matoaka promit à son amie de l’aider et de ne pas la laisser tomber. Une fois dévêtue, elle la conduit à la cuve d’eau pour la réchauffer. Elle frissonnait. Une fois dans le bain, elle sortit de son sac des plantes apaisantes. Un massage du cuir chevelu et quelques incantations amérindiennes pour détendre l’âme tourmenté de la jeune femme, et voilà que Amara s’endormait, apaisée. Lorsque Feargus arriva, il fut surpris de voir son épouse endormie dans le bain et Matoaka qui finissait son soin.

    Essuyant ses mains, elle s’approchait du blond en lui expliquant ce qui c’était passé et ce qu’elle venait de faire :

     » – Demain elle devrait se sentir un peu mieux mais ça prendra du temps..
    – Est-ce qu’un jour nous serons débarrassé de toute cette magie ?
    – Elle reviendra.. Mais il faudra qu’elle apprenne à la maîtriser. Ce n’est pas un fléau, c’est un don tu sais. Il faut juste apprendre à la connaître. »

    Feargus la remercia et rejoignit son épouse. Pour la nuit, Matoaka lui proposa de garder Charlie pour qu’ils puissent se reposer. De toute manière, elle savait que Kisos voudrait passer la soirée avec sa promise, mais ça, Matoaka le dissimula.

    Quand elle arriva dans la salle du skali, cette dernière était remplie de monde. Leif assis sur le trône avait Sora sur ses genoux qui écoutait les doléances de certains guerriers, gérant des affaires d’état. Kisos racontait des histoires à Charlie qui écoutait, captivée. Matoaka eut tendre sourire en les regardant un à un avant d’avoir une nouvelle vision. Elle voyait Leif, plus âgé, se préparant pour la bataille. Kisos, qui était adolescent le suppliait de le laisser venir. Elle sentait la tension, la peur et la guerre qui grommelait au loin. La vision ne dura que quelques secondes mais elle fut suffisamment intense pour que la jeune femme chancelle. Fort heureusement, Tomas se trouvait tout près et la retint. Avec beaucoup de douceur, il enlaça les hanches de l’amérindienne et s’assura qu’elle allait bien tout en posant une main sur sa joue :

     » – Matoaka.. Ma reine.. Que se passe-t-il ? Tu te sens mal ?
    – Je.. Je vais bien.. Un simple.. Un simple étourdissement. »

    Un peu surprise par la manière cavalière que Tomas avait de poser ses mains sur elle, la jeune femme vint fermement se détacher de lui et le rassurer. Elle évoquait une fatigue légère et qu’elle allait prendre un peu l’air. Le reste de la journée se passa sans qu’elle ne croise qui que ce soit. Elle était songeuse et avait besoin de s’exiler du monde, des gens, pour pouvoir méditer. Recluse dans son petit laboratoire où se trouvait toutes ses plantes et ses baumes, elle priait, méditait en recentrant son monde. Elle se devait de comprendre comment les visions pouvaient revenir et surtout qu’elles étaient leurs buts.

    Elle en venait à la conclusion que les Dieux lui redonnait cette vitalité, ces dons si singulier qui faisaient d’elle une Volva, une chamane dans son pays. Un danger les guettaient et elle devait préparer Leif et leur famille à affronter de nouveaux démons. Difficilement, elle sentait qu’ils étaient proches. Mais de qui devaient-ils se méfier ? Son loup près d’elle, qu’elle avait nommé Louve, la surveillait d’un oeil protecteur. Les loups n’étaient pas une rencontre au hasard, ils les protègeraient toujours.

    Une fois sa méditation terminée, elle entendit les enfants arriver en chahutant dans le jardinet qui longeait la forêt. Elle les réceptionna avec bonheur contre son coeur et les écouta raconter le reste de la journée. Visiblement, Leif avait emmené les enfants partout avec lui et ils étaient ravis. Sora évoquait déjà son souhait d’être une grande guerrière quand Kisos ne parlait que de Charlotte. Matoaka les couvraient de baisers et leur proposa d’apprendre les mouvements du vent.

    Pendant que Solveig était entrain de préparer le dîner, Matoaka dansait pour les enfants, leur présentant les mouvements du souffle du vent. Malgré son jeune âge, Sora suivait parfaitement le rythme, lente et sensible à la caresse du vent. Elle avait la douceur et l’exemplarité candide de sa mère. Kisos, lui, s’amusait à simplement tournicoter sur lui-même en levant ses bras vers le soleil qui les saluaient avant d’aller se coucher.

     » – DUDAAAAAAA ! »

    L’énergie de ces enfants, accompagnés de leurs louveteaux, ne faiblissait que lorsqu’ils dormaient. Cela amusement tendrement de voir le regard de son époux sur cette famille qu’ils avaient si difficilement construit. Mais qui aujourd’hui, était parfaite.

     » -Solveig a certainement terminé le repas, dit-elle en venant près de lui et se blottissant à son tour contre son buste, je voudrais que nous mangions tôt pour avoir un peu de temps pour nous deux, je dois te parler. J’ai invité ton frère il ne devrait pas tarder.. »

    Elle le rassura sur l’état de sa soeur, et lui expliqua lui avoir fait un soin qui devrait la guérir rapidement.

     » – Son esprit est juste perdu.. Il fallait y remettre un peu de lumière. D’ici quelques jours elle ira mieux je te le promet. »

    Ils rentraient à la maison, suivis des enfants et des loups. Une vraie famille atypique. Matoaka en avait gros sur le coeur depuis sa deuxième vision et elle avait vraiment besoin d’en parler avec Leif. Mais elle se devait aussi de s’occuper des siens et de l’instant présent. Ce qu’elle comptait bien faire ce soir.

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    C.

    Tomas était alité depuis plusieurs jours dans le dispensaire. Matoaka passait ses journées à veiller sur lui, non pas comme une potentielle amoureuse, mais comme une mère qui se souciait de la vie de son enfant. Sora passait le plus clair de son temps auprès de lui, chantonnant des comptines apprises par sa mère. Elle observait avec beaucoup de soin et de minutie les gestes doux et protecteurs de sa mère. Sa manière si intense de fermer les yeux pour réciter les prières de sommeil et de réparation. L’amérindienne avait réussit à réparer la blessure violente du ventre du jeune homme, mais il persistait à rester enfoui dans un profond coma. Matoaka ne pouvait rien, Sora non plus. Il fallait juste attendre.

    Après sa fameuse vision, Matoaka se rua à l’extérieur pour rejoindre Tomas et Leif. Sora avait raison, son sortilège faisait beaucoup plus de mal que de bien, elle devait le lever même si Leif y était encore contre. Mais alors qu’elle surgissait sur la plage, elle constata le corps inerte du jeune homme et un Leif repentit devant lui. Elle poussa un cri d’horreur, se jetant sur le jeune homme qui se vidait de son sang. Nashoba lui, tenait Sora qui hurlait aussi. Même si elle était sous l’emprise du sort, la petite fille savait que Tomas était important pour son futur, viscéralement elle sentait sa douleur. Et ça, peu importe la magie, elle le ressentirait toujours.

    « Isha.. Que s’est-il passé ?? POURQUOI ? », avait hurlé la jeune femme avant de prodiguer les premiers soins à l’anglais. Une semaine était passé et elle n’avait toujours pas vu Leif venir au chevet de son protégé. Matoaka imposait toute son énergie, tous ses talents de guérisseuse pour sauver sa vie. Quand elle se sentait partir car elle était épuisée, elle se demandait ce qui avait bien pu se passer dans l’esprit de son époux. Le bruit courait dans tout Kattegat que Tomas avait tenté de ravir le coeur de la reine et que Leif l’avait assassiné pour cet affront. Pensait-il réellement qu’elle aurait pu le quitter pour lui ? Rien que cette idée lui donnait un vertige et un nausée.

    « Ma.. Ma.. J’ai faim.. », l’interpellait Sora. Aussitôt, sa mère vint la soulever. La couvrant de tendre baisers, elle la rassura en lui assurant qu’elles rentraient à la maison. Freya veillerait sur le garçon pendant la nuit. Cela faisait presqu’une semaine que Matoaka n’avait pas quitté le dispensaire et qu’elle n’avait pas vu le jour. La fraicheur du printemps lui fit du bien. Elle marcha d’un pas tranquille avec Sora qui saluait toute personne croisée sur le chemin. La petite fille était déjà adorée pour son espièglerie et sa capacité à être toujours aussi joviale. La princesse au grand coeur et le guerrier soleil. Voilà comment surnommait le peuple norrois les héritiers au trône.

    Arrivée au skali, les filles furent accueillies par Solveig. Cette dernière s’était occupée de Kisos et de Charlotte. Amara et Feargus était partis quelques jours dans la montagne, au chalet, pour se retrouver.

    « Il n’est pas rentré une seule fois depuis.. depuis le drame », avouait Solveig en parlant de Leif. Matoaka n’avait pas posé la question mais elle le cherchait du regard. Déçue de ne pas le retrouver à la maison, elle fut néanmoins rapidement sortie de sa frustration car Kisos se jetait dans ses bras. Après de douces retrouvailles entre mère et fils, apprendre à connaître Charlotte et quelques comptines racontées. Ils mangèrent, une dernière histoire avec des ombres sur le mur pour illustrer le conte et voilà que les enfants dormaient tous ensemble sous une confortable et chaude peau d’ours.

    Matoaka remercia Solveig de sa présence et lui donna plus que son salaire habituel. La vieille femme voulut refuser mais l’amérindienne lui mit l’argent de force dans sa main. C’était important qu’elle sache la reconnaissance qu’elle avait pour elle. Une fois seule, l’amérindienne se servit une tisane et attendit. Elle espérait que Leif rentre. Elle avait besoin de lui, lui poser des questions, le rassurer aussi. Le connaissant, il était certain qu’il se sentait dépassé. Ou alors il lui en voulait. Elle pria un moment puis se mit au lit en espérant que Leif revienne à elle.

    Dans la nuit, elle sentit le poids lourd de son époux sur le matelas. La brune se tourna lentement et vit son dos voûté, « Eh.. », murmurait-elle, « Te voilà enfin mon roi des ours..? Où te cachais-tu ? », demandait-elle en se tournant vers lui. Constatant qu’il ne répondait pas, elle laissa un soupire s’échapper. Lentement, elle sortie de sous le drap et vint retirer la fourrure des épaules du colosse. Déplaçant sa crinière, elle déposait un baiser dans son cou, sur sa nuque et enfin sur sa tempe. Délicatement, ses mains se posaient sur ses joues de sorte qu’il tourne son visage face au sien. Elle le contemplait, triste et craintive avant de déposer un baiser sur ses lèvres. Un tendre, léger et doux baiser. Lorsque le souffle lui manqua, elle posa donc son front contre le sien, caressant alors son nez du sien, « Isha.. Jamais je ne t’aurais quitté. Jamais je n’aurais laissé quiconque t’attaquer.. Mon amour.. Pourquoi doutes-tu de mes sentiments pour toi. Après tout ce que nous avons vécu et échangés, ne connais-tu pas mon coeur et mon âme depuis tout ce temps ? »

    Sa voix était douce, patiente. Elle n’avait pas envie de se disputer avec lui, juste éteindre la peine, la colère et le doute qui sommeillait en lui. Le voyant silencieux, elle finit par se rendre dans la petite salle de bain et fit chauffer l’eau du bain. Lorsqu’il fut prêt, elle ajouta des fleurs et sortie ses baumes, entre temps, elle lui raconta avoir prodigué des soins à Tomas et levé le sort qui voilait son coeur et celui de Sora. Quand elle se retourna, elle le vit nu et cela la fit sourire. Une fois dans le bain, l’un en face de l’autre, elle massa ses épaules si tendues. Entre deux mouvements, elle déposait des baisers sur sa mâchoire, sur son cou. Elle murmurait en amérindien des mots doux. Mais il ne disait toujours rien.

    « J’ai besoin que tu me parles Isha.. Que tu me dises quelque chose. Tomas va bien si c’est ce qui t’effraie. Il va bien et il va vivre. Il a juste besoin que tu ailles le voir, il n’y a que toi qui pourra le sauver », dit-elle une main sur sa joue, « Quand il sera réveillé, Nashoba l’emmènera en Angleterre. Sora le rejoindra plus tard quand elle se sentira prête et ce sera son destin, son histoire à elle. Tu dois l’accepter. Toi mieux que quiconque sait que le destin ne peut être modifié. On doit l’accepter. »

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    « J’ai décidé de vous protéger de l’un et de l’autre Tomas », expliquait Matoaka en appliquant son baume sur la blessure du jeune homme, « Tu n’allais pas te réaliser, expérimenter la vie et Sora devenait très possessive. C’est elle qui a tué la petite amie que tu avais ». Elle lui rappelait l’épisode de la foudre qui surpris et troubla le jeune homme. Malgré les explications de l’amérindienne, il lui en voulait. Il en voulait au monde entier de toute manière. Il était un enfant rejeté depuis toujours qui n’arriverait jamais à trouver sa place dans le monde, dans sa famille. « Un jour elle viendra à toi », reprit la brune en essuyant ses mains, « Nous te l’amènerons et vous aurez votre vie à vous, mais il faut que tu vives par toi-même désormais. Vis tes aventures, deviens le héros que tu es et que Leif a toujours vu en toi ».

    Avec la douceur d’une mère, elle caressa la joue du jeune homme qui se rabrouait malgré tout. Il ressentait la souffrance de sa blessure mais plus encore, celle de son coeur émietté. Le restant de la nuit, elle le prépara pour le grand voyage qui l’attendait. Nashoba allait le conduire au Vineland pour rencontrer le peuple de Sora. Matoaka exigeait qu’il connaisse avec plus de profondeur la culture de son peuple et celui de sa future épouse. Quand il aurait connu et grandis suffisamment, il se rendrait enfin chez lui, mais uniquement quand il se sentira suffisamment prêt pour libérer son peuple de ses oppresseurs.

    « Bjorn et Leif viendront t’aider, nous serons toujours là pour toi Tomas », lui rappelait-elle en serrant ses mains dans les siennes, « Tu seras toujours l’un des nôtres ».

    A l’aube, le départ sonnait. Nashoba était prêt et priait avec sa soeur. Tomas s’approchait de Sora qui était portée par Solveig et caressa sa joue avec douceur, « Tu me manqueras petit oiseau, soi sage surtout. On se retrouvera un jour, je te le promet ». Cette promesse résonnait chez la petite fille qui courageuse retenait ses larmes. Kisos boudait à l’idée de voir partir celui qu’il considérait comme son grand-frère. Tomas riait et frottait ses cheveux avant de recevoir un câlin du petit garçon. Matoaka avait mal au coeur de voir cette scène. Mais plus encore, elle suppliait intérieurement que Leif vienne dire au revoir à son protégé. En tournant la tête, elle le vit au loin et soupira longuement.

    « Isha.. », murmurait-elle dans un souffle, « Viens.. Vous en avez besoin tous les deux ». Sa prière du venir jusqu’à ses oreilles puisqu’il fit un pas puis un autre vers lui pour finalement arriver près de l’embarcadère. Tomas se tenait droit, l’oeil brillant de colère et de tristesse et silencieux. Une fois Leif devant lui, il lui rappela qu’il reviendrait un jour, « Je serai alors un guerrier aussi puissant que toi Leif Erikson, prend soin de ta famille. Ils t’aiment et tu devrais en prendre conscience ». Au même moment, Matoaka serrait la main de Leif dans la sienne comme pour appuyer la remarque de Tomas.

    Le bateau s’éloignait lentement. Matoaka rassurait Leif et Sora en leur expliquant que le voyage serait léger et doux. Ils n’auraient aucun désagrément. Cela sembla rassurer la jeune fille qui se blottie dans les bras de sa mère. La journée se passa sans heurt. Leif partie à ses activités et Matoaka aux siennes. Il fallait reprendre une vie normale pour ne pas stagner sur cet épisode étrange. Néanmoins, toute la journée, la Reine repensa aux mots de son époux. Des mots qui lui avaient fait du mal.

    Comment pouvait-elle l’aider ? Comment pouvait-elle lui redonner confiance ? Le rassurer ?

    Le soir venu, ils firent un banquet et une cérémonie pour Tomas. Il y avait des rires, des chants, de l’animation et un merveilleux festin. Les enfants jouaient ensemble, sous l’oeil fasciné et attendri de Freya et Amara. Matoaka profita de ce tumulte pour prendre à l’écart Leif et l’entrainer sur la plage. Il faisait nuit mais la lune était éblouissante. Marchants sur la plage, mains dans la mains, elle posa sa tempe sur son bras. Elle sentait sa nervosité, sa peur lancinante qui le paralysait. Finalement, elle lui proposa de s’asseoir un peu plus loin du village de sorte à être tranquille un moment.

    « J’ai réfléchi toute la journée à ce que tu m’as confié hier soir », dit-elle en se blottissant dos à lui entre ses cuisses, « J’en suis arrivée une conclusion très simple et qui risque de t’étonner ». Elle finissait par pencher son visage vers le sien, un sourire malicieux sur les lèvres, « Il faut que tu me fasses d’autres enfants Leif Erikson. Nous devons agrandir notre famille pour que tu sentes entouré, aussi aimé et protégé que possible. Une mini armée de nous, tu imagines ? ». Devant l’oeil ahuri du brun, elle laissa un doux rire s’échapper. Finissant par venir à califourchon sur lui, elle caressa son visage, massa même ses tempes alors que ses lèvres lui donnaient de tendre baisers, « Tu ne pourras jamais nous protéger entièrement Isha, c’est impossible. Les enfants vont grandir et faire des bêtises, expérimenter. Si le danger ne vient pas de l’extérieur, ce seront eux qui le chercheront. Ils doivent se faire au danger, tu n’es pas le centre du danger, le monde l’est. Je sais ce que nous avons vécu et traverser. Nous avons encore les traumas et les cicatrices de ces jours funestes mais regarde. », elle posait la main du brun contre son coeur pour qu’il le sente palpiter, « Nous avons survécu et nous sommes plus forts qu’avant. Je sais que la peur peut être paralysante, je l’ai été. Mais tu sais pourquoi j’ai réussi à m’en sortir ? Parce que tu étais là. Tu m’as soutenu, aidée, aimée. Tu n’as jamais été une punition, tu as toujours été mon bonheur. »

    Elle se penchait sur ses lèvres pour le faire taire d’un baiser. Il dura un long moment mais parce qu’elle y mettait de la passion, de la fougue et de l’amour. Lorsqu’ils n’eurent plus de souffle, elle caressa son nez du sien, les yeux toujours clos et son front contre le sien, « Ce ne sera pas simple, jamais Isha mais on arrivera toujours à tout affronter parce que ce que nous avons est unique.. Si tu savais le nombre de personnes qui passent leurs vies à chercher leur âme soeur. Alors ne rejette pas ça et intègre dans ton coeur et ta tête que jamais, jamais je n’aurai pu être heureuse sans toi. Je t’aurais cherché toute ma vie et je te chercherais dans toutes mes autres vies. »

    Ses yeux brillaient d’une passion dévorante et d’une vérité certaine. Pendant que ses mains caressaient ses joues barbues, elle lui redonnait un chaste et tendre baiser, « Aime moi Isha.. C’est tout ce que je te demande.. Aime moi et arrête d’avoir peur. Tu sais que je t’aime quoi qu’il advienne alors fais de même. Ne passe pas ta vie à avoir peur. Vis ce moment présent, vis avec nous et aime nous comme lorsque nous étions dans les bois avec les enfants ». Avec douceur, elle refermait sur son corps la manteau de fourrure du brun et délassa son corsage sous les yeux de son époux. Une fois les seins nus, elle reprit ses lèvres en otage dans un baiser langoureux alors que son bassin dansait contre le sien. Ses mains, déboutonnait son pantalon cherchant à révéler sa virilité. Sa langue se perdait sur sa barbe, puis son cou jusqu’à ce que ses dents remontent à son lobe qu’elle mordillait. Finalement, sa main jouait avec son membre, « Aime moi Isha.. Fais moi un bébé.. », murmurait-elle sensuellement, « Je veux que tu me donnes un autre bébé.. Je veux une armée de bébés.. », finit-elle par dire dans un rire tendre et amusé.

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    C.

    Le corps sans vie de la jeune fille interpelle Matoaka. Comment ne pourrait-il pas en être autrement. Leif près d’elle lui explique quand et comment ils l’ont retrouvé et cela étonne encore plus la jeune femme. Les yeux ont été lacérés ce qui signifie dans les traditions amérindiennes que le sujet a été envieux et désirait quelque chose qui ne lui appartenait pas. « Nous ne sommes pas au Vineland Matoaka », lui rappelait Freya en faisant la toilette de la défunte, « Et puis il ne s’agit que de l’attaque d’une bête. Il ne faut peut-être pas y voir un symbole quelque part. »

    Mais Leif et Matoaka se comprenait, rien qu’avec un regard. Ils savaient l’un et l’autre qu’il ne s’agissait pas que d’une simple attaque. En ayant enlevé le sort qui séparaient Tomas et Sora, Matoaka avait la sensation que ses dons revenaient et donc très certainement, leurs problèmes. Caressant le poignet de Leif, elle l’attira vers l’extérieur, « Tout va bien je vais gérer ne t’en fais pas. Amara et Freya vont m’aider. Va t’occuper des Jarls.. », lui dit-elle avant de se mettre sur la pointe des pieds pour lui donner un tendre baiser, « Et reviens moi.. Il ne faut pas que tu sois en retard pour entrainement de la journée ». Elle a ce petit sourire en coin amusé puisqu’elle fait référence à la nuit dernière.

    Une fois Leif partit, la reine se retrouva avec Amara et Freya. Elles se mirent à inspecter avec plus d’attention les blessures de la jeune femme. Pour l’amérindienne, elles lui semblaient familières. Alors qu’elle touchait celle des yeux, elle eut un flash, une vision. La défunte se trouvait alors dans les bras de Leif qui l’embrassait. Ils étaient enlacés, s’apprêtant visiblement à s’unir. Matoaka retira sa main vivement, horrifiée par ce qu’elle venait de voir. Le souffle court, se raccrochant au mur près d’elle, elle tente de reprendre ses esprits qui sont troublés et confus.

    « Matoaka.. Tu vas bien ? Qu’as-tu vu ? », la brune ne répondait pas, ne croyant pas à ce qu’elle venait de voir. C’était impossible. Secouant la tête, elle inspirait profondément pour se donner du courage, « Rien.. Juste.. Juste.. Ce n’est rien.. »dit-elle d’une voix basse pour rassurer les filles. Elle finit par sortir prendre de l’air et voyait quelques habitants venir aux nouvelles. Elle leur expliquait qu’il s’agissait de l’attaque d’un animal sauvage et qu’une battue allait être mise en place dès le lendemain. Cela sembla rassurer les gens qui s’éparpillèrent. Le père de la jeune femme, Otto, salua sa reine et la remercia de s’occuper de son enfant, « Elle avait énormément d’admiration pour vous et Leif. Merci de lui rendre les derniers sacrements. » la jalousie de Matoaka était intense mais elle se devait de la contenir et de trouver des réponses à ses questions. « Otto.. M’autoriseriez-vous à accéder à la chambre de votre fille. Pour que je puisse m’inspirer de sa vie pour la cérémonie ? »

    La pièce était chargée d’étoffes et de robes en tout genre. Visiblement, la jeune femme aimait les draperies. Matoaka observait tout avec attention, cherchant un objet, un symbole qui confirmerait que sa vision était fausse. Étant donné qu’elles revenaient, elle espérait qu’elles soient encore fragiles et peu fiable. Sans doute n’était-ce que le fantasme de la jeune fille qu’elle avait perçu mais elle se devait d’en être certaine. Otto l’avait laissé inspecter seule et c’était tant mieux, surtout avec ce qu’elle venait de découvrir. Un autel dissimulé dans une armoire qui contenait des baumes et types de potions pour concocter un filtre d’amour. Dans les ingrédients, elle retrouva une mèche de cheveux et la broche de Leif. Il n’y avait plus de doute, la jeune fille était amoureuse de Leif et espérait une relation. Où avaient-ils déjà une relation ?

    En rentrant à la maison, elle déposait dans son atelier les artefacts trouvés. Songeuse, elle essayait de faire le tri dans ses pensées. Est-ce que Leif l’aurait assassiné à cause des avances qu’elle lui faisait ? Avait-elle réussit à le faire céder et qu’ils avaient échangés un baiser ? Ca tournait dans l’esprit de Matoaka qui par fureur fit exploser un verre près d’elle. Solveig derrière elle poussait un petit cri de surprise avant de poser le plateau près de la Reine, « Vous semblez tourmentée ma Reine », demandait-elle en s’approchant d’elle, « La fille de Otto.. J’ai eu.. J’ai eu une vision nette, très nette. Elle.. Elle et Leif, ils.. », un sanglot se bloquait dans sa gorge ce qui l’empêchait de parler. Solveig pose sa main sur son épaule et lui fait part de sa découverte. Matoaka se redresse aussitôt et se dirige sans attendre dans la maison. Se penchant sur Kisos, elle vit non loin la chemise ensanglantée et blêmit.

    Les enfants jouaient tranquillement dans le salon jusqu’à ce que leur mère ne surgisse. Sora comprit aussitôt que quelque chose n’allait pas et Kisos observait avec surprise sa mère furieuse, « Kisos ! », s’époumonait-elle avant de s’agenouiller devant lui, « Tu t’es transformé ? Dis moi la vérité ! ». Sa mère d’habitude si douce et si tendre était une vraie furie devant lui. Effrayé, il se mit à pleurer en cherchant à se dissimuler derrière Sora aussi affolée que lui par la violence de leur mère, « Je t’ai interdit de te transformer Kisos ! Tu as tué quelqu’un ! Kisos ! »

    La fureur déformait son visage mais c’était surtout la peur. Si le pays apprenait que Kisos se transformait et tuait des femmes le pire pourrait surgir. Matoaka avait peur pour ses enfants. Elle ne se sentait pas flattée, elle était horrifiée. Sora tenait d’apaiser sa mère en lui expliquant qu’il n’y avait personne et que c’était pour la défendre, « Il fallait me le dire ce que tu avais vu Sora. Tu n’as pas toi et ton frère a décider de ce qui est bon pour moi. Jamais tu m’entends ? »

    Solveig ne disait rien, sachant pertinemment que les enfants devaient être réprimandé. Ce qu’ils avaient fait était dangereux et Matoaka prenait conscience de l’importance de leurs pouvoirs. Kisos pleurait et Sora aussi, ils se tenaient l’un contre l’autre recroquevillés avant de venir contre leur mère qui les serrait fort dans ses bras en imaginant le pire, « Si les gens l’apprennent ce sera la guerre.. C’est ce que vous voulez ? ». Ils avaient à peine cinq ans, ils ne comprenaient pas ce qu’impliquait une telle action. Matoaka les serrait longuement contre elle, pleurant avec eux. Elle leur fit jurer de ne plus jamais recommencer et de toujours leur dire ce qu’ils voyaient, « Ou je retirerais définitivement vos pouvoirs c’est compris ? »

    Le soir même, il était tard quand Leif rentrait à la maison. Il avait son sourire satisfait d’une mission parfaitement menée. Les enfants dormaient paisiblement dans leurs lits respectifs mais Matoaka elle, brossait ses cheveux dans le bain fumant. Elle écoutait d’une oreille distraitement son amour lui raconter sa journée jusqu’à ce qu’il lui demande comment elle allait. Incapable d’avoir des secrets pour lui, elle lui raconta la vision et ce que les enfants avaient fait, « J’ai peur de ce qu’ils sont capables de faire Isha.. Sous le prétexte de nous protéger ils ont tué quelqu’un », chuchote-t-elle dos à lui, « Je n’ai pas envie de céder à la panique mais.. mais je dois t’avouer que j’étais prête à m’enfuir dans les bois avec eux, pour les protéger des autres et d’eux-même. Isha.. Qu’est-ce que l’on va faire ? »

    Elle repensait à son souhait d’avoir d’autres enfants mais elle avait soudainement peur que ce soit encore plus compliqué. Elle culpabilisait tellement d’avoir tous ces dons, « Je ne peux pas leur enlever.. Ils en ont besoin et moi aussi. Isha, je culpabilise tellement.. Et si tous nos enfants étaient comme ça ? Je n’arrête pas de me dire que c’est de ma faute, que je ne les élèvent pas assez bien, que je ne suis pas assez présente pour les aider à contrôler leurs pouvoirs. Je devrais arrêter de venir au village et m’occuper exclusivement d’eux. », blottie contre lui elle enfouissait son visage dans son cou, cherchant en lui des solutions.

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    C.

    Matoaka protestait. Il était hors de question que Leif la quitte, parte. Elle savait qu’il avait raison, que c’était raisonnable mais elle refusait qu’ils soient séparés. Quand il revint dans la chambre, elle ferma la porte et agrippa sa tunique en le suppliant d’une voix fébrile de ne pas partir, « Pas encore.. Isha je t’en supplie tu ne peux pas repartir.. Non.. Mon petit garçon je.. Je ne veux pas que vous partiez. Je ne veux pas. J’ai trop besoin de toi, de lui. Je n’y arriverais pas sans toi, il doit y avoir une autre solution.. ». Elle pleurait, agrippée à lui, le suppliant de ne pas partir. Jamais encore elle ne l’avait supplié de la sorte. Ils n’avaient pas été séparé depuis l’horrible drame qui l’avait conduite au Vineland et au génocide de son peuple. Elle usa de tous les stratagèmes pour le retenir, même du sexe. Jamais encore ils n’avaient fait l’amour si tristement.

    Mais pourtant, au matin, Leif était prêt. Kisos sentait la gravité de la situation et il était inquiet. Sora elle, elle savait ce qui se passait et elle restait silencieuse, prostrée. Matoaka était incapable de contenir ses lèvres si bien que Kisos poussa son père pour se réfugier dans les bras de sa mère, « Je te promets de ne pas recommencer Ma. Je te jure de ne pas recommencer. », il pleurait en s’agrippant à elle et elle le serrait encore plus fort contre elle. Le petit garçon comprenait soudainement qu’ils allaient être séparés et regardait son père en pleurant aussi, « Duda.. Je ne veux pas partir.. Duda s’il te plaît. »

    Leif restait ferme sur sa décision et personne ne pouvait leur faire changer d’avis. Matoaka donna à Kisos une boussole qui avait appartenu à son propre père, elle lui expliqua que c’était pour qu’il puisse retrouver sa route s’il se perdait et qu’il devait rentrer à la maison. Pour Leif, elle avait enveloppé une mèche de ses cheveux, « C’est pour que tu ne m’oublies pas.. »

    Elle fut incapable de les regarder partir. Elle resta à la maison recroquevillée sur le sol en maintenant Sora contre elle. Matoaka pensait avoir connu les pires douleurs mais il n’en n’était rien. Leif et Kisos étaient partis et elle ne pouvait rien y faire. Les derniers mots échangés avec Kisos étaient essentiellement des recommandations, « Ecoute tout ce que dis Duda, plus rapidement tu l’écouteras et plus rapidement vous reviendrait. Je t’aime tellement mon soleil.. mon petit garçon, mon amour de bébé. Je t’aime, je t’aime. », puis, elle se blottie dans les bras de son époux et lui donna un langoureux baiser, « Reviens moi Isha, reviens moi, reviens moi. » le suppliait-elle tremblante.

    Les premiers jours elle ne sortit pas de chez elle. Il fut convenu de dire que pour former Kisos en tant que futur chef de Kattegat, Leif l’emmenait dans les montagnes. Les villageois trouvaient que c’était tôt mais ne remettaient pas en doute les souhaits de leur roi. Il savait que la reine saurait les administrer. Une semaine passa et elle du se remettre au travail. Sora l’accompagnait partout, elle lui apprenait tout ce qu’elle savait, lui expliquant comment interpréter ses visions et lui expliquant la vigilance à avoir sur les informations qu’elle devait donner.

    Une routine se mit en place et une semaine passa, une seconde, un mois, puis deux mois. Le temps passait et Matoaka n’avait aucune nouvelles de Leif ou Kisos. Elle savait que la maîtrise de l’ours pouvait prendre du temps et elle se devait d’être patiente. La ville était parfaitement administrée, il n’y avait rien à redire. Les récoltes étaient bonnes et les liens commerciaux avec Chevalier et la France leur permettait une certaine prospérité. Le matriarcat donnait une certaine stabilité à la ville et la région mais sommeillait dans l’ombre une vengeance, une vengeance pernicieuse qui allait très rapidement attaquer Kattegat.

    Une année était passée et plusieurs se questionnaient sur l’absence du Roi. Matoaka occultait toutes les questions et tout le monde comprit qu’il valait mieux ne plus solliciter la reine. Une année s’était écoulée et Matoaka n’avait eu aucune nouvelles de Leif. La colère ne redescendait pas, elle se sentait abandonnée. Il n’était pas revenu une seule fois, n’avait rien envoyé. Peut-être était-il mort et elle ne le savait pas. Dans la plus grande discrétion, elle avait envoyé une petite troupe de ses guerrière à la recherche des garçons mais elle n’arrivèrent jamais à trouver une trace.

    La lune rouge surgissait dans le ciel et Matoaka prépara une cérémonie pour honorer les Dieux. En tant que Reine et Volva, elle était tenue de pratiquer le rituel. Sora observait tout avec un oeil curieux, fascinée par la danse de sa mère, du rite et des chants du reste de la ville. Une énergie positive, pleine d’empathie malgré le sang versé. La fête battait son plein, les femmes étaient en puissance à Kattegat mais personne ne semblait s’en plaindre, du moins, jusqu’à l’arrivée inopinée d’un invité non attendu. En effet, Viggo le cousin de Leif en apprenant la disparition de Leif et Matoaka seule, profita de cette absence pour attaquer la ville.

    La bataille se transforma en siège. Les récoltes furent détruites et la famine allait arriver. Tous les efforts, toutes les améliorations qui avaient été faites furent détruites en un mois. Matoaka ne voulait pas négocier, elle savait que Viggo était là pour l’assassiner et tuer Sora. Tuer tout ce qui faisait référence à Leif et ce qu’il avait créé. Il voulait détruire son héritage pour asseoir un régime de terreur. Il était d’ailleurs connu pour être horrifique avec les personnes de son entourage. Mais la ville allait mal, les gens souffraient. En tant que reine, Matoaka devait mettre son orgueil de côté et trouver une solution. Elle lui vint de Sora même qui avec ce qu’elle avait appris de sa mère, comprenait l’importance de la stratégie politique. C’est ainsi que Matoaka devint l’épouse de Viggo. Au départ, il voulait épouser Sora mais Matoaka fit bloc pour qu’il ne s’approche pas d’elle. Solveig ne quittait jamais la petite fille, Matoaka avait peur qu’il s’en prenne à elle.

    Le soir du mariage, il lui offrit une centaine de peaux d’ours. Des peaux de bébé ours aussi. La rumeur sur la transformation de Leif avait conduit Viggo à tuer tous les ours possible. C’était même devenu une loi. Tous les ours devaient être assassiné. Le choc de cette montagne de cours avait ébranlé la reine qui avait perdu connaissance quelques jours.

    Elle préférait faire rempart pour sa fille, assumant toutes les atrocités que lui infligeait l’homme. Son esprit s’était fermé, en pleine dissociation. Elle avait déjà essayé de l’assassiner mais il arrivait toujours à contourner ses plans. Il était un homme rusé, qui savait pertinemment cerner les gens, notamment son épouse. Matoaka gardait une main sur Kattegat qui s’était de nouveau repliée sur elle-même. Amara avait réussi à fuir avec Freya et avait retrouvé Fergus. Ils s’étaient réfugiés en France mais Philippe n’avait pas pu lever d’armée. Tous les alliées que Matoaka espérait avoir ne venait pas. Elle se sentait abandonnée et oubliée. Si douce, si joyeuse autrefois, elle était devenue l’ombre d’elle-même. Sombre, terne et calculatrice. Elle opérait une magie noire, violente et interdite. Elle servait les desseins funestes de Viggo pour assurer la protection de Sora.

    Tout espoir avait quitté Kattegat, tout espoir avait quitté la Reine. Elle était devenue une ville où la corruption et la violence étaient maître. En deux années, personne n’avait vu Leif, il n’était jamais revenu. Matoaka avait beau prier, jamais il ne revint à elle.

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    C.

    De nombreuses rumeurs parcouraient Kattegat. Mais comment savoir ce qui était vrai ou faux. La santé mentale de Matoaka était si fragile qu’elle même ne savait pas ce qui était vrai ou de la simple démence. Sora grandissait dans un univers sombre, ténébreux. Heureusement que la Reine l’avait protégé des attaques violentes et pernicieuses de Viggo. Bien souvent il se défoulait sur sa femme, l’insultant, la frappant. Il ne réussit jamais à la violer puisque quand il essaya, elle lui sectionna le membre. Grâce aux soins du chaman, il survécut au grand désarroi de la reine. Mais son dos à elle, avait souffert de la flagellation. Les sévices corporelles n’étaient pas les pires, c’étaient les moments où Viggo cherchait Sora pour s’en prendre à elle.

    Alors, Matoaka le provoquait, cherchait à chaque fois à ce que la raclée tombe sur elle. Cela fonctionnait souvent mais il y eut quelques fois où ce fut l’inverse et elle était tellement amochée que Sora du subir la violence physique de son beau-père. Sa mère lui ayant formellement interdit d’utiliser son pouvoir, elle subissait sans rien dire.

    Elle n’avait plus de gardes, plus d’armées, plus de domestiques. Toutes disparaissaient, mouraient sous les coups du maître des lieux. Alors elle ne s’attachait à personne et devenait une reine froide et sans coeur.

    Ainsi donc, des rumeurs avançaient qu’un Roi d’une contrée lointaine était tout près et qu’il allait venir libérer le peuple de Kattegat. Matoaka n’avait espoir dans rien. Elle était devenue une reine aussi sanguinaire et détestable que possible. Rien ne l’émouvait, si ce n’est Sora. Les sévices de son époux étaient quotidien et sur tout le monde. Le seul moment où elle pouvait respirer était quand elle s’enfermait dans la réserve avec Sora pour l’endormir. Solveig avait été assassiné quelques mois plus tôt parce qu’elle s’était interposait entre Sora et Viggo. Il l’avait tué d’un coup de hache dans la tête et Matoaka attachée n’avait rien pu faire si ce n’est hurler après l’homme. La petite fille était couverte d’ecchymoses et Matoaka eut presqu’envie d’en finir pour ne plus avoir à subir cet horrible monstre. Mais Sora la rassura, confiante, en lui assurant qu’on allait les sauver, que bientôt tout serait terminé.

    Matoaka était sur le chemin de rempart qui couvrait toute la ville. Le visage encore couvert de bleus et de plaie, elle observait le lointain. Rien ne lui venait, aucune vision, aucune sensation. A chaque fois qu’elle pensait à Leif, son coeur se brisait. Le souvenir des montagnes d’ours brûlés et égorgés devant elle lui donnait la nausée. Son ventre se serrait elle perdait toute trace de contenance. C’était un cauchemar duquel elle n‘arrivait pas à se relever. Sora l’appelait, lui signalant que Viggo la faisait appeler et elle su qu’elle devait se hâter. Arrivée dans le skali l’homme écoutait les dernières nouvelles. Des hommes de plusieurs nationalités, qui seraient des pirates, se réunissaient au lointain pour attaquer la ville. Kattegat était devenue le lieu sombre des échanges commerciaux de pirates, de contrebandes et de prostitution. Rien n’avait de valeur hormis la violence.

    « Va te cacher dans le cellier », murmurait Matoaka en amérindien à sa fille qui l’écoutait, « Toi femme ! », hurlait Viggo en pointant son gros doigt vers elle, « Va chercher mon armure et sors toi les doigts du cul ». Les hommes riaient et Matoaka obéissait. En passant devant ce qui était son ancienne chambre, elle vit les têtes empaillés des loups qui avaient bien tenté de les défendre. A chaque fois son coeur se serrait devant ce souvenir dans la forêt où ils avaient été si heureux tous les quatre. Elle revint rapidement auprès de Viggo et lui tendit son armure, elle l’aida à se préparer et nota les quelques informations qu’elle trouvait sur la carte. Les ennemis n’étaient qu’à quelques heures de tout d’eux. Elle devait profiter de la bataille pour fuir avec Sora et espérer prendre un bateau pour l’Anglicie ou même la France. Peu importe le trône, mais elles seraient libres.

    Très vite Viggo et ses hommes partirent et elle trouva la parfaite opportunité pour s’enfuir. Sora et elle avaient déjà préparé en amont leur fuite. Un sac plein de victuailles attendait et des vêtements chaud. Quelques pièces d’or récolté difficilement et elles étaient prêtes. Matoaka avait récupéré son arc et une épée, elle était prête à se défendre telle une louve sanguinaire. Plus aisément qu’elle ne l’aurait cru, elle réussit à passer la cache secrète et s’enfuir hors de la ville. C’était leur unique chance. Sora était courageuse et suivait sa mère sans rien dire. La première étape était de rejoindre la maison dans les hauteurs de la montagne. De là, elles pourraient passer le col et trouver un bateau dans le port suivant.

    Elles marchaient depuis un moment quand enfin les petites bombes artisanales de la reine explosèrent. Matoaka n’avait aucun regret, elle faisait tout exploser espérant rayer définitivement de la carte cette ville maudite. Elle ne se doutait alors pas que Leif et ses hommes étaient à proximité quand une bonne partie de la ville explosa. Mais c’était sans compter sur Sora qui sentit la présence de Tomas. Elles venaient d’arriver au chalet après deux bonnes heures de marche. Matoaka refusa de faire du feu de peur qu’on les retrouvent trop aisément, « Ma’.. Je sens quelque chose.. Quelqu’un.. », murmurait la petite fille en se recroquevillant dans un coin, « Tu restes ici et tu ne bouges sous aucun prétexte d’accord ? ».

    La Reine arma son arc et visa en direction des bois. En effet, une bête ou quelqu’un approchait. Il faisait presque nuit mais on pouvait voir au loin le brasier de Kattegat rougir le ciel. Elle tira une flèche et un cri d’homme surgit de la forêt. Elle hurlait alors d’une voix sonore, « Partez.. Nous sommes nombreux et nous allons attaquer. Partez ! ». Une forme étrangement familière se détachait du bois et elle tira une nouvelle flèche aux pieds de l’homme, « DEGAGE ! », hurlait-elle plus fort. C’est alors que le visage de Leif, vieillit, épuisé et blessé sortit de l’obscurité. Elle l’entendait l’appeler mais c’était impossible. Fébrile, les larmes aux yeux et ayant la nausée, elle était persuadée d’avoir une vision, « NON ! Mon mari est mort. Leif Erikson est mort ! Jamais il ne m’aurait abandonné. Si tu prétends être Leif Erikson sache que tu vas souffrir car s’il revenait je l’assassinerais de mes propres mains pour n’être jamais revenu ! »

    Elle avait peur, elle avait si mal. Tant de fois elle avait eu des visions, des cauchemars où il revenait et où il la rejetait, où il mourait. Sortant de la maison, son arc toujours à la main elle le visait. Ses yeux étaient brillant de larmes, sa voix tremblante de souffrance. Amaigrie, défaite par les bleus et les cicatrices, elle se présentait à lui telle une survivante mais visait toujours Leif.

    « Prouve moi que tu es Leif Erikson.. »

    S’avançant lentement, elle pu faire le tour du colosse. Elle le reconnaissait bien évidemment mais elle avait du mal à y croire. Lentement elle baissait son arc et l’écoutait. Elle n’avait pas pleuré depuis tant d’années et voilà qu’elle laissait toutes ses larmes retenues s’échapper. Son corps était épuisé. Leif était en vie, il était revenu. Abandonnant son arc, elle se jetait sur lui en hurlant et frappa de toutes ses forces son buste en lui hurlant d’horribles insultes, « TU DEVAIS REVENIR ! POURQUOI ??? POURQUOI N’ES-TU PAS REVENU ??? ISHA.. POURQUOI ?? SALAUD ! SALE PUTAIN D’ENFOIRE DE VIKING DE MERDE ! JE TE DETESTE ! JE TE DETESTE ! TU ETAIS MORT ! KISOS KISOS KISOS ET TOI ! ISHA…. », ses mots s’emmêlaient, son corps, son esprit étaient en souffrance. Elle frappait son buste avec le peu de force qu’elle avait en hurlant et s’accrochant à lui. Il était en vie, il était revenu. C’était tout ce qui comptait. Sora sortit de sa cachette et reconnu aussitôt son père à genoux dans la neige avec sa mère et le reste de la famille qui observaient la scène déchirés. La petite fille couru jusqu’à ses parents, son petit corps décharnés et aussi malmené que sa mère et pleura dans les bras de ses parents, « Duda.. Je savais que tu viendrais.. Je le savais.. »

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    C.

    Comment pourrait-elle dormir ?

    Devant elle se trouvait Leif qui parlait et qui parlait. Il cherchait visiblement à combler le silence qu’elle lui imposait. Il avait un milliard de projets et des rêves pour elle, pour leur famille. Cherchait-il à la rassurer ? Mais Matoaka ne ressentait rien. Même pas du soulagement. Elle était comme morte de l’intérieur persuadée qu’ils seraient une fois encore séparés, que jamais ils ne trouveraient le repos. Combien de fois devrait-elle souffrir avant de comprendre qu’ils ne pourraient jamais être heureux ?

    Sora entre eux dormait profondément. C’était bien la première fois qu’elle la voyait ainsi dormir. Lorsque la brune releva son regard sur Leif, elle sentit sa main se poser sur sa joue. Elle ferma les yeux un instant mais resta silencieuse. Elle n’avait plus aucune énergie et préféra ignorer ses mots et faire semblant de dormir avant de finalement sombrer dans le néant.

    Au petit matin, elle se réveilla en sursaut. Visiblement elle avait dormi quelque heures et ce relâchement l’effraya. Une main sur le poignard dissimulé dans sa poche, elle s’apprêtait à attaquer mais vit qu’elle était dans la petite cabane dans les bois. A l’extérieur, l’odeur de brûlé à cause de l’explosion de Kattegat leur parvenait. Un épais brouillard recouvrait la ville. Sora était dehors avec son père, Matoaka les entendaient discuter.

    La petite fille demandait à son père de lui raconter comment il avait vécu avec Kisos ces dernières années, comment il allait et comment il grandissait. Elle était confiante, certaine que lorsqu’ils seraient tous réunis, sa mère pourrait guérir Kisos. Malgré la faim, la violence et la douleur, Sora avait gardé cet éclat dans le regard. Elle était devenue plus sage et à l’écoute comme sa mère lui avait appris. C’était aussi ce qui l’avait sauvé à de nombreuses reprises, notamment quand elle devait se fondre dans la masse pour échapper à Viggo.

    « Tu vas le tuer Duda ? », demandait-elle simplement, « Viggo..? Tu vas le tuer ? Il ne faut plus qu’il s’approche de nous. S’il le fait il finira pas nous tuer. »

    Même si la légèreté de la petite fille comblait le silence entre ses parents, il n’en restait pas moins qu’elle était aussi fragilisée. Matoaka surgissait sur le seuil de la porte et elle avait peur de se montrer à Leif. Le jour était clair malgré le brouillard et il allait pouvoir voir ses cernes violacées, les nombreuses ecchymoses de son visage ou encore sa maigreur. Ses yeux avaient perdu en brillance et ses lèvres n’exprimaient plus aucun sourire. Elle était terne, comme aspirée et vidée de toute énergie. Sa voix autrefois douce et fluette était basse et froide. Avec son teint blême, elle avait tout d’une revenante.

    « Nous devrions partir », dit-elle prête à repartir, « Je veux quitter cette terre maudite ».

    Son sac se trouvait sur l’épaule de Leif et il était accompagné par Sora qui ne cessait de parler. Un vrai moulin à paroles. Son père était son héros depuis toujours et elle voulait lui raconter toutes les prouesses de résistance qu’elle et sa mère avaient essayé de mettre en place pendant deux ans. Elle avouait rapidement que Viggo les avaient bien souvent découverte, mais elle persistait à dire que le simple fait de résister était la plus grande des forces, « Comme disait Ma’, si nous ne résistons pas le mal gagnera et il est hors de question de le laisser gagner ».

    L’optimisme de Sora était vecteur d’espoir mais Matoaka ne le voyait pas encore. Elle profitait d’être un peu à l’écart pour observer le profil de son époux. Il avait vieillit, lui aussi avait été bafoué, torturé. Même si elle ne voyait pas son dos, elle sentait la douleur de son corps. Avec l’arrivée de Viggo au pouvoir, son don s’était développé et elle ressentait les émotions des gens. Un don d’empathie qui l’avait à nombreuses reprises fait souffrir notamment avec les gens que torturaient Viggo par simple plaisir. Là, Matoaka sentait la souffrance et la culpabilité de Leif, elle n’en doutait pas mais elle ne savait pas comment l’aider.

    Ils contournèrent la ville et la reine d’autrefois l’ignora. En faisant exploser les infrastructures elle avait décidé de couper court à ce passé. Il ne restait que des cadavres et des débris. Kattegat n’existerait plus. Leur chemin continua jusqu’à arriver au campement des hommes de Tomas. C’était lui qui s’occupait de cette campagne victorieuse. Voyant la famille surgir des bois, il accouru avec Nashoba et Feargus rassurés de les voir surgir. Sora se jetait dans les bras de ses oncles quant Tomas s’approchait de Matoaka qui eut un geste brutal. Elle refusait qu’on l’approche, qu’on la touche. Elle gardait une rancune de ces hommes qui n’étaient pas venus l’aider.

    « Où est Viggo ? », demandait-elle avec vigueur. Les garçons étaient surpris du ton vindicatif de la reine qui jamais n’avait eu une telle violence envers eux. Tomas avoua qu’ils avaient perdu sa trace dans la forêt et qu’il s’y cachait avec quelques hommes et alors qu’il se proposait d’envoyer quelques hommes pour l’abattre, Matoaka lui coupa la parole cinglante en reprenant son arc, « Je n’ai pas besoin de laisser cette tâche aux hommes. Je me débrouillerai toute seule comme je l’ai fais pendant deux ans. Autant faire moi-même ce que les autres ne sont pas capable de faire. »

    Nashoba protestait, répliquait que sa soeur devait se reposer et qu’ils allaient s’occuper de son bourreau. Mais elle l’ignora. Leif s’approcha, sans doute voulant la retenir mais elle le repoussa fermement avant de jeter un regard noir à tous ces hommes « NON ! », hurlait-elle furieuse, « Ils m’ont abandonné ! Tu étais mort, disparu et personne n’est venu. Je ne laisserai plus jamais ma vie entre les mains d’aucun d’entre eux. Il a fallu que tu reviennes pour qu’on ne m’oublie plus. PERSONNE N’EST VENU ! MES APPELS SONT RESTES SANS REPONSE ! TOUS M’ONT ABANDONNES ! ». Sa voix était puissante, furieuse. Un éclair d’orage grondait au loin, signe que ses pouvoirs reprenaient le dessus, « Je ne suis qu’une femme après tout. Je ne suis pas Leif Erikson, le valeureux guerrier mais que sa femme, ils n’avaient pas à m’aider ma fille et moi. Pourquoi se déplacer ? Je n’avais qu’à me la fermer et attendre d’être engrossée par mon violeur ? Peu importe que je les aies sauvés, soignés, torchés. Je ne suis qu’une femme Leif ! JE ME SUIS GEREE TOUTE SEULE ! JE N’AI PAS BESOIN D’EUX ! Plus jamais..  »

    Finalement, elle se tourna vers les hommes en question et les regarda avec une colère violente, « Je m’occuperais de mon bourreau moi-même, comme j’ai du me débrouiller seule pendant deux ans face à lui, toute seule ».

    Sans même attendre leur réponse, elle leur tourna le dos et se rendit seule en direction de la forêt. Sora, se rendait aux pieds de son père et le suppliait de l’accompagner, « Ma’ a besoin de toi Duda.. S’il te plaît ne la laisse pas toute seule elle va se perdre sinon ». Et elle ne parlait pas d’orientation, mais Sora savait que la vengeance de sa mère était puissante et allait la conduire à commettre le pire.

    Matoaka se doutait bien que Leif la rejoindrait, aussi, elle ne fut pas surprise de l’entendre arriver près d’elle une petite heure après son départ, « Ton pas est toujours aussi lourd », murmurait-elle à son intention en tenant son arc prêt à tirer, « C’est pour ça que je gagnais toujours à la chasse.. ». Le souvenir des chasses ensemble lui redonnait un peu de baume au coeur mais elle étouffa rapidement ce doux souvenir pour finalement se redresser et tirer en direction d’un buisson. Elle toucha un homme qui geignait de douleur. Rapidement ils s’approchèrent de lui alors que la flèche était dans son épaule. Sortant son poignard de sa ceinture, elle le posa contre la gorge du garde qu’elle reconnaissait, « Où est-il ? », questionnait-elle. Le garde lui avoua qu’il était en contrebas dans la vallée et qu’il avait dix hommes avec lui. Il suppliait pour sa vie, qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres mais elle n’eut aucune pitié et lui trancha la gorge.

    Son coeur était noir, remplit de douleur et de haine. Aussi, sans se préoccuper de sa dépouille si ce n’est en le scalpant, elle se remit en route. Il n’y avait pas de temps à perdre et sa détermination la faisait avancer à grande vitesse. Leif sur ses trousses, elle se savait protégée et savait que la vengeance serait double. Il était le seul qu’elle pouvait tolérer. Alors qu’ils arrivaient au campement, ils le trouvèrent vide. Un peu plus loin, dans la crique, un bateau les avaient conduits en mer. Viggo était partit et le monde entier pouvait le recevoir. Matoaka poussa un cri de rage et détruisait avec son épée le campement de fortune qu’ils avaient occupés. Viggo ayant fuit, elle n’aurait jamais sa vengeance. Jamais elle ne pourrait dormir paisiblement. Il serait toujours là, présent dans son esprit et il pourrait à tout moment la détruire.

    Si depuis la veille elle contenait sa peur, là, toute ses larmes fondirent de nouveau sur ses joues. Écroulée sur le sol, elle maudissait Viggo. Elle priait pour que les éléments de l’océan l’enveloppe et l’engouffre, qu’ils disparaissent. Elle laissa Leif s’approchait d’elle et fondit sur lui, s’agrippant à son corps. Il avait toujours été sa bouée, elle avait besoin de lui, « Il va revenir Isha.. Je le sais.. Il reviendra pour finir.. Pour finir le travail.. Il viendra nous tuer.. Je le sais.. », balbutiait-elle en larmes.

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    C.

    La lueur rougeoyante du crépuscule baignait le village désolé, où les cris des corbeaux faisaient écho aux hurlements des derniers guerriers tombés et de Leif encore encerclé. Au milieu de ce chaos Matoaka se tenait face à Viggo, luisant de sueur, de sang. Les regards des deux adversaires se croisèrent, chargés de mépris et de détermination. Matoaka resserra la prise sur une hache de guerre trouvée par terre, tandis que Viggo dégainait son épée, la lame étincelant à la lueur des flammes qui consumaient le skali.

    Le combat débuta dans un fracas métallique, les armes s’entrechoquant avec une violence implacable. Matoaka esquivait les coups rapides et précis de Viggo avec agilité, ripostant avec la force brutale d’une véritable walkyrie. Chaque mouvement était calculé, chaque attaque chargée de la fureur des dieux nordiques et amérindien. Viggo, cependant, était un adversaire rusé. Il tentait de désarçonner Matoaka avec des feintes habiles, cherchant à profiter de la moindre ouverture pour porter un coup fatal et ses mots étaient fatals car il s’exclamaient des pires horreurs qu’il avait fait subir à Matoaka, juste pour qu’elle souffre et que Leif entende. Mais elle ne faiblit pas. Elle connaissait son ennemi mieux que quiconque, ayant étudié ses mouvements et ses tactiques pendant des lunes entières.

    Dans un moment d’audace, Matoaka lança sa hache dans un mouvement circulaire, forçant Viggo à reculer pour éviter le coup. Profitant de sa brève hésitation, elle se jeta sur lui avec la vitesse d’un éclair, saisissant une dague dissimulée dans sa ceinture. Le métal siffla dans l’air avant de se planter profondément dans l’épaule de Viggo, « Chienne ! », hurlait-il de douleur en vacillant sur le sol.

    Malgré la blessure, il n’était pas vaincu pour autant mais pendant qu’il tentait de se relever, l’amérindienne pu égorger les deux derniers gardes qui maintenaient Leif et le libérer. « Isha », murmurait-elle désolée en retrouvant un peu de sa douceur, sa main caressait son museau cherchant vainement à trouver un moyen de le faire sortir du skali en flammes. Dans un dernier effort désespéré, Viggo tenta une attaque pitoyable, espérant renverser le cours du combat. Mais Matoaka était prête. Avec un rugissement de triomphe, elle parait le coup avec l’épée de Leif et riposta d’un coup puissant, brisant l’arme de son ennemi en deux.

    Viggo tomba à genoux, vaincu et impuissant devant la force implacable de Matoaka. Le regard de l’héroïne viking était empli d’une rage meurtrière alors qu’elle se tenait triomphante au-dessus de son ennemi vaincu. Mais ce n’était pas suffisant. Après avoir sectionné les mains du viking, elle vint l’attacher à un poteau tout près. Il geignait de douleur mais elle ne s’en émut pas. Avec son épée, elle fit une légère entaille au niveau du cou du brun et laissa son sang couler, « Tu vas mourir comme tu as vécu Viggo.. Comme un porc », répliquait-elle non sans lui avoir craché au visage.

    Leif tout près geignait de douleur, encore transformé en ours. Rapidement elle alla à lui et pris sa tête entre ses mains. Il perdait beaucoup de sang et l’état de son dos encore à vif l’inquiétait, « Isha.. Il faut que tu m’aides.. Je ne pourrais pas te sortir de là toute seule. Transforme toi s’il te plaît.. » Viggo riait, certain d’avoir enfin assassiné le grand roi Leif. Agacée par ses rires, Matoaka n’attendit même pas qu’il puisse dire un autre mot et jeta en plein dans son front la dague qu’elle gardait sur elle. Viggo était mort, il ne viendrait plus la hanter.

    Il fallut beaucoup de patience mais Leif réussit malgré tout à se transformer. Avec le peu de force qu’il lui restait, elle pu le sortir du skali qui finissait par sombrer à cause de l’incendie. Essoufflée, épuisée et couverte de sang, Matoaka vint prendre le visage de Leif entre ses mains. Il semblait résigné, comme prêt à mourir ce qui l’énerva, « Je t’interdis de me dire aurevoir ou même encore de penser que tu dois me laisser. Je te l’interdis formellement Leif Erikson. Si tu laisses les Walkyrie t’emmener loin de moi je te jure que tu le regretteras, tu m’entends ? ». Sa voix tremblait de colère, ses yeux s’embuaient, « Je vais te soigner, tu vas rentrer avec moi. On va aller rejoindre nos bébés et en faire d’autre. On aura une ferme. On fera l’amour tous les soirs. On vivra heureux, loin des hommes et de leurs guerres. Je t’en supplie Isha, tu dois me le jurer.. On doit avoir notre fin à nous. Je vais te soigner, tout ira bien je te le promet. »

    Elle finit par se pencher contre ses lèvres et lui donner un baiser tremblant, rempli de larmes et de sang mais qui avait le goût de l’espoir et d’une promesse à laquelle elle s’accrochait. Pendant trois jours, elle resta au village incendié. Elle soigna Leif comme elle le pu avec le peu de moyen qu’elle avait. Heureusement, Tomas, Nashoba et Feargus n’attendirent pas plus longtemps pour retrouver leurs amis. Ils arrivèrent et purent transporter Leif et Matoaka jusqu’au bateau.

    Alors que le malade dormait, en pleine nuit, Matoaka se rendit sur le pont du drakkar et observa Kattegat en cendres, elle fut rapidement rejointe par Nashoba qui n’osait pas s’approcher de sa soeur autrefois si douce et désormais vindicative, froide et inaccessible, « Tu te souviens de notre arrivée ici.. J’étais si jeune, si pleine d’espoir pour Leif, pour cette terre », lui confiait-elle en resserrant la peau de bête autour de ses épaules, « Elle est loin cette maudite jeunesse ». Nashoba finissait par s’approcher et vint s’agenouiller devant sa soeur, repentant, « Relève-toi », protestait-elle avec gêne, « Relève-toi je t’en prie.. », le suppliait-elle en venant l’aider à se relever. Il lui exprimait alors sa souffrance, celle de ne pas avoir pris soin de sa soeur, « Quelque chose est mort en toi je le vois, je le sais.. Je ferais tout pour me racheter je te le promet ».

    Elle posait sa main sur sa tête et resta silencieuse. Seul le temps aiderait à panser les blessures. Le drakkar prit la mer une semaine plus tard. Sora suivait Tomas comme son ombre, enchantée de le retrouver. Elle avait mille et une question à lui poser sur tous les territoires qu’il avait pu visiter ces dernières années. Elle voulait tout connaître, tout savoir. Quand il était occupé, elle venait auprès de sa mère et l’aidait à soigner son père. Leif n’avait que très peu fait surface mais Matoaka était toujours là, elle veillait sur lui et soignait ses plaies. Avec ses onguents elle pu diminuer la boursouflure de son dos. Il garderait de profondes cicatrices mais la plaie serait désormais refermée.

    Un soir, alors que sa fièvre était redescendue et que Sora regardait les étoiles avec Tomas, Matoaka vint se blottir contre Leif. Elle prenait le temps d’observer tout ce qui avait changé chez lui. Son visage marqué par le temps, ses long cheveux blanc. Elle prenait sa main dans la sienne et entrelaçait leurs doigts avec douceur avant de laisser sa main si puissante se poser sur sa joue. La brune en fermait les yeux de plaisir avant de déposer des baisers dans le creux de sa main, « Est-ce que tu m’entends Isha », murmurait-elle dans un souffle, « Je ne sais pas si j’arriverais à redormir un jour.. J’ai l’impression que c’est un rêve.. Encore un.. Où tu es là.. Tout contre moi.. Je crois que si tu ne reviens pas je n’y arriverais.. Isha.. Je tenais pour Sora mais maintenant qu’elle est en sécurité je peux partir sereinement. Si tu ne me reviens j’abandonne.. Je ne pourrais pas, j’ai trop mal. »

    Son front se posait contre le sien alors qu’elle se blottissait contre lui grelottante et laissant quelques larmes couler sur ses joues en silence, « Je suis si fatiguée.. J’ai tellement mal partout.. »

    Et c’était vrai. Son corps portait aussi bien que Leif les stigmates de Viggo. Mais il y avait aussi les blessures psychologiques. Arriverait-elle à les panser ?

    Elle conversait très peu avec les hommes de la famille. La plupart du temps, elle restait mutique et préférait prendre des bols d’air frais seule. Il lui était difficile de rester auprès d’eux. Chacun essaya mais ils se trouvaient devant une porte close. Elle ne leur adressait aucun regard, aucune attention, aucune sympathie. Tous culpabilisaient et essayaient de savoir ce qui pourrait redonner de la douceur à cette ancienne reine. Tomas vint même offrir un domaine aux Erikson, « J’ai promis à Leif de vous donner une terre en plein milieu des Highland, tout près d’un village qui s’appelle Mallaig. C’est à deux jours en cheval de Embra mais vous y serait bien. Il y a un domaine avec une immense ferme, je vous donnerais tout pour que vous soyez en sécurité et que vous ne manquiez de rien je te le promet. Jamais plus vous ne connaîtrez la violence ou même la faim ». Mais même avec toutes ces promesses, Matoaka ne s’ouvrait toujours pas. Elle voulait sa famille et uniquement sa famille.

    C’est deux matins plus tard alors que Matoaka prenait un bol d’air frais et que Sora veillait sur son père en lui chantant les comptines amérindiennes qu’elle l’entendit grogner et essayer de se relever, « DUDA ! DUDA ! », trépignait-elle avec plaisir en tapotant dans ses mains, « C’est Ma’ qui va être heureuse Duda. Je te fais mal si j’appuie là ? », dit-elle comme le ferait un médecin et toucha quelques plaies cicatrisées juste pour embêter son père. Après l’avoir embrassé, elle courut sur le pont pour rejoindre sa mère et l’avertir de la bonne nouvelle. Les deux têtes brunes arrivèrent en trombe sous la tente qui protégeait le colosse. Matoaka caressa la joue de Leif qui ouvrait les yeux. Enfin, elle soupira d’aise.

    « Tu en as mis du temps Duda pour te réveiller », s’amusait Sora à le taquiner, « L’hibernation des ours c’est fini depuis plusieurs mois tu sais.. », elle avait le même sourire malicieux que sa mère et s’amusait à faire des petites moues adorable juste pour voir son père sourire. Matoaka décrocha un doux sourire à leur fille et lui demanda d’aller chercher de l’eau. Ils se retrouvaient seuls et elle pu venir baigner son visage, bouleversée de le voir enfin revenir à lui. Elle avait peur qu’il voit dans son regard qu’elle avait été proche du suicide, elle espérait secrètement qu’il ne l’avait pas entendu cette nuit là.

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    C.

    Les enfants jouaient avec Leif dans le jardin. Matoaka les observait, debout sur le pallier qui menait à la cuisine. Sa tasse de thé fumante entre les mains, un doux sourire s’affichait sur ses lèvres. Kisos sur les épaules de son père et Sora essayant de grimper sur le colosse, ils formaient un trio rieur, joyeux et inséparable. Souvent, Matoaka les contemplait de loin. C’était comme contempler une scène au ralenti, inaccessible et pourtant si nécessaire. Difficile de croire qu’un mois s’était écoulé depuis que Leif était venu la chercher et pourtant, enfin, ils étaient réunis.

    Personne de leur famille n’était venu les voir et c’était tant mieux. Matoaka redoutait le moment où ils viendraient. Elle savait et ils devaient savoir qu’elle ne les accueilleraient pas chaleureusement, aussi, elle était satisfaite de n’avoir que sa propre famille auprès d’elle. Ils suffisaient largement à son bonheur.

    La vie de château, Matoaka l’apprenait. Elle n’avait pas été éduquer à tenir de telles bâtisses aussi elle se sentait un peu étrangère à ce mode de vie. Diriger des villes et des légions de combattantes étaient plus aisé aussi ce n’était pas une maison de pierres qui allait l’effrayer. Pendant un mois les enfants ne la quittèrent pas. Ils passaient leurs temps à aménager, agrandir le jardin, faire du cheval. Elle ne se lasserait jamais du rire spontané de Kisos ou des chants de Sora. Elle prenait soudainement conscience qu’ils avaient grandis et cela lui noua l’estomac.

    Leif se démenait comme un diable pour que la famille ne manque de rien, pour qu’elle se sente chez elle. Mais Matoaka ne se sentait jamais bien. Le pire était le soir, avant de s’endormir. Elle avait été incapable de laisser les enfants dormir loin d’elle depuis tout ce temps. Elle gardait ses doigts crochetés à leurs vêtements en les gardant précieusement contre elle, quand son pieds s’agrippait à ceux de son époux. Elle craignait qu’en se réveillant ils aient disparu. Le rêve dans le rêve, voilà ce qui l’effrayait. Alors elle avait retardé le plus que possible l’aménagement de leurs chambres, juste pour s’assurer qu’ils ne disparaitraient pas.

    Sora réussit à faire tomber son père sur l’épais dune de feuilles mortes. Kisos riait de plus belle alors que la jeune fille criait victorieuse. Elle finit par se jeter sur son père réclamant son gain puisqu’elle avait gagné la bataille. Matoaka finissait sa tasse de thé et la posa sur la grande table de la cuisine. Elle observait la pièce et se sentit étrangère à ce lieu si.. si européen. Sa vie dans les bois lui manquait. Quand elle ressentait les affres du manque, elle se rendait alors tout près du chêne et allait prier ses ancêtres.

    Depuis le jour où Kisos lui avait confié le diamant, elle sentait comme un étrange poids sur les épaules. Leif aussi avait souffert, il l’avait cru morte, ils avaient l’un et l’autre survécu une nouvelle fois de la monstruosité des hommes. Ce diamant lui rappelait que le malheur n’était jamais bien loin et qu’il pouvait à tout moment ressurgir. Pour célébrer l’arrivée des nouveaux seigneur, le village en contrebas fit une fête. Bien évidemment, la famille Erikson avait été invité. Ils s’y étaient rendus, humblement. Les enfants au début timide s’accommodèrent rapidement de l’ambiance et dansèrent, s’amusèrent au rythme effréné de la musique. Pour l’occasion, Matoaka avait mis une robe cousue par ses soins qui portait les emblèmes des amérindiens et du sceau familial Erikson. Elle ne voulait plus entendre parler des norrois.

    Les gens y étaient gentils, accueillants. Mais Matoaka gardait toujours une certaine distance, une certaine méfiance. Pour elle, les gens étaient tous devenus fourbes et mauvais. Elle ne croyait plus en la bonté simple. Tout était forcément calculé. Aussi, elle préférait mettre de la distance entre elle et le reste du monde. Déjà quelques rumeurs circulaient. Elle était une sorcière qui avait survécu à bien des batailles. Les gens aussi commençaient à avoir peur, et elle ne leur donnait pas l’occasion d’être rassuré.

    Du moins, jusqu’à ce fameux jour où les enfants et Leif jouaient dans le tas de feuille et où elle venait de reposer sa tasse dans la cuisine. Elle fut sortie de sa rêverie quand on tambourina à la porte d’entrée. Surprise par les cris et les supplications elle se rendit en hâte devant l’immense porte en bois. En ouvrant, une femme suppliante et pleurant tenait entre ses bras son fils qui devait avoir à peine quinze ans, « Il est tombé du ravin en chassant.. Je vous en supplie aidez-le », hurlait la vieille femme qui priait pour la vie de son fils, « On dit que vous avez des pouvoirs.. je vous donnerais tout ce que vous voulez.. vous aussi vous avez un fils.. Ma dame je vous en supplie.. »

    Matoaka hésita une seconde. Son fils avait la peau déjà bien blanche, quasi cadavérique. Une énorme plaie sanguinolente couvrait son visage. Que pouvait-elle faire ? Dans un sursaut de conscience, elle ordonna aux hommes qui portait le mourant de le conduire dans son atelier. Alors qu’ils l’y installaient, Leif surgit sans doute alerté par les cris, brièvement son épouse lui expliqua la situation, « Peux-tu emmener les enfants loin d’ici.. je pense que je vais en avoir pour un moment et cela risque de ne pas être beau à voir. »

    Sa main caressait la joue de son époux avant qu’elle ne lui donne un bref baiser. Leur intimité était morte depuis deux ans et n’avait pas reprit depuis. Il y avait eu quelques gestes tendres mais ça aussi, elle refrénait ce besoin de le toucher.

    Le garçon s’appelait Utrecht et il était mal en point. Son visage avait visiblement percuté une roche et il était peu probable qu’il survive, mais le cri de détresse de cette femme l’a chamboula tellement qu’elle se mit au travail avec beaucoup de minutie. Pendant ce temps, Kisos s’inquiétait pour sa mère et le confia à son père alors qu’il mangeait dans le jardin, « Duda.. Pourquoi Ma’ elle ne rigole plus comme avant ? On dirait qu’un horrible nuage est devant ses yeux.. ». Sora s’amusait à faire des dessins avec les feuilles ramassées de son père et vint leur montrer son dessin de soleil avant de tirer sur la manche de son père, « Oui Duda.. Tu devrais jouer au soleil avec Ma’.. Elle est perdue dans le brouillard.. ».

    Des habitants du village vinrent au château pour prendre des nouvelles du petit Utrecht. Matoaka travaillait, concentrée pour essayer de sauver la vie du jeune homme. Nashoba arrivait à son tour et aidait Leif à restaurer les habitants inquiets. Kisos donnait des couvertures et Sora offrait de la soupe faite par sa mère plus tôt dans la journée. Tout le monde était réuni, attendant des nouvelles du garçon. Il y avait une forte et petite communauté soudée et sans le savoir, Matoaka venait de renforcer son aura de sorcière. Se murmurait de part et d’autres qu’une Ban Druih se trouvait parmi eux. Quand elle sortie enfin de son cabinet, elle fut surprise de voir le village entier dans le salon du château. Essuyant ses mains ensanglantée, épuisée après presque cinq heures de travail elle offrit un regard surpris à Leif qui avançait vers elle, inquiète elle lui demanda si tout allait bien, « Le village entier est venu soutenir la mère du petit Utrecht.. Ils ont tous prié. Comment tu te sens ? », demandait son frère qu’elle regardait avec encore plus de surprise. Un mois qu’il était absent et qu’il n’était pas réapparu et voilà qu’il surgissait.

    « Il respire, il va bien.. Il devrait s’en sortir mais j’ai peur pour son esprit. », avouait-elle en s’approchant de sa mère, « Il doit beaucoup se reposer, je le garde ici au château cette nuit, nous allons vous préparer une chambre pour que vous puissiez dormir. Il a besoin que vous soyez en forme, d’accord ? »

    La rumeur selon laquelle Matoaka était une sorcière se concrétisait. Des villageois et villageoises venaient la saluer, la remercier d’avoir sauvé la vie du jeune homme. Une fois le château vidé, Matoaka découvrit les enfants entrain de dormir sur l’un des sofa. A genoux devant eux, pendant que Leif raccompagnait les derniers villageois, elle remonta le plaid sur eux et embrassa leurs fronts. Venant s’asseoir sur le sofa en face, elle les contempla un moment avant de finalement sentir Leif contre elle. Sans aucune peur, elle vint se blottir contre lui mais lui demanda pardon, « Je suis couverte de sang et de sueur.. Pardonne ma tenue mais être dans tes bras me fait tellement de bien », avouait-elle d’une voix épuisée, « Dis moi.. L’enfant du pays.. Qu’est-ce qu’une Bran Druih ? Les gens me saluaient en murmurant ça.. »

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    C.

    Les mots de Leif déclenchèrent une crise de larmes que Matoaka n’arrivait pas à contenir. Il était si doux, si patient, si tendre. Ses mots, ses gestes, ses baisers étaient une délicieuse bulle de bonheur qu’elle se persuadait ne pas pouvoir mériter. Elle roula sur le côté et vint se recroqueviller sur elle-même, pleurant dans l’oreiller. Elle sentait qu’il était bouleversé et elle savait qu’il cherchait à la rassurer, à la retrouver mais elle se sentait si loin de ce souvenir qu’il évoquait. Elle avait mal de savoir et de sentir qu’elle était à des années de ce qu’ils avaient été. Si loin..

    Depuis leurs retours, elle avait dissimulé le mieux possible son corps pour ne pas qu’il puisse voir les multiples cicatrices. Notamment les pires qu’elle avait entre ses cuisses. Viggo s’amusait toujours à la mutiler sur les plaies qu’elle avait juste par sadisme. Avec ses baumes elle avait évité que les cicatrices ne gangrènent sa jamais il en restait malgré tout des cicatrices monstrueuses dont elle avait honte.

    « Pardonne-moi.. Je suis.. Je suis très fatiguée.. Je.. Je suis inquiète pour les enfants.. Ils sont en bas et je ne veux pas les laisser comme ça.. sans surveillance. »

    Elle avait si honte d’elle et de son corps. Si honte de se présenter à lui ainsi. Lui qui faisait tout pour elle et elle n’était même pas en capacité de l’honneur, de lui offrir son corps. Et pourtant, elle les avaient désirés ces mots et ces caresses là. La douceur de Leif, son désir, son amour. Elle le désirait toujours autant mais dès qu’elle s’autorisait à de nouveau ressentir toutes ces émotions, son corps se braquait, comme s’il était encore en survie.
    Elle finit par se lever et prit sa robe de chambre pour dissimuler son corps et finit par descendre rejoindre les enfants. Ils dormaient toujours profondément sur le sofa et elle se surprit à simplement les veiller. Leif n’était pas venu la retrouver et sans doute était-ce plus sage.

    Arriverait-il à dépasser cette crise ? Est-ce qu’il partirait en se rendant compte de qui elle était aujourd’hui ? Toutes ces questions la hantait, si bien qu’elle se rendit dans la cuisine pour faire du thé. Faire quelque chose lui permettait de ne pas perdre la tête. Mais alors qu’elle finissait de préparer la fameuse tisane, elle vit le colosse surgir sur le pas de la porte. Il portait une culpabilité sur les épaules qui l’attristait encore plus. Sans qu’il ne s’en doute, sûrement, elle vint se blottir contre lui en lui demandant pardon une nouvelle fois.

    « Tu me regardes avec les yeux de l’amour Isha et tu as le souvenir de la femme que j’ai été.. Mais mon corps, mon âme, portent tous les deux les horreurs de Viggo et de tout ce que les hommes m’ont fait subir. Je ne suis pas digne de ton amour. Tu vis dans une chimère.. Je ne suis pas belle, je ne suis pas désirable. Mon corps est complètement disloqué. Je ne sais même pas si j’arriverais un jour à être de nouveau ta femme.. celle que tu as connu.. »

    Son visage s’était relevé vers le sien, désolé et désemparé. Pendant qu’elle parlait, ses doigts se sont agrippé à la chemise qu’il avait remise. Quelques bougies dans la cuisine éclairaient le couple entrelacé. L’horloge au loin tapait et le vent sifflait. C’était si calme et pourtant leurs âles étaient tourmentées.

    « Il m’est même arrivé de penser, d’espérer que tu ne me retrouves jamais Isha », finissait-elle par avouer, « Je ne voulais pas que tu me revoie.. Pas dans cet état. Je ne voulais pas que tu aies cette vision de moi.. Je m’en veux tellement.. Tu mérites de trouver une femme qui soit belle, qui soit douce, qui soit tellement plus que ce que je suis Isha.. Une femme dont la seule présence ne te détruira pas. »

    Lentement, ses yeux rougis par les larmes se relevaient vers les siens dans une supplication silencieuse. Que pouvait-elle lui dire de plus pour qu’il ouvre les yeux sur elle. Elle ne le méritait pas et n’avait jamais mérité son amour.

    « Je suis enfermée dans un brouillard intense depuis des années et tu es revenu mon soleil.. Mais je n’arrive pas à aller vers toi. J’ai tellement peur que tu t’enfuies de nouveau.. J’ai tellement peur que tu ouvres les yeux sur qui je suis devenue. »

    Avec toute la douceur qu’elle avait, sa main vint se caler contre la joue du colosse qu’elle caressait. Ils étaient meurtris l’un et l’autre, complètement ravagé par la douleur et le chagrin. Eux qui n’avaient rien demandé au monde, si ce n’est de s’aimer.

    « Comment est-ce qu’on va s’en sortir Isha ? Je me sens tellement démunie.. J’ai l’impression de te demander la lune en m’aimant encore aujourd’hui..« 

  45. Avatar de C.
    C.

    On s’habitue au bonheur, c’est indéniable. Et c’est si bon de ne plus avoir peur. De vivre simplement sans avoir cette épée de Damoclès au dessus de la tête. Leif a été d’une patience exemplaire avec Matoaka. Elle lui était reconnaissante, tous les jours de sa douceur, de son amour, de sa passion. Tous les jours elle se sentait choyée et adorée. Elle le sentait toujours aussi tendre et sincère. Elle n’aurait pu rêver de mieux. En un instant, dix années étaient passées. Le temps passait avec une telle vitesse qu’elle ne s’était pas rendue compte de la haute taille de Kisos, presque aussi grand que son père ou encore du pas sensuel et léger de Sora quand elle marchait.

    Dix années.. ça passe si vite.
    Son ventre arrondi annonçait la venue tant espéré d’un enfant qu’elle ne croyait plus possible. Elle avait tant pleuré en secret, persuadée que son corps était mort. Et, par miracle, il avait laissé une germe d’espoir renaître en elle. Cet enfant c’était l’inattendu, l’inespéré. C’était l’assurance qu’ils étaient enfin en paix.

    Mais il fallait être vigilant. Matoaka avait presque trente cinq ans désormais et même si elle n’était pas vieille, son corps était très fatigué. Elle devait se ménager et toute la famille veillait au grain. Si habituellement c’était elle l’infirmière de tous, elle prenait goût à se faire ménager et chouchouter. Surtout le soir quand elle abusait de Leif pour qu’il la masse. Ca, c’était le vrai bonheur.

    La vie à Mallaig était douce. Une vraie routine s’était mise en place et Matoaka aimait enfin le château. Elle lui avait redonné de la chaleur, de la vie. Habituellement, tous les matins elle recevait les patients du village. Elle ne faisait jamais payer personne, ils donnaient ce qu’ils souhaitaient. Jamais elle ne jugeait ceux qui ne donnaient rien. C’était bien souvent des gâteaux, des provisions, des animaux pour l’étable ou même un bateau. Cela avait fait le bonheur des garçons qui adoraient aller pêcher. Les gens étaient gentils, bienveillants. Matoaka semblait avoir retrouver goût à aimer les autres. Elle avait retrouvé une douceur pudique.

    Leif était bien occupé aussi en tant que seigneur des terres. Il avait différentes missions mais n’avait qu’une seule règle, ne jamais partir plus d’une journée de Matoaka. La seule fois où il aurait du aller à Embra pour des questions politique, ils avaient eu une effroyable dispute. Matoaka refusait qu’il puisse partir loin d’elle et des enfants. Sa crise de panique avait décidé Leif à envoyer Nashoba à sa place et il n’avait jamais osé évoquer la possibilité de repartir de nouveau. Il y a des douleurs qui ne s’effacent pas. Elles restent, dissimulées, attendant toujours le moment propice pour s’échapper et faire de nouveau signe.

    Se lever tous les matins contre lui et avoir le cri des enfants dans le salon, c’était ça le bonheur de Matoaka. Elle n’avait besoin de rien d’autre. Le reste n’était qu’accessoire.

    Ce matin là, elle avait flâné dans son atelier à confectionner des baumes. C’était une sorte d’huile de massage qui permettait à son corps de diminuer les cicatrices. Grâce aux plantes, elle avait presque réussit à dissimuler certaines blessures physiques. Elle n’était pas superficielles, mais à la vue de ces traces laissés par ses ennemis l’a plongeait toujours dans un profond mutisme. Elle voulait être belle, se réapproprier son corps, être maîtresse de son âme. Encore une fois, il fallut du temps. Mais l’amour de Leif l’aida bien plus qu’elle ne l’aurait espéré. Ainsi donc, alors qu’elle sortait de son atelier, le visage recouvert de gâteaux qu’elle avait dévoré, elle rejoignit le reste de la famille dans la cuisine. Elle n’avait pas pensé à dissimuler les traces de son crime gustatif, ce qui fit rire Leif.

    Ce rire et cet éclat dans ses yeux la bouleversait toujours.
    Elle le laissa poser une main sur son ventre. Le bébé aimait sentir la paume immense et chaleureuse de son père. Matoaka lui rendait son sourire, tendrement apaisé en contemplant le colosse qui ne faiblissait pas en beauté.

    « Le bébé se porte très bien », répliquait-elle avec une moue secrète amusée, « Le petit miracle a hâte d’arriver.. Je pense qu’il poindra le bout de son nez bien plus tôt qu’on ne le pense ».

    Sans l’avouer à Leif, elle savait déjà quel était le sexe du bébé. Elle le sentait. Mais c’était tellement amusant de voir le reste de la famille débattre quelle avait gardé pour elle ce secret. Après avoir déjeuné tous les quatre, Matoaka alla faire une balade sur les sentiers de la colline, près de la maison. Elle aimait ce paysage rude et sauvage balayé par les vents. Blottie dans une épaisse fourrure et dans les bras de Leif, elle lui racontait sa matinée et l’écoutait évoquer la sienne.

    Oh oui. C’était si simple le bonheur finalement.
    Les journées se ressemblaient toutes mais ça convenait à Matoaka. Pour la soirée, ils attendaient le retour de Feargus et d’Amara. Ils ramenaient Charlie qui avait passé quelques semaines loin de Kisos. Il trépignait d’impatience, ayant hâte de revoir l’élue de son coeur même s’il répétait à tout va qu’ils n’étaient que de simples amis. Cela faisait toujours doucement rire Matoaka qui savait pertinemment quel lien les liaient.

    Mallaig était leur paradis. Leur bulle de bonheur. Matoaka ne pensait plus à la guerre, aux batailles. Elle n’avait pas retouché à un arc ou une épée depuis son arrivée en Écosse. Elle ne les toléraient que pour la chasse mais ne voulait plus entendre parler de bataille. Si Leif l’entendait, Kisos en était frustré. Il était un jeune homme qui rêvait de gloire, comme son père. Souvent elle l’entendait le questionner ou lire des livres qui contait les aventures des guerriers. Cette passion qu’il avait l’effrayait. Elle savait que secrètement Leif l’entrainait et qu’il était important qu’il soit prêt. Mais elle se voilait l’esprit. Pour survivre elle devait se protéger de toute attaque potentielle. Elle devait avancer.

    La fin de journée arriva enfin et avec elle la venue de leur famille. Kisos était déjà à l’avant poste et avait accueilli Charlie avec effusion. Feargus s’amusait en les voyant quand Amara avait un oeil vigilant sur ce qui liaient les deux amis. Leif les recevaient avec joie quand Matoaka, fatiguée de sa marche était restée à l’intérieur. Le temps était passé et le pardon était arrivé. Elle était sincèrement heureuse de les revoir. Le soir même fut le temps des retrouvailles et d’un long repas. Ils mangeaient avec appétit, Charlie racontant avec toute sa verve espiègle tout ce qu’ils avaient vu à Embra. La ville était foisonnante et pleine de mouvement. Depuis la mort de son épouse, Tomas avait visiblement beaucoup travaillé et il s’était fait beaucoup d’alliés mais aussi beaucoup d’ennemis.

    « Tomas a prévu de s’allier à un peuple slave qui s’est installé sur la côte norvégienne.. Depuis votre départ elle a été abandonnée. Beaucoup pensent qu’elle est maudite », expliquait Feargus, « Mais les espagnols ne sont pas loin et la santé de Philippe défaille.. Ils veulent le trône de France. Tomas se prépare à tous les actions possible ».

    La conversation prenait une route qui ne plaisait pas à Matoaka. Elle restait néanmoins silencieuse, pensive. C’est alors que Kisos s’emporta, exalté par l’idée d’un conflit et le besoin de faire ses preuves, « S’il a besoin d’hommes nous devons y aller ! Duda pourra entraîner ses hommes et je pourrais les guider aussi. Duda m’a montré comment me battre, je suis prêt ! »

    Feargus se taisait, surtout en croisant le regard noir de Matoaka dont les lèvres pincées indiquait une forte colère noire. Kisos parlait, sans retenue, idéalisant la guerre. C’en était trop pour la mère de famille dont les images de batailles, de violence et de mort lui revenait en mémoire, « Tu ne sais rien de la guerre Kisos, tais-toi. De plus, il ne s’agit pas de notre bataille. Ton père a assez de donné de son corps pour les autres. C’est un conflit qui est bien loin de chez nous. »

    Le ton était froid, loin de la doucereuse chaleur de l’amérindienne qui posait une main sur son ventre, comme signe de protection. « Ma’, le monde n’est pas Mallaig.. Et on doit protéger notre peuple.. nos valeurs. Il est primordial de riposter avant de se faire attaquer », répliquait-il avec une conviction si naïve, « Tu viens très bien de le dire Kisos.. Qui viendrait attaquer Mallaig ? Laisse la guerre aux fous. Il y en a bien assez sur terre. »

    Mais Kiso n’était pas d’accord avec sa mère et continua de le faire entendre malgré que Sora et Charlie le supplie d’arrêter d’en parler. Feargus ne parlait plus, discutant silencieusement avec Leif lui faisant comprendre que la situation dans le reste du monde était grave et qu’il allait devoir faire un choix. Mais Matoaka n’était pas dupe et elle savait ce qui se tramait. Elle allait répliquer mais Amara détourna l’attention en évoquant sa grossesse prochaine et son souhait de rester sur Mallaig pendant sa grossesse. Le sujet de la guerre détourné, ils passèrent une bonne fin de soirée.

    Matoaka brossait ses cheveux, assise à sa coiffeuse pensive. Le regard lointain. Les mots de Kisos surgissaient dans son esprit et la tourmentait. Comment protéger son fils ? L’entrée de Leif dans la chambre la sortit de ses pensées. Il avait été boire un verre avec Feargus et Nashoba au bar du village et pourtant il rentrait tôt. D’un seul regard, ils se comprenaient. Ils étaient soucieux pour Kisos, mais surtout, la possibilité d’une guerre où ils devraient prendre parti, « Je refuse que tu évoques la simple possibilité que je vous laisse partir là-bas tous les deux Isha.. C’est non négociable tu m’entends ? », affirmait Matoaka bouleversée par la simple idée de les voir partir au combat, « Si Feargus te met des idées dans la tête je jure sur la tête de notre enfant à naître que je lui arrache les testicules et je lui fais manger le soir même. Et je ne te dis pas ce que je te réserve mais ce sera bien pire.. Biiiiiiiiien pire. »

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    C.

    Avec beaucoup de douceur, Matoaka passait ses doigts dans la crinière brune de Leif qui était nettement parsemées de fils d’argent. Elle aimait le voir évoluer, vieillir. C’était le plus beau des cadeaux pour elle. Tandis qu’il parlait au bébé et à Amara, l’amérindienne restait songeuse. Méditer auprès de son arbre lui avait fait du bien mais révélait surtout des décisions qui étaient contraires à tout ce qu’elle avait espéré. Leif proposait de les envoyer au Vineland, mais ils savaient parfaitement que cela ne résoudrait rien. Non, Matoaka devait se résigner à les laisser partir. Elle devait leur laisser leurs destinées. Son chagrin était profond et faisait remonter des peurs irrationnelles.

    Soudain, et malgré la douceur de Leif, une violente douleur dans le bas ventre la fit se tordre, « Isha.. C’est.. C’est le bébé.. C’est tôt mais.. Oh bon sang.. », au même moment, la poche des eaux se vida à ses pieds faisant reculer Amara et Leif. Agrippée à la table de la cuisine, Matoaka retint un cri de douleur et tendit la main à son amie qui l’aida à se relever. Il n’y avait plus de doute, le bébé était là. Et comme s’il était la solution à tous les maux, il arrivait quand Matoaka avait besoin d’être libéré physiquement de sa présence. Avec l’aide de sages femmes du village, Amara aida son amie à accoucher. Cela ne dura que quelques heures. Même les vieilles femmes du village étaient surprise de la rapidité de cet accouchement.

    Feargus essayait de détendre Leif qui tournait en rond comme un lion en cage. Il lui proposa du whisky, des cigares, même d’aller se battre mais rien ne semblait canaliser le soucieux père de famille. Les jumeaux apprirent la nouvelle, inquiets d’être les déclencheurs de cet accouchement précoce, ils se ruèrent contre leurs pères sincèrement désolés de la dispute qu’ils avaient eu.

    Enfin, lorsque la lune était bien haute dans la nuit, Matoaka fit appeler Leif. C’étaient les derniers moments et elle avait besoin de lui. En le voyant enfin arriver, elle s’agrippa à sa main épuisée, « Il est là.. Il arrive.. J’ai besoin de toi.. ». En effet, dans les derniers moments, alors qu’elle arrivait enfin au dénouement, la force et la présence de Leif lui donnèrent suffisamment de courage pour laisser l’enfant naître. La lune était haute dans le ciel et pleine quand Matoaka accoucha d’un petit garçon, fort et robuste. Il pleurait déjà et bougeait vivement ses petits bras. Amara s’occupait de le nettoyer alors que l’amérindienne reprenait son souffle épuisée mais un large sourire sur les lèvres.

    « Je t’avais dis qu’il était impatient.. Tout comme toi.. », s’amusait-elle à répliquer devant l’oeil ébahi et inquiet de son époux, « Heureux d’avoir un nouveau petit guerrier à choyer ? ».

    L’enfant venait d’être enroulé dans une épaisse couverture. Amara l’amenait aux nouveaux parents qui l’accueillait avec une joie certaine. Matoaka le laissait se blottir contre elle et se reposait dans les bras de Leif pour qu’ils puissent contempler le petit homme qui chouinait tendrement, « Il a déjà de la voix.. », riait Matoaka les larmes aux yeux.

    C’était un moment rien qu’à eux, une bulle de joie, de bonheur. Blottie contre Leif, elle contemplait sa large main caresser la crinière brune et bouclée de leur fils qui gigotait contre elle. Lui aussi avait déjà envie de voir le monde. Les jumeaux arrivèrent quelque temps plus tard pour saluer le petit frère que leur père présentait. Ils étaient heureux de le rencontrer et Kisos était fier à l’idée d’être le grand frère. Sora le rabrouait déjà en l’entendant évoquer tous les projets de bêtises qu’ils allaient faire. C’était si léger, si tendre comme moment. Matoaka espérait que cela pousse les enfants à rester à l’abris, à la maison. Mais elle savait qu’être raisonnable ne serait jamais une solution et que le tempérament de leurs enfants serait toujours à la hauteur de la fougue de leurs parents.

    Quelques jours de paix passèrent.
    Quelques jours de douceur où la venue du petit être accaparaient tout le monde. Tous se battaient pour choisir un prénom sur lequel s’accorder. Matoaka observait silencieusement, mais heureuse, cette émulation qui avait fait taire un certain temps les envies d’ailleurs et de guerre. Pendant ce temps, elle se reposait dans la chambre, entourée des jumeaux qui ne la lâchait pas ou même de Leif qui venait le plus régulièrement possible entre deux activités. Cela faisait trois jours que tout le monde était au petit soin de Matoaka et du bébé, mais elle reprenait rapidement des forces et pu même se lever pour présenter l’enfant à l’arbre des anciens. Ils avaient fait une petite cérémonie en famille. C’était un moment de joie et d’allégresse totale.

    Après un bon dîner tous ensemble, ils s’installèrent dans le salon. Kisos écoutait Charlie parler de ses dernières lectures et des endroits qu’elle rêvait de visiter quand Sora parlait en amérindien avec son oncle. Matoaka berçait le nouveau né, blottie contre Leif dont elle sentait le regard. Ils étaient un peu extérieur au reste de la famille et elle se mit à lui proposer différents prénoms auxquels elle avait pensé, « Aden.. Une vieille femme au village m’a dit que cela voulait dire petit feu.. Qu’en penses-tu ? Je ressens son énergie et je peux t’assurer qu’il ne sera pas plus calme que les jumeaux », expliquait-elle avec un rire amusé. La naissance de l’enfant lui avait redonné cet éclat de douceur et de joie dans le regard. Elle se sentait apaisée, comme si la venue de ce nouvel être ouvrait enfin la voie à une paix intérieure. La soirée se tardait et Matoaka s’endormit rapidement dans les bras de Leif. Elle était encore fatiguée et son âge ne l’aidait en rien. Quand elle se réveilla, Leif l’avait conduit dans leur chambre et il venait la rejoindre. L’enfant dormait près d’eux et profondément. Lentement, elle vint se rouler jusqu’au colosse et se blottie contre lui en caressant son buste.

    « Isha.. Les enfants vont partir, tu le sais n’est-ce-pas ? Avec ou sans notre accord. On ne pourra pas les en empêcher.. », murmurait-elle bercée par le souffle du géant et le crépitement de la cheminée, « On ne pourra pas les retenir.. Ils doivent affronter leurs destins et ce n’est pas en restant ici, avec nous, qu’ils le pourront. »

    Ses yeux retrouvaient ceux de Leif, aussi surpris qu’inquiet qu’elle pouvait l’être. Se redressant sur un coude et retenant ses larmes, elle caressa sa joue en lui évoquant ce qu’elle avait entendu de ses ancêtres le fameux jour de l’accouchement. « Ils sont aussi vifs et spontané que nous le sommes.. Ils sont comme le vent. Kisos et Sora ont leurs chemins, leurs expériences.. C’est à nous de les guider même si je rêve de les enfermer dans la cave du château et qu’ils arrêtent de grandir et de réfléchir pour ne pas qu’il puisse leur arriver quelque chose », soufflait-elle malheureuse, « Mais je ne veux pas être cette mère non plus.. qui les enferment.. »

    L’enfant pleurait dans son berceau. Il avait certainement eu peur à cause du bruit du volet qui claquait. Délicatement la brune se releva et vint le prendre dans ses bras pour le calmer, ce qui fonctionna. Revenant au lit près de Leif et cajolant l’enfant qu’elle contemplait, elle reprit, « Demain je vais commencer l’entrainement de Sora et Kisos.. Je vais leur apprendre les rudiments de la chasse, comment se soigner, comment survivre. On va tout leur apprendre Isha mais puisqu’ils veulent être traité comme des adultes, on va se conduire comme tel, peut-être qu’en leur faisant cet entrainement, comme à tes soldats, cela les fera reculer. A l’inverse, ils seront prêt à tout affronter. Qu’en penses-tu ? »

    Elle ne déciderait rien sans lui. Ils étaient une équipe. Matoaka devait se défaire de cette maman louve qu’elle avait été pendant dix ans et accepter que leurs enfants étaient aussi capable de vivre leur propre vie. Sa main cherchait celle de Leif et tendrement, lui demanda s’il avait trouvé un prénom pour le nouveau né, « Crois le ou non mais.. mais je sens qu’il commence à s’impatienter ».

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    C.

    Aden dormait profondément dans le dos de sa mère alors que cette dernière préparait ses flèches. Depuis quelques années et à la demande de Leif, Matoaka avait accepté que quelques domestiques viennent l’aider sur l’entretien du château. Et elle avait eu du mal à l’avouer mais leur présence l’aidait beaucoup. Il s’agissait surtout de dépoussiérer et d’entretenir le château. Cait, l’une des deux domestiques cuisinait beaucoup et avait réussit à avoir l’estomac de Matoaka, notamment en pâtissant de délicieux gâteau appelé Shortbread qu’elle dévorait en cachette. Pendant qu’elle affutait les pointes de ses flèches, elle méditait sur les conséquences de cette fameuse préparation. Les enfants allaient subir un rythme plus soutenu et plus violent. Comment leur faire prendre conscience de l’ineptie qu’était cette guerre ?

    Le temps passa vite. En les voyant rentrer quasi essoufflé et épuisé par l’entrainement de leur père, elle mordit sa lèvre presque amusée. Il n’y avait aucun doute sur le fait que Leif ne les avaient pas ménagé et cela l’amusait de les voir se plaindre. Mais les mots de Leif lui rappelait que la réalité d’un combat était l’enjeu d’une vie. La vie de ses enfants. Aussi, elle reprit son masque de froideur et de sérieux pour leur donner l’ordre de manger.

    Réunie un instant avec son époux, elle lui confiait Aden qui était entrain de s’endormir après avoir copieusement mangé. Elle l’écoutait évoquer la matinée amusée en voyant qu’il était aussi épuisé. Même s’il avait toujours une forme certaine, ils vieillissaient l’un et l’autre et leurs mouvements n’étaient plus aussi fluide et souple qu’avant. Bien évidemment, elle prenait en note les recommandations de son époux et savait déjà ce qu’elle allait leur faire travailler, « Isha.. On parle de tes enfants.. De vraies têtes brûlées qui n’en font qu’à leurs têtes depuis leurs naissances. Tu te souviens ?« , répliquait-elle amusée en partageant un bout de shortbread avec le colosse.

    Leif semblait avoir reprit en vigueur et son oeil était plus vif. Le fait d’envisager un départ pour le front le rendait plus sérieux et concentré. Il était déjà dans l’anticipation de ce qu’impliquait un conflit et elle craignait que cela le conduise à ruminer. Heureusement, il évoqua une soirée en amoureux et cela fit tendrement sourire Matoaka, « J’ai une nouvelle robe que je souhaiterais te présenter donc je dirais que cette soirée vint à point nommé », avouait-elle avec un sourire espiègle avant de se pencher sur les lèvres de son époux. Elle profitait que Aden soit dans ses bras pour le taquiner, notamment en mordillant sa lèvre inférieure et caressant sa nuque, « Je te laisse imaginer« , reprenait-elle entre deux baisers, « Moi. Dans une robe de satin qui vient d’Italie. Qui a la couleur de ma peau.« , s’amusait-elle à évoquer de manière explicite pour attiser son imagination.

    Lentement elle le quitta, son sourire toujours sur les lèvres alors qu’elle récupérait son carquois tenant les flèches préparées le matin même, « Mais je dois te quitter mon bel amour.. Je te dis à ce soir« . Au moment où elle quittait la pièce, Aden se réveillait et gesticulait dans les bras de son père, rappelant qu’il était bien présent.

    Matoaka restait silencieuse avec les jumeaux qui geignaient encore des nombreux coups reçus le matin même. Les entendre ronchonner la faisait sourire en coin mais rien de plus. Dans les vastes plaines de Mallaig, elle avançait, toujours suivie par les jumeaux qui chuchotaient tout bas. Ils se demandaient bien où les emmenaient leur mère et pourquoi elle était si silencieuse. Avec leur père, ils se permettaient de ronchonner, mais avec leur mère, c’était différent. Ils n’osaient jamais être en confrontation direct avec elle. Mataoka avait décide de les emmener là où le vent lui murmurait des secrets anciens et où les montagnes de Glencoe se dressaient comme des gardiennes silencieuses. Ses longs cheveux noirs parsemés de nuances argentées flottaient librement dans la brise écossaise Au loin, la nuit se dévoilait, annonçant des étoiles estompées par les lourds nuages.
    C’était parfait pour commencer l’initiation.

    Matoaka vint s’asseoir sur un rocher, position du lotus. Les enfants la connaissait bien puisqu’il s’agissait de celle qu’il prenait pour méditer. Elle observait ses enfants avec un regard sérieux. Elle savait que les temps à venir seraient marqués par des batailles et imaginer ses enfants dans une telle violence la submergeait d’une vive émotions. Ils étaient encore jeunes certes déjà forgés par les rigueurs de la vie sauvage, mais ils devaient apprendre à concentrer leur esprit et leur cœur pour affronter l’épreuve qui les attendait.

    Leurs yeux brillaient d’un mélange d’excitation et de crainte. Sora se tenait, droite, digne. Si belle avec cette jeunesse éblouissante. Kisos était plus mal à l’aise, un peu impotent, ne sachant pas comment se tenir. Il avait tout de son père. Matoaka leur parla avec une voix douce mais ferme, une voix qui portait le poids des générations passées et de la douleur d’une mère. « Ce matin votre père vous a entrainé sur la force et l’endurance. Elle est bien entendu nécessaire et tous les jours vous devrez vous entrainer. Mais, néanmoins, la force physique seule ne vous mènera pas à la victoire. C’est dans l’esprit, là où réside la vraie puissance, que vous trouverez votre avantage. Fermez les yeux et écoutez les battements de votre cœur. Laissez les pensées s’apaiser comme les vagues d’un lac calme. Ressentez la terre sous vous, la terre de nos ancêtres, celle que vous avez foulez, et puisez-y votre force. »

    Kisos, serra les poings, essayant de maîtriser les émotions tumultueuses qui le traversaient. Tout se chamboulait dans son esprit. Il pensait à la guerre mais aussi à Charlie, à protéger Sora et le reste de la famille. Il voulait tellement que son père soit fier de lui. Il voulait lui ressembler, être aussi puissant et charismatique. Sora, avait beau être une femme mais elle était tout aussi déterminée que son frère. Elle inspira profondément pour se concentrer et laissa aisément son esprit voguer.

    « Il y aura du sang, il y aura des cris, mais vous ne devez pas laisser la peur envahir votre cœur. La peur est un ennemi invisible, plus perfide que n’importe quelle lame. Souvenez-vous de nos chants, souvenez-vous des histoires que je vous ai contées. Elles sont notre héritage et notre bouclier. Ne vous comparez jamais à votre père ou moi-même. Vous êtes deux puissants guerriers, il faut être désormais intuitif, clairvoyant. Vous faire confiance. Trouvez votre totem, votre source de puissance intérieure. Sans ça, vous ne serez qu’un cadavre ambulant dès la première charge« .

    Les enfants acquiescèrent en silence, absorbant chaque mot de leur mère. Il semblait, pour Matoaka, que leurs esprits commençaient à se clarifier, comme le ciel après une tempête. Sora sourit légèrement, voyant la transformation prendre forme. En effet, elle se voyait déjà dans les bras de Tomas dont elle fantasmait le trait. Ses pouvoirs de divination lui permettait d’avoir accès à une connaissance illimité sur le temps. Bien souvent elle doutait de ses visions mais Matoaka lui avait apprit à les contrôler et les interpréter. Kisos, lui, semblait perdu. Elle savait que la route serait longue et ardue pour l’esprit de son fils qui souffrait énormément, mais à ce moment précis, elle sentait malgré tout un espoir renaître.

    Le soleil était presque tombé, quand elle leur ordonna de revenir à elle. Ils étaient perdus, surpris de voir que le temps avait si rapidement passé. Mais surtout, ils révélaient des visages déterminés ceux des jeunes guerriers en formation. Matoaka se leva, tendit la main à ses enfants qui lentement se relevèrent, peu habitué par la pratique de la méditation. Ils se sentaient encore plus épuisé par cet exercice que celui du matin, « Demain nous nous entrainerons à l’arc, je veux que ce soir votre carquois soit composé de dix flèches que vous fabriquerez vous-même« , expliquait Matoaka avec son sourire espiègle de retour. Les jumeaux protestaient, expliquant qu’ils étaient épuisés. Kisos évoqua même son rendez-vous avec Charlie ce qui fit rugir Matoaka.

    Ils venaient d’arriver à la maison et Leif était sur le pas de la porte de la cuisine, dans le petit jardinet, quand il pu entendre son épouse s’époumoner contre leur fils. Il était rare qu’elle élève la voix mais c’était toujours impressionnant quand elle le faisait, « Tu crois que tu auras le temps de te poser quand tu seras à la guerre Kisos Erikson ? Que ton commandant aura quelque chose à faire de tes états d’âmes et de tes pauses consolation ? Tu veux partir à la guerre ? La guerre c’est pour les hommes alors si tu veux être prêt pour cette guerre comporte toi comme tel !« , le cinglait-elle de manière virulente. Sora n’osait rien dire mais se dirigea vers le fagot de bois près de son père pour récupérer de quoi faire leurs flèches. Pendant ce temps, Matoaka continuait sa leçon de morale, face à Kisos, nettement pas impressionnée par ce colosse qui la surplombait, « Tu crois que c’est quoi la guerre Kisos ? Tu crois que c’est un jeu ? Non, c’est de la survie ! Tu dois trouver tous les éléments qui t’entourent pour sauver ta vie mon fils ! C’est ton mantra ! Et pas les tendres baisers de Charlie ! Alors grandis mon fils ! GRANDIS ! Et conduis toi comme le fils de deux guerriers ayant survécu à la mort. »

    Elle termina sa violente effusion en se rendant près de Leif qui avait écouté sans sourciller. Reprenant Aden dans ses bras qui babillait, elle couvrait le tendre bébé de doux baisers, « Rentrons Isha, j’ai besoin d’un bon bain..« .

    Ce soir là, ils confièrent Aden à Charlie qui avait fait le déplacement pour rejoindre son amoureux et Sora. Elle était avec eux dans le salon alors qu’ils confectionnaient leurs fameuses flèches. Sora essayait d’expliquer à son frère que sa mère avait raison et qu’ils devaient s’estimer heureux que leurs parents acceptent enfin de les entrainer. Mais Kisos ruminait. Le passage à l’âge adulte était compliqué et frustrant, car au fond de lui, il rêvait de revenir à cette période où tout était simple et où il était chéri.

    Pendant ce temps là, Matoaka sortait de son bain. Elle avait interdit à Leif de la rejoindre dans la salle de bain, juste le temps qu’elle se prépare. Ils avaient monté dans leur chambre un plateau avec de quoi manger. Pour cette soirée, elle sortait une robe qu’elle avait acheté plusieurs mois plutôt. Un tissu de soie d’une couleur caramel, douce et chaude qui épousait parfaitement ses formes. La grossesse et la nourriture riche lui avait redonné des formes ronde et sensuelle. Ses cheveux détachés sentait bon le jasmin et elle avait mis quelques bijoux autour de ses poignets et de ses chevilles. Avec les annéées elle avait repris confiance en elle, se sentant belle, désirable. La patience et l’amour de Leif lui avait redonné cette force intérieure. Enfin, elle se rendit enfin dans la chambre pour rejoindre son époux qui attendait patiemment devant la cheminée, « Je ne t’ai pas trop fait attendre ?« , demandait-elle d’une voix langoureuse en tournant lentement sur elle-même laissant alors le tissu sensuel caresser sa peau, « J’espère que mon éclat de tout à l’heure ne t’as pas effrayé bel inconnu.. ». Soudainement, elle repensait à ses mots très dur et s’en voulut, « J’ai étais trop dure avec Kisos, n’est-ce-pas ?« .

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    C.

    La nuit enflammée qu’ils avaient vécu avait ébloui Matoaka. Si bien qu’au petit matin, affamée, elle s’était rendue dans la cuisine pour préparer le repas de son adoré. Les années avaient beau passé, ils étaient toujours en osmose. Cela rassurait la brune qui chantonnait ce matin en préparant l’omelette de son époux. Ils avaient faim de l’un et l’autre et d’un seul regard ils arrivaient encore à s’enflammer. Alors qu’elle lui servait à manger, elle allait lui proposer de d’abord laisser refroidir son assiette pour un autre câlin mais les enfants arrivèrent.

    La mine de Kisos faisait encore rire leur père, quant Matoaka reprenait son masque de froideur de la veille. Elle ne voulait pas aller vers son fils, ne voulant pas ou plus le couver. Une partie d’elle lui en voulait de choisir ce destin. Comme elle ne pouvait pas lui reprocher frontalement, il était donc plus simple de ruminer la fameuse querelle de la veille. Si Kisos ronchonnait dans sa barbe naissante, Sora s’était quant à elle directement dirigée vers sa chambre pour se débarbouiller.

    Aden dans les bras, Matoaka savourait de retrouver son petit trésor dont elle couvrait le front de baiser. Ses pleurs avaient cessé aussitôt qu’il fut dans les bras de sa mère, tendrement lové contre elle et tétant avidement. Il savait déjà ce qu’il voulait, la force et la conviction des Walker se murmurait Matoaka à elle-même. Elle aimait ce nom.. Il lui exprimait un vrai sentiment de plénitude, comme si Leif avait réussit à conjurer le mauvais sort qu’elle avait toujours ressentit. Ils étaient puissants, forts et désormais éternellement lié par ce nom.

    « Il me tarde de vous retrouver Monseigneur Walker.. » s’amusait-elle à lui répondre quand il se penchait sur ses lèvres pour un tendre baiser. Les enfants passèrent devant elle, Sora eu un sourire désolé et ses traits fatigués firent du mal à Matoaka. Mais le pire, ce fut quand Kisos l’ignora totalement. C’était un coup de poing dans le coeur qui lui fit verser une larme. Ils étaient partis et elle pouvait prendre le temps de s’occuper d’Aden qui une fois rassasié, dormit profondément.

    Pendant ce temps, elle s’attela à ranger, donna les tâches à ses deux domestiques puis se rendit dans son atelier. Elle ouvrit son cabinet pour quelques consultations pendant que Aden dormait toujours profondément dans son berceau. Les malades pouvaient ainsi contempler le nouveau venu. Matoaka ne faisait pas payer ses consultations ce qui lui donnait la réputation d’être une bonne âme. Elle soignait avec son coeur mais acceptait les cadeaux fait avec beaucoup d’émotions. Presque tout le temps, ses patients venaient avec un quelque chose.

    Pendant une bonne partie de la journée elle travailla et soigna ses patients. Beaucoup parlaient des conflits au loin en Europe et qui pourtant avaient une résonance jusqu’au fin fond des Highlands. Matoaka n’y prêtait guère plus d’attentions car elle savait qu’une guerre se profilait, mais elle ne pouvait encore totalement imaginer le départ des enfants. Elle espérait tellement que l’entrainement que Leif et elle leur infligeait les dégoûterait de l’idée du front. Mais elle semblait oublier qu’ils étaient comme leurs parents : déterminés.

    Il était presque 16h.
    Elle prenait le thé en compagnie d’Anya près du jardin aromatique tout en surveillant Aden qui jouait à essayer d’attraper les nuages. Son amie semblait soucieuse. Visiblement, Feargus aussi avait des idées de bataille et de grandeur. Il avait toujours un goût prononcé pour le combat et ne perdait jamais une occasion de se battre, « Je ne sais pas quoi penser de ça, de cette potentielle guerre », avouait Anya en soupirant, « Pourquoi est-ce qu’il faut qu’ils fassent encore les abrutis ? Comme si faire la guerre était un jeu ? Ne comprennent-ils pas qu’ils peuvent perdre la vie ? »

    Elle se plaignait auprès de son amie qui ne pouvait qu’opiner d’un mouvement de tête avant d’ajouter, « Je crois que ces histoires de guerre ont rendu un élan d’excitation à Leif. Même s’il ne veut pas voir les enfants y aller, j’ai l’impression que l’idée de se battre de nouveau leur donne comme un.. comme un second souffle. Une nouvelle jeunesse. »

    Les filles parlèrent un moment ensemble avant que Anya la quitte. Elle comptait bien sermonner encore et encore son époux qu’elle avait laissé à la bibliothèque du village avec Charlie. De nouveau seule avec Aden, Matoaka prit le temps de prendre un bain, de se prélasser avant de nourrir le petit garçon. Elle lui racontait déjà tout un tas de comptines et de légendes. Elle lui chantait les douces berceuses amérindiennes qu’elle pensait avoir oublié. Mais il n’en n’était rien. Leif et les jumeaux rentrèrent plus tôt que prévu. Matoaka avait fini de ranger et fait préparer un festin pour le soir même. Une délicieuse odeur de rôti s’échappait de la cuisine avec des pommes de terres, des légumes et un shortbread dont elle avait déjà mangé quelques bouts. Elle méditait dans le jardin, Aden toujours dans son panier à observer le ciel près de sa mère.

    Elle entendit les râles de fatigue et de mécontentement des enfants au loin et interrompit son moment de visualisation. La surprise se lisait sur ses traits quand elle vit les jumeaux recouvert de boue de la tête aux pieds. Sora était furieuse quand Kisos avait la tête baissé, tout penaud. Matoaka n’osa pas leur demanda ce qui c’était passé, elle se contenta tout simplement de leur indiquer que de l’eau chaude se trouvait dans les écuries et qu’ils pouvaient l’utiliser. Se redressant, elle les observa se rendre dans les écuries plus loin quand Leif arriva enfin. Elle mordait sa lèvre inférieure, ses doigts noué de nervosité. Ses traits était tirés par la fatigue et l’effort mais son oeil brillait d’une malice certaine. Cela la fit tendrement sourire et l’apaisa. Une main sur sa joue, elle lui demanda comment c’était passé cet entrainement qui avait visiblement coûté aux enfants.

    « Kisos arrête ! Il m’en faut aussi ! »
    , hurlait Sora au loin alors que son frère prenait visiblement toute l’eau chaude. Matoaka laissa Leif gérer. Elle lui donna un tendre baiser sur la pointe des pieds et le prévint que le repas était servi. Récupérant enfin Aden qu’elle enroulait contre son buste, elle se rendit ensuite en cuisine pour mettre la table. Un festin attendait les jumeaux et Leif dont elle savait que l’appétit était toujours gargantuesque en revenant des entraînements. A peine finissait-elle de préparer la table que les jumeaux surgirent. Sora avait l’oeil noir, fermé. Que diable s’était-il passé ? A l’inverse, Kisos refusait de regarder sa mère. Le repas était silencieux, terne. L’inverse du repas que leur mère avait préparé.

    Matoaka avait très mal en les voyant dévorer leur repas sans même lui dire un mot. Ils lui en voulaient très certainement de la veille et de ces fameux entrainements qu’on leur faisait subir. Aden était le seul dont le babillement égayait un peu la pièce. Leif surgissait à son tour, propre. Aussitôt, les enfants quittèrent la table en emportant avec eux quelques denrées et se réfugièrent à l’extérieur.

    « Isha.. Qu’est-ce qu’il s’est passé en haut ? », demandait la brune qui servait alors le colosse d’une importante ration de nourriture, « Les enfants ne m’ont dit aucun mot. Ils.. Sora est très en colère et Kisos ravagé de fatigue. Est-ce qu’on abuserait pas un peu en étant aussi dur avec eux.. Demain je les ferais travailler sur des soins, ce sera plus tranquille mais aussi plus technique. »

    Elle faisait clairement volte-face, doutant de leurs méthodes. Avec d’autres soldats c’était plus simple, il n’y avait pas d’affect. Mais avec leurs enfants, elle doutait, « C’est tellement difficile. Je n’ai qu’une envie, aller les voir pour les cajoler et les rassurer. », confiait-elle à son époux dont elle massait la nuque avec douceur.

    Juste après, Sora surgit dans la cuisine pour déposer son assiette dans l’évier et fixa ses parents avec une férocité que Matoaka avait jusqu’alors oublié, « Quoi que vous puissiez dire, mon destin est auprès de Tomas et je serai sa femme. Je me fiche qu’il soit en pourparler pour épouser une princesse du sud. Je serai sa femme et j’exige que vous m’emmeniez auprès de lui le plus vite possible pour empêcher cette union. »

    Matoaka, surprise, jeta un oeil sur Leif qui semblait imperturbable. Elle s’approcha de sa fille qui était légèrement plus grande qu’elle maintenant et dont elle prenait les mains avec douceur. Mais Sora se reculait, visiblement très inquiète et sensible au sujet de Tomas, « Est-ce que c’est trop difficile pour vous de comprendre que je l’aime depuis toujours ? Vous n’avez fait que nous séparer.. Tout le temps. Ma’.. Je t’en supplie, raisonne Duda et laisse le m’envoyer à Edma. Je dois retrouver Tomas », suppliait la jeune femme en observant sa mère, « Toi aussi tu étais destinée à Duda et tu t’es battue pour lui appartenir, n’est-ce-pas ? Alors pourquoi ne pas m’aider ? Tu es tellement borné et.. et.. et vieux ! Comment Ma’ a pu tomber amoureuse de toi ! Tu es pire qu’une mule têtue ! Elle aussi tu l’enfermais quand elle ne t’écoutais pas ? »

    Leur fille s’exprimait et Matoaka ressentait sa douleur et son désarroi. Sora pensait juste mais elle se défoulait sur Leif juste pour lui faire mal, comme elle ressentait ce même mal. Caressant sa joue, la brune soupirait longuement en réfléchissant, cherchant les mots les plus justes dans une telle situation, « Sora.. Je sais que cela semble vain à entendre mais.. mais dès fois il faut du temps avant que les âmes soeurs se trouvent et puissent être heureuses ensemble. Pourquoi un tel empressement ? »

    C’est alors que Sora se mit à pleurer et tomba dans les bras de sa mère. Aussitôt, elle l’enserra fermement et couvrit son front de baisers tout en jetant un oeil à un Leif qui semblait aussi abasourdi qu’elle de la tournure des évènements. Pour plus d’intimité, la mère de famille confia le petit dernier à son père et prit à part sa fille qu’elle entrainait dans son cabinet. Là, au milieu de différents filtres et baumes, elle savait qu’elle se livrerait. Sora lui confia sa peur de ne pas être aimé, qu’elle enviait Charlie et Kisos, ses parents. Elle se sentait seule et oublié. Matoaka l’écouta longuement, sans donner de vrais conseils. Elle savait que seul le temps saurait lui adoucir le coeur, « Tu es comme ton prénom mon amour.. Un oiseau chantant qui doit prendre son envol.. Mais un envol pour toi. Dis moi sincèrement pourquoi tu veux partir avec Kisos ? C’est pour que Tomas te vois c’est ça ? »

    Il n’y avait plus de doutes concernant les objectifs de la jeune femme ce qui ne surprenait guère Matoaka. Mais comment pourrait-elle lui en vouloir. Elle-même s’était laissé kidnappée par Leif pour pouvoir vivre une aventure. Assise sur le sofa, elle lui raconta des légendes qui provenait de son peuple et qui parlait de l’empressement d’une princesse et qui en avait perdu le goût à la vie. « Tes visions sont bien réelles Sora mais elles ne doivent pas déterminer ton existence.. Laisse les te guider. Ton destin tend vers Tomas, très bien. Laisse le se rendre compte de ta valeur mais en vivant, pas en te blessant. Provoquer le destin pourrait être fatal sur le long terme. »

    Les deux femmes discutèrent un moment ensemble jusqu’à ce que finalement Matoaka lui dise d’aller dormir. Ils avaient vécu deux jours d’entrainements intensif et cela bouleversait aussi les émotions de Sora. Une fois envoyée dans sa chambre, Matoaka monta à l’étage. Kisos avait déjà prit la poudre d’escampette pour rejoindre Charlie. Finalement, elle rejoignit Leif dans leur chambre. Il s’était assoupi sur le fauteuil près de la cheminée en tenant Aden qui dormait aussi. Le tableau charmant de ces deux hommes la fit sourire. Délicatement elle récupéra le bébé et le posa dans son berceau. Cela n’avait pas réveillé le colosse, aussi, elle vint s’installer à califourchon sur lui et couvrir son visage de tendre baisers, « Vous dormez déjà mon beau guerrier ? Ne m’aviez-vous pas promis une soirée particulière ? », s’amusait-elle à murmurer pour le réveiller.

    Quant il eut ouvert les yeux, elle lui offrit un tendre sourire tout en replaçant ses mèches de cheveux, « Tu as fais ton papa ours avec Sora aujourd’hui ? Elle a peur de ne pas être aimée Isha.. ça me bouleverse à chaque fois qu’elle puisse penser ça. Tu sais que c’est une jeune femme aujourd’hui.. Elle doit aussi vivre sa vie, comme Kisos le fait avec Charlie.. Tu dois la laisser grandir.. », elle savait à quel point il était protecteur avec elle et qu’il la chérissait de tout son coeur, cela l’amusait autrefois mais aujourd’hui cela risquait de devenir problématique, « Tu peux difficilement lui en vouloir de trouver l’amour.. Toi même tu m’as kidnappée juste parce que je t’ai tapé dans l’oeil », répliquait-elle dans un rire franc.

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    C.

    Avant l’annonce du départ des jumeaux, la vie était douce et calme. Trop de drames, trop de secrets, trop de trop. Matoaka entendait tout le monde hurler et elle ne savait plus où donner de la tête. Sora explosant contre son père, Kisos futur papa, la venue de Tomas qu’elle savait pertinemment être intéressée. Il était malin, il savait parfaitement comment flatter Leif. Même s’il n’irait pas sur le terrain, Tomas espérait qu’il le conseillerait d’Embra. Matoaka restait donc méfiante et observait, analysait.

    Toute la famille était éparpillée dans la maison, hurlant ou se maudissant tout à chacun. Leif redescendait de sa fureur pour finalement douter, et culpabiliser. Aden était dans son berceau, surveillé par les domestiques. Matoaka en profitant pour rejoindre son époux qui se maudissait, persuadé d’avoir tout raté. Ses mots blessait beaucoup la mère de famille qui prit sa main dans la sienne, avant de lui pincer le bras.

    « Cesse donc de dire des bêtises, ça suffit. Tu n’es pas un mauvais père. Tu dois juste apprendre et comprendre que nos enfants grandissent et qu’ils sont humains, qu’ils apprennent et qu’ils sont tout aussi imparfaits que nous Isha. »

    Elle avait sa petite ride de mécontentement entre les yeux, lui donnant un air ronchon sans qu’elle ne le prémédite, « On va s’occuper de tout ça.. Etape par étape. Mais je veux que tu cesses de penser que tu as été un monstre avec moi. Je sais qui ont été les monstres, les persécuteurs, les agresseurs, les violeurs de mon existence. Te comparer à eux est effroyable et je déteste ça. Alors tu cesses de suite. »

    Une fois qu’elle eut remonté les bretelles de Leif, elle se dirigea vers Feargus qui harcelait Charlie de questions et prit la main de la jeune fille tremblante et tétanisée par la peur. Kisos lui, restait dans son coin, sonné par les mots de son père. « Isha, emmène Feargus boire un verre au village. Pendant ce temps je vais examiner Charlie pour vérifier si elle porte ou non un enfant. Kisos, va me chercher de la lavande dans la lande tu veux bien ? »

    Aussitôt, le jeune homme courait chercher la plante. Feargus se laissait conduire par Leif au village où ils pourraient ruminer et boire un coup. Une fois seule avec Charlie, elle la laissa s’installer puis vint la prendre dans ses bras. La jeune fille se mettait à pleurer, une vraie crise de larmes. Elle avoua qu’ils n’avaient fait l’amour qu’une seule fois et que depuis elle n’avait pas eu ses lunes. Elle avait peur d’être enceinte car elle refusait d’avoir un bébé, « Et Kisos qui m’annonce vouloir partir.. Qu’est-ce que je vais devenir ? S’il meurt ? Je n’arriverais pas à élever un enfant seule.. »

    Matoaka tentait tant bien que mal de la rassurer et la serra longuement contre elle. Son fils surgissait à pas de loup près d’elle, penaud, en lui tendant la fameuse lavande. Sa mère le remercia et lui demanda de retrouver sa soeur. Elle allait avoir besoin qu’ils s’occupent de Aden et qu’ils lui préparent des baumes de guérison comme elle leur avait appris, « Ce sera votre activité du jour. Il m’en faut quinze chacun« . Kisos hochait simplement de la tête et se rendit ensuite auprès de sa soeur ce qui permit à l’amérindienne d’ausculter la petite Hedlund. Avant cela, elle lui fit un soin pour la détendre notamment en installant de la lavande autour d’elle. Une fois détendue, elle pu procéder à l’examen.

    Pendant ce temps, Kisos rejoignait sa soeur qui rêvait du baiser langoureux qu’elle venait d’échanger avec Tomas. Ce dernier était partit en direction du centre ville pour rejoindre Leif et parler tactique politique et militaire. Kisos était effrayé, il avait peur pour Charlie et avouait à sa soeur la punition de son père, « Ma’ ne le laissera jamais faire », répliquait Sora sûre d’elle, « Par contre tu as vraiment merdé Kisos et ne rien vouloir dire aux parents ce n’était pas correct pour Charlie. »

    Il savait que sa soeur était dans le vrai mais il ne voulait pas l’admettre. Fierté de famille. « Tu aurais pu t’abstenir de te jeter au cour de Tomas.. Tu sais quand même qu’il est plus vieux que toi. Jamais Duda te laissera l’épouser. Ou du moins quand il sera vraiment vieux et incapable de te punir« , répliquait le brun en se levant et lui rappelant qu’ils devaient faire l’exercice donné par leur mère. Une fois tous les deux installés dans le jardin, Sora donna toutes les bonnes raisons de devenir la prochaine reine de Embra, « Je serai une reine parfaite, je le sais. Mes visions ne se trompent jamais. »

    Au même moment, Amara surgissait et sans même saluer les enfants elle se rendait dans le cabinet de son amie. Charlie se rhabillait et affronta le regard affolé de sa mère prête à commettre un meurtre, « Tout va bien », la rassurait l’amérindienne, « C’est une fausse alerte. Charlie n’est pas du tout enceinte, elle a juste un peu de retard à cause des récents évènement et elle est un peu fatiguée. Je lui ai prescris un peu de lavande et de mélisse pour le soir. Il faut qu’elle se repose, d’accord petite perle ? »

    La jolie blonde baissait le regard, honteuse quand Matoaka la rassurait encore. Amara n’était pas du même avis et ordonna à sa fille de rentrer sans même s’approcher de Kisos, « Nous en discuterons en famille dès que je rentrerais Charlotte« . Le ton était solennel et risquait de ne pas être des plus joyeux. Une fois la jeune fille sortie, Matoaka sortit une bouteille cachée qui contenait un peu de liqueur de pêche. Elle servit son amie et vint s’asseoir à côté d’elle. Elles trinquèrent et burent cul sec, « Ils vont nous tuer avec leurs connerie« , marmonnait Amara quand son amie riait et lui racontait le plan de Sora pour épouser Tomas. « Elle est bien comme son père.. A faire des plans sur la comète..« , Matoaka riait de plus belle et écoutait alors Amara évoquer des souvenirs d’enfance sur Leif et Feargus, notamment leur projet de repeupler le monde.

    « J’ai donné à Charlie des plantes pour qu’elle puisse boire des tisanes quand elle a un doute lorsqu’elle et Kisos seront ensemble.. je sais ce que tu vas dire mais je préfère prévenir que guérir. Ils recommenceront, pas tout de suite certes, mais ils le feront donc autant qu’ils soient accompagnés. De toute manière, Kisos l’épousera avec ou sans enfant. Ce sont deux âmes soeurs nos petits bébés. »

    Amara ronchonnait, elle savait qu’elle avait raison. Elle burent un nouveau verre et enfin la brune repartie chez elle. Ignorant toujours Kisos qui se cachait presque derrière sa soeur pour ne pas subir le courroux de la grecque dont il connaissait la puissance sauvage similaire à celle d’un dragon. Enfin, Matoaka rejoignit les enfants sur la terrasse et observa leurs petites mains préparer les fameux pochons, « Vous avancez bien.. Rappelez-moi ce qu’on utilise pour protéger une plaie ? », Sora évoqua le miel et Kisos le whisky. Matoaka approuvait même si elle leur rappelait l’importance d’être vigilant avec l’alcool.

    « Ma’.. Comment va Charlie ?« , demandait Kisos en voyant sa mère s’installer avec eux et confectionner à son tour des pochons, « Elle n’est pas enceinte si c’est ta question et elle est bouleversée.. Il faut dire que vous ne nous ménagez pas les enfants« , expliquait leur mère d’une voix douce et compatissante. La louve protectrice et l’entraineuse avait laissé place à la douceur de cette mère inquiète, « Vous ne nous ménagez pas et vous devriez prendre conscience que vous ne pouvez pas agir comme bon vous semble. Vous avez des devoirs, des responsabilités et des rêves bien entendu. Mais vous ne devez pas être égoïste, surtout quand vous dites que vous aimez.. Kisos, Charlie était très malheureuse, très apeurée et tu n’as rien fait pour l’aider. Sora, tu mets une pression sur les épaules de Tomas qui entre en guerre. Il a besoin d’alliés et ton père en est un.. En évoquant tes sentiments de la sorte tu risques de lui faire perdre un ami. »

    Les enfants se taisaient, écoutant et réfléchissant aux mots sages de leur mère. Ils étaient rassurés de la retrouver aussi et de ne pas avoir l’instructeur, « Votre père et moi-même sommes fiers de vous mais vous êtes encore très impulsif. Notre rôle est de vous donner toutes les armes nécessaires pour survivre, on aimerait juste que vous nous fassiez confiance. Nous ne serons jamais vos ennemis. »

    Kisos commença à évoquer la décision de son père à le mettre à la porte mais Matoaka souriait amusée en haussant les épaules, « Ton père a exactement réagit comme vous le faites.. Avouez que c’est cocasse non ?« . Ils riaient tous les trois, amusé et en même temps rassuré de voir que le lien n’était pas brisé. Dans un élan spontané, ils vinrent enlacer leur mère en même temps et elle les reçut contre elle avec une joie immense. Aden tout près d’eux exprimait son mécontentement ce qui faisait rire tout le monde. Profitant de ce moment de douceur, Matoaka proposa de finir les baumes et d’aller se balader. Elle leur ordonna de prendre leurs arcs pour qu’ils puissent s’entrainer dans la forêt.

    Le reste de la journée se passa tranquillement. Matoaka leur rappela les rudiments de l’arc et des flèches et comment viser avec une et deux flèches. Sora s’en sortait très bien, Kisos avait plus de difficultés mais il progressait. Quand ils rentrèrent le soir, c’était avec de la bonne humeur et de la joie. Les jumeaux tels qu’ils étaient en réalité étaient de retour, amusant, drôle et plein de vie. En arrivant près de la maison, ils virent Leif entrain de faire les cent pas. Les enfants, toujours impressionnés par leur père, laissèrent leur mère aller vers lui ce qui la faisait doucement rire, « Allez donner le bain à Aden puis vous mettrez le couvert. Je m’occupe du dîner« . Aussitôt, les jumeaux montèrent avec le petit dernier installé dans les bras de son grand frère. Matoaka arrivait près de son amour et posa sa main sur sa joue, « Tout va bien », le rassurait-elle en évoquant Charlie, « Ton fils n’a pas commis de maladresse Isha.. Et Sora semble avoir compris deux trois petites choses. Tu devrais aller lui parler ce soir. Elle a peur que tu la grondes et je lui ai promis que tu te tiendrais bien.. »

    Même si elle était douce et légère, elle voyait bien la mine sombre de Leif. Autre chose le chiffonnait. Elle le sentait. Alors, elle lui proposa de marcher un peu en direction de la falaise, juste tous les deux. Avant qu’il ne se confie, elle lui raconta l’examen de Charlie et sa conversation avec les jumeaux. Mais cela ne semblait pas faire réagir Leif, « Tu as quelque chose à m’annoncer n’est-ce-pas ? Quelque chose qui ne va pas me plaire ? »

    En effet, Leif lui relata la demande Tomas ce qui n’étonnait guère Matoaka. Visiblement, il ne voulait pas de Leif sur le champ de bataille mais en arrière, en tant que conseiller du Roi. Ainsi, les jumeaux pourraient accompagner et être en sécurité avec leur père, « Je savais qu’il venait avec une idée en tête« , soupirait la brune en s’arrêtant sur le chemin, « Je ne vais pas te mentir.. J’ai eu une vision l’autre nuit. Tu étais sur le champ de bataille et tu veillais sur les enfants. Je ne voulais pas t’en parler parce que cela risquait de concrétiser cette possibilité. Mais il faut croire que le destin ne ment jamais vraiment..« , avouait-elle avec une certaine fatalité dans le regard.

    Elle n’était pas en colère, juste triste. Finalement, elle se laissa prendre entre les bras de Leif et se blottie contre lui, « Si on doit affronter cette nouvelle épreuve je le ferais avec toi, comme toutes les autres. Parce que je t’aime, parce que j’ai confiance, j’ai foi en toi Leif Erikson. Tu n’as jamais été un monstre. Tu as toujours été l’amour, l’unique amour de ma vie. Et même si nos enfants sont à notre image, aussi passionnés et qu’ils nous conduisent là où nous nous refusions de retourner alors soit, j’irais. Parce que ma maison c’est être auprès de vous Isha. Je t’aime et je serai toujours ton fidèle soutien.« 

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    C.

    Matoaka adorait quand Leif voulait jouer. C’était toujours aussi bon, malgré le temps qui passait. Elle adorait encore plus cela car même si la passion s’essoufflait, c’était toujours aussi intense, aussi épanouissant. Il la rendait heureuse rien qu’avec un sourire, alors quand il lui murmurait ces doux mots entre deux gémissements, elle brûlait littéralement. Au matin, elle dormait profondément, blottie contre lui. Ils avaient beau être plus vieux, ils savaient toujours se donner avec passion l’un à l’autre. Le son des oiseaux près d’elle la réveilla et lui fit ouvrir les yeux. Elle contemplait le buste de son adoré, rougit par les griffures qu’elle lui avait infligé ce qui l’amusa. Il s’était amusé à la bâillonner car elle faisait trop de bruit, alors elle s’était vengée en s’agrippant à son corps. Ce souvenir la faisait sourire et rougir.

    Elle s’amusa à caresser son buste songeuse. Elle repensait à la longue route qu’ils avaient fait, aux risques qu’ils prenaient, la joie exaltante des jumeaux qui partaient à l’aventure, le manque de Aden. Son âme était avec Leif, elle ne pouvait pas vivre loin de lui, mais le petit dernier lui manquait. Elle entendait souvent ses pleurs en pensées. Cela la faisait culpabiliser. Leif dormait profondément, elle le laissa donc se reposer.

    Se levant sans un bruit, elle se rendit à l’extérieur, uniquement vêtue d’une robe fine. Elle bu un peu d’eau et se rendit ensuite dans la forêt qui longeait le campement pour prendre un peu de temps pour sa méditation. Avant de rejoindre un coin isolé, elle avait été cherché les jumeaux. Ils s’étaient levé non sans peine et suivi leur mère qui insistait pour qu’ils prennent le temps d’entraîner leur esprit. Elle les voulaient fort, indépendant et serein pour mener cette guerre. Elle voulait aussi qu’ils puissent encaisser l’horreur d’un champ de bataille.

    Ils restèrent un moment ainsi, tous les trois, à méditer profondément. Elle leur avait donné des exercices de respirations et créé des scénarios catastrophes, avec plusieurs situations. Elle se devait de les préparer au mieux pour les sauver des autres et d’eux-mêmes. Le pas lourd de Leif dans les broussailles fit revenir Matoaka. Elle lui offrit un doux sourire et tendit sa main pour qu’ils les rejoignent. Tendrement lovée dans ses bras alors qu’il s’installait derrière elle, la brune sourit en embrassant tendrement son cou.

    Lorsque les jumeaux revinrent à eux, ils furent surpris de voir leur père. Ils ne l’avaient même pas entendu arriver. Matoaka était rassurée de voir que Leif avait renoué le dialogue avec leurs enfants. Il ne laissait plus la peur le guider, il était concentré sur sa tâche de conseiller stratégique en guerre. Pour asseoir son autorité, Tomas l’avait nommé Conseiller du Roi. Un titre ronflant qui lui donnait un ascendant sur les potentiels bavards mais surtout une place de choix dans le cercle restreint du roi. Matoaka lui avait rappelé qu’il devait être honoré d’une telle confiance et Sora jubilait en se sachant encore plus proche de Tomas.

    Leif avait apporté de quoi manger. Aussi, ils petit-déjeunèrent tous les quatre comme dans le vieux temps. Nashoba au loin préparait ses hommes qui rassemblaient les affaires. Il ne leur restait qu’une bonne journée de voyage avant d’atteindre Embra. Tous les lairds devaient s’y retrouver et organiser le rempart contre l’assaut espagnol. Les jumeaux se chahutaient, insouciants, riants, sincèrement heureux d’être avec leurs parents, gonflés d’orgueil certes, mais plein de vie. Matoaka aurait voulu que ce moment ne s’arrête jamais.

    Plus ils avançaient vers le château et plus elle était soucieuse. Elle avait des difficultés à le dissimuler, surtout à Leif qui en un regard savait à quoi elle pensait. Aden lui manquait, elle s’inquiétait. Mais plus encore, l’horizon d’une bataille était la certitude de blessés, de morts, et elle avait peur pour la vie de ses enfants. Le château se profilait à l’horizon, mais Matoaka ralentissait la cadence. Leif était devant, discutant avec Kisos. C’est Sora qui se rendit compte du visage sombre de sa mère.

    « Tu ne dois pas t’inquiéter pour nous Ma’ », expliquait la jeune fille pleine de confiance, « Vous nous avez bien élevé avec Duda. Et bien formé aussi.. Regarde, Kiki arrive à atteindre ses cibles maintenant et il a même réussit l’épreuve des baumes ». Elles riaient moqueuses car il avait réussit à trouver la formule de teinture pour les cheveux et en avait posé sur les cheveux de Nashoba qui avaient désormais les pointes vertes. Ils en avaient longuement ris même si le jeune homme avait subi le courroux de son oncle, « Je suis une mère, je me soucierais toujours de mes amours », répliquait-elle en caressant la joue de sa fille, « Même morte je me soucierais de vous. Je viendrais même vous hanter. ».

    Elles finirent l’une et l’autre par rejoindre le groupe et enfin le château. Kisos n’était pas impressionné par la forteresse, en revanche en arrivant près de l’armurerie ses yeux brillèrent. Sora, non pas qu’elle soit vaniteuse, contemplait les toilettes sophistiquées des jeunes filles au palais. Leif apportait presque neuf cent hommes à Tomas ce qui était plus que la moitié. Les hommes connaissaient le nom et les histoires autour du Roi Ours. Il était donc un modèle, une légende. Tout le monde voulait se battre auprès de lui et Tomas avait eu l’intelligence de venir le chercher, pas de le jalouser.

    Bien évidemment, ils furent reçut comme des invités de marque. Kisos se rendit à peine dans sa chambre pour retourner à l’armurerie. Il était fasciné par toute cette forge et toutes ces armes. Il s’entrainait déjà avec Tomas. Sora, elle, faisait le tour du château. Elle se voyait déjà en être la future Reine. Matoaka déposait ses affaires dans la chambre, reconnaissant celle qu’elle avait occupé avec Leif il y a presque seize ans. C’était ici même qu’ils avaient été installé quand elle avait rejoint son époux lors de son raid auprès de Charles, le père de Tomas. Après s’être rapidement rafraichie, elle se rendit dans la salle du trône où avait été installé le conseil de guerre. Feargus, Leif, Tomas et tous ses conseillers s’y trouvait déjà.

    Le ton sérieux de ces hommes n’avait en rien manqué Matoaka. Discrète, rapide et légère comme une feuille, elle gambadait autour de la table. Finalement, elle vint près de Leif et frôla discrètement ses fesses en embrassant son épaule. Ses yeux brillaient de malice en l’observant. Malgré son âge, elle n’en restait pas moins joueuse, surtout après la nuit dernière. Mais alors qu’elle le contemplait avec plaisir et qu’il lui rendait ce regard, une voix rauque et grasse s’exprima en sa direction, « Qu’est ce que fait cette sauvage parmi nous !?« , hurlait l’un des conseillers de Tomas, « A la cuisine ! A l’étable ! Saleté ! », osait-il hurler. Aussitôt, Matoaka prit la main de Leif dans la sienne, connaissant sa capacité légendaire à éborgner tout homme s’en prenant à sa famille.

    A l’appui vint aussitôt Tomas qui dans un geste surprenant sortit son épée pour la positionner contre la joue du vil conseiller, « Je n’accepterais jamais d’homme sournois, vils qui s’en prend à une femme tel que vous venez de le faire. Vous venez d’insulter Matoaka Lady Walker de Mallaig, épouse du grand guerrier Leif Erikson Walker. Et accessoirement, vous parlez de ma mère d’adoption. Celle qui a élevé votre roi. ALORS PROSTERNEZ-VOUS DEVANT ELLE ! Et demandez vie sauve car je ne sauverais pas votre vie ». L’homme tremblait, suant de peur. Matoaka restait digne, silencieuse et tenait encore fermement la main de Leif dont elle sentait la fureur prête à jaillir.

    Dans un coin de la pièce, les jumeaux venaient d’arriver. Sora retenait son frère qui était prêt à défendre l’honneur de sa mère quand le vieil homme, prenant la mesure de son insulte, s’effondrait au sol devant la reine qui l’ignorait. Elle n’avait aucune attente, si ce n’est un certain dédain. Mais alors qu’elle allait laisser Leif donner la sentence qu’il estimait juste, Kisos réussit à surgir et déploya son épée contre la nuque du vieil homme. Quelques cris de stupeur s’échappèrent dans la salle, résonnant dans le château. Kisos finissait son oeuvre et arracha définitivement la tête du vieil homme qu’il donnait en offrande à sa mère. Cette dernière choquée par l’acte de son fils n’osait parler. Sa main portée à sa bouche n’arrivait pas à se déloger.

    « Comment peux-tu accepter de tels mots ? Et de telles personnes autour de ta table de conseils Tomas ? Cet homme a manqué de respect à ma mère et tu ne l’as pas châtié tu devrais avoir honte ! Et toi aussi Duda ! Tu n’as même pas sauver l’honneur de notre mère ! », hurlait Kisos en pointant son épée ensanglantée en direction de son père. Il était fou de rage qu’on puisse ainsi parler de sa mère, jamais encore il n’avait assisté à une telle scène quand cette dernière et Leif avaient l’habitude de ce genre de remarque. « Kisos.. Mais qu’est-ce que tu.. », Matoaka n’eut pas le temps de terminer que la veuve du vieil homme s’approcha de la table en hurlant de chagrin. Son époux était mort et elle criait à l’assassin. L’incident diplomatique était tout proche.

    Sans attendre, Matoaka fit signe à Sora de la rejoindre et conduisit les jumeaux dans leur chambre. Elle devait les protéger des potentielles représailles. Est-ce que Tomas saurait les défendre ? Dans la chambre, elle ne dit rien. Elle réfléchissait déjà à un plan d’évasion. Son esprit était tellement habitué aux fuites qu’elle s’y préparait par avance. Pendant que Sora réclamait des explications à son frère, Matoaka réfléchissait et tentait de ne pas laisser la panique la submerger. « Tu es complètement stupide Kisos ! Tu te prends pour un homme parce que tu en as tué un ? Regarde Tomas ! Lui c’est un Roi, un Roi parfait ! », l’engueulait Sora en tapant son bras avec force, « Oh arrête ! Il fallait bien défendre notre honneur et notre mère non ? ».

    Matoaka écoutait son fils et sa réaction la choquait aussi. Il parlait d’honneur en assassinant un homme. Où était son tendre et adorable Kisos encore innocent ? Difficile de comprendre ce qui se passait et encore plus quand on ouvrit la porte avec fracas. C’était Leif mais par réflexe elle avait une main sur un poignard prête à attaquer si on venait lui prendre Kisos. Son époux venait à elle, s’assurer qu’elle allait bien et elle le remercia d’un regard triste de s’en inquiéter, « Je vais bien Isha.. », murmurait-elle faiblement alors qu’en réalité elle avait peur du sort de son fils. Les yeux clos, elle s’agrippait aux joues du colosse en le laissant poser son front contre le sien, rassurée de sa présence.

    « Putain Duda ! Pourquoi tu n’as rien fait ? Pourquoi tu n’as pas défendu Ma’, elle se faisait insulter et tu n’as même pas réagit ! », s’insurgeait Kisos, « Jamais je ne tolérerais qu’on parle de ma femme comme ça. Tu devrais avoir honte ! ». Dans le même temps, Feargus et Nashoba arrivaient dans la chambre et fermaient la porte, sans doute pour participer à cette réunion de famille. Nashoba rassurait Sora en lui expliquant que Tomas s’occupait des affaires internes de cette histoire et que personne ne risquait rien.

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    C.

    « Je t’en supplie, je t’en supplie.. Isha mon amour, arrête de t’excuser », le suppliait sincèrement Matoaka les larmes aux yeux. Avec beaucoup de douceur, elle apposait sa main sur la joue de son époux et le contemplait avec tristesse, « Tu me fais tellement mal quand tu dis ce genre de choses. Isha.. La vie n’est jamais linéaire. Nous ne connaissons pas que des moments de douleurs. Regarde les merveilleusement dix dernières années que nous avons passé. Arrête de voir le pire. Regarde ce que nous avons créé », lui rappelait-elle en caressant les cheveux de Sora. Elle parlait bien évidemment de tous les enfants, « Kisos a fait une terrible erreur, comme nous avons en tous fait. Il payera pour cela et nous allons continuer à faire ce que tous les parents font, aimer et éduquer nos enfants. »

    Elle sentait qu’il fermait les yeux, pour sans doute qu’elle ne voit pas son sentiment de culpabilité. Alors, elle reposait sa main sur sa joue et le força à la regarder, « Regarde-moi », ordonnait-elle d’une voix ferme, « Tu m’as donné et tu me donnes la vie que j’ai toujours voulu avoir Leif Erikson Walker. Je suis ta femme à la vie, à la mort. Mon âme t’es destinée, je suis liée à toi. J’aurais pu partir mais jamais je n’aurais été heureuse. C’est toi qui me rend heureuse, forte et puissante. La vie paisible est venue et elle reviendra. Il faut y croire, il faut continuer de se battre pour ça. Regarde, tu m’as retrouvé dans tous les chaos de l’univers et tu m’as toujours sauvé de l’horreur des hommes. Isha, c’est toi qui m’a sauvé, à chaque fois. C’est toi qui nous sauve toujours, par ton amour, ton audace ta pugnacité. Kisos a dix-sept ans, il voit en toi un modèle. Ce soir il a fait une terrible erreur qui le hantera mais ça ne fait pas de toi quelqu’un à maudire, mon amour.. Jamais je ne te maudirais pour cela et encore moins Kisos. »

    Ses mots étaient suppliants et pleins d’espoir. Elle espérait tellement que Leif lui fasse un jour confiance, qu’il la croit. Alors que Sora dormait profondément entre eux, Matoaka vint prendre la main de son époux pour qu’il la pose sur sa joue, « Si tu as foi en moi, alors tu as nécessaire foi en toi parce que je ne crois, je ne vis et je n’aime qu’en toi. »

    Au petit matin, le château était étrangement silencieux.
    Matoaka s’était levée tôt pour méditer. Puis, elle avait veillé sur Sora et Leif dormaient paisiblement. Enfin, elle s’était rendue dans la chambre de Kisos qui était jointe mais la trouva vide. Son instinct la guida dans les jardins où elle retrouva son fils entrain de contempler les parterres de roses. Le visage baissé, les épaules voûtées, il lui faisait penser à Leif en pleine pénitence. Le père et le fils étaient si vraisemblables que cela attendrissait encore plus le coeur de la mère. Sans un bruit, elle vint s’asseoir près de lui et posa sa main sur sa nuque. Il se redressa surprit et en voyant sa mère avec son regard adoucit, fondit en larmes. La nuit lui avait fait prendre conscience de la violence dont il avait été capable et cela l’effrayait. Dans un mouvement tendre, Matoaka le prit dans ses bras, cet immense colosse enfant et le serra fort contre elle.

    Quand il eut terminé sa crise de larmes, il demanda pardon à sa mère pour la honte qu’il avait causé à la famille et la violence qui l’avait envahi. Elle le rassura, lui expliquant qu’elle savait, qu’elle aussi avait laissé la colère, la vengeance et le ressentiment s’installer en elle. Qu’elle connaissait ce frisson exaltant et puissant, « Mais prendre une vie Kisos, c’est détruire un bout de ton âme. Et ton âme est unique, elle se reconstruit pas si aisément. Te souviens-tu de mon état quand nous avons été séparé avec ton père ? J’étais brisée, morte de l’intérieur parce que j’avais tué de sang-froid, par vengeance. Il y a une nette différence entre tuer pour survivre et tuer par vengeance. »

    Les mots de Leif la veille avaient été percutant et avait ébranlé Kisos. Il s’était pris une réalité qu’il n’avait jamais encore perçu, là, dans les bras de sa mère, il retrouvait un peu de réconfort mais aussi un baume qui l’apaisait. Matoaka lui rappelait l’importance de la méditation, du contrôle de ses émotions et de son esprit, « C’est ça qui doit te guider quand tu es en pleine guerre Kisos, pas ton coeur.. Lui, tu le laisses à la maison. La raison est ce qui te permettras de te sortir de tous les travers possible, c’est ce que j’essaie de t’expliquer à toi et ta soeur. Si vous voulez survivre il faut écouter votre instinct, pas la vengeance, pas le coeur qui est trop plein de sentiments. Je reconnais ton envie de nous protéger et je t’en remercie. Mais il y a un milliard de manières encore de protéger les gens que tu aimes, sans avoir à céder aux ténèbres. »

    Il entrevoyait ce que sa mère tentait de lui apprendre et il écoutait, patiemment, « Nous t’aimons si fort avec ton père.. Tu ne peux pas savoir à quel point vous êtes nos trésors et je donnerais ma vie pour la tienne, ton père et moi irions jusqu’en Enfer pour vous », répliquait-elle émue au bord des larmes. En voyant sa mère aussi sensible, Kisos comprit alors l’importance qu’ils pouvaient avoir pour ses parents et réciproquement. Il serra longuement sa mère dans ses bras, pleurant aussi. Ils restèrent un moment ainsi jusqu’à ce qu’ils entendent du mouvement dans le palais. Surpris, ils se dirigèrent donc vers la salle du trône qui était devenue la salle du conseil. Tomas y donnait des directives avec fermeté pendant que tout le palais se hâtait, comme si tout le monde partait.

    En rejoignant tout le monde, Matoaka trouva Leif et Sora avec toutes leurs affaires rassemblées. Elle comprit aussitôt que le château était évacué, que la guerre était aux portes d’Embra. Tomas, rassuré de voir la famille Walker devant lui leur expliqua la situation, « Les Espagnols sont à deux jours de route à pieds. Ils ont débarqué la nuit dernière et tué toutes nos sentinelles. Je réunis toutes nos forces à Hawick. Si nous chevauchons bien, nous y serons dans deux bonne heures. Il n’y pas de temps à perdre. »

    Tomas ordonna à ce que Kisos fasse partie de sa garde rapprochée, il ne faisait nul doute que cela relevait de la protection du jeune homme, surtout sur le champ de bataille. Il dirigea ensuite Sora à l’infirmerie et dans le dos de ses parents, posa une main sur sa joue en la suppliant du regard, « Pas de conduite dangereuse. Je ne peux pas fair la guerre et m’inquiéter pour toi. Je te sais forte, puissante Sora, mais je veux surtout te savoir en sécurité. Tes dons m’aiderait, aiderait ton peuple, j’ai besoin de toi pour veiller sur eux, je peux compter sur toi ? ». Sora était réfléchie et complètement subjuguée par son futur fiancé. En la voyant si stoïque et bravant les interdits de Leif, Tomas ne pu se résoudre à s’en empêcher et donna un profond et langoureux baiser à l’élue de son coeur.

    Matoaka retenait Leif et l’envoyait faire autre chose pour laisser ce moment à leur fille. Elle l’entendait grogner et cela amusait la mère de famille qui avait une moue attendrie sur les lippes. Kisos avait rejoint Feargus et Nashoba qui finissait de préparer leurs montures. Plusieurs chevaux avaient été perquisitionnés pour d’autres tâches, aussi, Matoaka monta devant Leif alors que les hommes étaient derrières leurs oncles respectifs. Elle profitait de ce moment un peu seul à seul pour lui confier sa conversation avec Kisos et le rassurer. Leur fils était toujours le même. En presque une heure, le château était vide et la famille Walker faisait partie des derniers guerriers. Tomas n’avait pas mentit en disant qu’ils arriveraient vite à Hawick. La ville avait été vidée de ses habitants, sans doute apeurés par la bataille imminente. Tomas ordonna à ce que l’on monte en priorité les tentes pour les soins, puis celle pour le conseil. C’est là que Matoaka fut séparée de Leif, « Isha ! », l’interpellait-elle avant de se jeter dans ses bras pour un baiser passionné avant de lui ordonner, « Je t’interdis de partir au combat sans venir me voir, c’est compris Walker ? ».

    Ses petits yeux brillaient d’un sérieux certain alors qu’elle lui redonnait un autre baiser plus tendre et doux, « Je t’aime », lui murmurait-elle tendrement.

    Les espagnols arrivaient. La bataille était proche. Pendant que Leif accompagnait et aidait Tomas à préparer la bataille, Matoaka guidait Sora ainsi que les volontaires pour les soins. La préparation avait duré deux jours entiers. Soit, les deux jours nécessaires pour les espagnols pour arriver. Au petit matin du troisième jour, elles entendirent les tambours au loin résonner, « Ils arrivent ! Tous à vos postes ! », hurlaient certains soldats, « Vite ! AU FRONT ! ». Matoaka sortait de la tente et ne voyait pas venir Leif. Il était hors de question qu’il parte sur le front sans qu’elle ne le revoit. Deux jours étaient passés sans qu’ils puissent prendre le temps de se retrouver, elle avait besoin de ce moment. Alors qu’elle allait littéralement lui botter les fesses, Kisos surgit et vint enlacer sa mère. Dans son regard, elle y voyait une excitation mais aussi la peur. Sora aussi surgissait et vint sans demander l’autorisation dans les bras de sa mère et de son frère. Le pardon était nécessaire dans ces moments là.

    En bonne mère-louve, elle rappela à ses enfants toutes les leçons qu’elle leur avait appris et le nécessaire pour rester en vie. Les jumeaux riaient, amusés de la voir toujours aussi attentive aux règles et conseils.

    Enfin, Leif apparut et Matoaka sentit son coeur se gonfler d’une joie certaine. La famille était réunie, étroitement et tendrement enlacé. Il y avait une union puissante et Matoaka en profitait pour prier, pour insuffler encore plus de fougue et de courage à sa famille, pour qu’ils puissent tous revenir sains et sauf. Les jumeaux prirent un moment ensemble ce qui laissa aux époux un peu d’intimité. Matoaka conduisit alors Leif dans un coin reculé et prit son visage entre ses mains pour un baiser plus pressant, comme s’il s’agissait de survie. Lorsqu’elle n’eut plus de souffle, elle murmura entre ses lèvres qu’elle avait eu une vision, « La bataille.. Elle va durer quatre jours.. Je l’ai vu.. Il faut que tu me reviennes le quatrième jour Isha.. Je t’interdis de mourir sans moi.. Tu dois mourir à la maison, dans notre lit.. vieux, le plus vieux de toute l’Ecosse entouré de nos enfants, petits-enfants et arrière petits-enfants. Ne me fais par retourner en Enfer.. Parce que je serai pire que le démon de l’Heilm.. », reprenant son souffle, elle le contempla avec adoration en caressant son visage, « Je t’en demande beaucoup je le sais mais prends soin de Kisos.. Il va avoir besoin de toi.. ».

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    C.

    Les éclats du lever de soleil du quatrième jour venait de poindre.

    Matoaka connaissait l’issue de la bataille, elle avait déjà préparée sa carte joker. Elle avait vu Leif et Kisos se rendre au campement des espagnols. Elle avait vu la prise d’otage. Son époux égorgé, Kisos entrainé et capturé par leurs ennemis. Elle savait mais n’avait rien dit car elle avait un plan dont l’effet de surprise serait sans aucun doute la réussite de cette guerre.

    Sora était restée au campement, à surveiller Tomas dont l’état était inquiétant. Feargus reprenait lentement des forces et s’occupait de l’administration du mieux possible. Du moins, du peu d’hommes qui restaient encore en vie. Au bout du deuxième jour, il semblerait que la bataille se soit essoufflé. Parmi tous les hommes, mourants et vivants, la légende de Leif et Kisos était déjà en marche. Le roi des Ours avait bien élevé son fils qui lui aurait presque fait de l’ombre si les histoires sur Leif n’avaient pas été si connues.

    Mais Matoaka ne s’intéressait que peu à tout ce qu’elle entendait. Elle était concentrée sur sa tâche de maintenir le plus d’hommes en vie et veiller sur Sora qui mesurait maintenant l’importance des soins. Surtout quand Tomas arriva dans une charrette remplie de morts. Sans son oeil avisé, le Roi aurait été enseveli mort-vivant, dans une fosse commune. La rage de la jeune femme, telle une louve, semblait déjà avoir fait le tour du campement.

    C’est pour cela que mère l’a laissa s’occuper du campement médicinal. En attendant, l’ancienne reine norrois, avançait docilement avec son armée d’hommes jusqu’au campement espagnol. Ils n’étaient pas si nombreux, mais tous les hommes qui s’étaient engagés auprès d’elle pour Leif étaient valeureux, courageux et plein d’une rage inspirante. En arrivant à Embra, Matoaka avait envoyé un corbeau à Mallaig. Là, le jurisconsulte du comté avait eu pour consigne de réunir tous les hommes valides des Hautes Terres, la lande sauvage, que Leif avait pendant des années côtoyé.

    Même s’il n’était plus Roi, sur les conseils de son épouse, il avait favorisé le contact avec leurs voisins. Leurs aspects presque sauvage avait beaucoup plu à Matoaka qui y retrouvait certaines coutumes norroise et amérindienne. Elle adorait se rendre dans leurs villages moins sophistiqués que Mallaig et écouter les chants et autres légendes de ces terres. Quand les enfants étaient encore petits, ils passaient même certaines nuits là-bas au chaud dans des petites maisons. Dans ce moments là, ils dormaient ensemble et Matoaka se sentait renaître. C’était là-bas qu’elle avait retrouvé pied avec la vie.

    Beaucoup de ces habitants accouraient souvent au manoir pour obtenir des soins de l’amérindienne. Et comme toujours, elle aidait. C’est ainsi que son surnom de sorcière blanche, de guérisseuse, avait fait d’elle une aussi célèbre personne que Leif.

    Ainsi donc, au matin du quatrième jour, presque deux cent homme avaient répondu à la supplique de la guérisseuse et avançait jusqu’au campement des ennemis. La forêt était dense, ce qui leur permettait d’avancer à couvert. D’après sa vision, l’exécution de Leif n’aurait lieu que sur les coups du midi. Elle savait qu’ils avaient encore un peu de temps mais il ne fallait pas pour autant traîner. La lumière du crépuscule filtrait à travers les arbres, créant une ambiance sinistre. Au loin, le campement était composé de tentes rudimentaires et de feux de camp vacillants. Matoaka pouvait voir en son centre, Leif attaché à un poteau, son visage marqué par la fatigue et les coups. Autour de lui, ses anciens camarades vikings festoient et riaient bruyamment. Mais il n’y avait aucun signe de Kisos ce qui l’inquiétait.
    Les renégats s’amusaient à narguer Leif qui était trop épuisé pour réagir. Ou bien se retenait-il. Matoaka réfléchissait. Elle devait jouer cette partie de manière stratégique, sans foncer dans le tas. Elle ne pouvait courir le risque de mettre en danger les garçons. Sa seule force, c’était l’effet de surprise et la vitalité des hommes qui l’accompagnait et qui n’avait pas combattu pendant trois jours. Ils avaient une chance, brève, qu’il fallait exploiter au mieux. Mais alors qu’elle était dans ses songes, Kisos surgit soudainement poussé au sol par Georg, qu’elle reconnut à sa chevelure atypique. Son fils aussi était blessé ce qui réveilla toutes les alertes de la mère-louve qu’elle était.

    Kisos fut mis à genoux et Georg pointait son épée sur Leif. Le sang de Matoaka ne fit qu’un tour. Elle entendait au loin Georg sous-estimer la puissance de Matoaka suite à l’avertissement de Kisos. «Kisos, ne cherche pas à sauver mon honneur », pensait-elle. Mais pire que tout, sa vision s’éclaircit, « Non, non, non.. », souffla-t-elle, il était beaucoup trop tôt avant qu’elle ne se réalise. Sortant des bosquets, sans prendre la peine de se dissimuler, elle tira sur son arc et dans un lancé parfait, décocha une flèche qui transperça le visage de Georg. Le choc passé, tous les hommes du mort et les quelques espagnols restants comprirent qu’ils se faisaient attaquer. Mais Matoaka avait déjà lancé l’assaut, le cri emblématique des Walker résonnait de la forêt suivi d’une slave de flèches enflammées tombant tels des ricochets sur les tentes de fortune, créant un brouhaha certain dans le campement. C’était l’opportunité parfaite pour Kisos de libérer son père.

    L’hilarité des norrois fut de courte durée lorsqu’un puissant cri de guerre résonna dans la forêt, celui des Walker. Avec surprise donc, les écossais, vêtus de leurs tartans distinctifs, surgirent de la pénombre, leurs épées brillantes reflétant les premières lueurs du jour, « Pour Walker ! Pour la liberté et l’honneur ! », hurlaient les hommes.
    Mais Matoaka ne voyait rien, elle restait en arrière, donnant les ordres de mouvement qu’elle avait appris à ses hommes. Ils semblaient avancer de manière désorganisée mais en réalité, ils se relayaient parfaitement et frappaient sans peur, avec force et courage. Une précision mortelle. Le fait d’avoir mangé à leur faim, d’être reposé, leur donnait l’avantage parfait pour anéantir les hommes qui occupaient leurs terres. Le chaos s’ensuivit et Matoka, rapide et agile décochait flèche après flèche chaque tire trouvant sa cible avec une précision presque surnaturelle.

    Soudain, dans la brume matinal et le tumulte chaotique, elle vit Kisos surgir en aidant son père qui était mal en point. Sans prendre le temps de réfléchir un instant, elle se mit à courir en leur direction, « ISHA ! », hurlait-elle dans l’enfer de la bataille. Lorsqu’elle le vit soulever la tête, reconnaissant sans doute sa voix, elle lui fit signe. Etrange petite épouse qui courait à travers le charnier pour rejoindre son époux. Elle allait pouvoir le ramener à la maison, avec leurs fils, le soigner, le dorloter.

    Elle rêvait déjà et tellement qu’elle ne vit pas surgir sur le côté un renégat qui la plaqua violemment au sol et sur le ventre. Il avait du reconnaitre son ancienne reine et l’attaqua de plein fouet en frappant sans ménagement son ventre. Elle ne vit pas les garçons, se concentrant pour survivre. Profitant de la confusion, et ce malgré la douleur, elle récupéra un dague habilement dissimulée et la planta dans la cuisse de l’homme qui essayait de la tuer avant d’enfoncer violemment ses doigts dans ses yeux le rendant définitivement aveugle.

    Au même moment, les garçons sans doute ragaillardi par l’attaque subie de l’amérindienne surgirent. Mataoka récupérait une épée tombée et trancha la tête de l’assaillant avec le peu de force qu’il lui restait. La bataille fut brève mais intense. Les norrois et espagnols, pris par surprise et désorganisé, ne pouvaient rivaliser avec la férocité combinée des écossais et la détermination farouche de Matoaka. Les quelques deniers survivants s’enfuyaient dans la forêt laissant derrière eux leurs camarades blessés ou mort. Le silence retombait progressivement sur le campement, seulement troublé par les soupirs de soulagement des vainqueurs. La brune se trouvait enlacées par Leif et Kisos qu’elle sentait à bout de force. Elle pleurait de soulagement, et couvrait à la fois de baisers son fils et son époux.

    « Tu n’arrivais pas.. », se justifiait-elle avec un léger sourire ironique, « Je n’allais pas attendre encore plus longtemps. Je t’avais donné quatre jours pour me revenir.. Alors je suis venue te chercher. Tu sais à quel point je suis impatiente quand il s’agit de t’avoir près de toi. »

    Kisos riait. La capacité de sa mère à relativiser et s’occuper d’eux était aussi féroce qu’une louve. Elle méritait bien son surnom. Elle rassura les deux hommes sur leurs proches, même si l’état de Tomas était encore inquiétant et incertain. Mais alors qu’ils se donnaient des nouvelles, Duncan McNeil, l’un ds chefs du groupe écossais venait à eux. Il saluait Leif avec beaucoup de respect puis Matoaka, « Leif, vous aviez déjà notre respect mais désormais nous sommes tous impressionnés. Un alliée comme votre époux, aussi courageuse sera toujours la bienvenue parmi nous. »

    Elle le remerciait chaleureusement et dans un symbole d’amitié fraternel, vint poser sa main sur le front du géant, « Votre peuple est grand, beau et puissant. Je vous dois la vie de ma famille, vous aurez toujours notre amitié et notre profond respect Highlander. »

    Il se prosterna, ravi du nom que l’amérindienne donnait à son peuple : les hommes des hautes plaines. Puis, il rejoignit ses camarades laissant ainsi la grande joie pour Matoaka de se blottir de nouveau contre Leif, « Rentrons maintenant, que je te soigne mon amour ». Dans le regard de son adoré, elle savait qu’il y avait encore un combat à mener. Mais pour l’affronter, elle avait besoin de se retrouver avec lui en sécurité.

    En arrivant au campement, Sora surgit de l’une des tentes et vint se jeter dans les bras de son père. Elle était plus mesurée que sa mère et dissimulait le mieux possible ses larmes. Néanmoins, elle était troublée de découvrir les deux hommes de sa vie dans un tel état. Très vite on trouva pour Kisos et Leif des lits où se reposaient. Kisos n’avait que des blessures superficielles. Matoaka savait que c’était son âme la plus affectée, aussi, elle s’assura qu’il ait suffisamment d’espace et de nourriture pour pouvoir se reposer. Nashoba passait beaucoup de temps auprès de lui. Quant à Leif, il avait le droit à son médecin personnel en la présence de Matoaka.

    Exilés dans une tente tranquille, elle inspectait son corps en entier et le lavait. Quand il fut suffisamment propre et qu’elle eut bandée toutes ses blessures, elle massa son corps endolori par les efforts. Pendant ce temps, elle lui raconta comment elle avait organisé la venue des Highland et sa vision. Il sommeillait quand elle eut fini son massage. Elle vint donc se blottir contre lui, embrassant son visage et caressant ses cheveux blanchi, « Dis moi ce qu’ils voulaient à Kisos.. », murmurait-elle même si elle connaissait la réponse, « Isha.. Je ne veux pas que Kisos devienne roi. Je veux qu’il ait une vie aussi douce que la nôtre depuis ces dix dernières années. »

    Ce qu’elle n’osait pas lui dire c’était qu’elle avait eu une vision, celle de Kisos roi, destitué et assassiné par Arès. Ce demi-frère qui avait disparu maintenant plusieurs années mais qui sommeillait toujours, patient et attentif.

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    C.

    Une autre bataille de gagné. Mais la guerre n’est pas gagnée. Matoaka n’en pipe pas mot de peur d’affoler et de décourager les gens autour d’elle, surtout ses proches. Pour le moment, tout le monde a bien le droit à un repos mérité. De retour à Embra, les choses s’accélèrent. Tomas est encore trop faible pour reprendre son siège de souverain, aussi, Leif ayant été proclamé comme la seconde main du Roi, il est en charge de s’occuper de l’administration et de la gestion du royaume. Pendant ce temps, Matoaka s’occupe du dispensaire et soigne les nombreux blessés qui s’y trouvent. Beaucoup se rétablissent rapidement. Ce sont des braves guerriers qui sont déjà prêt à reprendre le chemin de la guerre. Si seulement ils savaient pensait Matoaka en pensant leurs plaies. Elle ne s’inquiétait pas beaucoup pour ces hommes expérimentés au combat.

    En revanche, l’état de son fils était une autre chose.

    Kisos s’en sortait très bien sur le plan physique avec uniquement quelques cicatrices et beaucoup de bleus. Sa bravoure, sa force et sa vigueur étaient dignes du fils de Leif Erikson. Sa présence sur le champ de bataille se racontait déjà partout. Seulement, il ne semblait pas s’en réjouir. A la fois Matoaka en était fière et rassurée mais elle était aussi inquiète. Il était plongé dans un tel mutisme, une telle solitude qu’elle craignait que son âme ne se soit fissurée au combat. Profitant d’une accalmie de travail, elle lui demanda de l’accompagner pour une balade dans les jardins. L’excuse était parfaite pour discuter avec lui puisqu’elle profitait aussi de ses bras pour porter ses sacs de plantes médicinales.

    Il ne s’était pas beaucoup confié mais Matoaka avait compris que le manque de Charlie et le choc du champ de bataille le faisait cauchemarder. Elle lui confia un peu de lavande et de camomille pour dormir et lui assura que le temps ferait le nécessaire, « Je sais que ton père fait tout auprès de Feargus pour que tu puisses revoir Charlie », lui assurait sa mère espérant que cela le rassure, « Ma’.. Je ne sais même pas si je devrais la revoir et l’épouser ». Sa mère était choquée et lui demanda pourquoi il pensait une telle chose, « Sur.. Sur le champ de bataille j’ai.. Ma’, tu avais raison.. On ne revient pas totalement nous même de ces lieux et si.. et si je me mettais à devenir un monstre et que je m’en prenais à elle ? Je ne pourrais pas supporter.. Je ne pourrais pas supporter de lui faire du mal Ma’ ». Il pleurait dans les bras de sa mère, effrayé par ce qu’il avait dû faire sur le champ de bataille. Ses compétences étaient louée mais Kisos s’était senti devenir un monstre. Serrant longuement son fils contre elle, Matoaka eut des mots ferme, « Tu n’es pas un monstre.. Tu le serais si tu ne te posais pas toutes ces questions.. C’est ta conscience qui te parle alors oui elle fait du mal mais c’est une bonne chose. Mon petit garçon, mon soleil.. Je suis persuadée que tu seras toujours un mari doux et dévoué à Charlie et elle le sait aussi. Parce que nous te connaissons et que nous savons à quel point ton âme, ton humanité est la plus belle des choses ».

    Malgré les encouragements et les mots doux de sa mère, Kisos restait prostré la plupart du temps. Difficile d’en parler à Leif car il était beaucoup accaparé par ses nouvelles fonctions et Sora elle, s’occupait exclusivement de son âme soeur. Alors, elle en parla à Nashoba qui promit de rester vigilant avec son neveu. Mais elle se promit de vite en parler à Leif pour qu’il parle à son fils.

    Les jours passèrent et la brune se sentait lentement faiblir. Elle était épuisée physiquement et émotionnellement par ces derniers mois. Mais alors qu’elle pensait que quelque chose était arrivé à Tomas, elle eut la surprise et la joie de le voir enfin demander la main de Sora. Comme pour s’assurer que Leif ne faiblirait pas, elle agrippa sa main dans la sienne pour lui rappeler leur conversation. Leur fille avait les yeux brillant d’amour, de joie et de fierté sur son futur époux. Ce dernier était ému et heureux. Matoaka n’avait aucun doute sur la sincérité de leurs sentiments respectifs. Malgré tout, elle ne pu s’empêcher de rire en entendant la condition de Leif. Quand ils furent dans le couloir, elle s’amusa à lui rappeler qu’il n’avait pas pris autant de précaution avec elle, « Dois-je te rappeler que tu n’as pas attendu que nous soyons marié pour me voler ma vertu Leif Erikson », le taquinait-elle en pinçant son bras, « Où est-ce que ce serait moi la divine tentatrice qui vous a dévergondé ? ».

    Ils s’embrassèrent langoureusement, dissimulé dans une alcôve du couloir avant que Leif ne lui propose un dîner en tête à tête. Comment refuser une telle invitation ? Ils n’avaient pas été seuls depuis une éternité.

    Et quelle surprise il lui avait préparé ! Matoaka était amusée car les surprises romantiques n’étaient pas dans le genre de son époux, même s’il se donnait toutes les peines du monde. Elle était touchée qu’il ai prit le temps d’allumer toutes ces bougies, créant alors un tendre cocon juste pour eux deux. Il y avait chez elle un doute qui restait, persuadée que Sora l’avait aidé mais elle n’en dit rien, préférant embrasser tendrement son époux qui malgré les années semblait toujours aussi éprise d’elle. Alors, quand il évoqua que sa plus belle réussite était sa famille, elle ne pu résister et se leva. S’asseyant sur ses cuisses à califourchon, elle prit son visage entre ses mains et lui donna un langoureux et fougueux baiser. Cela sembla le surprendre car il posa maladroitement son verre de vin sur le rebord de la table qui tomba au sol. Mais la brune s’en fichait et passait ses doigts dans la crinière argenté de son époux en mordant sa lèvre inférieure avec désir. Malgré l’âge, ils étaient encore dans un désir de l’un et l’autre aussi intense. Après ce baiser torride, elle se leva de son époux et délaissa sa robe pour se retrouver nue devant lui. Il allait se jeter sur elle mais elle le retint. D’une voix de velours, elle lui ordonna de se déshabiller et en profita pour caresser son corps en entier, de ses épaules à ses fesses. Bien entendu, ses lèvres en profitaient aussi pour laisser des baisers sensuels sur sa peau.

    Il avait beau avoir vieilli, elle aussi, elle aimait ce corps qu’elle connaissait par coeur. Elle aimait le caresser, le redécouvrir avec plaisir comment notamment ce soir, « Tu es si beau Isha.. Toujours si beau et désirable.. Mon roi.. Mon roi soleil.. ». Une fois à genoux devant lui, elle ne pu s’empêcher d’éveiller son désir de sa main, de ses lèvres. Elle le poussait à bout en intensifiant et cessant soudainement ses caresses. Quand elle l’eut suffisamment frustré, elle se laissa alors conduire au lit où ce fut à son tour de subir les délicieuses caresses sensuelles de son époux laissant sa voix exprimer son plaisir.

    Haletante, en sueur, Matoaka s’écroulait sur Leif rassasiée. Du moins.. Pour le moment. Ils avaient déjà expérimenté un troisième round mais la nuit ne faisait que commencer. Blottie contre son buste, écoutant son coeur battre à toute vitesse elle riait doucement, « Je devrais ménager ton coeur mon amour.. C’est que nous avons l’âge d’être vigilant désormais.. Ou du moins toi.. ». Elle le taquinait car il était plus vieux de quelques années qu’elle et elle aimait l’embêter avec cela. Finissant renversée sous lui, elle caressait avec douceur son visage avant d’embrasser chacune de ses rides, « J’aime voir tes rides sur ton visage.. Elles sont la preuve que nous vivons, que nous grandissons et vieillissons ensemble Isha.. C’est un merveilleux spectacle pour moi tu sais.. ». Toujours aussi philosophique, elle riait amusée en le sentant s’écrouler sur elle.

    Elle profita de ce moment pour parler de Kisos, de ses inquiétudes. Sa main dans la crinière de son époux, elle le tenait blotti contre elle, « Il me rappelle tellement toi Isha.. Je suis persuadée que tu sauras trouver les mots pour l’aider ». Ils parlèrent ensuite de Sora, du futur mariage quand soudain le ventre de Matoaka se mit à grogner. Après tout, ils n’avaient pas dîné puisqu’elle lui avait sauté dessus, « Oh.. Mon amour, il va vite falloir que tu nous nourrisses. Nous mourrons de faim ». Elle le vit se redresser et l’observer avec surprise pendant qu’elle riait amusée, le visage illuminé par la joie et l’émotion, « Oui Isha.. Je suis enceinte.. Alors au lieu de me regarder comme une bête curieuse tu ferais mieux de nous nourrir. ».

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    C.

    5360 – Calendrier Atlante

    Sous un ciel d’un bleu profond, où les nuages semblaient se dissoudre dans l’océan sans fin, s’étendait le royaume légendaire de l’Atlantide, une île prospère au cœur des eaux mystérieuses. Les palais d’or et de marbre se dressaient majestueusement, reflétant la splendeur d’une civilisation à son apogée. Les Atlantes, un peuple en harmonie avec la mer et le ciel, possédaient des connaissances anciennes et un respect sacré pour la nature. Des illustres poètes, philosophes, musiciens venaient contempler la cité mythique et ses joyaux. Le peuple était doté d’un savoir et d’une technique quasi mystique pour ces voyageurs qui tentaient d’en comprendre le pouvoir. Mais ce dernier était étroitement dissimulé par le coeur de l’Atlantide.

    Au cœur de cette cité éblouissante vivait la princesse Q’Orianka, fille unique du roi Powhatan et de la reine Naira. Q’Orianka, d’une beauté rare et sauvage, était la princesse chérie de son peuple. Sa peau dorée semblait capturer la lumière du soleil, ses longs cheveux noirs flottaient comme des algues dans les eaux calmes, et ses yeux, d’un noir profond, reflétaient la sagesse des anciens Atlantes. Mais c’était son esprit libre et son cœur audacieux qui la rendaient unique. Bien que destinée à régner un jour sur l’Atlantide, Q’ passait ses journées loin des palais, explorant les forêts luxuriantes et les récifs coralliens qui entouraient son royaume.

    Chaque matin, elle se levait avant l’aube, inspirée par une force intérieure qui la poussait à découvrir les secrets cachés de son île. Contrairement aux autres membres de la cour, Q’ préférait les vêtements simples, faits de tissus légers qui lui permettaient de se mouvoir librement. Son peuple la voyait souvent courir pieds nus sur les plages, nager avec les dauphins, ou encore écouter les chants des oiseaux sacrés perchés dans les arbres anciens.

    L’après-midi, le plus souvent, elle étudiait avec les plus grands précepteurs qui venaient d’Orient et d’Europe. L’élite avait le privilège de côtoyer l’intelligence vive de la jeune fille qui était d’une curiosité sans bornes. Son esprit vif lui permit d’apprendre toutes les langues et la rendait suffisamment savante pour pouvoir prétendre un jour au trône au détriment des ses frères aînés. Mais personne ne vouait de haine en Atlantide. Tous et toutes vivaient en parfaite harmonie, sans biens, sans possession, sans jalousie et envie.

    Une utopie que les voyageurs enviaient et méconnaissaient.

    Au bout d’un certain temps et malgré la paix apparente qui régnait sur l’Atlantide, Q’ ressentait un malaise croissant, un pressentiment qu’elle ne pouvait ignorer. Elle avait souvent des visions de l’océan, qui autrefois si calme, devenait tumultueux, et de sa terre, qui s’effritait sous ses pieds. Ces rêves, aussi beaux que troublants, la hantaient. Mais chaque fois qu’elle cherchait des réponses auprès de ses parents ou des anciens du conseil, elle n’obtenait que des sourires rassurants et des paroles apaisantes.

    Un matin, alors que le soleil se levait à peine, Q’ se dirigea vers la falaise où elle aimait méditer. L’air salin et les embruns marins étaient ses compagnons quotidiens, mais ce jour-là, il y avait quelque chose de différent dans l’air. Tandis qu’elle fermait les yeux pour s’immerger et méditer dans le chant de l’océan, une voix s’éleva derrière elle, douce et mélodieuse, mais empreinte d’une gravité qu’elle ne pouvait ignorer.

    « Q’Orianka, » dit la voix, « les eaux murmurent ton nom, et les vents t’appellent. L’Atlantide se tient au seuil d’un grand changement, et toi seule portes en toi la clé de son avenir. »

    Q’ se retourna brusquement, son cœur battant à tout rompre. Devant elle se tenait une vieille femme, vêtue d’une robe tissée d’algues et de coquillages scintillants, semblant faire partie intégrante du paysage marin. Ses yeux étaient d’un bleu profond, comme si elle portait en elle les mystères de l’océan.

    « Qui es-tu? » demanda Q’ », sa voix à la fois intriguée et prudente, « Je suis ta grand-mère, Aponi et la gardienne des marées », répondit la femme, un léger sourire aux lèvres, « Je suis venue te préparer à ce qui doit venir. »

    Sans le savoir, Q’ était promise à le destin lié non seulement à la survie de son peuple, mais aussi à la préservation des forces anciennes qui dormaient sous les vagues. Les jours qui suivirent la rencontre avec la gardienne des marées, Q’ ne pouvait chasser de son esprit les paroles énigmatiques de la vieille femme. Elle se sentait plus que jamais liée à l’océan et à l’île qu’elle aimait tant. Chaque vague, chaque souffle de vent lui semblait porteur d’un message qu’elle ne parvenait pas encore à déchiffrer.
    Sa mère, la reine Naira, la trouvait souvent plongée dans ses pensées, les yeux fixés sur l’horizon. Un soir, alors que le soleil se couchait dans une explosion de couleurs, Naira rejoignit sa fille sur la terrasse du palais. L’air était doux, mais un poids invisible semblait peser sur elles.

    « Petite fleur.. » » murmura Naira en posant une main tendre sur l’épaule de sa fille, « je sens que quelque chose te trouble. Parle-moi, ma chérie. Je suis ta mère, et je veux t’aider ». Q’ tourna ses yeux vers ceux de sa mère, y cherchant une force, un réconfort, « Mère, j’ai vu des choses dans mes rêves, des visions de l’océan en colère, de l’Atlantide en train de s’effondrer. Et puis, il y a cette femme, la gardienne des marées… Elle m’a parlé d’un grand changement à venir. Je ne comprends pas tout, mais je sens que notre royaume est en danger »

    Naira la regarda longuement, une ombre passant sur son visage, « Q’, il y a des secrets anciens, des vérités que nous avons toujours gardées cachées, même de toi. Les forces qui protègent notre royaume sont puissantes, mais elles sont aussi capricieuses. Depuis des générations, nos ancêtres ont pactisé avec ces forces pour garantir la prospérité de l’Atlantide. Mais chaque accord a un prix ». La princesse sentit son cœur se serrer, « Quel est ce prix, mère? ». La reine soupira profondément, les yeux fixés sur l’horizon lointain, « Il est dit que lorsqu’une menace terrible se dressera, un sacrifice devra être fait pour apaiser les forces qui nous protègent. Je crains que le temps de ce sacrifice ne soit proche, mais un jour, l’union entre le protecteur, le fils de l’eau et la lumière de l’Atlantide feront renaître la source de notre pouvoir. »

    Les paroles de Naira emplirent Q’ d’une terreur froide. Malgré un bref espoir que sa mère balaya fermement. Personne ne savait qui ou quoi était le fameux protecteur. Le fils de l’eau n’existait pas, ainsi donc, il n’y avait aucun espoir. Elle voulait protester, refuser d’accepter ce sombre destin, mais elle savait que sa mère avait raison. L’Atlantide était sur le fil du rasoir, et les choix qui s’offraient à eux étaient terribles.

    Les jours passèrent, et les signes du changement se firent de plus en plus évidents. La mer, autrefois calme, devenait imprévisible. Des tempêtes éclataient sans prévenir, et les animaux marins, habituellement si nombreux autour de l’île, se faisaient rares. Les anciens du conseil murmuraient entre eux, inquiets, tandis que le roi Powhatan s’efforçait de maintenir un semblant de calme parmi son peuple.

    Un soir, alors que Q’ errait sur la plage, l’air chargé d’électricité, elle aperçut de nouveau la gardienne des marées. La vieille femme semblait plus grave que jamais, « Le moment est venu, Q’Orianka, » dit-elle doucement, « Les forces qui entourent l’Atlantide sont en colère. Le sacrifice doit être fait, sinon l’île sera engloutie. »

    Le cœur de Q’ se serra à l’idée de perdre l’Atlantide, mais l’idée de perdre sa famille, ses proches, ses amis, son peuple, était insupportable. Elle se tourna vers la gardienne, les larmes aux yeux, « Il doit y avoir un autre moyen, quelque chose que nous pouvons faire pour éviter ce sort ». Aponi secoua la tête avec tristesse, « Le destin est déjà scellé, Q’. Il n’y a qu’une chose qui puisse retarder l’inévitable, mais elle exigera le plus grand des sacrifices. »

    Q’ ne voulait pas comprendre, mais elle savait déjà ce que cela signifiait. La prophétie parlait de sang royal, d’un sacrifice pour apaiser les dieux de la mer. La reine Naira, avec sa sagesse et son lien profond avec la nature, avait toujours su qu’elle jouerait un rôle crucial dans cet événement. Cette nuit-là, Naira appela sa fille dans ses appartements. Ses yeux étaient calmes, résolus, « Q’Orianka, ma petite fleur, ma douce enfant, je dois faire ce qui est nécessaire pour notre peuple. Je suis prête à accepter mon destin. »

    « Non, mère ! » s’exclama la princesse, la voix brisée par l’émotion, « Il doit y avoir une autre solution. Tu ne peux pas… je ne peux pas te perdre. »

    Mais Naira prit le visage de sa fille entre ses mains et planta un baiser sur son front, « Tu es forte, Q’Orianka. Plus forte que tu ne le crois. Tu porteras l’avenir de l’Atlantide en toi. Promets-moi de protéger notre peuple, de chérir ce que nous avons construit, même si le monde autour de nous s’effondre. Et n’oublie pas, le fils de l’eau viendra à toi, il te cherchera, ne l’oublie pas ».

    Le lendemain matin, sous un ciel noirci par les nuages de tempête, la reine Naira se rendit au sommet de la falaise sacrée, entourée des anciens et des prêtres. Q’, le cœur lourd, la suivit à distance, incapable de détourner les yeux. Sa mère, drapée dans des voiles blancs, paraissait presque éthérée, comme une déesse prête à retourner aux cieux.
    Les chants rituels s’élevèrent, mêlés aux hurlements du vent. Naira leva les bras vers le ciel, prononçant des paroles anciennes, appelant les forces de la mer à épargner son peuple. Alors que les vagues s’élevaient, elle se tourna une dernière fois vers sa fille, lui offrant un sourire plein d’amour et de fierté, avant de se jeter dans les flots déchaînés. Le cri de Q’ se perdit dans le fracas des vagues. La mer avala la reine, et pendant un instant, tout sembla s’arrêter. Puis, les nuages se dissipèrent, et le calme revint. Mais ce calme n’était qu’une illusion, un répit temporaire. En effet, quelques jours plus tard, les premiers tremblements de terre frappèrent l’île. La terre, secouée par des forces que nul ne pouvait contrôler, se fissurait, et les eaux montaient. Les Atlantes, pris de panique, cherchèrent refuge, mais les temples s’effondraient, et les routes se changeaient en rivières.

    Q’, accompagnée de son père et de ses frères, fit de son mieux pour guider son peuple, mais elle savait que l’Atlantide était condamnée. Les paroles de Aponi résonnaient dans son esprit : le sacrifice de sa mère n’avait fait que retarder l’inévitable.

    Le jour où l’île fut finalement engloutie par l’océan, Q’ se tenait seule sur la même falaise où sa mère avait donné sa vie. Les vagues atteignaient ses pieds, et elle sentait la terre trembler sous elle. Elle savait que son destin était lié à celui de l’Atlantide, mais elle ne ressentait ni peur ni regret. Q’ ferma les yeux, une dernière prière aux lèvres, prête à se laissaer porter par les flots et rejoindre sa mère dans les profondeurs. Tandis que l’Atlantide disparaissait sous les vagues, une légende naissait, celle d’une reine et d’une princesse qui avaient sacrifié tout ce qu’elles avaient pour leur peuple, et dont les esprits veilleraient à jamais sur les océans, se disait-elle. Mais sans s’en rendre compte, le médaillon qu’elle portait au cou depuis son enfance, un talisman offert par sa grand-mère quant elle était encore bébé, fit jaillir une impressionnante lumière incandescente. Cette lumière se propageait autour de Q’ et de toute la cité. Sans le savoir, par sa prière et son don, Q’ venait de sauver son peuple. Les dieux ayant eu pitié de ce peuple les sauvèrent en les protégeant d’un dôme invisible. Néanmoins, aux yeux du monde, l’Atlantide cessa d’exister et devint une légende.

    8023 – Calendrier Atlante

    Des siècles s’étaient écoulés depuis que l’Atlantide avait été engloutie par l’océan, mais pour ceux qui avaient survécu, le temps semblait s’être arrêté. La prophétie qui annonçait la destruction du royaume n’avait pas prévu l’acte ultime de Q’, un acte de sacrifice et de magie ancienne. Au moment où elle avait sombré dans les flots, le pouvoir latent en elle s’était éveillé, une force ancestrale héritée de ses ancêtres et de la connexion profonde qu’elle entretenait avec la mer.

    Alors que l’île s’enfonçait sous l’eau, un cocon protecteur d’énergie s’était formé autour des Atlantes. Q’, devenue une entité presque divine, utilisa ce pouvoir pour sauver son peuple. Sans l’avoir prémédité elle les plongea dans un temps suspendu. L’Atlantide n’avait pas disparu ; elle s’était transformée en un royaume caché, enfoui sous les vagues, où les Atlantes, figés dans leur jeunesse, vivaient encore.

    Les Atlantes ne vieillissaient plus, mais ils étaient prisonniers de ce monde sous-marin, ne pouvant émerger à la surface qu’un jour par an, lorsque les étoiles et les marées s’alignaient parfaitement. Ce jour-là, l’île se dressait brièvement au-dessus des eaux, comme un mirage éphémère, avant de replonger dans l’océan.

    Pendant des siècles, ce cycle se répétait inlassablement. Q’, bien que devenue une reine immortelle, veillait sur son peuple avec une tristesse infinie, sachant que ce qu’elle avait fait pour les sauver les avait aussi condamnés à une existence éternelle, coupée du reste du monde. Un matin, alors que l’île venait de refaire surface, les Atlantes se réveillèrent, ressentant pour la première fois depuis des siècles une perturbation dans l’air. Q’, debout sur la terrasse du palais, ressentit une présence étrangère. Elle ferma les yeux, écoutant les murmures de l’océan, et réalisa qu’ils n’étaient plus seuls. Des étrangers avaient trouvé leur chemin vers l’Atlantide.

    Sur la plage de sable blanc, un petit groupe d’explorateurs venait d’échouer, ébloui par la splendeur de l’île qui semblait sortie tout droit d’un conte de fées. Leurs bateaux, battus par une tempête inattendue, avaient été poussés vers cette terre mystérieuse, dont aucun d’eux n’avait jamais entendu parler. Leurs pieds touchaient le sable, et ils regardaient autour d’eux avec un mélange d’émerveillement et d’appréhension.

    Les Atlantes, restés invisibles, observaient les étrangers depuis les ombres des palmiers et des ruines, leurs yeux brillant d’une lueur surnaturelle. Parmi eux, Q’ était la plus fascinée et la plus inquiète. Elle savait que la présence de ces étrangers sur l’île pouvait briser l’équilibre délicat qui avait préservé son peuple pendant des siècles.

    Les explorateurs avancèrent prudemment, leurs voix se mêlant au bruit des vagues. Certains étaient blessés. Ils remarquèrent rapidement les structures majestueuses, les temples ornés de pierres précieuses et les jardins luxuriants qui défiaient toute explication. Comment une telle civilisation pouvait-elle exister ici, intacte, et surtout, inconnue du reste du monde, se demandaient-il haut et fort.

    Un des explorateurs, un homme d’âge moyen avec des yeux perçants et une barbe poivre et sel, semblait particulièrement captivé par l’endroit. Il s’avança plus loin que les autres, découvrant une statue en marbre représentant une femme aux traits gracieux et nobles, « Regardez ceci » dit-il d’une voix presque chuchotante, « cette statue semble si réelle… comme si elle pouvait s’animer à tout moment. »

    Q’, cachée parmi les arbres, sentit un frisson parcourir son corps. Elle savait que la statue représentait sa mère, la reine Naira, dans toute sa beauté et sa sagesse. Le peuple atlante ressentait également la présence de ces étrangers comme une intrusion, mais aussi comme une curieuse nouveauté, un rappel du monde qu’ils avaient laissé derrière eux. L’un des jeunes Atlantes, nommé Kaelen, était particulièrement attiré par ces étrangers. Depuis toujours, il avait rêvé de ce qu’il y avait au-delà de l’océan, de la vie qui se déroulait dans ce monde dont il entendait parfois parler dans les légendes. Il se tourna vers la jeune reine, l’interrogeant du regard.

    Q’ savait que la présence des étrangers posait un risque énorme, mais elle ne pouvait ignorer l’opportunité que cela représentait. Les Atlantes avaient vécu si longtemps isolés du reste du monde, et ces explorateurs pouvaient peut-être apporter des réponses, voire une chance de libérer son peuple de ce cycle sans fin.

    Avec une grâce silencieuse, Q’ sortit des ombres et se dirigea vers la plage, ses pieds laissant à peine une trace sur le sable. Les explorateurs se figèrent en la voyant approcher, stupéfaits par sa beauté et l’aura de puissance qui émanait d’elle, « Laissez-moi vous souhaiter la bienvenue en Atlantide » dit-elle d’une voix douce, mais pleine d’autorité « Vous avez trouvé notre royaume, un endroit que peu de mortels ont jamais eu le privilège de voir. Mais je dois vous avertir : tout ce qui se passe ici a un prix. »

    Les explorateurs échangèrent des regards, incertains de ce que cela signifiait. Mais dans le regard de Q’, ils virent quelque chose de plus grand qu’eux, une histoire ancienne et un mystère qu’ils ne pouvaient commencer à comprendre.
    Le chef des explorateurs s’avança, une lueur d’excitation et de respect dans ses yeux « Nous sommes honorés d’être ici, je me présente, Colin Cavill et voici mon épouse, Marianne » dit-il, « Mais, qu’entendez-vous par prix? Que devons-nous faire pour comprendre ce lieu et vous? »

    Q’ les regarda, un mélange de compassion et de tristesse dans son regard, « Le temps est notre prison, et nous sommes les gardiens de ce royaume perdu. Vous avez franchi un seuil que peu ont franchi avant vous, mais sachez que ceux qui pénètrent ici ne repartent jamais tout à fait les mêmes. »

    Ainsi, les explorateurs étaient à la croisée des chemins, inconscients de l’impact qu’ils allaient avoir sur l’avenir de l’Atlantide et sur leur propre destin. Pour Q’ et son peuple, cette rencontre était porteuse d’espoir, mais aussi de dangers inconnus. La balance fragile de leur existence éternelle était sur le point d’être bouleversée, et l’Atlantide, après des siècles de silence, allait peut-être enfin révéler ses secrets au monde.

    Les premiers instants de la rencontre entre les Atlantes et les étrangers furent empreints d’une étrange harmonie. Les explorateurs, fascinés par la beauté de l’île et par l’aura mystérieuse de Q’, se montrèrent respectueux, cherchant à comprendre le lieu où ils avaient atterri par hasard. Pourtant, sous cette surface de curiosité et de respect, des intentions plus sombres se cachaient.

    Parmi les explorateurs se trouvaient des hommes dont le véritable but n’était pas la découverte, mais la conquête. Le couple de chercheurs Colin et Marianne étaient respectueux et attentif, en revanche, un autre, nommé Soren, était en réalité un chef de bande sans scrupules, connu pour piller des trésors et revendre les artefacts anciens au plus offrant. Pour lui, l’Atlantide représentait un coup de maître, un trésor au-delà de ses rêves les plus fous. Depuis que ses yeux s’étaient posés sur les statues de marbre, les palais ornés d’or et les gemmes précieuses incrustées dans les murs, son esprit avait été envahi par une convoitise insatiable.

    La première nuit tombée, tandis que les Atlantes et leurs invités se retiraient, Soren réunit ses hommes. Dans le silence de la forêt, à l’abri des regards, il leur exposa son plan, « Nous devons agir vite » murmura-t-il, « Demain, lorsque les Atlantes seront encore plus confiants, nous frapperons. Prenons tout ce que nous pouvons et disparaissons avant qu’ils ne réalisent ce qui se passe. Avec ce que nous trouverons ici, nous serons riches au-delà de toute imagination. »

    Le lendemain, tandis que les Atlantes tentaient d’accueillir ces étrangers, les hommes de Soren commencèrent à mettre leur plan en marche. Ils se dispersèrent dans l’île, feignant d’explorer, mais en réalité, ils repéraient les trésors à piller et les endroits où ils pourraient attaquer. Q’, toujours attentive, sentit l’atmosphère changer. Elle remarqua l’attitude furtive des hommes et la manière dont certains d’entre eux se comportaient. Une tension invisible, mais palpable, s’installait, comme un courant électrique dans l’air.

    Cette nuit-là, les Atlantes, qui avaient suivi discrètement les mouvements des étrangers, virent leurs pires craintes confirmées. Les hommes de Soren commencèrent à s’introduire dans les temples et les palais, tentant de voler les artefacts sacrés et les trésors qui avaient survécu des millénaires. Mais ils avaient sous-estimé la vigilance des Atlantes.
    Guidés par Q’, les Atlantes émergèrent de l’ombre comme des spectres, leurs visages illuminés par une lueur surnaturelle. Ils étaient un peuple pacifique, mais la défense de leur royaume était sacrée. Q’ leva une main, invoquant les pouvoirs de l’océan. Soudain, les vagues grondèrent et se levèrent autour de l’île, comme si la mer elle-même était en colère. Des créatures marines surgirent des profondeurs : des pieuvres géantes, des requins et d’immenses serpents de mer, invoqués par la reine elle-même. Ces gardiens des eaux se ruèrent sur les pilleurs, les attrapant et les entraînant dans les profondeurs sombres.

    Soren, pris de panique, tenta de fuir avec un coffre rempli de joyaux, mais une immense pieuvre, ses tentacules colossaux ondulant à la surface de l’eau, l’attrapa. Il cria, mais le son se perdit dans le fracas des vagues, et en un instant, il fut englouti, ne laissant qu’une traînée d’écume derrière lui.

    Les autres membres de son groupe eurent le même sort. Les Atlantes, bien que compatissants par nature, savaient qu’ils ne pouvaient laisser ces hommes s’échapper et révéler l’existence de l’Atlantide. C’était une question de survie, non seulement pour leur peuple, mais aussi pour préserver l’équilibre du monde, qui serait bouleversé si les secrets de leur civilisation venaient à être révélés.

    Quand l’aube se leva, les seuls étrangers qui restaient étaient ceux qui avaient montré respect et humilité. Q’, leur expliquant la gravité de la situation, leur offrit une chance de repartir, « Vous avez vu ce que peu d’humains ont vu et avez été épargnés pour votre honneur », leur dit-elle, « Mais sachez que l’Atlantide ne doit jamais être révélée au monde extérieur. Si vous brisez ce serment, les océans eux-mêmes viendront réclamer justice. »

    Les explorateurs, tremblants mais reconnaissants, firent un serment solennel de ne jamais révéler ce qu’ils avaient vu. Parce qu’ils avaient été à l’écart de l’inconduite de Soren et de ses hommes, Q’ accepta que les époux Cavill restent. Elle voulait leur offrir le savoir qu’elle possédait. Avec l’aide des Atlantes, le reste du groupe fut guidés vers un passage sûr à travers les récifs. Mais alors qu’ils étaient sur le chemin du retour, un des hommes de Soren sortit son arme et pour se venger tira sur la jeune reine. Colin Cavill, dans un geste de protection spontané s’interposa et reçu la balle destinée à la jeune femme. Marianne hurlait de désespoir, se jetant sur son mari qui avait reçu la balle dans le ventre. Dans le même geste spontané et avec les pouvoirs qu’elle possédait, Q’ proposa de le sauver, « Mais il y a une condition Marianne.. Si je le sauve, il ne pourra plus jamais partir d’ici. Il sera prisonnier de mon sortilège. », sans réfléchir aux conséquences elle accepta les obligeant ainsi à vivre éternellement en Atlantide.

    Le reste du groupe, à l’exception de Soren quittèrent l’île sous les regards vigilants des créatures marines invoquées par Q’, conscientes que leur départ scellait le destin du secret de l’Atlantide. Au passage, Marianne supplia l’un des hommes de prévenir les Hedlund où ils étaient et que leur fils ne croit pas à leur mort sans savoir si le message parviendrait.

    Q’, de retour sur la plage, observa les navires disparaître à l’horizon, le cœur lourd mais résolu. Elle savait que l’Atlantide devait rester cachée, protégée par la mer et ses créatures, jusqu’à ce que le temps soit venu pour son peuple de réémerger, si ce jour devait jamais arriver.

    Elle fit appel aux forces de l’océan une dernière fois pour ériger une barrière invisible mais impénétrable autour de l’île, une barrière faite de courants traîtres et de créatures vigilantes qui protégeraient l’Atlantide de toute intrusion future. Désormais, seuls ceux qui étaient dignes, ou guidés par une force supérieure, pourraient approcher les rivages de ce royaume oublié. Les Atlantes retournèrent à leur existence éthérée, sachant qu’ils étaient à nouveau en sécurité, mais aussi qu’ils restaient prisonniers de leur propre immortalité. Ils continueraient à vivre dans leur paradis caché, en silence, sous le regard bienveillant de leur reine, gardienne des secrets de l’Atlantide.

    Dix ans plus tard,

    Un matin, comme un autre, alors que le soleil émergeait timidement à l’horizon, colorant le ciel de nuances rosées, l’Atlantide refit surface, comme elle le faisait chaque année, émergeant des profondeurs marines avec une majesté silencieuse. Q’ se tenait sur la falaise surplombant l’océan, ressentant une fois de plus cette étrange mélancolie qui l’accompagnait à chaque résurgence de son royaume.

    Mais cette fois, quelque chose était différent. Une brume inhabituelle s’accrochait aux vagues, et une tension palpable flottait dans l’air. Elle le ressentait dans ses os, dans le murmure des vagues qui semblaient lui chuchoter des avertissements. Quelque chose allait se produire. Elle ferma les yeux et laissa ses sens s’étendre au-delà de l’île, à travers l’océan. C’est alors qu’elle les perçut. Un navire, fort étrange, brisé par une tempête violente, s’approchain des rivages de l’Atlantide, emporté par les courants puissants qu’elle contrôlait à peine. Les survivants, peu nombreux, étaient ballottés par les vagues, leurs corps éreintés, cherchant désespérément un abri.

    Q’ sentit son cœur se serrer. Elle savait que chaque rencontre avec le monde extérieur était porteuse de danger pour son peuple. Après la première venue des étrangers et avoir faillit mourir, son père avait décrété l’interdiction de nouveaux venus. Aussi, la loi était formelle, tout étranger serait tué à leur arrivée. Mais elle ne pouvait pas non plus laisser ces âmes en détresse mourir sous ses yeux. Elle prit une décision. Cette fois, elle observerait seule, sans en alerter les autres Atlantes, pour comprendre leurs intentions avant de décider de leur sort.

    En se déplaçant avec la grâce d’une ombre, elle descendit la falaise et se rendit discrètement sur la plage, où les vagues commençaient à déposer les rescapés. Leur navire, réduit à un tas de débris flottants, s’échouait par morceaux sur le sable blanc. Les survivants étaient peu nombreux, certains à peine conscients, d’autres grièvement blessés. Le monstre des mers avait protégé l’Atlantide du mieux qu’il pouvait, mais la détermination de ces hommes était tout autre.
    Q’ se dissimula derrière une épaisse végétation ses yeux scrutant les silhouettes affaiblies qui se traînaient hors de l’eau. Elle restait immobile, son regard fixant chacun d’eux, cherchant des indices sur leur nature, sur leurs intentions.

    C’est alors qu’elle le vit. Un homme grand, aux épaules larges et aux cheveux sombres, qui peinait à se lever. Ses vêtements, trempés et déchirés, révélaient une musculature robuste, mais c’était son visage qui fit étonnèrent Q’. Il avait des traits nobles, une mâchoire carrée et des lèvres fines, mais ce furent ses yeux qui captèrent toute son attention. D’un bleu profond, ils étaient aussi perçants que l’océan lui-même, mais surtout, ils lui semblaient étrangement familiers, comme une lueur d’un passé qu’elle croyait enfoui.

    L’homme leva la tête, son regard balayant la plage, puis, comme s’il avait senti sa présence, il se tourna directement vers Q’. Leurs yeux se rencontrèrent, et une onde de choc traversa la reine, la laissant sans voix. Ces yeux… Elle les connaissait, mais d’où? Son esprit se brouillait, cherchant dans les tréfonds de sa mémoire. Ce regard était celui d’un souvenir ancien, presque effacé par le temps, mais impossible à ignorer. Ce regard qui en rêve la poursuivait depuis des siècles et qui la fascinait.

    Le naufragé fit un pas hésitant vers elle, ses lèvres formant des mots qu’elle ne pouvait entendre à cause du rugissement de la mer derrière lui. Mais elle pouvait lire l’expression sur son visage, un mélange de confusion et de reconnaissance. Il allait venir vers elle mais un autre homme l’appela cessant ainsi cette potentielle rencontre,  « Fils de l’eau..» murmura-t-elle pour elle-même, ses mots emportés par le vent.

    Les deux hommes retrouvent d’autres survivants et tous se regroupent dans un camp de fortune. Longeant avec agilité et silencieuse la plage, ses pas aussi légers qu’un souffle de vent, elle continua d’observer le petit groupe qui contenait aussi des femmes étendues sur le sable, leurs corps meurtris par la mer. Leurs vêtements étaient déchirés, et certains portaient des blessures visibles, infligées par les rochers acérés lors de leur naufrage. L’un d’eux, un homme à la carrure imposante, gisait à moitié inconscient, le visage couvert de sable et d’eau salée. Pourtant, même ainsi affaibli, il dégageait une force indéniable.

    Q’ s’arrêta à quelques mètres d’eux, ses yeux scrutant chaque détail, cherchant à comprendre qui ils étaient et ce qu’ils faisaient ici. C’était la première fois depuis longtemps qu’elle se retrouvait seule face à des étrangers, sans la protection immédiate de son peuple. Elle savait qu’elle devait être prudente, mais une étrange sensation se mit à grandir en elle, un sentiment de familiarité qu’elle ne parvenait pas à expliquer. Elle s’approcha encore, son regard capté par celui de l’homme allongé. Ses paupières s’ouvrirent doucement, révélant ses yeux d’un bleu intense, presque surnaturel. Q’ sentit son cœur s’emballer. Ces yeux, elle les avait déjà vus, mais où ? L’homme, bien que blessé, semblait aussi troublé qu’elle. Ses lèvres bougèrent faiblement, comme s’il essayait de dire quelque chose.

    Q’, malgré elle, se laissa attirer par sa présence. Elle sortit lentement de sa cachette, ses pieds nus frôlant le sable humide. Vêtue uniquement d’un tissu léger qui enveloppait ses formes sensuelle, ses cheveux dansant au vent, elle était comme une vision pour certains du groupe. L’homme la regarda avec une intensité qui la troubla profondément. Comment pouvait-il la connaître? Elle n’avait jamais quitté l’Atlantide depuis sa transformation, et les souvenirs d’avant étaient flous, presque irréels. Pourtant, il y avait quelque chose dans son regard, dans ces yeux bleus perçants, qui éveillait en elle une émotion qu’elle croyait perdue.

    L’homme aux cheveux de soleil fit un pas vers elle, mais elle recula, ses forces avec prudence. Q’, instinctivement, attendit un moment, évaluant silencieusement la scène avant de s’avancer pour soutenir une des jeunes femmes qui souffraient à l’épaule. Aussi, lorsque la reine posa sa main sur son bras, une décharge électrique parcourut son corps, qui fit grimacer l’étrangère jusqu’à ce que chacun puisse constater que la blessure guérissait. Prudemment, Q’ s’approcha de chacun et les soigna un à un jusqu’à se trouver devant l’inconnu aux yeux d’eau, et alors, c’était comme si leurs âmes s’étaient reconnues. Elle l’aida à se stabiliser, son cœur battant à tout rompre et posa sa paume sur sa blessure.

    Il parlait et elle l’écoutait. Sans doute pensait-il qu’elle ne parlait pas leur langue. Mais Q’ ne voulait rien dévoiler. Elle voulait les voir se déplacer pour ainsi mieux les déstabiliser. Alors qu’elle retirait sa main et que ce frisson enthousiasmant l’envahissait, Q’, fut d’autant plus troublée quand il essaya de la retenir. Vivement, elle recula d’un pas, son esprit tourbillonnant de questions.

    La plage était désormais silencieuse, les autres survivants inconscients ou trop faibles pour bouger. Q’ savait que le temps était compté. Si les autres Atlantes découvraient la présence des étrangers, ils risquaient de les percevoir comme une menace, surtout après la dernière intrusion violente.

    « Vous devez partir » dit-t-elle finalement avec un vocabulaire parfait, ses yeux ne quittaient pas ceux du grand brun alors qu’elle marchait à reculons, « L’Atlantide n’est pas un lieu pour les étrangers. C’est un endroit… maudit, partez pendant qu’il en est encore temps ». Sans attendre qu’ils puissent répliquer, elle vint à s’enfuir à toute vitesse dans l’épaisse végétation pour rentrer chez elle.

    D’une grâce silencieuse, Q’ quitta la plage, laissant derrière elle les naufragés qui commençaient à se remettre de leurs épreuves. Elle se faufila à travers les jardins luxuriants et les ruelles pavées de marbre blanc, jusqu’à atteindre les portes imposantes du palais royal. Les gardes s’inclinèrent respectueusement à son passage, ouvrant les portes dorées pour la laisser entrer.

    Le palais, édifié en pierres précieuses et en coraux, scintillait sous les rayons du soleil. Q’ traversa les vastes couloirs, son esprit en proie à une tempête d’émotions contradictoires. Comment expliquer à son père, un roi sage mais inflexible, ce qu’elle-même ne comprenait pas entièrement ? Lorsqu’elle arriva dans la grande salle du trône, elle trouva son père assis sur un siège de fortune en totale contradiction avec le reste de la cité. Il était essentiellement fait de perles et de coquillages, le visage sévère, entouré de ses conseillers.
    « Q’Orianka, » dit Powathan en la voyant entrer. Il se leva, ses yeux d’un noir profond se fixant sur elle avec une intensité inquisitrice, « Qu’est-ce qui t’amène ici avec tant d’urgence ? »

    « Duda » répondit-elle en s’inclinant légèrement, « des étrangers ont échoué sur nos rivages. Ils sont blessés, et je les ai soignés. Mais il y a quelque chose de plus… Il me semble que leur présence ne soit pas accidentelle. »
    Elle omit pour le moment d’évoquer cette sensation, cette impression en voyant le grand brun. Serait-il le fils de l’eau annoncé par sa mère des siècles plus tôt ? Les conseillers échangèrent des regards inquiets, chuchotant entre eux. Powathan fronça les sourcils, son regard devenant plus dur. « Des étrangers, dis-tu ? Nous avons veillé des siècles à maintenir notre existence secrète. Ces intrus ne peuvent pas repartir. Ils représentent une menace pour la sécurité de notre royaume. Toi même le sais.»

    Q’ sentit son cœur se serrer. Elle connaissait la détermination de son père à protéger l’Atlantide, même au prix du sang. Et hélas, la dernière intrusion avait favorisé la méfiance. « Duda » commença-t-elle prudemment, « Ils ne sont pas tous hostiles. Certains sont blessés, désorientés. Je crois qu’il y a plus dans leur arrivée que ce que nous pouvons percevoir pour l’instant. Nous devrions peut-être chercher à comprendre avant d’agir. »

    Le roi l’observa attentivement, cherchant à lire au-delà des mots de sa fille, « Tu es trop compatissante, Q’Orianka. Les étrangers apportent avec eux le chaos et la destruction. Je ne peux prendre ce risque de nouveau. Ces intrus doivent être capturés et jugés selon nos lois. »

    Malgré la désapprobation de sa fille visible dans son regard, le roi ordonna à ses gardes d’aller capturer les naufragés et de les amener devant lui pour le jugement. Q’ savait que son père n’écouterait pas ses avertissements pour le moment. Elle se retira silencieusement du trône, un plan commençant à germer dans son esprit. Quelques heures plus tard, les naufragés furent traînés dans la grande salle du trône, enchaînés et entourés de gardes atlantes aux armures scintillantes. L’homme au regard bleu, bien que toujours affaibli, marchait avec une dignité silencieuse, ses yeux d’un bleu perçant cherchant visiblement quelqu’un dans la salle.

    Powathan se leva de son trône, regardant les étrangers avec une froideur implacable et parla dans leur langue d’origine, « Vous avez pénétré sur des terres interdites, et selon nos lois, l’intrusion est punie de mort. Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense avant que le jugement ne soit rendu ? »

    L’homme au regard d’azur leva la tête, son regard fixant celui du roi avec une intensité presque déstabilisante, il allait parler mais l’homme aux cheveux d’or le devança, il sembla plus mesuré, plus apte à la diplomatie. « Nous ne sommes pas venus ici par choix » dit-il d’une voix ferme mais respectueuse, « Monseigneur, nous avons été emportés par une tempête. Nous ne savions pas que ce lieu existait, et si nous avons perturbé votre paix, nous en sommes désolés. Mais tuer des hommes désarmés n’est pas un acte de justice. »

    Les autres naufragés restaient silencieux, certains priant pour leur vie, d’autres trop épuisés pour répondre. Q’, se tenait dissimulée derrière une colonne et sentit son cœur se serrer. Elle savait qu’elle ne pouvait pas laisser son père exécuter ces hommes, en particulier l’homme aux yeux bleu pour qui elle ressentait un lien inexplicable.
    Au moment où le roi leva la main pour prononcer le jugement, elle fit un pas en avant, se plaçant entre lui et les naufragés, « Duda, attends » dit-elle d’une voix forte, ses yeux brillant de détermination, « Je vous en supplie, ne faites pas cela. »

    Le roi, surpris par l’audace de sa fille, baissa la main et la regarda fixement. « Ma fille, pourquoi t’interposes-tu ? Ce sont des intrus qui menacent notre existence. Est-ce que la dernière ne t’as pas suffit ? »
    « Duda, nous avons toujours été de grands hôtes. Pourquoi ne pas nous réouvrir au monde. Mais, mais je dois aussi te dire que.. Duda, je le fais parce que je crois que leur venue n’est pas une simple coïncidence » répondit-elle, sa voix vibrante d’émotion avant de dire en atlante, « Cet homme… Celui aux yeux couleur de l’eau..» Elle se tourna vers lui, cherchant les mots justes, « Il y a en lui quelque chose de plus grand que nous ne comprenons pas encore. Peut-être est-il lié à notre passé, peut-être à notre futur. Je ne peux l’expliquer, mais je sens que le tuer serait une erreur fatale. »

    Le roi resta silencieux un long moment, son visage impassible. Les conseillers murmuraient entre eux, incertains de ce que la princesse allait provoquer. Finalement, le roi prit une profonde inspiration et répondit dans la langue des étrangers, « Ma fille a toujours été une enfant aux intuitions puissantes. Je lui permets de vous épargner, étrangers, votre sort sera est entre ses mains. Ma fille.. Si quelque chose devait mal tourner, ce sera ta responsabilité, et non la mienne. »

    Q’ hocha la tête, un mélange de soulagement et de crainte dans son cœur. Le roi fit un signe aux gardes, et les chaînes des naufragés furent retirées. Elle sentit le regard du brun sur elle qui la gêna, cette une intensité nouvelle, une sorte gratitude indéfinissable dans ses yeux. Le roi ordonna que des festivités soient préparées et que des appartements soient attribués à leurs invités. Tous auraient le droit d’être soignés avant d’être de nouveaux entendus par le roi. Ce dernier savait que les étrangers allaient apporter des changements, il espérait surtout que ce soit pour le mieux.
    Q’ savait que son père avait raison. Elle était consciente que l’arrivée de ces étrangers allaient bouleverser la tranquillité de l’Atlantide, mais elle sentait au plus profond d’elle-même que ce bouleversement était nécessaire.

    Tandis que des gardes escortaient les naufragés hors de la salle du trône, elle ne pouvait s’empêcher de se demander ce que l’avenir réservait pour son royaume et pour elle-même. Au lieu de les accompagner, elle préférait se retirer du palais et se réfugier sur les hauteurs de la falaise plus loin de la ville. De là, elle pourrait prier.

    Pour la première fois depuis des siècles, l’Atlantide se trouvait à la croisée des chemins, et Q’Orianka se retrouvait au centre de cette nouvelle ère, prête à découvrir ce que le destin avait en réserve pour elle et pour son peuple alors que pour la première fois de sa vie, son coeur palpita d’une étrange manière.

  55. Avatar de C.
    C.

    Q’ est songeuse.
    Se pourrait-il que l’enfant de Marianne et Colin soit cet Henry ?
    Alors qu’elle venait de quitter le jeune homme, elle se rendit au bord de la falaise, là où sa mère avait donné sa vie des siècles auparavant. C’était toujours ici qu’elle se rendait quand elle avait besoin de faire le tri dans ses pensées. Colin était arrivé par l’océan. Henry était son fils.. Le fils de l’océan.. Serait-il le fameux Isha qu’ils attendaient depuis des siècles ?

    Avant de trop s’avancer, elle préférait se rendre auprès de ses vieux amis, Marianne et Colin. En les questionnant, premièrement en s’assurant qu’il s’agissait bien de leur fils et dans un second temps, éclaircir la prophétie d’Aponi. Bien évidemment, depuis plusieurs semaines, cette dernière était aux abonnés absents. C’était dans ces moments là qu’elle avait besoin d’elle.

    Pendant que Q’ traversait la forêt qui menait à la hutte des Cavill, elle croisa une jeune femme au long cheveux blond et à la peau aussi blanche que de l’ivoire. D’abord surprise, les deux s’observèrent avec prudence avant que Q’ comprenne. Il s’agissait du reste du groupe de survivants. Avec douceur et prudence, la princesse proposa son aide mais l’étrangère se méfia. En guise de bonne foi, Q’ montra qu’elle ne portait aucune arme et qu’elle venait pour les aider.

    – Vos amis sont au palais.. Ils vous cherchent partout.
    – Nos.. Nos.. D’autres ont survécu ?
    – Absolument. Tu es Evan ? Anya..? Binki ?

    La jeune femme acquiesça au dernier prénom. Q’ se présenta et lui offrit son sourire ce qui eut le don de faire baisser la garde à la jolie blonde. Elles se rendirent jusqu’au blessé Evan et Anya. Cette dernière était nettement plus méfiante et sortie même une arme prête à attaquer. C’est quand Q’ évoqua un certain Garrett et Henry que la brune se détendit et demanda à les voir. Sans vraiment essayer de comprendre pourquoi, elle les guida jusqu’à la ville qui avait entendu parler des étrangers épargnés par le Roi à la demande de la princesse. Quand cette dernière arriva en ville avec les trois derniers survivants, les habitants vinrent aussitôt pour les rencontrer. Une certaine forme de crainte, d’amusement et en même temps de curiosité les poussaient à observer les trois nouveaux venus.

    En arrivant au palais, ils furent accueillis par les gardes. Les consignes de la princesse serait forcément suivie et alors tout le groupe pourrait se retrouver. Mais alors que la jeune femme s’apprêtait à repartir, elle vit le dénommé Henry qui l’observait, des cartes en main. Il semblait soucieux, inquiet. Sans doute pour ses amis perdu. S’approchant de lui, elle vint poser une main sur son avant-bras pour le rassurer.

    – Tes amis sont dans un lieu paisible. Cette quête ils l’avaient choisis aussi. Porter le fardeau du monde sur tes épaules ne t’aidera pas. Laisse leurs âmes s’envoler..
    – Q’Orianka, appela Kaelen au loin méfiant de l’étranger, ton père te demande.

    Elle remercia son vieil ami et offrit un léger sourire au grand brun près d’elle avant de disparaitre de nouveau. Son père voulait la voir pour évoquer la venue des nouveaux arrivants.

    – Je vais commencer mes recherches de ce pas Duda.. Il semblerait que l’un des leurs soit l’enfant de Marianne et Colin.
    – Il serait donc venu chercher ses parents ?
    – Je n’ai aucune certitude encore c’est pourquoi je me rendais auprès d’eux quand j’ai trouvé les derniers rescapés.
    – Bien, bien ma fille.. Mais avant, je dois te parler d’une chose qui m’importe bien plus que l’arrivée des étrangers. Q’Orianka, ma douce enfant, viens près de moi..

    Q’ aimait son père avec beaucoup de tendresse. Il avait toujours été bon à son égard sans qu’elle ne profite jamais de cette place particulière. A genoux devant lui, pendant qu’il passait une main dans ses cheveux, il lui annonça :

    – Kaelen m’a fait le grand honneur de te demander ta main..
    – Ma.. Kae.. Duda ?
    – Il est grand temps ma fille que tu trouves un compagnon.
    – Mais Duda je.. je suis trop jeune encore !
    – Q’Orianka.. Tu as presque 2000 ans maintenant. Le moment est venu de te trouver un époux.

    Elle ne comprenait pas ce soudain besoin de l’offrir en mariage. Interloquée et vexée, elle se leva, faisant face à son père avec une lueur de crainte dans le regard.

    – Duda, tant que nous serons sous le dôme et enfermé par la malédiction rien ne changera ici. Je ne peux épouser un homme qui est mon ami et mon frère de coeur depuis toutes ces années c’est.. Duda je t’en prie..

    Au même moment, Tekoa, l’aîné de la fratrie surgit dans la salle du trône. Des affaires administrative semblait avoir besoin de sa présence. Avec l’aide de sa fille, le Roi réussit à se lever et rejoindre son fils.

    – Petite fleur.. Nous reparlerons de tout cela plus tard.
    – Bien Duda.

    La jeune femme mit un peu de temps avant de s’échapper de la salle du trône. Elle était embarrassée par la demande de Kaelen qui était son ami depuis toujours mais qu’elle ne voyait pas comme un potentiel amant. La jeune princesse était bien trop happée à vouloir sauver son peuple que de chercher à batifoler et fonder une famille. Reprenant le chemin inverse pour la forêt, elle croisa dans les couloirs Nashoba qui parlait avec Henry. Son frère plus âgé de deux ans qu’elle, discutait avec effusion avec le jeune arrivant. Ils semblaient bien s’entendre.

    Profitant de ce moment dissimulée, elle se mit à observer avec plus d’attention l’homme devant elle. Il avait une grande carrure, une posture digne et fière. Ses cheveux brun ondulaient sur son visage et brillaient au soleil. Une mâchoire forte, carrée parfaitement dessinée, un sourire ravageur et sensuel. Et ces yeux.. ses yeux envoûtait la jeune femme. La nuit d’avant elle avait pu observer l’homme dormir, mais le contempler réveiller était une autre chose. C’était encore plus beau et intense.

    Perdue dans sa contemplation, elle ne se rendit pas compte qu’une femme derrière elle vint la bousculer dévoilant ainsi sa présence. Il s’agissait d’une femme arrivée dans le premier groupe. Son regard perçant et aussi vicieux qu’un serpent effrayé Q’.

    – Henry.. Je crois que la sauvage s’est amourachée de toi, dit-elle en se promenant devant le colosse comme pour le charmer, je tenais à te prévenir il serait dommage que Garrett perdre son fameux frère de coeur.

    Q’ observait la scène sans réagir. Nashoba lui, se levait, prêt à intervenir mais sa soeur lui interdit en parlant en atlante.

    [conversation atlante]
    – Ne lui fais pas de mal.
    – Elle t’as insulté petite soeur.. Je ne laisserai pas cette bonne femme s’en tirer ainsi.
    – Sois patient mon frère. Cette femme est vile comme un serpent. Nous savons ce qui arrive quand le serpent siffle trop.

    Il riait doucement, mauvais en observant la jeune femme qui ne supportait pas ce regard et cette langue dont elle ne connaissait rien.

    – Qu’est-ce qu’ils disent Henry ? Bon sang !

    Elle s’énervait de ne pas comprendre ce qui faisait rire Nashoba de plus belle. Pendant ce temps, Q’ ne réagissait pas, préférant de nouveau poser ses prunelles sur le nouvel arrivé. Leurs regards se croisèrent et elle sentit qu’il venait vers elle mais elle préféra s’enfuir le laissant en compagnie de la brune et de son frère. Pour rejoindre la maison des Cavill elle traversa le centre ville, puis, elle grimpa jusqu’en haut de la forêt où elle leur avait fait installé une maison, tel un laboratoire désormais. C’est ici que la princesse se réfugiait quand elle avait le moral au plus bas, quand elle doutait et qu’elle s’ennuyait. Les Cavill adoraient la recevoir. Ils voyaient en elle la fille qu’ils n’avaient jamais pu avoir et lui donnait l’affection qu’ils ne pouvaient pas donner à leur fils. C’était eux qui avaient appris à Q’ comment fonctionnaient le monde en dehors de l’Atlantide. Eux qui essayaient de trouver une solution à la malédiction.

    – Q’ quelle bonne surprise, s’exclamait Marianne avec joie en la voyant arriver, tu as de la chance je viens de terminer les scones. Tu as faim ? Sers toi avant que Colin arrive et qu’il dévore tout.

    Marianne était comme une mère de substitution pour Q’ et aimait l’écouter parler de son fils, la voir cuisiner ou même lui lire des histoires. Q’ était de nature très curieuse et elle ne pouvait s’empêcher de poser une multitude de questions. Elles discutèrent de tout et de rien. Maintenant confortablement installés et vivants le plus rudimentaire ment possible, le couple continuaient de travailler à leurs heures perdues.

    Cela avait été une vraie souffrance pour eux que de rester enfermé en Atlantide et ils n’en n’avaient jamais voulu à Q’ de sauver Colin. Mais la perte de leur garçon était une plaie vive qui n’était toujours pas refermée. Aussi, Q’ craignait de leur offrir un faux espoir en évoquant la venue de cet étranger.

    – Des étrangers sont arrivés cette nuit.. Ils se sont échoués sur la plage, annonçait Q’ à l’arrivée de Colin, seulement une dizaine ont survécu.
    – Et oui.. Maudite pleine lune bleue. C’est notre chance pour essayer de comprendre comment sortir de l’île et rompre la malédiction.

    Marianne et Colin repartaient dans leurs théories les plus impressionnantes pour expliquer l’accès à l’île une fois tous les ans et cette capacité de rajeunissement éternel. Eux, avaient toujours la cinquantaine malgré les dix années passées.

    – Dans les survivants, il y avait un homme.. Il.. Il s’appelle Henry, expliquait-elle avec beaucoup de diplomatie surtout en voyant le visage blême de Marianne, il m’a dit que ses parents sont morts quand il était enfant.
    – Q’.. Il.. Le prénom Henry est très.. très commun dans notre pays, tentait de temporiser Colin en agrippant la main de son épouse, c’est sans doute une coïncidence..
    – Colin.. Cet homme a tes yeux.

    Q’ rentrait au palais assez tard. La lune s’était levée haut dans le ciel prouvant qu’il devait être presque dix heures du soir. Elle repensait aux mots des Cavill, Marianne qui suppliait à rencontrer le jeune homme et Colin qui demandait à la princesse de jouer les instigatrices. La jeune femme avait dans ses cheveux des fleurs sauvages et elle portait une cape sur ses épaules pour se protéger de la brise du soir. Soucieuse, elle se rendit au bord de la falaise pour méditer et y trouva Henry. Il observait le vide avec une intensité qu’elle reconnaissait. Sans perdre un instant, elle couru jusqu’à lui et le tira si fort qu’elle le bascula en arrière et le fit tomber sur elle.

    Tous les deux sonnés par cette bousculade, elle le repoussa ensuite vivement sur l’herbe fraiche, furieuse de ce qu’il aurait pu commettre.

    – Es-tu fou ? Sais-tu ce que tu aurais pu te noyer en restant ainsi au dessus ! Les vagues t’auraient aspirés !

    La voix ferme et puissante de la jeune femme n’était rien à côté de ses yeux sombre et furieux. A genoux près de lui, alors qu’il semblait plus surpris qu’en colère, elle reprit son son souffle. Quand elle fut calmée, elle vint prendre sa main dans la sienne pour analyser son pouls. Une décharge électrique l’enveloppa. Un frisson envoûtant et intense.

    Je ne voulais pas crier pardonne moi.. Cet endroit est.. il est très sacré et personne ne vient ici. C’est ici que sommeille nos esprits, nos ancêtres. Il ne faut pas jouer dans cet endroit. Je suis désolée, je ne voulais pas te faire peur.

    Elle se rendait compte qu’elle avait eu peur, non pas qu’il dérange les esprits de ses ancêtres mais surtout qu’il puisse mourir. Mais ça, elle ne se l’avouera que bien plus tard. Des fleurs avaient glissés de ses cheveux dans le tumulte et les retirait lentement. S’asseyant en tailleur près du colosse, elle observa son profil en lui demandant qui il était et ce qu’il faisait ici.

    – Personne n’arrive ici sans raison.. Pourquoi êtes-vous venu jusqu’ici ?

  56. Avatar de C.
    C.

    La faune sauvage de l’Atlantide était aussi mystérieuse que magnifique, un mélange d’espèces terrestres et marines, certaines appartenant aux légendes des mondes extérieurs, d’autres complètement uniques à cette île mythique. Sur les terres, dans les forêts profondes et les vallées cachées, vivaient des créatures étonnantes qui incarnaient la beauté et la force de ce royaume oublié.

    Les plaines verdoyantes étaient peuplées de cerfs aux bois d’or et d’argent, leurs pelages tachetés d’une luminescence douce qui rappelait celle de la lune. Ils se déplaçaient en silence, leurs sabots effleurant à peine le sol, tandis que leurs grands yeux expressifs semblaient posséder une sagesse presque humaine. Les forêts denses abritaient également des félins au pelage émeraude et aux yeux ambrés, capables de se fondre dans le feuillage comme des ombres silencieuses. Q’ expliquait alors à Henry que ces prédateurs mystérieux, étaient surnommés les Lions de Jade. Ils étaient connus pour leur agilité et leur puissance, et rares étaient ceux qui osaient s’aventurer dans leur domaine sans préparation. Sauf à vouloir mourir.

    Au dessus de leurs têtes, des oiseaux multicolores volaient en larges arcs, leurs plumes miroitant sous le soleil comme des éclats de verre. Des aigles majestueux aux ailes déployées aussi larges que des voiles de navire planaient haut au-dessus des montagnes, leurs cris perçants résonnant comme des appels aux dieux eux-mêmes.

    « – Parmi eux tu as ceux que nous appelons les Phénix de Saphir » expliquait la princesse avant d’en voir un les survoler.

    Sans attendre, elle prit la main de Henry et le conduit à l’écart du groupe un instant et le fit courir dans l’épaisse végétation jusqu’à atterrir sur le bord d’une falaise d’où on pouvait contempler les oiseaux danser.

    « – Ils sont les plus vénérés, de grands oiseaux. Regarde leurs plumes bleues et vertes.. Autrefois disait-on, ils apportaient la chance et la prospérité à ceux qui avaient la chance de les apercevoir. »

    Q’ parlait avec passion et fierté de cet écrin d’île aux multiples facettes. Tout en se perdant dans la contemplation des oiseaux qui volaient quasiment à leur hauteur, elle sourit, sans se rendre compte qu’elle tenait toujours la main de Henry dans la sienne.

    « – N’est-ce pas magnifique ? », lui demandait-elle avec émotion « Avant la catastrophe, les grands guerriers de mon père arrivaient à monter sur leur dos et à voler.. C’était un merveilleux spectacle tu peux me croire. »

    Malgré son âge avancé, la princesse gardait une fraicheur et une curiosité qui animait son visage. Sentant le regard de Henry sur elle, elle finit par se tourner vers lui et lui offrir son tendre sourire. Raisonnable, et entendant son frère l’appeler, ils firent le chemin inverse pour retrouver le groupe.

    De toutes les beautés de la forêt, ce qui fascinait le plus les nouveaux venus, ce fut la faune marine qui vivait en symbiose avec l’Atlantide. Nashoba, en très bon guide, conduisit le groupe le long des rivages et les lagons qui abritaient des dauphins d’argent, dont les chants mélodieux pouvaient hypnotiser les auditeurs pendant des heures. Ils y virent des raies mantas volaient littéralement sous la surface de l’eau comme des ailes dans les airs, tandis que les orques, bien que imposants et puissants, cohabitaient pacifiquement avec les humains, répondant aux appels des Atlantes quand ils avaient besoin de se déplacer sur de longues distances.

    « – Millie ne voudra jamais repartir d’ici avant d’avoir pu contempler tous ces animaux », s’enthousiasmait l’ami de Henry dont le prénom échappait toujours à Q’. Etrangement, cela enchantait la jeune princesse d’imaginer que Henry puisse rester éternellement ici, avec elle.

    La jeune femme finit par expliquer que plus loin dans l’île, sur les terres reculées, se trouvaient d’autres créatures qui étaient sans doute les plus énigmatiques et qu’ils appelaient des Dragons des Mers.

    « – Ce sont de gigantesques créatures serpentines aux écailles chatoyantes, douces comme des coquillages. Nous les vénérons car ce sont des gardiens, des protecteurs des profondeurs mystérieuses de l’océan. Ce sont d’ailleurs eux qui vous ont sans aucun doute attaqués », expliquait-elle avec une moue sincèrement désolée pour les membres d’équipage tués.

    Et alors que Henry et Garrett s’émerveillaient de la richesse de cette faune unique, Q’ décida de leur montrer un aspect plus spectaculaire de cette nature sauvage et de leur propre culture atlante. Nashoba et elle les emmenèrent dans une clairière entourée d’arbres colossaux aux troncs torsadés, où de nombreux animaux observaient de loin, curieux mais respectueux de l’aura de la princesse. Des cibles avaient été installées à différentes distances, marquées par des symboles anciens de protection et de précision.

    Q’, tenant un arc élégant en bois blanc et orné de fines gravures argentées, se tourna vers les nouveaux venus avec un sourire confiant.

    « – Dans notre culture, l’archerie n’est pas seulement un art de chasse ou de guerre, c’est une danse avec la nature, une harmonisation avec les éléments qui nous entourent. »

    Elle sentit le regard de Henry, dont les yeux bleus perçants semblaient ne pas l’avoir quitté pas quitté la depuis le début de la visite, et elle lui sourit en retour.

    « – Montrez-nous, princesse, cette danse dont vous parlez. », demandait Garrett qui contemplait les armes confiés par Nashoba.

    Ce dernier s’asseyant sur un rocher tout près riait, amusé par la moue si candide de sa soeur quand elle pouvait être une vraie guerrière furieuse.
    Avec sa grâce naturelle, Q’ se tourna vers les cibles, se concentrant. Elle plaça une flèche faite d’un bois léger et flexible, son bout aiguisé de cristal poli, sur la corde de l’arc. En un instant, elle se tendit comme un ressort, ses bras fermes et gracieux tendus vers l’arrière, ses yeux fixés sur la cible la plus éloignée. Elle inspira profondément, sentant le souffle du vent sur sa peau et écoutant le chant lointain des oiseaux. Puis, avec une précision et une rapidité surprenantes, elle lâcha la corde.

    La flèche fendit l’air avec un sifflement aigu, traversant la clairière dans un éclair de lumière. Elle atteignit la cible avec une précision parfaite, se plantant exactement au centre avec une force qui fit frémir le bois. Les autres cibles ne furent pas en reste : elle tira une seconde, puis une troisième flèche, en succession rapide, chacune atteignant son but avec une exactitude impressionnante.

    Garrett ne put s’empêcher de l’applaudir, émerveillé.

    « – Vous avez vraiment un don, Princesse. C’est comme si le vent et la nature dansaient avec vous. »

    Cette dernière, modeste, abaissa son arc et répondit avec un sourire radieux, mais discret.

    « – Il ne s’agit pas de dominer la nature, mais de s’harmoniser avec elle, de comprendre son rythme et ses murmures. C’est ainsi que nous avons survécu ici, dans notre royaume caché. »

    Pour illustrer ses propos, elle leva une main, paume ouverte vers les arbres. En un instant, un cerf doré, qui avait observé la scène de loin, s’approcha doucement d’elle, ses yeux lumineux et curieux fixés sur la princesse. Il s’arrêta à quelques pas d’elle, comme en réponse à un appel silencieux, avant de s’incliner avec une grâce respectueuse. Prudemment et avec ce même respect, la princesse s’avança et caressa le museau de l’animal avant d’expliquer à leurs nouveaux compagnons.

    « – Tout est lié ici », murmura-t-elle, sa main effleurant la tête du cerf. « Et moi, je ne suis qu’une partie de ce tout. »

    Elle espérait qu’ils comprenaient maintenant que l’Atlantide n’était pas simplement un lieu de légendes et de mystères, mais un royaume où la nature et l’homme vivaient en équilibre parfait, et où même les talents d’une princesse pouvaient incarner cette harmonie sacrée.

    Alors que le soleil tentait de percer à travers le feuillage des hauts arbres projetant une lumière dorée sur la clairière, Q’, toujours un sourire doux sur les lèvres, se tourna vers Henry avec un air taquin.

    « – Henry.. » demanda-t-elle en tendant son arc d’un geste fluide, « Sais-tu tirer à l’arc ? Ou es-tu simplement un admirateur de loin ? »

    Les deux autres garçons pouffaient de rire laissant un Henry, qui semblait à la fois gêné et amusé par le défi dans le ton de la princesse. Sa réponse fut devancée par un Nashoba amusé.

    « – Ne sois pas vantarde petite soeur. Qui sait, il pourrait être à la hauteur de ton talent » répondit-il, avec une étincelle d’amusement dans les yeux, appuyée par un Garrett hilare.
    « – Peut-être auriez-vous la gentillesse de lui enseigner princesse ? », demandait alors le blond, « Mon cousin adooooore apprendre ».

    Amaya sourit, ravie par la réponse. Elle s’approcha de Henry avec élégance, tenant l’arc dans une main et une flèche dans l’autre.

    « – Très bien. La première chose à savoir est qu’il ne suffit pas de force, il faut de la patience… et de l’écoute » murmura-t-elle, en lui tendant l’arc.

    Elle se plaça derrière lui, se rapprochant de son dos, ses bras effleurant les siens. Q’ sentit son cœur battre un peu plus vite, consciente de la proximité de le colosse et espérait qu’il ne sentirait pas cette émotion vive qui l’enveloppait. Elle guida doucement ses mains sur l’arc, ajustant sa prise avec une précision experte.

    « – Détends tes épaules », dit-elle à voix basse, son souffle effleurant son oreille, « Laisse la tension s’échapper. Ressent le poids de l’arc… comme une extension de toi-même. »

    Elle lui conseilla de fermer les yeux un instant, et de se concentrer sur ses instructions. Elle avait conscience que chaque contact de ses mains délicates contre les siennes lui donnait un étrange frisson, comme une connexion. Q’ voyait qu’il prenait sa tâche au sérieux. Elle esquissa un léger sourire, appréciant sa concentration.

    « – Maintenant » continua-t-elle, se penchant un peu plus près « tiens ton souffle… et tire doucement la corde jusqu’à ce que tu sentes la résistance, mais sans forcer. »

    Elle vit Henry obéir, tirant la corde, et la tension croissante de ses muscles, même s’il essayer de rester aussi détendu que possible. Q’ plaça doucement ses mains sur ses épaules, ajustant sa posture.

    « – Voilà… maintenant, laisse la flèche trouver son chemin » murmura-t-elle, sa voix douce et résonnante dans l’air calme de la clairière.

    Il relâcha la corde, et la flèche s’envola, filant à travers l’air. Elle atteignit la cible, non pas en son centre, mais suffisamment près pour qu’un sourire de satisfaction apparaisse sur le visage de Q’. Les garçons derrière applaudissaient avec enthousiasme. Q’ tourna la tête pour regarder Henry, les yeux brillants.

    « – Pas mal pour un débutant, n’est-ce pas ? » demanda Garrett avec un sourire joueur, « Je parie que la prochaine flèche atteindra sans problème la cible »

    Q’ hocha la tête, impressionnée. « Pas mal du tout » répondit-elle, taquine. « Mais il y a encore beaucoup à apprendre. » Elle se rapprocha encore de lui, prenant une nouvelle flèche et la lui tendant. « Essayons encore, et cette fois, concentre-toi davantage sur ta respiration… Imagine que tu es en harmonie avec tout ce qui nous entoure. »

    Henry accepta la flèche, qu’elle lui tendait leurs doigts se frôlant un peu plus longuement qu’il n’était nécessaire. « C’est facile à dire quand vous avez une telle professeure » répliquait Garrett gogunenard en voyant les deux être aussi proches, et surtout en constatant que son cousin acceptait qu’on l’aide pour la première fois de sa vie.

    Elle rougit légèrement, un sourire naissant sur ses lèvres. « Faites attention, Garrett. Mon élève pourrait très bien tirer dans votre pomme » répondit-elle avec un clin d’œil.

    « Comme s’il en était capable, mais je tiens les paris ! » rétorqua Garrett, le ton léger, mais les mots lourds de sous-entendus. Q’, amusée par l’audace du blond, mais sentit son cœur battre un peu plus vite quand Henry posa se main sur la sienne, contact qu’elle ne détourna pas.

    Elle posa de nouveau ses mains sur ses épaules, cette fois avec un peu plus de douceur, plus consciente de la chaleur de sa peau sous ses doigts. « Alors, concentrons-nous, » dit-elle d’une voix plus douce, presque murmurée. « Si vous peux maîtriser l’arc, peut-être que tu pourras aussi comprendre notre royaume et le m’accompagner pour le parcourir de long en large. »

    Elle sentit de nouveau son regard avec une intensité nouvelle, sentait-il que chaque mot elle portait un double sens, une invitation à en savoir plus, à découvrir ce qui se cachait au-delà des mystères de l’Atlantide et de la femme qui se tenait près de lui.
    Q’ lui son sourit, un mélange de curiosité et d’émotion dans les yeux avant de le laisser reprendre l’exercice. Les consignes étaient les mêmes si ce n’est qu’elle le sentait plus détendu et chargé d’envie de rabrouer son cousin moqueur. Posant sa main sur la sienne, elle le guida et le laissa lâcher la flèche qui vint à transpercer la fameuse pomme de Garrett sidéré.

    « Je crois que Henry a gagné ce fameux gage, non ? », répliquait Q’ qui était aussi joueuse que compétitrice.

    Après cet interlude d’exercices, la chasse pu commencer. Les garçons avaient un pas tellement lourd que Nashoba leur proposa de s’installer à l’écart et de les observer en action. Q’ se déplaçait avec une grâce presque féline, ses pas légers et silencieux sur le tapis de mousse et de feuilles mortes. Elle portait son arc avec une aisance qui montrait son intimité avec l’arme, et son carquois était rempli de flèches aux plumes colorées.

    « Tu as vu son habileté et sa concentration ? », demandait Garrett avec surprise à Henry.

    Ils se tenaient dans une petite clairière où un ruisseau cristallin serpentait entre des rochers polis par le temps. Q’ leva la main pour signifier aux garçons de s’arrêter. Elle scruta l’horizon avec des yeux perçants, à la recherche du moindre mouvement, du moindre signe de vie. Il ne fallut pas longtemps avant qu’elle n’aperçoive un cerf doré, aux bois resplendissants comme du cuivre, s’approcher doucement du ruisseau pour boire.

    « Nous ne chassons jamais sans raison » murmura Nashoba à voix basse, ses yeux toujours fixés sur le cerf. « Pour nous, chaque créature a sa place dans l’équilibre de la vie. La chasse est un acte sacré, un rituel qui honore le cycle de la vie et de la mort. »
    Vous chassez pour vous nourrir, » dit Garrett, devinant l’intention derrière ses paroles.
    « Oui, mais pas seulement, » répondit la princesse en inclinant la tête légèrement. « Nous chassons pour nous souvenir de notre lien avec la nature, pour honorer l’esprit de chaque créature. Chaque flèche est une prière, un hommage rendu à ceux qui nous offrent leur vie. »

    Sans ajouter un mot de plus, Q’ saisit une flèche dans son carquois et la posa sur son arc. Elle ajusta sa posture avec fluidité, son corps se mouvant comme une partie intégrée de la forêt elle-même. Les garçons pouvaient remarquer la tranquillité qui émanait d’elle, la concentration presque surnaturelle avec laquelle elle se fondait dans son environnement. Elle inspira profondément, et, dans un mouvement presque imperceptible, relâcha la corde.

    La flèche fendit l’air avec une vitesse et une précision presque magique qui traversa la clairière en un éclair silencieux et atteignit le cerf en plein cœur. L’animal s’effondra instantanément, sans douleur apparente, sans lutte, comme si l’esprit de la forêt elle-même avait accepté cette offrande. Q’ abaissa son arc et courut jusqu’à l’animal et s’agenouilla devant. Elle ferma les yeux un instant, murmurant des mots dans son atlante natal, une prière de gratitude qui se mêlait au doux murmure du ruisseau.

    « C’est ainsi que nous avons toujours vécu ici. Nous apprenons à respecter chaque créature, à ne jamais prendre plus que ce dont nous avons besoin. C’est notre manière de préserver l’équilibre de notre monde. » expliquait Nashoba en rejoignant sa soeur encore occupée à prière pour le salut de l’animal. Ses mains effleuraient doucement le pelage doré de l’animal. « Chaque vie est précieuse » continua-t-elle. « Et nous devons être conscients de l’impact de nos actions sur tout ce qui nous entoure. »
    Garrett s’avança et s’agenouilla à côté d’elle, regardant la princesse avec une nouvelle compréhension. « Je crois que je commence à voir pourquoi votre peuple a réussi à vivre en harmonie avec ce monde pendant si longtemps. »

    Q’ leva les yeux vers lui puis sur Henry, ses prunelles sombres et profondes, illuminées par une lueur douce. « Il faut beaucoup d’humilité pour reconnaître que nous ne sommes qu’une partie d’un tout plus grand, » dit-elle, son regard ne quittant pas le sien. « Et parfois, même les plus grands talents ne sont rien sans cette sagesse. »

    Un instant de silence s’installa entre eux, chargé d’une énergie douce et palpable, pendant que Nashoba montrait à Garrett comment transporter l’animal, « Henry.. Je dois t’avouer quelque chose.. ».

    Son frère savait de quoi il en retournait et se proposait donc à ramener la prise en compagnie de Garrett. Ce dernier pensait qu’enfin, son cousin allait pouvoir se trouver un moment d’intimité avec la jolie princesse ce qui le conduisit à accepter d’être séparé de lui. Sans un mot pour commencer, la princesse remit son carquois et son arc autour de son buste et reprit la marche à travers le ruisseau. Ils marchèrent ainsi pendant un moment avant qu’elle ne rompt le silence, « Je m’apprête à te conduire dans un endroit particulier qui est habité depuis quelques années.. Comme tu t’en doutes, et comme tu me l’as confié, d’autres ont essayé de venir trouver notre île.. Beaucoup ont péri mais d’autres.. d’autres ont survécu et ont été contrait de rester.. »

    Au même moment, elle soulevait un épais feuillage qui conduisait à un bord de falaise. Sur le côté, se trouvait un pont suspendu en bois qui reliait l’autre côté de la falaise. Une maison en bois, dans les arbres s’y trouvait. Sur le perron de la maison on pouvait y voir Colin assis, fumant sa pipe et Marianne ramassant le linge.

  57. Avatar de C.
    C.

    Le lendemain de l’incident, Q’ se tenait dans la grande salle du conseil, un lieu majestueux aux colonnes de marbre gravées d’anciens symboles atlantes. La lumière du soir pénétrait à travers les grandes fenêtres ornées de vitraux, projetant des éclats de couleurs vives sur le sol de mosaïques. Autour d’elle, les sages de l’Atlantide s’étaient assemblés en un cercle imposant, vêtus de robes fluides tissées dans des étoffes dorées et argentées. Au fond de la salle, sur son trône d’or et de cristal, le roi Alcion, son père, observait la scène avec une gravité austère.

    Q’ n’avait pas pu s’exprimer convenablement la veille. Les esprits étaient bien trop violent et elle avait demandé à s’occuper du blessé avant de pouvoir témoigner. Son père avait refusé qu’elle quitte le palais mais avait respecté son souhait de se remettre de ses émotions. Ainsi, dès le lendemain matin, elle se rendit dans la salle du conseil, espérant pouvoir rapidement rejoindre Henry.

    Elle gardait une posture droite et digne, ses traits calmes mais fermes. Son cœur, cependant, était lourd. L’incident de la veille pesait sur ses épaules comme une montagne. Henry, qui avait été blessé par une flèche en plein dos, nécessitait des soins qu’elle n’avait pas pu lui offrir. Elle savait que Marianne saurait quoi faire mais en ne voyant pas revenir la princesse et Colin elle s’inquièterait. Aussi, Nashoba avait été la tenir au courant des affaires au palais.

    A son entrée, toute le salle se tut. Il y avait de présent Colin, les étrangers qui venaient assister à ce qui ressembler à un procès. Le témoignage de Q’ serait déterminant pour la suite, elle le savait. Beaucoup attendaient d’elle une attitude exemplaire. Quant à son fiancé, Kaelen, l’homme avec qui elle été fiancée, il se tenait face à elle, les bras croisés, l’air sombre. Ses yeux, autrefois emplis de fierté et de confiance, étaient maintenant remplis de colère et de jalousie.

    La tension dans la salle était palpable. Les murmures des sages s’éteignirent lorsqu’elle prit une profonde inspiration pour s’adresser à l’assemblée. Tous les regards étaient tournés vers elle, attendant qu’elle parle non seulement en tant que princesse, mais en tant qu’intermédiaire entre son peuple et les nouveaux arrivants.

    « Kaelen a commis un acte regrettable, » commença-t-elle, sa voix claire et posée résonnant dans l’immense salle. « Il a attaqué sans raison un homme qui n’a fait preuve que de respect depuis son arrivée sur nos terres. »

    Le roi fronça les sourcils, ses yeux noirs glaciaux scrutant sa fille avec une attention particulière.

    « Q’Orianka, » dit-il d’une voix grave, « tu es une princesse d’Atlantide. N’oublie pas ton devoir envers ton peuple et envers les alliances qui nous lient à Kaelen. »

    Elle soutint le regard de son père avec calme, bien que chaque mot semblait peser davantage.

    « Je n’oublie jamais mon devoir, père. C’est précisément parce que je suis votre fille, et la princesse de ce royaume, que je dois m’exprimer aujourd’hui. »

    Elle fit une pause, regardant Kaelen, qui la fixait avec une rancœur évidente.

    « Les nouveaux arrivants ne sont pas des ennemis. Ils sont des êtres perdus, blessés, qui n’ont cherché refuge que par le caprice des flots. Leur présence n’est pas une menace à notre sécurité. Il pourrait même être la solution à notre problème »

    L’un des sages, un vieil homme à la barbe argentée, prit la parole.

    « Princesse, peux-tu nous expliquer ce qui a conduit à cet incident ? Kaelen affirme qu’il défendait l’honneur de la couronne et le tien par la même occasion. Que cet étranger était une menace. »

    Q’ se tourna vers l’assemblée, son regard traversant la salle avec une autorité douce mais implacable. Colin se tendait et était prêt à intervenir pour protéger l’honneur de son fils.  Garrett, d’une main calme et patiente, vint le pousser à s’asseoir près de lui ce qui rassura la princesse qui pu reprendre son récit.

    « Henry, l’homme que Kaelen a blessé, n’a à aucun moment montré d’hostilité. Il n’a fait que respecter nos coutumes et observer nos traditions avec une curiosité sincère. C’est vrai qu’il n’est pas des nôtres, mais cela ne le condamne pas à être un ennemi. »

    Kaelen se redressa, son visage rouge de colère.

    « Il se rapproche de toi, Q’. Il te manipule, joue avec tes sentiments ! Je ne pouvais rester sans agir. »
    « Ton acte n’était pas motivé par l’honneur, » répondit-t-elle, sa voix soudain plus dure, bien que toujours mesurée. « Il était dicté par la peur et la jalousie. Tu as agi par impulsion, sans considération pour les conséquences. Et ce n’est pas ce que l’on attend d’un chef ou d’un protecteur d’Atlantide. »

    La salle resta silencieuse pendant un moment, tandis que Kaelen baissait les yeux, sentant le poids des accusations de la princesse. Cette dernière, prit une nouvelle inspiration et s’avança d’un pas vers le centre du cercle des sages.

    « Nous, Atlantes, avons toujours vécu dans l’équilibre et la sagesse. Nos ancêtres ont bâti ce royaume sur des principes d’harmonie avec la nature et avec les esprits de ce monde. Ces étrangers, aussi différents soient-ils, ne sont pas nos ennemis tant qu’ils ne nous attaquent pas. Nous devons nous montrer justes dans nos jugements. Et Kaelen, bien que tu sois un guerrier puissant, tu as rompu ce fragile équilibre.»

    Kaelen ricanait et leva les mains au ciel en s’adressant au conseil.

    « Si on suit son raisonnement, c’est quand même ce même Colin qui a organisé son expédition et qui a amené les hommes qui ont voulu nous piller et la tuer »

    Son argument fit réagir et était pertinent. Mais aussitôt, Q’ répliqua d’une voix ferme.

    « Colin est un fidèle ami de notre cause et vous êtes tous témoin de sa grandeur d’âme. Il m’a sauvé la vie en risquant la sienne. Son crime aura été de me sauver et pour cela, il n’a pas revu son fils depuis presque quine ans. Soyons aussi bon qu’il l’a été avec ma vie, chérissons le au lieu de l’accuser de vilénie. Jamais on ne traite aussi mal un ami, à moins de vouloir être maltraités à notre tour. »

    Le roi se redressa sur son trône, ses mains crispées sur les bras du siège.

    « Ma fille, que proposes-tu alors ? Doit-on relâcher ces étrangers, les laisser errer sur nos terres comme si de rien n’était ? Nous connaissons Colin, mais peut-il vraiment se porter garants de tous ces étrangers ? »

    Q’ leva un regard déterminé vers son père.

    « Non. Ils doivent comprendre nos lois et respecter nos traditions. Mais je propose que nous leur donnions une chance. Qu’ils apprennent de nous, comme nous pouvons apprendre d’eux. Je demande que nous leur accordions le droit de rester sous notre protection, le temps qu’ils se remettent de leurs blessures et que leur vrai but soit révélé. »

    L’assemblée murmura de nouveau, certains sages hochèrent lentement la tête, d’autres restaient sceptiques. Mais Q’ maintenait son regard, le visage serein et rempli de conviction. Elle s’avança alors vers son père et le prit à témoin.

    « Nous devons faire preuve de sagesse, père. Ces hommes peuvent représenter une nouvelle opportunité pour Atlantide. Nous ne pouvons nous enfermer dans la peur et la méfiance. Si nous agissons avec précipitation, nous risquons de compromettre l’équilibre que nous avons si longuement préservé. »
    Le roi la fixa longuement, pesant ses paroles. La fierté et la prudence s’affrontaient en lui. Q’ le savait, elle avait planté une graine de doute dans son esprit, mais il était encore difficile pour lui de céder.

    « Ma fille parle avec sagesse.. Kaelen sera jugé pour ses actions, » dit finalement le roi, « Mais il est de notre sang, et ses intentions étaient de protéger notre royaume. » Il fit une pause, son regard se durcissant. « Quant aux étrangers… ils resteront sous notre surveillance stricte. Si l’un d’entre eux montre des signes de trahison, il sera immédiatement puni. »

    Q’ inclina légèrement la tête, acceptant ce compromis. C’était un début. Pendant que les conseillers discutaient entre eux, elle vint s’agenouiller respectueusement devant son père, son sourire fier sur les lèvres.

    « Je vous remercie pour votre sagesse, père. »
    « Tu parles comme ta mère.. » avoua-t-il rompu par la nostalgie et la mélancolie, « Elle aurait été fière de toi »

    Elle recula, son cœur soudainement plus lourd, mais avec un sentiment d’accomplissement. Elle avait fait ce qu’elle devait faire, même si cela l’avait mise en opposition avec son fiancé et certains membres de la cour. Elle savait que la voie qu’elle avait choisie ne serait pas sans obstacles, mais elle était prête à se battre pour ce qu’elle croyait juste.

    Colin fut libéré et lavé de tout soupçon, il remercia sa jeune alliée et alors qu’ils s’apprêtaient à prendre la route du retour, Nashoba arriva de l’arbre.

    « Henry est encore souffrant, je crois que Marianne est en pleine crise. Elle n’arrive pas à soulager votre fils.. »

    Le père de Henry blêmit et jeta un regard pour Q’ qui comprenait ce qu’il lui demandait.

    « Si je le sauve comme j’ai fais avec toi il restera éternellement en Atlantide Colin.. Est-ce vraiment ce que tu veux pour ton fils ? », lui expliquait-t-elle pendant qu’il hésitait, « Laisse moi aller constater son état et tu prendra une décision avec Marianne quand nous y serons. »

    Q’ quitta la grande salle du conseil, son cœur battant encore fort dans sa poitrine. Bien qu’elle ait réussi à convaincre son père de ne pas condamner les nouveaux venus, l’angoisse ne la quittait pas. Henry était toujours alité, souffrant de la blessure que Kaelen lui avait infligée. Pire encore, les nouvelles de Nashoba ne présageaient rien de bon. Chaque pas qu’elle faisait dans les longs couloirs du palais semblait accélérer, jusqu’à ce qu’elle finisse presque par courir. Ses pensées étaient tournées vers lui, et elle savait qu’il n’avait plus de temps à perdre.

    Colin et elle arrivèrent enfin à l’arbre où Henry reposait. L’air y était lourd de silence, seulement troublé par le bruit régulier des vagues au loin, et les pleurs de Marianne qui s’efforçait à maintenir son fils en vie. Henry était allongé sur un lit de lin, sa respiration faible, le visage pâle. La flèche de Kaelen, bien qu’extraite, avait laissé une profonde blessure qui ne semblait pas guérir aussi rapidement que prévu. Les remèdes atlantes, pourtant puissants, semblaient inefficaces face à cette blessure, ce qui inquiétait Q’.

    D’un geste de la main, elle congédia doucement Marianne qui refusait de quitter son fils. Ce fut Colin qui la conjura de le suivre pour laisser la princesse le soigner. Elle s’approcha de Henry, ses yeux s’emplissant d’une tristesse mêlée d’une détermination nouvelle. C’est alors qu’elle le vit ouvrit faiblement les yeux en la sentant approcher, ses prunelles bleues, bien que ternes de douleur, se fixèrent sur elle.

    Il murmurait sa voix à peine audible. Q’ s’agenouilla à côté de lui, prenant sa main dans la sienne.

    « Je suis là, » dit-elle de sa voix aussi douce qu’apaisante comme le vent qui soufflait à travers les fenêtres ouvertes.

    Elle crut l’entendre dire qu’il ne s’en sortirait pas cette fois-ci ce qui fit naître une colère profonde dans le coeur de la jeune femme.

    « Ne dis pas cela, » répondit-elle, son regard sérieux mais plein de douceur. « Je ne te laisserai pas partir. Pas comme ça. »

    Elle sortit un petit sachet de cuir qu’elle portait à la ceinture, contenant des plantes et des poudres médicinales qu’elle connaissait depuis l’enfance. Bien qu’elle ait grandi en Atlantide, elle n’avait jamais oublié ses racines amérindiennes. Sa mère, qui était venue de terres lointaines avant d’épouser son père, lui avait transmis les secrets de la médecine traditionnelle de son peuple. Ces remèdes, issus des plantes de la nature, étaient puissants et connectés aux esprits anciens.

    Elle s’empara de quelques feuilles séchées et de racines précieuses, les écrasant délicatement entre ses mains. Un parfum de terre et de sagesse ancienne s’éleva dans l’air. Elle mélangea les herbes avec de l’eau pure qu’elle avait bénie, formant une pâte épaisse qu’elle appliqua sur la plaie encore béante dans son dos.

    « Ces herbes ont des pouvoirs anciens, » murmura-t-elle tout en travaillant. « Elles viennent des forêts sacrées où ma mère est née. Elles ont guéri des générations de guerriers et de chasseurs. Elles te guériront aussi. »

    Elle posa ensuite ses mains sur la plaie, fermant les yeux, murmurant une prière, une incantation que sa mère lui avait apprise pour invoquer les esprits de la terre et des ancêtres. Sa voix était douce, presque mélodieuse, résonnant dans la pièce comme un chant ancien porté par le vent. Pendant quelques instants, tout sembla s’arrêter autour d’eux, comme si le monde entier retenait son souffle en attendant le résultat.

    Henry pouvait sans doute une chaleur apaisante se répandre lentement dans son corps, comme si la douleur reculait devant quelque chose de plus fort, de plus pur. La respiration de Q’ s’accordait avec la sienne, et elle sentait la force de son esprit le traverser, lui redonnant un souffle de vie.

    Lorsqu’elle rouvrit les yeux, ses prunelles brillantes étaient d’une lueur nouvelle.

    « Tu dois te reposer maintenant, » dit-elle doucement, en lissant une mèche rebelle sur son front. « Les plantes vont faire effet, mais il te faudra du temps pour guérir entièrement. »

    Avec douceur, sa main vint se poser sur la joue du jeune homme. Sa barbe de quatre jour avait bien poussé et ses yeux brillant de fièvre lui donnait un air terriblement séduisant. Elle appréciait le côté piquant de ses joues. Les Atlantes étaient tous imberbes, alors voir un homme avec une barbe évoquait un exotisme sensuel chez la princesse. Alors qu’elle le contempla, elle pu aussi remarquer la puissance de son corps. Elle était minuscule comparée à lui et elle l’imaginait bien capable de l’écraser rien que par son poids. Mais alors que ses doigts frôlaient son buste nu, elle vit des cicatrices qui la choquait.

    Qui diable avait bien pu s’en prendre à lui de la sorte. Ses yeux brûlaient de colère en imaginant les souffrances de son corps. Des souffrances qu’elle ressentait, rien qu’en frôlant ses cicatrices.

    Q’ releva les yeux, un sourire triste effleurant ses lèvres.

    « Tu n’es plus seul.. Plus personne ne te fera de mal », murmurait-elle en atlante, « Je te protègerais.. »

    Elle lui caressa doucement la joue, puis laissa ses doigts effleurer ses lèvres entrouvertes. Délicatement, elle plongea ses doigts dans l’eau et les pas de nouveau sur ses lèvres sèches. Puis sentant qu’il tremblait, elle s’inquiéta qu’il convulse, aussi, cherchant à calmer les battements de son cœur qui, malgré la sérénité de la scène, étaient en proie à une tempête intérieure, elle prit sa main dans la sienne.

    « Je suis là.. Je suis là.. », lui murmurait-elle.

    La gravité de la situation avec Kaelen et les tensions croissantes entre les Atlantes et les étrangers ne quittait pas ses pensées. Mais pour l’instant, seule la guérison d’Henry comptait. Quand elle fut sûre qu’il dormait, elle se leva lentement, vérifiant une dernière fois le bandage et les herbes appliquées avec soin.

    « Je reviendrai bientôt, » murmura-t-elle avant de quitter la pièce sur la pointe des pieds. « Tu dois te reposer. Fais-moi confiance, tout ira bien. »

    En fermant la porte derrière elle, Q’ se retrouva à nouveau face aux Cavill, Malgré ses pensées tourbillonnantes, elle rassura Marianne et Colin et leur donna des indications médicinales. Ils les connaissaient mais cela les rassuraient de les réentendre. Q’ assura aux deux parents qu’elle n’avait pas usé de sa magie, mais uniquement de vieux remèdes. Ainsi, Henry ne serait pas dans l’obligation de rester en Atlantide comme son père.

    « Je dois rentrer au palais, mes obligations m’y oblige mais je reviendrai pour changer le bandage.. Surtout pensaient bien à l’hydrater. »

    Elle devait désormais affronter une autre tempête, celle du conflit avec Kaelen et la cour. Mais à travers tout cela, quelque chose en elle changeait. Henry n’était plus un simple étranger. Sa présence avait éveillé en elle des sentiments qu’elle n’avait jamais imaginé ressentir pour quelqu’un d’extérieur à l’Atlantide. Elle avait un milliard de questions à lui poser, comme, d’où venaient ces cicatrices ?

    Son cœur s’alourdissait sous toutes ces questions et à l’idée de ce qui pourrait advenir si les tensions entre les Atlantes et les étrangers continuaient à croître. Mais en tant que princesse, elle devait porter la sagesse de son peuple, tout en protégeant ceux qui, comme Henry, n’avaient aucune intention de leur nuire. Elle savait qu’elle devait agir rapidement pour éviter que les conflits ne dégénèrent.

  58. Avatar de C.
    C.

    Les mots de Henry tournaient et tournaient dans son esprit. Quel sens donner à l’existence maintenant qu’il avait retrouvé ses parents ? Q’ n’avait pas su quoi lui répondre. Sa conception de la vie et de ce que nous en faisions n’était pas la même sur L’Atlantide et dans son monde. Elle, elle vivait par et pour son peuple, au bon fonctionnement du pouvoir et à la survie des autres. La seule fois où elle s’était posée de telles questions, ce fut quand sa mère s’était sacrifiée et qu’elle s’était demandée si elle en aurait eu le courage. Aujourd’hui elle sait que oui puisqu’elle n’avait qu’à coeur de sauver son peuple. Mais Henry ? Etait-il condamné à survivre ici ?

    Maintenant qu’il était rétablis, elle venait plus régulièrement le voir. Au moins, ils pouvaient discuter ensemble et apprendre à se connaître. Elle le découvrait drôle, intelligent, malin et très séduisant. Q’ ne cessait de dire à son père qu’elle cherchait auprès de Henry des traces du Protecteur. Mais elle n’osait pas lui avouer qu’elle prenait surtout du temps pour contempler l’étranger. Pour plus de sécurité, Q’ avait conseillé à Marianne et Colin de garder leur fils près d’eux. Kaelen avait des alliés au palais et elle ne voulait pas qu’ils soient attirés par la vengeance en voyant Henry.

    Dans le secret et avec l’aide de Garrett et de son frère Nashoba, Q’ préparait une expédition. Millie la botaniste l’avait convaincu qu’en explorant la faune et la flore de l’île leur permettrait sûrement d’en apprendre plus sur ce qui contrôle l’Atlantide. Ainsi, pendant que tout se préparait sous l’oeil avisé de la princesse, d’autres relations se nouaient dans le plus grand secret. Notamment le fameux Garrett qui passait beaucoup de temps avec la jeune femme brune à l’accent étrange. Q’ et elle passaient plus de temps ensemble car elles semblaient bien se comprendre. Elle était renfermée, souvent triste, mais elle avait confiance en son regard franc. Le groupe semblait soudé, il n’y avait que quelques un qui ne lui inspirait pas confiance comme cette femme Elena.

    Elle le confia à Henry un après-midi où elle était venue le voir pour changer ses pansements et lui raconta la scène à laquelle elle avait assisté.

    « Anya et Elena se tenaient face à face, leurs voix s’élevant dans les jardins secrets du palais d’Atlantide. Autour d’elles, les arbres anciens et les lianes noueuses semblaient retenir leur souffle, comme s’ils craignaient la tempête qui se déchaînait entre les deux femmes. Le soleil perçait à travers le feuillage dense, projetant des ombres mouvantes sur leurs visages tendus. Anya fixait Elena avec une expression de défi, ses poings serrés contre son corps mince.
    Elena, quant à elle, semblait déborder de rage, ses yeux sombres et brillants lançant des éclairs. Elle avançait vers Anya, la forçant à reculer jusqu’à ce qu’elle se retrouve presque coincée contre le tronc noueux d’un vieux chêne. Sa voix était basse et venimeuse, chaque mot tranchant comme une lame.

    « Écoute-moi bien, petite salope, » siffla Elena, son visage à quelques centimètres de celui de la jeune femme. « Si jamais je te vois encore t’approcher de Garrett, si tu oses ne serait-ce que lui parler, je jure que je détruirai ta vie. Je te ferai regretter chaque regard que tu lui as lancé. Est-ce que tu m’entends ? »

    Anya, malgré la peur qui lui serrait la gorge, tenta de rester ferme. « Je… Je ne cherche pas à te voler Garrett, Elena. Je le respecte, mais il n’est pas heureux avec toi, et tu le sais. Il mérite mieux que ta jalousie étouffante. »

    Ces mots semblèrent frapper Elena comme un coup de poing. Son visage, jusqu’alors figé dans une colère froide, se tordit de rage. Elle saisit Anya par le poignet, le serrant si fort que la jeune femme émit un gémissement de douleur.

    « Ne parle pas de ce que tu ne comprends pas, » cracha Elena, les yeux flamboyant de haine. « Tu crois savoir ce qui est bon pour Garrett ? Tu crois qu’il va te choisir, toi, une petite intrigante venue de nulle part ? Je te réduirai en cendres avant que tu ne puisses espérer le détourner de moi. »

    Anya tentait de se dégager de la prise d’Elena, ses yeux écarquillés de terreur. Mais malgré sa force physique, elle n’avait pas le courage de rivaliser avec la fureur aveugle d’Elena. Leurs corps étaient proches, trop proches, et Anya sentait la respiration rapide et désordonnée de celle qui la menaçait, chaque mot comme un coup de poignard.

    C’est à cet instant que je décidais d’intervenir. J’étais venue chercher un moment de paix et de réflexion, mais la scène qui se déroulait sous mes yeux me laissait sans voix. Je suis restée un instant dissimulée entre les branches, observant la confrontation avec un mélange de choc et de colère. Surtout en entendant la menace de mort proférée par Elena car même si je connais peu tes amis, Anya ne me semble pas être une mauvaise personne contrairement à Elena. Je me suis donc avancée vers elle, ma voix, habituellement douce, résonna comme un coup de tonnerre dans le jardin puisque je les ai fait sursauter.

    « Elena ! Lâche-la immédiatement ! » ordonnais-je, un regard brûlant de colère.

    Elena sursauta, lâchant brusquement le poignet d’Anya qui tituba en arrière, une marque rouge s’imprimant déjà sur sa peau. Je m’approchais davantage, ma présence réduisant instantanément le feu de la colère d’Elena. Je me plaçais entre les deux femmes, regardant d’abord Elena avec une sévérité glaciale, puis me tournant vers Anya pour s’assurer qu’elle allait bien.

    « Que se passe-t-il ici ? J’ai entendu des menaces de mort, Elena. Explique-toi. »

    Elena, déstabilisée par mon intervention, chercha à retrouver son sang-froid. Mais ma présence surprise ne lui laissait aucune échappatoire. « C’est Anya, elle essaye de séduire Garrett… Mon mari. Elle s’immisce dans nos affaires. »

    Anya, toujours tremblante et derrière moi, trouva la force de s’exprimer. « Je n’ai jamais voulu lui nuire, princesse. Garrett m’a seulement demandé conseil, et… et je n’ai jamais cherché à le pousser à quoi que ce soit. » Sa voix s’était brisée légèrement, ce qui me fit de la peine.

    « Même si cela était vrai, cela ne te donne pas le droit de menacer la vie d’une personne. Cette attitude est indigne de ce que nous défendons ici, en Atlantide. »

    Elena voulu ouvrir la bouche pour protester, mais mon expression de colère l’en dissuada. Elle recula, son regard lançant encore des éclairs vers Anya, mais elle savait qu’en s’opposant à moi, elle risquait gros. »

    Q’, expliquait à Henry qu’elle avait comprit que cette confrontation n’était que le début de tensions bien plus profondes. Q’elle devait maintenant calmer les esprits, et s’assurer que la paix, précaire et fragile, ne soit pas brisée par les passions humaines, mais qu’elle avait surtout peur pour Anya qui ne méritait pas une telle haine.

    Elle avait finit de raconter son histoire mais ses doigts étaient toujours posés sur le buste de son blessé. Leurs yeux se croisèrent et alors qu’elle voyait les siennes briller elle se demanda pourquoi. C’est quand elle vit sa main toujours posée sur sa peau nue qu’elle comprit et la retira vivement. Une légère rougeur se formait sur ses pommettes lui donnant un air candide.

    « Si tu te remets vite, tu pourrais nous accompagner pour l’expédition.. », lui proposait-elle avec un sourire. Mais alors qu’elle allait lui parler de ce qui était prévu, Marianne l’appela de l’autre côté de la maison. S’excusant auprès de son blessé, elle se rendit auprès de l’appelante. Un pli du palais l’attendait qu’elle lisait avec attention. Visiblement, on l’attendait pour célébrer les prochaines messes et elle devait être vite rentrée pour le soir même.

    Quand elle revint auprès de Henry, elle le vit qui se tenait sur la terrasse, regardant la forêt qui s’étendait à perte de vue, avec ses arbres dansants et ses reflets verdoyants sous le soleil. Le vent soufflait dans ses cheveux, emportant avec lui ce parfum qui ensorcelait la princesse. Bien que sa blessure se soit refermée grâce à ses soins, elle savait qu’un autre mal persistait, un sentiment de vide et d’incertitude. Q’ l’avait trouvé là, isolé, perdu dans ses pensées, ses yeux fixés sur l’horizon comme s’il cherchait quelque chose au-delà de l’immensitude.

    Elle s’approcha doucement, ses pas légers à peine audibles sur le bois, « Henry, tu sembles troublé, » dit-elle d’une voix douce, son regard scrutant ses traits tendus.

    Il la regarda, et un sourire triste effleura ses lèvres. Elle comprit alors qu’il souffrait encore de ces fameux questionnements et qu’il n’arrivait pas à trouver ce fameux sens.

    « Je sais que toute ta vie, tu as poursuivi des objectifs clairs, des rêves d’aventure, de découvertes, et même de gloire. Que tu as exploré des terres inconnues, rencontré des peuples différents, affronté les périls des océans… J’adore ces histoires que tu me racontes de cet autre monde. Et te voilà maintenant, ici, dans ce lieu que je n’aurais jamais imaginé exister, enfermé, sans sortie possible. »
    Elle baissa les yeux, comme pour éviter son regard, car au fond d’elle, sans qu’elle ne se l’avoue, elle aurait voulu qu’il veuille rester ici, auprès d’elle. Mais c’était quelque chose d’impensable et de secret qu’elle devait garder pour elle.

    « Mais je pense que tu devrais voir la situation différemment. Tu as atteint ce que tu pensais être l’apogée de ta vie et je comprend ce sentiment, cet espèce de vertige face à l’immensité d’un monde tout en étant incertain de l’avenir. »

    Ses yeux ne pouvaient pas s’empêcher de le contempler. Elle vit alors qu’il l’observait attentivement et elle le trouva si beau qu’elle ne pu s’empêcher de sourire, admirant le vent jouer avec les mèches de ses cheveux bouclés. Elle posa une main légère sur son bras, le touchant avec une chaleur réconfortante.

    « Peut-être que ton voyage n’est pas terminé, Henry, » dit-elle doucement, ses yeux brillants de cette sagesse calme qui la caractérisait. « L’Atlantide est un monde de mystères, même pour moi, qui y ai grandi. Nous avons des terres inexplorées, des savoirs oubliés, et des secrets qui attendent d’être découverts. Peut-être que ta prochaine quête n’est pas à l’extérieur, mais en toi-même. Et si tu acceptes, je pourrais t’accompagner dans cette exploration. »

    Il semblait surpris par sa proposition ce qui ne la chagrina pas. Au contraire, elle savait qu’elle éveillait sa curiosité. Q’ esquissa un sourire, un sourire empreint de douceur mais aussi de quelque chose de plus profond, un sentiment qu’elle peinait encore à mettre en mots.

    « Je ne sais pas si je devrais te le confier mais.. mais je pense que tu n’es pas un simple étranger pour moi, Henry. Depuis ton arrivée, j’ai senti que nos destins s’étaient entrelacés, d’une manière que je ne comprends pas encore entièrement. Et je crois que l’Atlantide elle-même a quelque chose à te révéler, comme elle l’a fait pour moi depuis que je suis enfant. Peut-être que, tout comme moi, tu as une place à trouver ici. »

    Elle se détourna, levant les yeux vers les montagnes sacrées qui se découpaient à l’horizon, leur cime recouverte d’une brume argentée. « Il y a tant de choses que je pourrais te montrer, des lieux que même mon peuple redoute de visiter, des endroits où les esprits anciens murmurent encore. Nous pourrions suivre les rivières cachées qui serpentent sous les collines, naviguer les lagons aux eaux limpides, rencontrer les créatures marines qui peuplent nos récifs coralliens, et percer les secrets des ruines que mes ancêtres ont laissées derrière eux. »

    Devant eux, le soleil prêt à se coucher mais illumina une dernière fois le monde de l’Atlantide. Le soleil semblait venir saluer Q’ et éclaira son visage offrant à sa peau une délicieuse couleur caramel.

    Amaya le regarda, une tendresse infinie dans ses prunelles. Elle voyait qu’il était encore perdu et qu’il ne savait que répondre à sa proposition.  Du moins, elle pensait qu’elle avait du lui faire peur avec son enthousiasme. Comme toujours, elle était bien trop exaltée.

    Alors, elle se tourna sur elle-même pour récupérer ses affaires et lui expliqua qu’on l’attendait au palais pour une messe qu’elle devait diriger.

    « Tu sais, ma mère disait toujours que ce n’est pas la destination qui importe, mais le chemin que l’on emprunte. Peut-être que dans cette quête, tu trouveras des réponses, ou peut-être pas. Mais au moins, tu ne seras pas seul. Nous pourrions marcher ensemble, explorer, apprendre. Et peut-être… comprendre ce que nous devons devenir. »

    Elle voyait bien que toutes ces idées, que tous ses mots ne faisaient qu’embrouiller le jeune homme. Elle se félicitait de ne pas lui avoir encore parlé de la prophétie. Un sourire naquit sur ses lèvres, un sourire tendre et sincère. « Je reviendrais demain avec un autre baume.. Ne fais pas de bêtises d’ici-là. »

  59. Avatar de C.
    C.

    La princesse se tenait droite, devant le trône de son père, la lumière douce du crépuscule filtrant à travers les grandes baies vitrées de la salle du conseil. Les reflets dorés dansaient sur les murs ornés de mosaïques marines, mais l’atmosphère était tendue. Le roi, majestueux dans sa posture, fixait sa fille avec des yeux perçants, ses mains posées sur les accoudoirs de son trône. Sa couronne d’or, ornée de pierres bleues rappelant les profondeurs de l’océan, semblait peser un peu plus lourd ce soir, comme si les mots de Q’ ajoutaient un fardeau invisible sur ses épaules.

    « Père, je sais ce que tu vas dire.. », commença Q’ en ignorant totalement les mots de Henry qui la décevait en voyant en elle une incapable, la jeune femme continua alors de sa voix ferme mais teintée de respect. « Mais il est temps que nous explorions les terres du nord. Nous ne pouvons plus ignorer les mystères qui entourent ces contrées sauvages. Nos ancêtres en parlaient comme d’un lieu sacré, un endroit dangereux, certes, mais porteur de réponses que nous cherchons depuis des siècles. »

    Le roi laissa échapper un soupir lourd, détournant un instant les yeux vers les conseillers qui se tenaient dans l’ombre, silencieux mais attentifs. Il avait toujours encouragé l’intelligence et la curiosité de sa fille, mais cette requête dépassait les limites de ce qu’il pouvait tolérer.

    « Q’Orianka, petite fleur, tu sais que les terres du nord sont dangereuses. Aucun de nos éclaireurs n’en est revenu vivant. » Sa voix était grave, empreinte de sagesse et de prudence. « Même les plus vaillants de nos guerriers se sont perdus là-bas, et tu voudrais y aller, toi ? En tant que princesse d’Atlantide, ta place est ici, pas dans des expéditions suicidaires. »

    Elle serra les poings, ses yeux brillants de détermination. Après tout ce qu’elle faisait pour l’Atlantide, le temps, l’énergie qu’elle consacrait à préserver leur monde, comment pouvait-il encore voir en elle une petite fille à protéger ?

    « Père, je comprends tes craintes, mais je suis prête à prendre ce risque. Ce n’est pas qu’une simple aventure pour moi. Il y a quelque chose là-bas, quelque chose qui attend d’être découvert. » Elle marqua une pause, sentant l’émotion la submerger. Son père, perspicace, savait à quoi elle pensait, ou du moins, à qui. « Tu te souviens de John Smith, n’est-ce pas ? », demandait-il alors en espérant que ce nom serait la possibilité de faire flancher sa fille.

    Bien évidemment qu’elle s’en souvenait. Elle fronça les sourcils, se redressant légèrement, les yeux noir de douleur et de ressentiment envers son père qui lui rappelait ce terrible souvenir. « John ? » murmura-t-elle, ce nom faisait remonter de vieux souvenirs douloureux qu’elle voulait oublier par dessus tout. « Cet homme.. étranger.. Ce premier amour. Le jeune explorateur qui a tenté de franchir les frontières du nord il y a des années… »

    Elle hocha la tête, sa gorge se serrant légèrement. Son corps ignorait volontairement Henry tant elle avait honte que son père expose cette part de son intimité de la sorte. Aussi, il continua et fixa Henry pour lui expliquer qui était cet homme et pourquoi sans doute sa fille voulait accompagner l’expédition « Il a disparu en cherchant à comprendre les secrets des terres du nord, et depuis ce jour, au fond d’elle, elle n’a jamais cessé de croire qu’il était là-bas, quelque part. Peut-être blessé, peut-être emprisonné par les forces qui protègent ces lieux… Mais qu’il n’a pas simplement disparu sans laisser de trace. »

    A la fois, le roi espérait que ce vieux souvenir fasse suffisamment souffrir sa fille pour qu’elle ne suive pas l’expédition et en même temps que cela tue la relation naissante entre elle et le jeune Cavill. Pour un vieux Roi, il avait encore assez jugeote pour reconnaitre une idylle naissante et il ne lui faisait aucun doute qu’il fallait protéger sa fille, malgré s’il lui fallait briser son coeur. Mais il semblait avoir oublier qu’elle était pleine de ressource et constatant qu’il n’atteignait pas sa sensibilité mais au contraire sa colère, il se redressa complètement, sa colère mêlée d’inquiétude transparaissant dans ses yeux. Il sentait dans son regard une détermination qu’il n’avait jamais encore connu. Celle qui était de la revanche, de l’insoumission et qu’il n’avait jamais encore vu chez elle.

    « Tu crois donc qu’en t’aventurant dans ces terres hostiles, tu pourras ramener John ? C’est de la folie, Q’Orianka ! » Sa voix tonna dans la salle du conseil, faisant écho contre les murs de pierre. « Il est mort, tu le sais. Nous l’avons cherché pendant des mois. Le seul retour de cette expédition serait ton propre enterrement ! »

    Elle déglutit, sentant son cœur se serrer à ces mots, mais elle tint bon. Elle savait que convaincre son père ne serait pas facile, mais elle ne pouvait plus renoncer. John était désormais un souvenir douloureux ; il représentait une partie d’elle-même, une partie de son passé qui la hantait depuis longtemps mais elle avait fait son deuil. La princesse savait que se rendre dans le Nord ne serait pour elle qu’un moyen de sauver son peuple.

    « Père, je sens qu’il y a plus que des réponses sur ces terres. Nous avons ignoré les légendes atlantes depuis trop longtemps. On parle de puissances anciennes, d’énergies que nous ne comprenons pas encore. » Elle fit un pas en avant, osant s’approcher un peu plus du trône. « Et si ce que nous cherchons depuis des générations se trouvait là-bas ? La clé pour comprendre notre propre passé ? Nos origines ? John croyait que c’était là-bas, et je partage sa conviction. Je ne me rend pas dans le nord pour le retrouver, je me suis résignée à ce qu’il soit toujours en vie. Nous savons tous que l’Atlantide est en danger et si nous n’explorons pas toutes les pistes nous serons alors anéantis pour de bon. Tu ne peux me reprocher de penser à l’avenir de notre peuple et mettre en avant une histoire vieille de près de 400 ans ne me fera pas changer d’avis. »

    Le roi la regarda longuement, ses traits marqués par l’âge et les responsabilités. Il voyait la passion dans les yeux de sa fille, cette même passion qu’il avait autrefois dans sa jeunesse, lorsqu’il rêvait de gloire et de conquêtes. Mais être roi signifiait aussi protéger, parfois au détriment des rêves.

    « Q’Orianka, mon rôle est de protéger notre peuple, et cela inclut ma propre fille », dit-il avec plus de douceur, mais toujours avec la fermeté d’un monarque. « Ce que tu proposes met en péril non seulement ta vie, mais aussi celle de ceux qui t’accompagneront. Si les terres du nord sont véritablement aussi puissantes que tu le crois, elles ne se laisseront pas conquérir facilement. »

    La princesse baissa les yeux un instant, cherchant les mots justes. Puis, avec une voix chargée d’émotion, elle répondit : « Père, je te demande de me laisser prouver que nous ne devons pas avoir peur de ces terres. Je suis prête à affronter les dangers, mais je suis aussi prête à ramener des réponses, des solutions, pour notre peuple. Je n’ai jamais demandé à être enfermée dans un palais. Permets-moi de suivre cette voie, même si elle est risquée. C’est mon devoir de princesse, tout autant que de rester ici. »

    Le roi resta silencieux un moment, pesant chacun de ses mots, chacun de ses arguments. Un regard sur le jeune Cavill lui donna la certitude qu’il la protégerait, cela le rassurait. Il dégageait une énergie, une force sereine porteuse d’espoir. Puis, avec un soupir, il détourna les yeux, contemplant le lointain, comme s’il cherchait une réponse parmi les étoiles qui commençaient à briller dans le ciel nocturne.

    « Tu as toujours été ma fille la plus têtue », murmura-t-il, presque pour lui-même. Puis, plus fort, il ajouta : « Je vais réfléchir à ta requête, Q’Orianka. Mais sache que si je te permets de partir, ce sera sous des conditions strictes. » Il tourna à nouveau son regard vers elle, plus intense que jamais. « Et tu ne partiras pas seule. Si cette expédition se fait, tu seras accompagnée des meilleurs guerriers et explorateurs d’Atlantide. »

    Malgré la gravité de la situation, elle sentit une vague de soulagement et d’espoir l’envahir. Elle s’inclina respectueusement devant son père, son cœur battant plus fort à l’idée que son rêve pourrait enfin devenir réalité.

    « Merci, père. Je te jure que je ne te décevrai pas. »

    Le roi hocha la tête, mais son regard restait grave, comme s’il voyait déjà les ombres d’un avenir incertain se profiler à l’horizon. Q’Orianka, encore vexée par les mots de Henry, même s’ils étaient empreint d’un désir de protection, préféra quitter la pièce sans lui et continuer de l’ignora. Avec sa vitesse et son agilité, elle disparue de la salle du trône et s’éclipsa sans qu’il puisse la retrouver.

    Trois jours s’écoulèrent pendant lesquels Q’ fit en sorte de ne pas croiser par Henry. La veille, son père avait donné l’autorisation pour le départ et elle finissait les préparatifs avant le départ. La lueur de l’aube baignait dans sa chambre dans une teinte dorée, faisant scintiller les armes qu’elle préparait soigneusement sur une table de pierre. Son arc, finement sculpté dans un bois rare d’Atlantide, était posé à ses côtés, ses doigts effleurant les plumes des flèches qu’elle avait confectionnées elle-même. La lame de son poignard reflétait la lumière du soleil levant, un éclat froid qui contrastait avec le tourment intérieur qu’elle essayait de maîtriser.

    Elle essayait de se concentrer, de se préparer mentalement pour le voyage qui l’attendait, mais son esprit dérivait sans cesse vers des souvenirs qu’elle aurait préféré oublier. John… son ancien amant. Le jeune explorateur intrépide qui avait tenté de braver les terres du nord des siècles auparavant, et qui n’était jamais revenu. Ses yeux verts, si pleins de vie et d’espoir, étaient revenu hanter encore ses nuits depuis son évocation. Elle s’efforçait de ne pas penser que cette expédition était plus qu’une simple mission pour elle. C’était la quête de réponses, celle qui trouverait la solution pour sauver son peuple et rien d’autre.

    Mais surtout, depuis trois jours, quelque chose d’autre pesait sur son cœur, une frustration grandissante qu’elle n’avait pas encore exprimée.

    Un coup léger à la porte la tira de ses pensées. Henry apparut dans l’embrasure, ses traits sérieux et légèrement marqués par l’inquiétude. D’après Nashoba, Q’ avait entendu qu’il avait demandé audience auprès du roi la veille, tentant une dernière fois de dissuader la princesse de partir. Et maintenant, il était là, comme s’il cherchait à comprendre pourquoi ses mots avaient échoué.

    Elle leva à peine les yeux vers lui, pendant qu’il l’interpellait, continuant à vérifier les pointes de ses flèches.

    « Que veux-tu, Henry ? » demanda-t-elle d’une voix froide, contrôlée.

    Elle le sentit hésiter, s’avançant prudemment, comme s’il savait que la conversation serait délicate, mais elle le devança ne voulant pas perdre de temps. Alors, posant enfin une flèche sur la table, se tournant vers lui avec une expression d’agacement mal dissimulé et préméditant ce qu’il allait lui dire, répondit avant d’entendre ses excuses. « Non, tu n’aurais pas dû. »

    Elle vit Henry se passer une main dans les cheveux, un geste nerveux qu’elle avait appris à reconnaître et qui la troublait plus qu’elle n’aurait voulu le reconnaitre mais qu’elle ignorait le plus possible. Elle connaissait déjà les mots qu’il allait dire, évoquant sa sécurité, la dangerosité des lieux. Mais c’était du blabla pour elle. Alors, elle se redressa, son regard noir et intense se plantant dans le sien avec une intensité glaciale.

    « Ce n’est pas à toi de décider de ce que je suis capable ou non de faire, Henry. Personne n’a le droit de décider pour moi », expliquait-elle d’une voix était calme, mais chaque mot était empreint d’une colère contenue, « Depuis que je t’ai rencontré, je pensais que tu comprenais ce que représente cette expédition pour moi, pour Atlantide. Mais tu as essayé de me dissuader… comme si tu me voyais comme une enfant, trop fragile pour affronter ce qui m’attend. Je ne sais pas comment vous traitez les femmes dans ton monde mais ici nous sommes tout aussi capable que les hommes voire même plus et cela nous confère un respect essentiel.»

    Henry ouvrit la bouche pour protester, mais elle leva la main, l’interrompant avant qu’il ne puisse dire quoi que ce soit, « Laisse-moi finir, Henry. Tu n’as jamais connu ce genre de responsabilité. L’avenir d’un peuple entier repose sur cette expédition. Si nous échouons, si je n’accomplis pas ce que je dois faire là-bas, Atlantide est condamnée. Nous sommes sur le point de disparaître, et je refuse de rester passive alors que je peux agir. »

    Henry la regarda, ses yeux s’adoucissant, mais il restait silencieux, respectant son besoin de s’exprimer.

    « Mais ce qui me blesse le plus, » continua-t-elle, sa voix plus douce, « c’est que tu as essayé de me protéger, comme si tu ne croyais pas que je pouvais me protéger moi-même. Comme si tu pensais que j’étais trop faible. » Elle détourna les yeux, incapable de soutenir son regard. « Je croyais que tu avais confiance en moi, mais tu ne fais que douter. »

    Elle le vit faire un pas en avant, tendant une main comme pour toucher son épaule, mais il s’arrêta, hésitant et cherchant ses mots. Q’Orianka avait cette envie si profonde de sentir sa main se poser sur son épaule, qu’il l’enlace et qu’il la rassure, sentir cette délicieuse chaleur si étonnante l’envelopper. Mais elle fronça les sourcils, son cœur se serrant un peu, elle ne devait pas céder. Elle ne devait plus lui montrer une once de douceur de peur qu’il la croit trop faible. « Je comprends tes intentions Henry. Mais tu dois comprendre que ce voyage n’est pas une option pour moi. C’est ma dernière chance de sauver ce qui reste de mon peuple. De sauver Atlantide. »

    Elle se détourna de lui, reprenant une flèche pour la ranger dans son carquois. « Et peut-être que quelque part là-bas, » ajouta-t-elle doucement, presque pour elle-même, « je trouverai aussi la paix que je cherche depuis la mort de John. Lui aussi ne voulait pas que j’accompagne l’expédition. Il disait que j’étais trop jeune, inexpérimentée. Au fond de moi j’étais persuadée qu’il avait tort mais j’ai préféré l’écouter lui plutôt que moi. Aujourd’hui je suis plus que prête, alors je te demande de me faire confiance et de me laisser faire partie de ce qui sauvera mon peuple. Henry.. Je sais que tu auras besoin de moi. »

    Enfin, elle se retourna vers lui, les yeux légèrement brillants, mais le regard résolu. « Je ne te demande pas de comprendre tout ce que je ressens. Mais si tu veux vraiment être à mes côtés dans cette expédition, alors tu devras me faire confiance. Je ne suis pas une enfant fragile. Je suis la princesse d’Atlantide, et je ferai ce qu’il faut pour protéger mon peuple, toi y compris, que cela te plaise ou non. »

    On toquait à la porte, Garrett cherchait son cousin. Visiblement ses parents étaient présents et voulaient lui dire au revoir comme il se devait. Q’ lui offrit un léger sourire et empoigna son arc et ses flèches fermement. Elle cherchait un peu à l’impressionner, le rassurer de ses capacités de guerrière. Il quitta alors la pièce et elle sentit un poids étrange l’envahir quand une question la submergeait. Une question qu’elle refoula rapidement pour se concentrer sur l’objectif de sa mission.

    Le soleil projetait une lumière dorée sur l’île d’Atlantide tandis que le petit groupe se préparait pour l’expédition. Q’, ses longs cheveux tressés pour l’occasion, se tenait droite à côté de son frère Nashoba, les yeux rivés sur l’horizon. C’était le jour du départ, et bien qu’une certaine nervosité l’envahisse, elle se sentait prête. C’était plus qu’une expédition pour elle — c’était un voyage vers des réponses longtemps recherchées.

    Quelques guerriers atlantes, silencieux et concentrés, vérifiaient leurs armes et provisions tandis qu’elle voyait Henry et ses amis explorateurs, dont Garrett et Anya, ajuster leur équipement avec une expertise forgée par l’expérience. Nashoba, fier et imposant, observait le groupe avec attention, prenant son rôle de chef d’expédition très au sérieux. Il avait insisté pour conduire cette expédition vers l’ouest de l’île, une région encore intacte, épargnée par les éboulements catastrophiques qui avaient autrefois ravagé l’Atlantide.

    La brune se tourna vers Henry, qui ajustait sa sacoche, échangeant un bref sourire avec lui. Elle l’aida à fermer correctement sa ceinture comme le faisait les atlantes. Depuis leur conversation la veille, quelque chose avait changé entre eux. Henry la regardait différemment, avec une sorte de gêne, ce qui la troublait encore un peu. Près d’eux, Anya observait cette dynamique avec amusement. Alors que le groupe commençait à marcher sous la direction de Nashoba, la jeune russe se rapprocha de la princesse, un sourire malicieux aux lèvres.

    « Alors, Princesse, » commença-t-elle d’un ton léger, en baissant légèrement la voix, « je ne peux pas m’empêcher de remarquer les regards que Henry te lance. »

    Q’ haussa un sourcil, essayant de rester impassible. « Les regards de Henry ? Je ne sais pas de quoi tu parles, Anya. »

    Anya laissa échapper un petit rire, légèrement moqueur mais bienveillant. « Allons, tu n’as pas remarqué ? Il est littéralement pendu à tes lèvres depuis que nous sommes arrivés ici. On pourrait penser qu’il est venu ici juste pour te voir en action. »

    Q’Orianka sentit ses joues se teinter de rose, mais elle tenta de garder une contenance. « Il est ici pour la même raison que nous tous, Anya. Pour découvrir ce qui se cache dans les terres du nord. »

    Anya haussa les épaules, les yeux pétillants d’amusement. « Peut-être. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas fasciné par autre chose. » Elle jeta un coup d’œil vers Henry, qui marchait un peu plus loin, discutant avec Garrett. « Moi aussi, au début, je pensais que Garrett n’était là que pour l’aventure, mais crois-moi, les hommes sont parfois bien plus simples à lire qu’on ne le pense. »

    C’était étrange car Q’ avait à la fois envie de s’échapper de cette conversation mais aussi d’en savoir plus. Elle ne connaissait rien des hommes de l’autre monde. Alors, l’air inintéressée, elle soupira, essayant de ne pas montrer son embarras. « Et que suggères-tu ? »

    Anya sourit, se penchant légèrement vers la princesse pour chuchoter. « Je dis juste que tu devrais peut-être arrêter de te cacher derrière ton devoir de princesse et admettre que Henry te plaît. »
    Ce que sous-entendait Anya choquait faussement Q’ qui ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun mot ne sortit. L’audace d’Anya la déstabilisait, mais elle ne pouvait nier que quelque chose se passait entre elle et Henry. Pourtant, il y avait tellement d’autres choses à gérer — l’avenir de l’Atlantide, cette expédition périlleuse, et les souvenirs de John, qui revenaient furieusement depuis son évocation, qui étaient toujours ancrés en elle.

    Anya sourit plus largement en voyant l’hésitation de la princesse. « Ne t’en fais pas. C’est tout à fait naturel. En tout cas, Garrett et moi nous amusons beaucoup à observer tout ça. » Elle lui fit un clin d’œil complice avant de reprendre un ton plus sérieux. « Mais sache que je suis là si tu as besoin de parler. »

    Un léger rire s’échappa de la gorge de la princesse, détendant ses traits tirés par le sérieux depuis le départ. Elle s’amusa de cette conversation si badine et secoua doucement la tête en souriant. « Je te croyais plus discrète. »

    Anya haussa de nouveau les épaules, son sourire plus doux cette fois. « Disons que j’ai appris à observer avant de parler. » Elle jeta un coup d’œil à Garrett, son regard se faisant plus tendre. « Nous avons tous nos secrets, n’est-ce pas ? »

    Le groupe continuait d’avancer, sous la direction précise de Nashoba, qui s’arrêtait de temps à autre pour donner des indications. Le chemin était escarpé, la végétation luxuriante, mais l’air frais et chargé de mystères. Q’, bien que troublée par la conversation, se concentra à nouveau sur l’objectif. Les terres à l’ouest de l’île offraient une opportunité unique : celle de percer les mystères qui entouraient l’avenir de leur civilisation. Et peut-être… de trouver des réponses personnelles. Mais alors que le soleil montait dans le ciel, Q’ ne pouvait s’empêcher de sentir le regard d’Henry sur elle, même à travers la dense canopée de leurs obligations. Alors, lentement, elle fit en sorte de ralentir le rythme de sa marche jusqu’à finalement se trouver à ses côtés. Garrett eu la présence d’esprit de reprendre une vive allure jusqu’à marcher près de Binki et Millie qui discutaient avec Anya.

    Tous les deux marchant silencieux, côte à côte, Q’ eut du mal à comprendre ce qu’il ressentait. Sans doute le gênait-elle ?

    « Tu as pu dire au revoir à tes parents ? J’imagine que Colin a du te donner toutes ses notes et Marianne ses biscuits ? Ils sont tellement délicieux.. Tu sais, ceux avec le miel »

    Il devait la prendre pour une folle se disait-elle. Après tout, elle lui reparlait normalement, comme si rien ne s’était passé le matin même. Gênée, elle ne savait pas comment débuter la conversation ou même essayer de retrouver une dynamique positive comme au début. Elle se sentait étrangement tendue à ses côtés.

    « Je me suis un peu.. emportée ce matin. Je suis désolée, je ne t’ai même pas laissé t’expliquer. Mais vois-tu, on est toujours à me dire ce que je dois faire et.. et je me suis sentie piégée, pas digne de confiance quand tu as évoqué mon éviction de l’expédition. C’est difficile pour moi de ne pas être considérée comme suffisamment forte.. », expliquait-elle en le contemplant de ses iris redevenus doux et tendre.

  60. Avatar de C.
    C.

    Le matin se levait doucement sur les terres mystérieuses de l’ouest de l’île, baignant le campement d’une lumière douce et dorée. Q’ n’avait presque pas dormi, tourmentée par les événements de la veille. La scène rejouait en boucle dans son esprit : le frisson du danger lorsqu’un puma s’était soudainement jeté sur elle, la rapidité avec laquelle Henry avait réagi, et enfin ce moment suspendu où leurs visages s’étaient rapprochés, leurs souffles se mêlant, leurs regards plongeant dans une intensité inédite. Elle avait presque senti la douceur de ses lèvres contre les siennes, mais Nashoba était intervenu à l’instant précis, mettant fin à l’instant magique et la laissant troublée comme jamais.

    Son cœur s’emballait chaque fois qu’elle revivait cette scène. Elle se sentait envahie par un tourbillon d’émotions contradictoires : désir, excitation, et même une pointe d’agacement contre son frère, bien qu’elle sache que Nashoba voulait simplement la protéger.

    Le groupe s’était mis en route dès les premières lueurs du jour. Q’Orianka, habituellement concentrée sur la route et les dangers possibles, se surprenait à se perdre dans ses pensées, à repenser au regard de Henry, à ses gestes protecteurs, mais aussi à ce qu’il avait révélé la veille devant tout le groupe. Il avait mentionné Anya, parlant d’elle comme de sa compagne, et cela troublait profondément la princesse.

    Les Atlantes ne connaissaient pas le mensonge. Pour eux, chaque parole était imprégnée d’une sincérité sacrée. La notion de demi-vérité ou de dissimulation n’avait aucun sens. Et pourtant, un doute sourd s’immisçait dans l’esprit de Q’, un sentiment dérangeant qu’elle n’arrivait pas à nommer.

    Alors qu’ils faisaient une pause, elle aperçut Anya, assise à l’ombre d’un arbre, le regard paisible. Q’Orianka hésita un instant, puis s’avança vers elle, le cœur lourd mais décidée à comprendre. Allant vers elle et s’asseyant à ses côtés, elle inspira profondément, essayant de trouver les mots justes.

    « Hier, Henry il a avoué votre.. votre.. que vous.. ne crois pas que je veuille médire bien entendu mais.. et je sais que tu m’as assuré qu’il n’y avait rien entre vous mais..»

    Elle marqua une pause, cherchant les mots avec soin. « Je veux être certaine que rien ne vous lie l’un à l’autre tu comprends ? Donc je me suis dis que peut-être qu’il y a des sentiments que vous n’osez pas vous avouer l’un à l’autre.. »

    Anya haussa légèrement les sourcils, surprise, avant de laisser échapper un rire doux. « Une histoire ? Henry et moi ? » Elle secoua la tête, amusée. « Non, Q’Orianka, il n’y a jamais eu de romance entre nous. Henry et moi sommes amis, rien de plus. »
    La princesse la regarda, intriguée. « Mais pourquoi aurait-il dit cela ? Je ne comprends pas… »

    Anya posa une main rassurante sur celle de Q’.

    « Parfois, dans notre monde, les gens jouent avec les mots pour exprimer des choses différemment, peut-être pour se protéger, ou simplement pour ne pas tout dévoiler. Mais je te le dis sincèrement : Henry et moi, nous n’avons jamais été ensemble de cette façon. Il n’y a rien entre nous qui puisse t’inquiéter, il voulait juste me protéger de Elena. »

    Q’Orianka sentit une vague de soulagement l’envahir, mêlée à une étrange confusion. « Mais pourquoi… pourquoi aurait-il dit cela ? »

    Anya haussa les épaules, un sourire en coin. « Peut-être qu’il voulait aussi te voir réagir, te pousser à te questionner sur ce que tu ressens pour lui. » Elle prit une pause, observant le regard troublé de la princesse. « Ou peut-être qu’il n’ose pas encore admettre la place que tu prends déjà dans son cœur. »

    L’atlante baissa les yeux, son cœur battant plus fort. Elle n’avait pas envisagé cette possibilité. Depuis leur rencontre, Henry n’avait cessé de la surprendre, éveillant en elle des sentiments nouveaux, complexes, qu’elle peinait à comprendre. La possibilité qu’il ait agi par maladresse, par peur de ses propres sentiments, la touchait profondément. Anya lui serra la main, la voix douce.

    « Ne laisse pas les mots te détourner de ce que ton cœur ressent. Si Henry est quelqu’un qui te plaît, alors fais confiance à ce que tu ressens, pas aux doutes qui te troublent. »

    Elle acquiesça doucement, ses pensées s’apaisant peu à peu. Elle leva les yeux vers Anya, reconnaissante. « J’ai la terrible impression qu’il est difficile de naviguer dans votre monde où vos mots ne signifient pas toujours ce qu’ils disent. »
    Anya sourit, un éclat de bienveillance dans les yeux. « Disons que.. pour nous, les mots sont un pont, mais ils ne sont pas la destination. Ce que tu ressens dans ton cœur, c’est cela qui compte vraiment. »

    Rassurée, Q’Orianka se sentit prête à continuer l’expédition, plus légère, mais avec la certitude que ce voyage allait bien au-delà d’une simple exploration. Elle passa toute la journée à éviter Henry, un mélange de prudence et de curiosité brûlante au fond d’elle-même. Elle craignait que son frère, d’un tempérament protecteur et parfois possessif, réagisse mal s’il les voyait trop proches de nouveau. Elle se concentra donc sur Oscar, un membre de l’expédition qui intriguait Henry, peut-être même lui inspirait une certaine méfiance, et qu’elle souhaitait comprendre. Oscar était un homme intelligent et charmeur, au sourire facile, mais derrière ses manières joviales, Q’ sentait quelque chose de plus sombre, comme une ombre insaisissable.
    Ce dernier semblait toujours entouré de mystères, et la princesse espérait discerner ce qui se cachait derrière cette façade. Tandis qu’ils traversaient les chemins accidentés de l’île, elle lui posait des questions subtiles, s’assurant de n’éveiller aucun soupçon, mais les réponses d’Oscar restaient vagues, floues.

    Lui-même posait beaucoup de questions à la princesse en évoquant les richesses de l’île ou même ses ressources. Des mots qu’elle ne comprenait pas vraiment et qui la perturbait. Ce soir-là, alors que le groupe s’arrêtait pour camper, Nashoba fit ce qu’il faisait toujours, une mesure de protection que les Atlantes respectaient depuis le début de l’expédition : il sépara les étrangers et les Atlantes, dressant des cercles distincts autour des deux feux de camp. Au loin, Q’ pouvait voir que Henry était visiblement mécontent de ce rituel et qu’il l’observait à distance, jetant des regards méfiants vers Oscar.

    Elle était venue s’asseoir près du feu et Oscar la rejoignit, se détendant un peu malgré la tension ambiante. Ils parlèrent de la forêt, des montagnes qui s’étendaient vers le nord, des légendes atlantes que la princesse partageait avec réserve. Oscar semblait fasciné par ses récits, la regardant avec une intensité qui la gênait. Néanmoins, poli, elle souriait à certaines de ses blagues car il savait comment captiver son attention, même si elle restait sur ses gardes.

    Soudain, elle sentit la main d’Oscar se poser délicatement sur son genou, un geste sans doute anodin pour les étrangers mais qui était lourd de conséquences. Le geste la figea d’abord, mais elle se reprit, observant ses intentions avec prudence.

    Cependant, tout autour d’eux, les Atlantes n’étaient pas aussi tolérants. Un murmure de colère monta dans l’assemblée. Les guerriers atlantes présents se levèrent d’un même mouvement, les mâchoires serrées, et l’un d’eux, un soldat imposant du nom d’Eliakim, pointa un doigt accusateur vers Oscar.

    « Personne ne touche la princesse ! » gronda Eliakim, ses yeux sombres remplis de mépris pour Oscar.

    Les autres guerriers se rassemblèrent, la main sur leurs armes, prêts à agir. Q’ comprit immédiatement la gravité de la situation. Elle savait qu’en Atlantide, toucher la famille royale sans invitation était une offense punissable de mort. Si elle n’intervenait pas, Oscar risquait sa vie. Ainsi, elle se leva vivement, élevant une main pour apaiser ses gardes.

    « Assez ! » Sa voix était calme mais autoritaire, un ton qu’elle réservait aux moments où elle devait faire respecter son statut. « Oscar ne savait pas. Il vient d’un monde différent et ignore nos traditions. »

    Les guerriers hésitèrent, échangeant des regards prudents avant de s’incliner légèrement, se retirant à contrecœur tout en gardant un œil méfiant sur Oscar. La colère ne s’était pas dissipée, mais elle avait évité le pire. Elle se tourna alors vers Oscar, qui paraissait déconcerté par la réaction des Atlantes.

    « Vous devez faire attention, Oscar. Ici, nos coutumes sont sacrées. » Elle reprit son souffle, une part de tristesse dans la voix. « Vous auriez pu être tué pour ce geste. »
    Oscar baissa la tête, son expression indéchiffrable. « Je suis désolé. Je n’ai pas voulu vous manquer de respect. » Il leva les yeux, son regard provocateur et presque moqueur. « Je ne me doutais pas qu’un simple geste pouvait mettre tant de vies en jeu ici. »

    Elle lui adressa un léger sourire de circonstance, un avertissement voilé. « Vous apprendrez vite, Oscar, que l’Atlantide protège les siens avec une dévotion inébranlable. Si vous ne pouvez respecter cela, alors… peut-être ne trouverez-vous pas votre place parmi nous. »

    Elle le laissa là, observant les flammes du feu danser sous le regard alerte des Atlantes. Plus loin, elle aperçut Henry, son visage empreint d’une tension palpable. Un éclat de compréhension la traversa. Peut-être Henry avait-il raison de se méfier d’Oscar, après tout.

    La soirée avançait, enveloppant le campement d’une douceur feutrée tandis que les chants nocturnes de la forêt atlante s’élevaient dans l’air. Le groupe se détendait, enfin soulagé des tensions du jour. Profitant du fait que son frère, Nashoba, se soit retiré pour la nuit, Q’ se glissa discrètement entre les tentes, ses pas silencieux sur la mousse qui recouvrait le sol. Elle parvint jusqu’à la tente de Henry, où elle trouva celui-ci somnolant, allongé sur un matelas de fortune.

    Sans bruit, elle s’accroupit et posa doucement sa main sur sa bouche, captant son regard surpris en lui faisant signe de ne pas parler. D’un geste, elle l’invita à la suivre et ils s’éclipsèrent discrètement de la tente, évitant de réveiller les autres membres de l’expédition, pour se diriger vers la lisière de la forêt. Leurs pas étaient légers dans le silence nocturne. Ils avancèrent en silence, chacun savourant la complicité tacite de ce moment hors du temps, de ce moment où ils se retrouvaient enfin. La forêt dense se refermait autour d’eux, mais Q’Orianka connaissait parfaitement le chemin. Finalement, ils parvinrent à un endroit où la végétation semblait s’ouvrir devant eux, révélant une vaste étendue de ruines couvertes de lianes et d’arbres entremêlés.

    « C’était autrefois le palais d’été de mon père, » murmura-t-elle, sa voix teintée de nostalgie. « Ma mère m’y amenait souvent quand j’étais enfant. C’était un lieu de paix, un refuge loin des devoirs et des préoccupations de la cour. »

    Elle marqua une pause, son regard se perdant dans le souvenir de ce passé révolu. Elle sembla hésiter, mais continua, d’un ton ému. « Ma mère est morte… noyée dans le bassin sacré lors d’une nuit de tempête. Les Atlantes disent qu’elle a rejoint les dieux de l’eau pour protéger notre royaume. »

    Elle se retourna vers les ruines, qui, malgré le poids du temps, conservaient une majesté intacte, presque intimidante.

    Sans un mot, elle retira son manteau, puis défit les attaches de sa tunique, qui glissa doucement de ses épaules, révélant une sorte maillot de bain finement brodé qui couvrait sa ronde poitrine et son bassin. Henry pouvait voir les quelques tatouages qui parcouraient son corps, les bracelets à ses chevilles. Dans la lumière tamisée de la lune, elle paraissait presque irréelle, une vision de pureté et de grâce au milieu de ce paysage de ruines. Dénouant sa natte, ses cheveux tombaient en longue cascade brillante au creux de ses reins.

    « Il y a quelque chose ici, » murmura-t-elle. « Une réponse, peut-être, ou un fragment de l’histoire de mon peuple que nous avons perdu. » Elle plongea son regard dans celui de Henry, un éclat de défi dans les yeux. « Viens avec moi. Plongeons ensemble dans ces vestiges, je suis certaine que nous trouverons aussi des réponses à votre présence. »

    Tandis qu’il hésitait et se préparait, Q’ descendit avec légèreté vers le bassin, ses pieds nus effleurant les pierres anciennes qui bordaient l’eau. Elle entra dans le bassin, l’eau limpide montant jusqu’à sa taille. Elle se tourna une dernière fois vers Henry, le regard empli d’une invitation muette. Le souvenir du baiser lui revenait en mémoire, surtout quand elle le vit se déshabiller. Elle pu alors contempler ses épaules carrées, son buste puissant qui faisait naître cette drôle de sensation au creux de ses reins.

    Lorsqu’il la rejoignit, elle plongea avec grâce dans l’eau obscure, ses mouvements aussi souples et fluides que ceux d’un poisson. Elle savait que Henry la suivait puisqu’il nageait à ses côtés. Ensemble, ils s’enfoncèrent dans les profondeurs mystérieuses du bassin, là où les secrets du passé les attendaient peut-être.

  61. Avatar de C.
    C.

    Le monde autour d’elle semblait s’être figé. Le goût de ce baiser partagé avec Henry restait gravé sur ses lèvres, sa douceur, sa chaleur. Son cœur battait encore à un rythme frénétique, et elle avait l’impression que tout en elle, depuis ses pensées jusqu’à son souffle, ne pouvait être que lui. Ce n’était pas simplement un baiser, du moins pas pour elle. C’était une connexion, une force qui transcendait le simple désir. Plus puissant encore qu’une étoile qu’elle n’avait jamais pensé toucher.

    Pourtant, alors qu’elle se perdait dans ces sensations, Henry s’éloigna légèrement, son regard glissant à nouveau sur les gravures anciennes autour d’eux. Lorsqu’il s’excusa maladroitement, le doute se glissa dans l’esprit de Q’Orianka. Avait-il regretté ce geste ? Cette idée la frappait de plein fouet. Elle sentit un mélange d’embarras et de déception s’installer en elle, comme si ce qu’elle avait perçu comme un moment sacré qui n’était pour lui qu’une impulsion passagère.

    Ou pire encore… peut-être qu’il n’avait pas aimé.

    N’avait-il pas évoqué un trouble quelques minutes plus tôt quand il lui avait confié ne pas aimer que Oscar se rapproche d’elle ? Ou même ce moment de flottement où ils auraient pu s’embrasser si Nashoba n’était pas intervenu ? Q’Orianka avait soudainement la tête qui tournait à cause de toutes ces questions qu’elle n’osait pas affronter. Elle qui n’avait pas peur du combat et de la mort ressentait une vive peur en imaginant que Henry ne soit pas celui qu’elle croyait. Elle avait bien comprit, notamment par Anya, que leur peuple était familier du mensonge. Aussi, il était légitime qu’elle s’inquiète qu’il puisse se jouer de sentiments qu’elle même avait des difficultés à comprendre.

    Elle se détourna rapidement, prétextant examiner les gravures, espérant dissimuler la rougeur qui lui montait aux joues. Ses doigts effleurèrent distraitement les motifs ciselés dans la pierre, cherchant un ancrage. Mais son esprit ne cessait de revenir au baiser, à la façon dont leurs lèvres s’étaient trouvées, à cette étincelle qu’elle avait ressentie, à ses doigts s’agrippant à ses épaules, sa peau brulante malgré la fraicheur des lieux qui ruisselait d’eau et qui, elle en était certaine, avait illuminé plus que son coeur mais embrasé son corps entier.

    Henry brisa finalement le silence en désignant le dessin d’Isha, cet ancêtre mythique des Atlantes.

    « Ce symbole… il a changé. Regarde. » Sa voix résonnait doucement dans la pièce à demi effacée par le temps.

    Q’Orianka fronça les sourcils et suivit son regard. Le symbole de pouvoir, elle le reconnaissait, brillait désormais avec une intensité qu’elle n’avait jamais vue. Ses yeux s’agrandirent en comprenant ce que cela pouvait signifier. Les légendes racontaient que Isha reviendrait lorsque le peuple atlante serait en péril et alors qu’il serait guidé par des signes clairs. Mais ce qui la bouleversait le plus, c’était le lien inattendu entre Henry et cette prophétie.

    Était-il possible qu’il soit Isha, ou du moins son successeur ? Sa mère lui avait confié que Isha serait le fils de l’homme venant de l’extérieur, de l’homme des mers. D’après l’histoire personnelle de Henry, Colin semblait être en tout point celui qui avait conduit son fils jusqu’à l’Atlantide. Etait-ce une simple légende que sa mère lui comptait enfant ou bien le destin qui frappait à sa porte ?

    La voix de Henry, teintée de sincérité et d’excitation par ce moment d’histoire absolument excitant la ramena à la réalité si bien qu’elle se mit à lui expliquer d’une voix balbutiante.

    
« Je ne comprends pas tout ce qui est écrit… Mais je connais la légende de Isha. Enfants, nous grandissions tous avec cette histoire.. Ma mère adorait me la racontait et s’amusait même parfois à dire que je serais l’épouse de cet Isha.. On peut dire qu’elle a une certaine importance pour mon peuple. Peut-être que.. Peut-être qu’il représente ce qu’il faut chercher, ou ce que l’on doit devenir pour protéger l’Atlantide. »

    Repenser à cette histoire, c’était repenser à sa mère et au manque qu’elle ressentait. Henry du sentir son trouble puisqu’elle sentit qu’il posait délicatement sa main contre la sienne, comme pour lui transmettre son soutien. Elle releva donc ses iris brillants vers les siens et ne pu s’empêcher de le trouver encore plus beau avec sa mèche brune bouclé qui tombait devant ses yeux et ses lèvres rougie par le baiser qu’ils s’étaient donné. Non, il y avait tant de sincérité dans son regard qu’elle ne pouvait imaginer qu’il puisse altérer la réalité.

    Il semblait vouloir qu’elle lui raconte l’histoire et se mit donc à lui raconter mais elle était prise par ses pensées. Elle le laissa donc continuer d’analyser la pierre qui s’illuminait et contempla son profil. La prophétie qu’elle gardait secrète depuis si longtemps prenait un tout autre sens à cet instant. Elle sentit son cœur se serrer. Si Henry était réellement Isha ou lié à lui, alors son rôle était bien plus grand que tout ce qu’elle avait imaginé. Mais cela signifiait également que leur destin pourrait ne jamais s’aligner.

    « Henry, » dit-elle finalement, sa voix tremblante, mais ferme. « Tu ne sais pas à quel point ces symboles sont importants… Si je suis ici aujourd’hui, c’est parce que j’ai toujours cru qu’ils avaient une signification plus grande. Mais toi… toi, tu es peut-être la réponse que mon peuple attend depuis des siècles. »

    Il se tourna vers elle, surpris par la gravité de ses mots. Mais au lieu de s’effondrer sous le poids de ses pensées, elle lui adressa un sourire doux, teinté de tristesse. Elle devait être forte. Pour lui. Pour son peuple et se mit à réciter comme sa mère autrefois, d’une voix douce et chantante la prophétie.

    « Lorsque les eaux s’assombriront et que la lumière de la vie s’effacera,
L’Atlantide chantera son dernier souffle dans le silence des abysses.
Mais des étoiles lointaines viendra un guerrier,
Étranger parmi les siens, mais né du même souffle divin.

    Il portera dans son cœur le feu des anciens,
Et dans ses mains, le pouvoir de l’harmonie.
Il verra l’invisible, parlera aux forces cachées,
Et guidera les enfants d’Atlantis vers l’éveil ou la fin.

    Mais le chemin d’Isha sera pavé de sacrifices,
Et son cœur devra affronter les ombres de la douleur.
Pour unir la mer et le ciel,
Il devra d’abord conquérir le chaos en lui-même.

    De son amour profond, de sa dévotion,
    Naîtra la fusion d’une nouvelle vie,
    De la passion de ses amours sommeillera le renouveau
    Et de cet enfantement créera le nouveau monde

    Alors seulement, le cercle sera scellé,
Et l’Atlantide renaîtra sous une lumière éternelle.
    Si l’Isha échoue, l’Atlantide sombrera pour toujours.

    Mais si son cœur reste pur et sa volonté intacte,
Il deviendra le pont entre deux mondes,
Et le souffle des dieux continuera à vivre. »

    En se tournant à nouveau vers les gravures, elle pensa en silence, 
« Peut-être que ce baiser… ce que j’ai ressenti… n’est qu’un écho de quelque chose de plus grand. Peut-être que tout cela n’est qu’un signe. »

    Elle espérait qu’il ne perçoive pas les larmes qu’elle retenait, cette lutte intérieure qui déchirait son cœur. Mais elle ne pouvait s’empêcher de rêver, d’espérer qu’il ressente, lui aussi, quelque chose d’aussi profond. Les yeux brillants d’une lueur d’espoir et de crainte elle continua :


    « Les sages disent qu’Isha est destiné à apparaître lorsque notre civilisation sera au bord de l’oubli. Nous avons cru pendant des siècles que cette époque ne viendrait jamais. Mais aujourd’hui, les signes sont clairs : les montagnes tremblent, les eaux se refroidissent, et notre peuple faiblit. », expliquait-elle les yeux brillant d’une lueur de crainte et d’espoir alors qu’elle fixait Henry d’une étrange intensité, « Je ne sais pas pourquoi, mais tout en toi me ramène à cette prophétie, Henry. Tes yeux, tes choix, ta force… Et maintenant, ce symbole qui s’illumine lorsque nous sommes ensemble. Peut-être que tu es cet Isha, ou peut-être que tu es simplement celui qui le guidera. Mais je sais une chose : ton arrivée ici n’est pas une coïncidence. »

    Tout dans le regard de la princesse exprimait une foi inébranlable dans le jeune homme. Et alors qu’elle observait Henry, le visage éclairé par la lueur vacillante des torches qui entouraient les ruines, elle sentait que le moment était venu de lui révéler l’histoire que sa mère lui avait racontée lorsqu’elle était enfant.

    « Ma mère était une prêtresse très sage et puissante, elle avait des visions. Elle m’a confié que cette prophétie apparaîtrait dans les temps les plus sombres, lorsque l’Atlantide sera sur le point de disparaître à jamais. Que cet homme porterait en lui le pouvoir de restaurer l’équilibre, de briser la malédiction qui maintient notre peuple prisonnier d’un temps figé. Nous sommes pris dans une boucle temporelle qui doit être détruite.»

    Elle s’interrompit, le regard de Henry accroché au sien, qui semblait curieux mais aussi un peu inquiet. Elle continua, sa voix plus ferme même si elle redoutait de l’avouer la suite :

    « Cette malédiction, Henry, a été imposée par les dieux eux-mêmes. Ils ont puni notre peuple pour son ambition, pour avoir voulu égaler leur puissance. Ils nous ont accordé l’immortalité, mais pas comme un cadeau. Plutôt comme un supplice. Nous ne vieillirions plus, nous ne progresserons plus. Nos jours se répètent, sans fin, dans une boucle étouffante. Nous sommes des ombres d’un passé glorieux mais qui s’éteint. Beaucoup ont cru que John.. John Smith était l’Isha, voilà pourquoi mon père ne voulait pas que je me lance à sa recherche.. Car il n’est jamais revenu. Tous ont perdu espoir et ne veulent pas voir dans ton groupe un sauveur.. »

    Toute cette histoire était trop pour elle et la proximité de son corps près de celui de Henry la rendait brûlante d’un désir si difficile à comprendre et étouffer. Prenant un peu de distance, elle vint donc faire le tour de la roche essayant de ne plus se laisser guider par ses émotions. Mais c’était si difficile quand elle mourait d’envie de se jeter à son cou et qu’elle voulait le supplier de l’embrasser de nouveau.

    « La prophétie dit qu’Isha devra trouver la clé de l’Atlantide, un artefact ou une force sacrée cachée au cœur même de notre civilisation. Cette clé, Henry… elle est la réponse à tout. Mais elle est aussi une malédiction. », reprenait-elle avec fermeté, tandis qu’elle levait les yeux vers lui, ses traits empreints d’une tristesse, « Car pour que cette clé déverrouille le temps et restaure notre monde, il faudra un sacrifice. Le plus grand des sacrifices. La clé doit s’offrir entièrement, corps et âme, pour que l’équilibre soit restauré. »

    Henry semblait troublé et son regard lui demandait ce qu’elle entendait par sacrifice si bien qu’elle détourna le regard. La brune avait une idée en quoi consistait le sacrifice et cela l’effrayait car il la concernait directement. Elle détourna alors le regard, fébrile en refermant ses bras autour de son corps comme pour se protéger.

    « Mais la prophétie n’est pas claire, même pour nous. Certains pensent qu’Isha devra se sacrifier lui-même, d’autres que c’est la clé qui doit disparaître. Ce que nous savons, c’est que sans ce sacrifice, l’Atlantide ne survivra pas. Notre peuple est condamné à s’éteindre, non par le temps, mais par l’usure de son existence stagnante. »

    Elle tendit une main vers les gravures, effleurant le symbole brillant au-dessus de la représentation d’Isha qu’enfant elle adorait contempler avec adoration.

    « Mon peuple croit qu’Isha est un Atlante, mais moi… » elle s’arrêta un instant et se tourna vers le brun et le fixa intensément. « Moi, je crois que c’est toi. Tu es venu d’au-delà des mers, exactement comme le dit la légende. Et regarde ce qui se passe autour de nous. Ces gravures s’illuminent en ta présence. Ce symbole, il n’a jamais brillé ainsi avant toi. »

    Il le vit blêmir et eut peur de l’avoir effrayé. Rapidement elle vint se repositionner face à lui, son corps se blottissant instinctivement au plus près de lui, comme si une force invisible la poussait à le rassurer et lui faire sentir sa confiance.

    « Tu n’es pas qu’un simple homme.. Tu es l’homme qui vient de la mer, comme la prophétie.. », lui confia-t-elle en posant une main sur sa joue, son regard se perdant dans ses yeux d’un bleu éblouissant. « Tu ne peux pas douter des dieux.. Ils choisissent les plus humbles pour accomplir les plus grandes destinées. »
    Néanmoins, elle hésita avant de conclure. Elle venait de lui confier beaucoup de choses sur sa probable destinée. Devait-elle lui avouer ce qu’elle-même pensait de sa propre destinée. Qu’elle serait liée à lui, qu’elle faisait partie de la résolution du problème et qu’elle était la clé, comme sa mère. Est-ce que Henry accepterait qu’elle se sacrifie pour sauver son peuple alors qu’il lui avait presque interdit d’accompagner le groupe pour explorer le Nord ?

    Elle savait qu’elle devait s’éloigner de lui, le laisser digérer ces révélations. Son propre cœur était lourd, un mélange d’appréhension et d’espoir. Si Henry était bien Isha, alors leur chemin serait pavé de sacrifices… et peut-être même de pertes qu’elle n’était pas prête à affronter. Mais dans tout ce dédale d’informations et de doutes, elle ne pu empêcher ses doigts de caresser, de faire le contour des lèvres pleines du jeune homme. La jolie brune les contemplait avec une adoration et un désir quelle ne dissimulait pas. C’est alors qu’une lueur de malice, ses joues rougissant, se créèrent sur son visage si habituellement sérieux. Une idée sommeillait en elle.

    « Peut-être que.. Peut-être que si tu m’embrasses encore.. D’autres.. D’autres pierres s’illumineront.. », demandait-elle en rougissant une fois de plus en mordillant sensuellement sa lèvre inférieure, « Peut-être que.. nous devrions essayer tu ne crois pas ? »

  62. Avatar de C.
    C.

    Je ne devrais pas être troublée. Pas après tout ce que je sais, tout ce que l’on attend de moi. Pourtant, depuis que cet homme, cet étranger, est entré dans mon monde, il bouleverse tout. Henry. Isha. Ce nom résonne encore dans mon esprit, mêlé aux échos de cette prophétie que je lui ai confiée. Je ne sais pas si c’est lui, le guerrier légendaire destiné à sauver notre peuple, mais il y a quelque chose en lui… Une lumière, un feu que je ne peux ignorer.

    Et ce baiser… ce baiser volé dans l’obscurité du palais. Il a réveillé en moi des émotions que je croyais enfouies, des désirs que je n’avais jamais osé effleurer. Pourtant, je ne peux m’empêcher de me demander : est-ce que tout cela était déjà écrit ? Est-il venu ici pour accomplir son destin… ou est-ce moi qui vais m’égarer sur un chemin interdit ?

    Quand ses lèvres se sont posées sur les miennes, le monde entier semblait disparaître. La lumière dans la pièce n’était rien à côté de ce que je ressentais. Mais maintenant que nous sommes revenus au camp, je sens son trouble autant que le mien. Ses paroles maladroites et cette lueur dans ses yeux, mêlant désir et confusion… Je devrais peut-être me méfier, mais je n’y parviens pas.

    Puis, il y a eu ces voix, cette conversation clandestine entre Elena et cet homme qu’ils appellent Oscar. Je ne comprends pas tout ce qu’ils disent, mais leurs mots suintent de trahison et d’avidité. Comment osent-ils ? Sur cette terre sacrée, ils conspirent pour voler, pour diviser… pour tuer, peut-être. Mon cœur se serre à l’idée que mon peuple puisse être mis en danger par leur cupidité.

    Et maintenant, nous marchons, entourés par la colère des dieux. La pluie battante semble vouloir nous engloutir, et le chemin devant nous n’est qu’un torrent de boue et de pierres. Henry marche près de moi, ses yeux cherchant parfois les miens, comme s’il voulait me rassurer… ou se rassurer lui-même.

    Il me confie des fragments de son passé, de ses blessures. Je l’écoute, même si chaque mot semble ajouter une nouvelle couche de mystère à cet homme que je croyais comprendre. Sa peur de l’engagement, son sentiment de mort imminente… Tout cela contraste tant avec l’image du guerrier que la prophétie dépeint. Pourtant, malgré ses doutes, je ne peux m’empêcher de croire en lui.

    Quand il me parle de ses anciennes amours, je ressens une pointe de jalousie, bien que je sache que ce n’est pas raisonnable. Pourquoi devrais-je m’en préoccuper ? Mais son regard, son sourire… il a un effet sur moi que je ne peux contrôler. Mon corps en redemande. Je me sens envoûtée. Jamais encore je n’avais ressenti une telle puissance, un tel désir. J’ai honte de l’avouer mais.. mais même pour John Smith je n’avais pas ressentit une telle passion.

    Alors que nous grimpons la paroi rocheuse pour atteindre la grotte, je sens ses mains prêtes à m’aider à chaque instant. Son toucher, même fugace, enflamme ma peau. Mais je sais que Nashoba, mon frère, nous observe. Il est protecteur, comme toujours, mais il ne comprend pas ce qui est en jeu ici. Ce n’est pas qu’une question de cœur. C’est une question de destin.

    Arrivée au sommet, je m’arrête un instant, essoufflée. Henry est près de moi, son souffle également court. Nos mains se frôlent, et ce simple contact enflamme quelque chose en moi. Je détourne les yeux pour cacher mes rougeurs, mais je sens qu’il a remarqué.

    Quand nous entrons dans la grotte, je rejoins mon groupe, mais mon esprit reste tourné vers lui. Ce baiser, ce regard, cette confession… Tout cela tourbillonne dans ma tête, se mêlant à la prophétie, à la trahison d’Elena et d’Oscar, à la colère des dieux.

    Et alors que la tempête fait rage à l’extérieur, je ne peux m’empêcher de me demander : si Henry est vraiment Isha, alors que suis-je pour lui ? Une clé ? Une alliée ? Ou simplement un obstacle sur son chemin ? Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : nos destins sont désormais liés. Que ce soit par les dieux, le hasard ou les désirs d’un cœur mortel.

    Dehors, la tempête redoublait de violence, les rafales de vent hurlent comme des esprits en colère, et une pluie cinglante s’abat sur le groupe. Les éclairs illuminaient par moments les visages tendus des explorateurs et des Atlantes. La rivière gonflée gronde en contrebas, menaçant d’emporter quiconque s’aventure trop près. La montée vers la grotte semble interminable, et nos soldats eux-mêmes commençaient à douter de leur capacité à atteindre la sécurité. Au milieu de ce chaos, je m’arrêtais brusquement. Les vents hurlants fouettaient mon visage, et la pluie glaciale s’abattait sur nous comme des lames acérées. Mes cheveux trempés collaient à ma peau, mais mon esprit restait clair malgré le chaos autour de nous. La tempête n’était pas une simple caprice de la nature. Je le savais, je le ressentais au plus profond de moi. Ces vents portaient une ancienne colère, un écho des dieux qui refusait de mourir. Nos ancêtres disaient que les tempêtes venaient punir ceux qui s’aventuraient trop loin. Mais cette fois, ce n’était pas une punition. C’était une mise à l’épreuve.

    Je vis Nashoba, mon frère, crier des ordres, tentant de maintenir notre groupe ensemble. Les étrangers trébuchaient dans la boue, terrifiés et incapables de comprendre la puissance qui s’abattait sur eux. Même Henry, cet homme si calme et si solide, semblait vaciller. Mais moi, je me tenais droite, mes pieds ancrés dans la terre tremblante.

    La voix des ancêtres me parvint dans le tumulte, une mélodie sombre mais familière. Elle me guidait. Mes mains s’élevèrent d’elles-mêmes, comme si une force invisible me les soulevait. Je fermai les yeux et sentis le monde autour de moi vibrer au rythme de mon souffle. Les mots anciens jaillirent de mes lèvres, ceux que ma mère m’avait appris autrefois. Une prière. Une incantation.

    Les vents semblèrent hésiter, une fraction de seconde, comme si la tempête elle-même m’écoutait. Puis elle se déchaîna avec une intensité renouvelée. Je pouvais sentir le pouvoir des dieux se heurter à ma volonté. C’était comme essayer de dompter un animal sauvage, mais je ne pouvais pas échouer. Pas ici. Pas devant eux.

    — « Q’orianka, qu’est-ce que tu fais ?! » croyais-je entendre dans le hurlement du vent.

    Je ne répondis pas. Toute mon énergie, chaque fibre de mon être, était concentrée sur la tempête. Je levai mes bras plus haut, criant les mots avec une force que je ne pensais pas posséder. Une lumière éthérée m’entoura, une lueur bleutée qui fit taire les murmures incrédules des explorateurs et même les ricanements nerveux des soldats Atlantes.

    Mais je ne répondais pas. Je sentais les muscles de mon corps se tendre, et une étrange lueur émaner de mon corps, visible même sous les éclairs. Les gouttes de pluie qui touchaient ma peau éclataient en fines volutes de vapeur, comme si une chaleur intérieure irradiait de moi-même. Une aura dorée vint à se dégager lentement, enveloppant ma silhouette frêle mais résolue.

    Les Atlantes s’agenouillèrent un à un, leurs visages marqués par un mélange de révérence et de crainte. Même Nashoba, malgré son hostilité grandissante envers Henry, regarda sa sœur avec des yeux écarquillés.

    — « Les Dieux sont avec elle… » murmura l’un des soldats Atlantes.

    Je commençais à murmurer dans une langue ancienne, un chant guttural et rythmé qui semblait résonner au-delà de la tempête. Les vents se mirent à tourner autour de moi, formant une spirale protectrice, tandis que le sol sous nos pieds cessa de trembler. L’air devient plus dense, chargé d’une énergie palpable.

    Puis, soudain, le vent s’apaisa.

    Un calme étrange envahit la vallée. La pluie cessa, remplacée par une brume épaisse qui s’élevait du sol comme un spectre silencieux. Mais ce prodige a un coût. Soudain, je me sens chancelle, mon visage livide et mes yeux se fermèrent. Mes jambes fléchirent, et je sentis mon énergie m’abandonner. Alors que j’allais m’écrouler, je fus surprise de ne pas toucher le sol mais d’être blottie dans les bras puissant de Henry. Je sentais son parfum si troublant.

    Je levai les yeux vers lui, mes mains tremblant de fatigue.

    — « C’est… fini », murmurai-je, avant de m’écrouler contre son buste.

    J’entendis Nashoba s’approcher, et vit son visage tordu par la colère.

    — « Ne la touche pas ! » rugit-il, mais Q’ le retint du peu de force qui lui restait, le suppliant en silence de la garder contre lui.
    — « Elle vient de nous sauver la vie ! Peut-être que tu pourrais, pour une fois, reconnaître sa force au lieu de la rabaisser comme tu le fais constamment ! » riposta Garrett avec une rare agressivité.

    Je sentais le regard furieux de Nashoba brûler dans mon dos. Je savais qu’il détestait cette proximité avec Henry, mais je n’avais plus la force de m’en soucier. Alors que je retrouvais difficilement mon souffle, un murmure s’éleva parmi les Atlantes.

    — « Regardez… là-bas. »

    Je suivis leur regard et vis une vision qui me coupa le souffle. La brume s’était levée, dévoilant un petit village niché au creux de la vallée. Les maisons, construites dans un style Atlante ancien, semblaient s’être figées dans le temps. Tout était intact, comme si ce lieu avait été préservé pendant des siècles, mais les visages des habitants qui émergeaient lentement de leurs abris racontaient une autre histoire.

    Une petite colonie apparue, perchée sur une crête plus basse, semblant émerger des ténèbres elles-mêmes. Les toits des habitations, faites de pierre blanche et d’ardoise, brillent faiblement sous les rayons hésitants du soleil qui percent à travers les nuages.

    Les soldats Atlantes murmuraient à propos du village, pointant du doigt les silhouettes qui commençaient à émerger des maisons. Le groupe d’explorateurs se regroupait, médusé, alors que les habitants du village avançaient prudemment, comme réveillés d’un long sommeil.

    Parmi eux, un homme attire l’attention. Grand, élancé, vêtu d’un manteau de cuir usé par les années, blond, il portait une barbe naissante et une cicatrice qui barrait son sourcil gauche. Ses yeux brillaient d’un bleu perçant, mais c’est son expression qui capta mon attention : un mélange d’incrédulité et de remords. Il me fixait, toujours à demi-inconsciente dans les bras de Henry.

    — « C’est impossible… Petite fleur.. » murmure l’homme, sa voix rauque mais chargée d’émotion.

    Nashoba était figé. Il posait ses yeux sur l’homme qui s’avançait avec hésitation, puis vint s’arrêter à quelques pas, son regard ancré sur ma personne.

    — « Q’orianka… Mon amour.. Ma princesse.. » souffle-t-il, presque comme une prière.

    Nashoba gronde, ses poings se serrant avec une rage mal contenue.

    — « John Smith… » crache-t-il comme un poison.

    Alors que je sentais la tension monter, ma voix claire et douce brisa le silence devant le blond qui s’agenouillait devant moi.

    — « John…? C’est bien toi ? »

  63. Avatar de C.
    C.

    Les mots de Garrett m’échappaient par vagues, comme si mon esprit refusait de se fixer sur une seule pensée. Le retour de John, cet homme que j’avais aimé et haï dans la même intensité, me perturbait plus que je ne voulais l’admettre. Et maintenant, il y avait Henry… Cette lumière étrange, ce moment figé qui semblait avoir marqué bien plus que le passage du temps.

    Garrett s’était approché doucement, mais sa voix trahissait une tension qu’il essayait mal de dissimuler.

    « Q’orianka, écoutez-moi. Vous êtes la clé de tout cela, n’est-ce pas ? Cette lumière, ces symboles, ce n’est pas juste une coïncidence. Vous savez ce qu’ils signifient, n’est-ce pas ? »

    Je croisai son regard. Ses yeux, souvent pleins d’un pragmatisme rassurant, semblaient cette fois envahis par une crainte qu’il tentait de maîtriser.

    « Je ne sais pas, » répondis-je enfin, ma voix plus tremblante que je ne l’aurais voulu. « Ce que je sais, c’est que cet endroit… cette île… elle ne fonctionne pas comme le reste du monde. »

    Il hocha la tête, comme s’il s’attendait à cette réponse. Puis il baissa la voix.

    « Et John ? Vous croyez qu’il est là par hasard ? Je ne veux pas être brutal, mais cet homme n’est pas celui qu’il prétend être, n’est-ce pas ? »

    Je sentis la colère monter en moi, non pas contre Garrett, mais contre la vérité qu’il insinuait. John était un souvenir douloureux, une blessure qui avait longtemps saigné avant de se refermer. Le revoir maintenant, dans ces circonstances, ouvrait des plaies que je n’étais pas prête à affronter.

    « John… » commençai-je, avant de m’interrompre. « Je ne sais pas, je.. Je sens qu’il m’a mentit..»

    Garrett ne répondit pas immédiatement. Il attendit, me laissant le temps de trouver mes mots.

    « … qu’il m’a laissée croire qu’il était là pour découvrir des merveilles, pour explorer le monde et bâtir des ponts entre les peuples. Mais tout ce qu’il voulait, c’était exploiter. Il n’a jamais aimé cette île, ni ses habitants… et certainement pas moi. »

    Je baissai les yeux, incapable de soutenir le regard de Garrett.
    « Alors pourquoi le laissez-vous encore vous affecter ? » demanda-t-il doucement.
    Je relevai la tête, surprise par la simplicité de sa question.
    « Parce que je ne peux pas oublier ce qu’il a été pour moi, » murmurai-je. « Et peut-être parce qu’une part de moi espérait qu’il changerait. Mais le peut-il ?»
    Garrett s’approcha, posant une main rassurante sur mon épaule.
    « Princesse, vous n’êtes pas seule dans tout cela. Peu importe ce que nous voyons sur Henry ou sur vous, je suis là. Et je ne laisserai personne vous manipuler. Pas John, ni Oscar. »
    Je levai les yeux vers lui, surprise par l’intensité de ses paroles. Garrett était un homme de science et de raison, mais en cet instant, il semblait prêt à affronter des mythes et des légendes pour me protéger.
    « Merci, » murmurai-je.
    Avant que je puisse ajouter autre chose, une agitation éclata près de l’autel. Les Atlantes s’étaient regroupés autour de John, qui semblait leur parler avec une assurance calculée. Le chef du village désignait Henry, puis moi. Le visage sérieux de John m’émerveillait et m’inquiétait. Il était comme autrefois, animé par une lueur que je connaissais trop bien : celle d’un homme qui ourdissait un plan.

    Garrett me lança un regard inquiet.
    « On dirait que John prépare quelque chose. Il sait quelque chose, sur cet Isha… Peut-être même sur vous. »
    Je pris une profonde inspiration, essayant d’ignorer le poids de ses mots.
    « S’il croit qu’il peut manipuler cette île ou ses habitants, il se trompe. Je ne le laisserai pas faire. »
    Garrett esquissa un sourire, bien que je puisse voir la tension dans sa mâchoire.
    « C’est l’esprit de la guerrière que j’admire Princesse, » dit-il doucement. « Allons voir ce qu’il mijote. »
    Nous avançâmes ensemble vers le groupe, mon cœur battant à un rythme frénétique. Peu importait ce qui m’attendait, je savais une chose : John ne pouvait pas détruire ce lien que j’avais avec cette île. Et si Henry était vraiment Isha, alors nous trouverions un moyen de résoudre ce mystère ensemble.

    John, malgré tout son charme et ses intrigues, ne serait qu’une ombre dans l’histoire que nous étions sur le point d’écrire. Mais alors que je déambulais dans le groupe, l’absence de Henry se fit sentir. Discrètement, je me mis à le suivre sur les hauteurs de la montagne où la pluie tombait sèchement. Il en fallait plus pour m’effrayer. Aussi, quand il me repoussa vers les autres, je m’enhardis de plus belle.

    L’orage gronde encore dans mon cœur, comme un écho de celui qui déchire le ciel. Je l’observe, trempé par la pluie, aussi agité que la mer après une tempête. Ses mots me touchent, mais ce n’est pas sa colère, ni sa jalousie voilée, qui me trouble le plus. C’est la peur dans ses yeux. Une peur qu’il ne parvient pas à cacher malgré ses tentatives de paraître fort. Je sens sa confusion, son doute, et cela résonne en moi comme une douleur partagée.

    Quand il me demande si j’aime encore John, je sens ma gorge se nouer. Comment répondre à cela ? John a été mon premier amour, une flamme vive mais destructrice, et le revoir aujourd’hui ne ravive pas l’amour, mais des souvenirs, bons et mauvais. Il est le passé. Henry, lui, est le présent. Peut-être même plus que cela.

    Je pose ma main contre son torse, sentant les battements rapides de son cœur. Sous mes doigts, je ressens une chaleur qui contraste avec la pluie froide qui nous enveloppe. Cette chaleur, je ne l’ai jamais ressentie avec John. Pas comme ça. Pas aussi profondément.
    « Henry, » dis-je doucement, mon regard accroché au sien. « John a été une partie de ma vie, mais il appartient à un autre temps, un autre monde. Ce qu’il y avait entre lui et moi est terminé. »
    Mes mots semblent le surprendre. Il cligne des yeux, comme s’il avait du mal à croire ce qu’il entend. Je continue, ma voix plus ferme, mais mon ton toujours apaisant.
    « Toi, tu es ici. Maintenant. Tu es celui que je vois, celui que je ressens. Et même si tout cela me dépasse – toi, cette île, cette prophétie – je sais une chose : je ne veux pas te perdre. »
    La pluie s’adoucit encore, comme si mes paroles apaisaient aussi les cieux. Je vois son expression changer, l’ombre de la jalousie et du doute s’éclipser peu à peu pour laisser place à une lueur d’espoir.
    « Henry, » je répète, prenant ses mains dans les miennes, « Tu dois me faire confiance comme je te fais confiance.. Sans ça, je ne pourrais pas poursuivre mon chemin à tes côtés.. »
    Je le vois baisser la tête un instant, le souffle court, comme s’il tentait de contenir des émotions qui l’envahissent. Je ne peux m’empêcher de sourire, un sourire doux, presque instinctif. Malgré la pluie, je m’approche encore, mes mains glissant de ses paumes pour remonter le long de ses bras. J’ai envie de lui dire tant de choses, mais je me retiens. Pas maintenant. Pas sous cette pluie, pas avec toutes ces questions encore en suspens.
    « Je suis là, regarde-moi.. Sens mon coeur qui bat au plus fort quand tu près de moi.. » dis-je finalement, une dernière fois, avant que le silence ne s’installe entre nous, seulement troublé par le bruissement des gouttes sur les feuilles.
    Puis, soudain, la lumière bleue de l’autel illumine l’horizon, nous rappelant que cette île ne nous accorde pas de répit. Henry se redresse immédiatement, son instinct d’explorateur reprenant le dessus. Ses yeux croisent les miens, brillants de détermination.
    « Nous devrions aller voir le chef du village.. Voir ce qu’il a à nous dire.. » murmurais-je « Après tout, nous ne savons pas encore ce que l’île attend de nous. Autant éclaircir ce point le plus rapidement possible. »

    Mais quand nos regards se croisent, il y a quelque chose qui change, quelque chose qui dépasse les mots et même le temps. Dans ses yeux, je vois une profondeur que je n’avais jamais remarquée auparavant, une force mêlée de vulnérabilité. Ce n’est plus seulement Henry, l’explorateur perdu, ni même l’homme que la légende nomme Isha. C’est lui. Celui qui est là, devant moi, sous cette pluie, prêt à affronter l’inconnu à mes côtés.

    Une impulsion me traverse, douce mais irrépressible. Mon cœur bat plus vite, chaque battement résonnant dans ma poitrine comme un tambour. Je ne réfléchis pas. Je n’ai plus besoin de réfléchir. Alors, sans détourner les yeux, je fais un pas vers lui, puis un autre, jusqu’à ce que nos souffles se mêlent. Je vois une lueur de surprise dans ses prunelles, mais il ne recule pas. Au contraire, il reste là, figé, comme s’il attendait. Comme s’il espérait.
    Et puis, doucement, je me hisse sur la pointe des pieds et dépose mes lèvres sur les siennes.
    Le premier contact est tendre, presque hésitant. Une caresse légère, une promesse murmurée dans le langage universel du désir et de l’émotion. Je sens ses mains trembler légèrement avant de se poser sur mes hanches, hésitantes mais présentes. Mon cœur explose dans ma poitrine, chaque fibre de mon être vibrant sous l’intensité de cet instant.
    Mais ce baiser ne reste pas tendre. En une seconde, il se transforme, comme si la pluie, le vent, la terre elle-même nous enlaçaient. Je sens sa main qui remonte dans mon dos, me rapprochant de lui, comme s’il craignait que je disparaisse. Nos souffles s’accélèrent, nos lèvres se cherchent avec une passion dévorante. Ce n’est plus un simple baiser ; c’est une union, un éclat brut d’émotions contenues trop longtemps.
    Je sens la chaleur de son corps malgré la pluie qui nous trempe encore, comme un feu qui refuse de s’éteindre. Ses doigts s’agrippent à moi, et les miens glissent dans ses cheveux humides. Tout disparaît autour de nous : l’île, les murmures de la prophétie, John, ma famille, son monde, même l’orage au loin. Il n’y a plus que lui et moi, perdus dans un moment où le temps semble suspendu.
    Quand nous nous séparons enfin, nos fronts restent collés l’un à l’autre. Je cherche mon souffle, tout comme lui, et pourtant, je sens une légèreté nouvelle, une sorte de sérénité malgré le tumulte. Ses yeux, lorsqu’il me regarde, ne sont plus empreints de doute ou de jalousie. Il y a autre chose. De la reconnaissance. De l’admiration. Et peut-être, oui, peut-être de l’amour.
    « Isha… » murmurais-je spontanément, craignant de briser ce moment.
    Je lui souris, une main toujours posée sur sa joue, mes doigts effleurant sa peau chaude malgré l’humidité, jusqu’à descendre sur sa barbe.
    « Dans ma langue.. Ce mot signifie le protecteur.. C’est ainsi que je te vois.. Peu importe ce que dit la prophétie, près de toi, je me sens protégée et en confiance comme avec personne d’autre..» continuais-je dans un souffle, parce que c’est la vérité la plus simple que je peux lui offrir.
    Son front vint s’appuer contre le mien alors que je poursuis. « Avec toi… je pourrais affronter n’importe quoi.»
    Nous restons ainsi quelques secondes de plus, liés par quelque chose de plus puissant que les mots ou les prophéties. Puis, main dans la main, nous avançons sous la pluie, prêts à faire face à ce que le destin nous réserve.

  64. Avatar de C.
    C.

    Le fil de mes pensées est embrouillé, mêlé d’effroi et de colère. Oscar me tient toujours par le bras, sa poigne brutale laissant une empreinte douloureuse sur ma peau. Mon esprit bouillonne, mais je refuse de montrer la moindre faiblesse. Pas devant lui. Pas devant John, dont la satisfaction silencieuse irradie à chacun de ses gestes.

    Lorsque la barrière de temps cède pour nous laisser passer, un frisson me parcourt. C’est un seuil que peu ont franchi, un espace hors du monde et du temps, où le destin semble suspendu. Mais je n’ai pas le luxe de m’émerveiller : Oscar me pousse en avant, son souffle rauque sur ma nuque.

    Une fois qu’il relâche enfin ma bras, je fais un pas rapide pour retrouver Henry. Son étreinte est immédiate, rassurante, mais brève. Je sens sa nervosité dans la tension de son corps, et ses excuses murmurées à mon oreille ne font qu’alourdir le poids que je ressens.

    « – Je vais bien, » je souffle doucement. C’est un mensonge, mais un mensonge nécessaire. Il n’a pas besoin de porter ma peur en plus de tout le reste.

    Je relève la tête pour croiser son regard. Ses yeux, si souvent un refuge pour moi, sont emplis de culpabilité et d’une détermination silencieuse. Il cherche une solution, je le sais. Mais moi aussi, je dois être prête. Je ne peux pas être simplement celle qu’on protège, celle qu’on utilise comme monnaie d’échange. Pas cette fois.

    Je me tourne légèrement, juste assez pour observer Oscar et John derrière nous. Ils murmurent entre eux, pensant peut-être que leur voix ne portera pas jusqu’à moi. Mais je saisis des bribes. « La montagne… trésors… contrôle… » Ils parlent comme des hommes aveuglés par la convoitise, des hommes qui ne comprennent pas ce qu’ils manipulent.

    Henry me regarde à nouveau, mais cette fois, c’est moi qui pose ma main sur son bras pour le rassurer. « Nous avons survécu à pire, » je lui dis, mon ton plus ferme. « Ils pensent nous tenir, mais ils ne savent rien de cette île. Rien de moi. »

    Il fronce légèrement les sourcils, et je sais qu’il devine ce que je veux dire. La vérité est que cette île ne répond qu’à quelques élus, et je fais partie de ceux-là. Cette terre et ses mystères coulent dans mes veines. Je n’ai peut-être pas encore compris l’étendue de mes pouvoirs, mais je sais qu’ils sont là, prêts à être éveillés.

    Je me recule un peu et au loin fais un signe de tête vers Nashoba, qui est bloqué avec le reste du groupe, impuissant, son regard de haine constamment rivé sur Oscar. Mais mon frère sait. Il sait que je saurais agir et vite, et qu’il attendra mon signal.

    Pour l’instant, je joue mon rôle. Une captive silencieuse. Une princesse réduite à marcher sous la surveillance de deux hommes armés. Mais je prépare déjà mon mouvement. Si cette montagne est aussi importante qu’ils le croient, elle pourrait être notre chance de renverser la situation.

    La marche est longue et tendue. La forêt semble se refermer autour de nous, ses ombres dansantes amplifiées par la lumière vacillante du soleil couchant. À chaque pas, je sens le poids du regard d’Oscar sur moi, un mélange de méfiance et de convoitise qui me donne envie de vomir. Mais je garde la tête haute.

    Lorsque nous faisons une halte pour la nuit, je me rapproche d’Henry sous le couvert des arbres.

    « Je vais trouver un moyen, je te le promet.. » murmurais-je.

    Mon regard croise le sien, et cette fois, il y a quelque chose de plus dans mes yeux : une promesse. Une promesse qu’ils ne nous détruiront pas. Oscar et John ne savent pas encore ce qu’ils ont déclenché. Mais ils le découvriront bientôt.

    La nuit est tombée, enveloppant la forêt d’un voile d’ombres mouvantes et de silence lourd. Oscar et John ont pris leur place près du feu qu’ils ont allumé, leur attention vaguement dirigée vers nous, mais je sens leur vigilance faiblir. Ils ne comprennent pas où ils ont mis les pieds. Ce territoire n’est pas neutre, et encore moins clément pour des intrus avides.

    Je reste près d’Henry, le silence entre nous chargé de questions non posées. Il ne sait pas tout de moi. Personne ne sait tout de moi. Pas même Nashoba, mon propre frère, qui pense me connaître mieux que quiconque. Mais il y a des vérités que je n’ai jamais dites, des secrets qui sommeillent en moi depuis que je suis enfant.

    Cette île, ces terres, ne sont pas ordinaires. Je l’ai toujours su. J’ai grandi en sentant cette force qui s’éveillait parfois, une énergie ancienne, brute et vivante. Et ce soir, alors que je fixe le feu qui crépite à quelques pas de moi, je la sens vibrer à nouveau, plus puissante que jamais, m’appelant.

    Le souvenir de la première fois où j’ai ressenti cette connexion refait surface. J’étais une enfant, courant sur les plages, lorsque les vagues s’étaient mises à danser à mes pieds. Pas comme une marée ordinaire, non. Elles répondaient à mes gestes, comme si je pouvais commander l’océan lui-même. À l’époque, je pensais que c’était un jeu, une illusion. Mais avec les années, j’ai compris. C’est mon appel, ma force qui avait déchainé les pouvoirs maudits de notre peuple.

    Je ne suis pas seulement une princesse d’un peuple oublié. Je suis un vestige vivant de l’Atlantide, un fragment de cette civilisation disparue, mais jamais oubliée. Une partie de moi est liée à cette puissance, à cette mémoire qui coule dans les racines de l’île et dans les courants de l’océan. Si le chaman dit vrai et que je suis l’incarnation de Matoaka, il ne se fait aucun doute que mon destin est celui de Henry soient liés.

    Je tourne doucement la tête vers Oscar. Son couteau est posé à sa ceinture, son regard fixé sur le feu. Il rit doucement à une blague murmurée par John, mais son rire sonne creux. Il ne voit pas les ombres qui s’étirent autour de lui, les branches qui semblent se courber imperceptiblement, attirées par la promesse d’une vengeance que je ne suis pas encore prête à exécuter.

    J’entend Henry m’appeler, je croise son regard, et pour une fraction de seconde, je pense tout lui dire. Mais non. Pas encore. Henry est courageux, il est noble, mais il n’est pas prêt pour la vérité. Pas tout de suite. J’ai tellement peur qu’il me voit comme un monstre, une curiosité.

    « – Je réfléchis, » répondis-je, mes mots l’enveloppant d’une fausse sérénité. « Tout ira bien, Henry. Fais-moi confiance. »

    Il acquiesce, mais je vois qu’il n’est pas convaincu.

    Alors que la nuit s’épaissit, je ferme les yeux et me concentre sur la connexion. Elle est là, cette force, sous mes pieds, dans l’air autour de moi. Je ressens les courants qui serpentent dans la terre, une énergie qui attend mon appel. Pendant trop longtemps, je l’ai retenue, par peur de ce que cela signifiait, par peur de perdre le peu d’humanité qui me rattache à ce monde.

    Mais ce soir, je n’ai plus peur.

    Quand j’ouvre les yeux, tout semble plus clair. La lumière du feu vacille, et Oscar relève la tête, méfiant. Il peut sentir que quelque chose a changé, même s’il ne peut pas encore en comprendre la nature. Je me redresse lentement, les ombres s’étirant autour de moi comme une cape invisible.

    « – Q’orianka, qu’est-ce que tu fais ? » murmure John, ses yeux s’écarquillant légèrement.

    Je lui adresse un sourire serein, mais il sait que ce sourire cache quelque chose de plus profond. Puis, je fais un pas en avant, mes pieds semblant glisser sur le sol comme si je ne faisais qu’un avec lui. Les murmures de la forêt s’élèvent, les branches bruissant au rythme de mes pensées.

    Oscar se lève brusquement, sa main sur le manche de son couteau.

    « – Qu’est-ce que tu fais ?! Reste là où tu es ! »

    Mais sa voix tremble. Il le sent, lui aussi. Il a touché quelque chose qu’il ne peut pas contrôler.

    « – Tu voulais des trésors, Oscar, » dis-je, ma voix douce mais résonnant comme un écho à travers les arbres. « Mais tu n’as aucune idée de ce que tu as réveillé. »

    Il recule d’un pas, et je lève une main. Les ombres semblent se condenser autour de moi, formant une aura presque palpable. L’énergie de l’île, de l’Atlantide elle-même, répond à mon appel.

    « – Si tu veux survivre, quitte cette quête maintenant, » je murmure, mes yeux brillant d’une lueur irréelle.

    Oscar déglutit, mais il reste figé, incapable de bouger.
    Henry, derrière moi, murmure mon nom, mais cette fois, il ne s’agit pas d’inquiétude. Serait-ce de la peur ? Aurait-il peur de moi ?

    Oscar recule encore, son couteau tremblant dans sa main. Il tente de soutenir mon regard, mais il n’y arrive pas. La lueur éthérée dans mes yeux semble percer son âme, révélant les recoins sombres qu’il aurait voulu dissimuler.

    « – Tu ne comprends rien, Oscar, » murmurais-je, avançant lentement vers lui. Les ombres autour de moi se resserrent, se mêlant aux racines et aux feuilles qui tapissent le sol. « Ce n’est pas une quête de trésors. Ce n’est pas une simple aventure. Ce que nous cherchons dépasse tout ce que tu peux imaginer. »
    « – Tu te prends pour qui, hein ?! » hurle-t-il, tentant de masquer sa peur par un éclat de colère. « Une princesse sacrée ? Une déesse ?! »

    Je ne réponds pas, mais la forêt le fait pour moi. Un vent se lève, sifflant à travers les branches, et le feu vacille avant de s’éteindre brusquement. La pénombre nous engloutit, et Oscar trébuche en arrière, ses yeux s’écarquillant.

    « – Tu as fait ton choix, » dis-je, ma voix glaciale.

    Je lève une main, et les racines jaillissent du sol, s’enroulant autour de ses chevilles. Il hurle, se débattant, mais c’est inutile. La forêt ne libère pas ceux qu’elle juge indignes.

    « – Pitié ! Non ! » Il laisse tomber son couteau et tend les mains vers moi, son visage se tordant de panique.

    Je m’arrête, le regardant avec une froideur implacable.

    « La pitié, Oscar, est un luxe que je ne peux pas t’accorder. Tu as menacé les miens. Tu as semé la discorde. Et tu voulais me réduire à un gage pour assouvir ta cupidité. »

    Il hurle une dernière fois alors que les racines le tirent dans les profondeurs de la terre. Puis tout redevient silencieux.

    Je reste immobile, fixant l’endroit où il a disparu. Une part de moi tremble, pas de peur, mais de l’écho de ce pouvoir ancien qui m’a guidée. Je sens une main sur mon épaule, et je me retourne. Henry.

    Je le regarde, mon expression se radoucissant.

    « Tout ira bien maintenant. »

    Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Il reste John, qui se tient à l’écart, le visage baissé, comme un homme portant le poids d’une vie de regrets.

    « – Petite Fleur… Je… » commence-t-il, hésitant.

    Je lève une main, lui faisant signe de s’approcher. Il le fait, lentement, ses épaules affaissées.

    « – Je sais que tu dois me haïr, » murmure-t-il, ses yeux brillant d’une émotion sincère. « Mais je n’ai jamais cessé de t’aimer. Pas une seule seconde. Tout ce que j’ai fait… c’était stupide, je le sais, mais c’était par peur. Par jalousie. Parce que je savais que tu étais trop grande, trop lumineuse pour moi. »

    Je reste silencieuse, le regardant, pesant ses paroles.

    « – Je veux me racheter, » poursuit-il, sa voix tremblant légèrement. « Je veux te protéger, te suivre, t’aider à lever cette malédiction. Laisse-moi me repentir, je t’en supplie. Laisse-moi t’accompagner, comme nous en avions rêvé.. Autrefois, tu te souviens ? »

    Son aveu me touche, malgré tout. Je l’ai connu il y a si longtemps. Une part de moi se souvient encore de celui qu’il était avant que le pouvoir et l’avidité ne l’empoisonnent.

    Je pose une main sur son épaule.
    « Je te pardonne, John. Mais sache ceci : ma confiance n’est pas un don éternel. Si tu me trahis encore, je n’hésiterai pas. »
    Il acquiesce, les larmes aux yeux.
    « Tu ne regretteras pas ta décision, Petite Fleur. Je te le promets. »

    Nous reprenons notre route, tous les trois. La forêt s’ouvre devant nous, et les premières lueurs de l’aube teintent l’horizon. La montagne se dresse à l’horizon, imposante et mystérieuse, et je sens qu’elle nous attend.

    En chemin, le silence entre John et moi finit par se briser, lorsque Henry décide de prendre de l’avance en marchant plus vite que nous. Sans doute m’en veut-il d’avoir sauvé la vie de John.

    « – Tu te souviens… du lac où nous avions l’habitude d’aller ? » demande subitement le blond.

    Je hoche la tête, un sourire nostalgique sur les lèvres.
    « Oui. Je m’en souviens. Nous étions jeunes, insouciants. »
    Il soupire.
    « Je pensais… Je pensais que nous étions faits l’un pour l’autre. Que rien ne pourrait jamais nous séparer. »
    Je m’arrête, me tournant vers lui.
    « John… J’ai changé. J’ai grandi. Et toi aussi, d’une certaine manière. Nous n’étions pas faits pour être ensemble. Nous étions des enfants qui jouaient à l’amour sans comprendre ce que cela signifiait. »
    Il baisse les yeux, blessé par mes paroles, mais il hoche la tête.
    « Je comprends. »
    Je pose une main sur son bras, un geste de réconfort.
    « Cela ne signifie pas que je te rejette. Nous avons partagé des moments importants. Mais ce n’est pas toi que mon cœur appelle aujourd’hui.»
    « L’autre.. Henry c’est ça ? J’ai vu son regard sur toi.. Même toi. Jamais tu ne m’as observé comme tu le fais avec lui. »
    Il esquisse un sourire triste, puis relève la tête.
    « Tant que je peux te protéger et t’aider, c’est tout ce qui compte. »
    Je souris, émue malgré moi.
    « John.. Henry est mon destin. »
    Et il savait qu’il n’y avait rien de plus à ajouter. En relevant les yeux, je vis que Henry nous observait en silence et vint se rapprocher de moi. Au même moment, John décida de reprendre la route, nous laissant seuls un moment. Je pris sa main dans la mienne, et nos regards se croisèrent.

    « Tout ira bien, Isha, » lui murmurais-je, avec un tendre sourire en le surnommant affectueusement de ce nom si symbolique.

    Nous continuons notre marche vers la montagne. Elle semble presque vivante, une présence ancienne et puissante qui nous appelle. Je sens la magie de l’Atlantide pulser dans l’air, et je sais que les réponses que nous cherchons se trouvent là-haut.
    La route est longue, mais nous sommes prêts. Nous devons l’être.

  65. Avatar de C.
    C.

    Q’Orianka soutint le regard de Henry, cherchant à comprendre l’angoisse qui vibrait dans sa voix. Son inquiétude la touchait plus qu’elle ne l’aurait cru. Depuis qu’elle le connaissait, il lui était apparu comme un homme solide, taillé pour l’aventure, et pourtant, en cet instant, il laissait entrevoir une vulnérabilité qui serra le cœur de la princesse.

    Elle s’approcha doucement, posant ses mains sur les siennes. Son toucher se voulait rassurant, une ancre dans la tempête d’émotions qui semblait le submerger.

    — Henry… Je comprends ta peur. Moi aussi, je suis effrayée, et moi aussi, je ressens ce lien.. ce lien si puissant entre nous, comme si nos âmes se connaissaient bien avant notre rencontre.

    Elle scruta ses traits marqués par l’appréhension et caressa doucement sa joue du bout des doigts alors qu’un sourire éblouissait son visage. Ses yeux ne pouvaient s’empêcher de dévorer du regard ce grand brun vaillant au coeur pourtant si tendre.

    — Tu veux que je te dise.. Bien avant que tu n’arrives, je ne croyais déjà pas que le destin était figé. Nous avons toujours le choix. Ce qui nous attend peut être dangereux, oui, et peut-être que nous bouleverserons l’équilibre du monde. Mais je refuse de croire que cela puisse nous séparer. C’est impossible, regarde.. Sens..

    Elle inspira profondément avant de reprendre, sa voix empreinte de douceur et de conviction quand ses doigts picotaient d’un étrange et agréable filet d’électricité qui se produisait toujours quand elle touchait Henry.

    — C’est comme si mon corps te reconnaissais.. Comme s’il n’avait attendu que ton arrivée pour se sentir enfin complet, avouait-elle dans un souffle pour que lui seul entende, Nous avons traversé tant d’épreuves déjà. Chaque pas que nous avons fait nous a menés ici, ensemble. Peu importe ce qui nous attend de l’autre côté de cette caverne, je veux croire que nous retrouverons toujours un chemin l’un vers l’autre.

    Elle entrelaça ses doigts aux siens, serrant doucement, comme pour l’ancrer à elle.

    — Tu veux que je te le promette ? Alors écoute-moi bien, Henry Cavill et retient bien mes mots..

    Elle plongea ses yeux sombres dans les siens, le retenant dans cet instant suspendu.

    — Peu importe ce qui arrivera, le temps, l’espace, le continent, je te retrouverai. Que ce soit ici, ailleurs, ou dans un autre temps, rien ne pourra m’éloigner de toi. Mon âme t’as déjà rencontré et je suis persuadée qu’elle saura trouver de nouveau le chemin jusqu’à la tienne.

    Elle laissa un sourire naître sur ses lèvres, empreint d’une douceur qu’elle n’avait jamais offerte à personne d’autre.

    — Nous sommes liés, Isha. Rien ne pourra briser ça. Ni les hommes, pas même le temps.

    Elle sentait son propre cœur battre plus fort, consciente de l’importance de ses mots. Ce n’était pas une promesse en l’air. C’était une vérité qu’elle portait au plus profond de son être. Elle savait qu’ils allaient entrer dans l’inconnu, et que rien ne garantissait qu’ils en ressortiraient indemnes. Mais elle refusait de laisser la peur les séparer avant même d’avoir essayé.

    Doucement, elle déposa un baiser contre ses lèvres, léger, mais empli de certitude. Puis, elle se recula légèrement, lui offrant un regard empli de confiance.

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    C.

    Un frisson glacé s’insinue le long de mon échine alors que l’air se charge d’une énergie que je ne peux ignorer. John disparaît devant mes yeux dans un tourbillon spectral, son cri s’évanouissant dans l’immensité de la caverne. Mon souffle se suspend, mon cœur tambourine contre ma poitrine, mais je ne peux me permettre de céder à l’effroi. Car déjà, devant moi, le sol s’illumine de motifs anciens, des lignes dorées qui serpentent comme des veines d’énergie pure. Nous sommes au cœur du sanctuaire, au seuil du sacrifice.

    J’ai lu ces textes, j’ai vu les fresques. Je sais ce que cela signifie.

    Henry ne comprend pas encore, il est trop occupé à chercher John du regard, à essayer d’assimiler l’ampleur de la situation. Mais moi, je sais. Je sais ce que l’Atlantide exige, ce que la montagne a préparé depuis des siècles.

    Un sacrifice.

    Et ce sacrifice, c’est moi.

    Le médaillon autour de mon cou pulse d’une lumière vibrante, comme s’il reconnaissait l’instant. Comme s’il répondait à un appel impérieux. Une silhouette se forme dans la lumière, et lorsque les traits de ma mère apparaissent, un sanglot me serre la gorge. Mais ce n’est pas le moment de faiblir. Son regard est tendre, mais grave. Elle aussi sait. Elle aussi comprend.

    Je ne dois pas perdre une seconde.

    Henry me regarde enfin, les sourcils froncés, un voile d’inquiétude dans les yeux. Il est trop tard pour lui expliquer, trop tard pour qu’il tente de m’arrêter. S’il savait, il se battrait contre l’inéluctable. Il refuserait de me perdre. Mais moi, je ne peux pas choisir une seule vie quand l’île tout entière repose entre mes mains.

    Alors, avant qu’il ne comprenne, avant que je ne sois absorbée par la volonté de l’Atlantide, je fais le seul choix qui m’est encore permis. Je me jette dans ses bras, mes mains s’accrochent à lui avec une ardeur désespérée. Et puis, sans retenue, sans barrières, je scelle mes lèvres aux siennes.

    Un baiser foudroyant, empreint d’amour et de désespoir. Il est ma plus belle découverte, mon plus grand tourment. Je veux qu’il sache. Qu’il comprenne ce que je ressens, avant qu’il ne soit trop tard.

    Lorsque je me détache enfin, nos souffles s’entremêlent, nos regards se heurtent dans une valse de sentiments inexprimés. « Je t’aime », murmurai-je, ma voix tremblante mais résolue. « Et c’est pour cela que je dois le faire. »

    Puis, avant qu’il ne puisse me retenir, avant qu’il ne puisse protester, je me détourne et marche droit vers la lumière aveuglante du sanctuaire qui m’enveloppe pour ne plus me relâcher. J’entend a peine le cru de Henry derrière moi. Je rejoins ma mère. Mes ancêtres, les protecteurs de l’île qui n’attendaient que mon arrivée. Mes pouvoirs se décuplent et me font léviter dans le ciel. Je suis en transe, pleine de sensations et d’émotions. Toute ma force vitale et sensorielle est absorbée par l’île qui se nourrit de mon âme. J’entrevois des images, des souvenirs de toutes ces vies vécues. C’est beau et difficile. Magique et terrible.

    Soudain, tout s’arrête.

    Je vois Henry, plus âgé, les tempes grisonnantes qui tient dans ses bras des enfants. Il rit, il est heureux. Une larme de réconfort coule sur ma joue et mon dernier souffle fait retentir l’île. Le temps suspendu cesse et enfin la malediction s’estompe laissant tous les chemins conduisant à l’Atlantide s’ouvrir.

  67. Avatar de C.
    C.

    Le murmure du vent à travers les vagues me hante. Chaque nuit, il revient, insaisissable, porteur d’images qui s’effacent au réveil. Toujours ce même océan infini. Toujours cette lumière bleutée qui danse au creux de mes paumes.

    Et ce regard.

    Un regard bleu, intense, familier sans l’être. Une silhouette indistincte, des mains qui effleurent mon visage, une voix étouffée par les flots. Mais au matin, tout se délite comme du sable entre mes doigts. Seule subsiste une sensation étrange, comme un poids sur ma poitrine, un manque que je ne comprends pas.

    Pourtant, ma vie est parfaite. Je suis Kira, brillante étudiante en archéologie à Oxford, spécialisée dans les civilisations disparues. Je côtoie les esprits les plus érudits du siècle, je parle grec ancien et latin couramment, et je suis fiancée à un homme que tout le monde envie.

    Alors pourquoi ai-je l’impression que quelque chose ne va pas ?

    Ce matin-là, une brume persistante recouvre la ville. L’air est froid, chargé de l’odeur du papier et du bois ciré de la bibliothèque universitaire. Assise à une table, je noircis les pages de mon carnet sans prêter attention à ce que j’écris. Lorsque je relève les yeux, mon professeur me fixe avec une expression troublée.

    — Miss Kira… où avez-vous appris ces symboles ?

    Je baisse les yeux sur la feuille. Des runes. Des glyphes d’une langue que je ne connais pas. Et pourtant, chaque tracé m’est instinctivement familier.

    — Je… je ne sais pas.

    Le professeur fronce les sourcils, puis se détourne en secouant la tête.

    — Ces symboles ressemblent aux rares inscriptions que nous avons découvertes sur l’Atlantide, vous savez ?

    L’Atlantide.

    Le mot vibre en moi comme un écho ancien, éveillant une sensation que je ne peux nommer. Une chaleur diffuse au creux de mon ventre. Une certitude illogique.

    Ce n’est rien, me dis-je. Un hasard.

    Je range précipitamment mes affaires et sors de la bibliothèque, l’esprit embrouillé. Dehors, l’air humide me mord la peau. Les rues pavées d’Oxford sont animées, les étudiants en toges noires filent vers leurs cours dans un brouhaha familier.

    — Kira !

    Je lève la tête juste à temps pour voir Anya se précipiter vers moi. Son manteau de velours bleu nuit flotte derrière elle tandis que ses boucles sombres s’échappent sous son chapeau. Elle a ce regard perçant, toujours prompt à deviner mes états d’âme avant même que je ne les exprime.

    — Tu avais promis de déjeuner avec moi, me rappelle-t-elle en croisant les bras. Mais vu ta tête, j’ai bien fait de venir te chercher.

    Je tente un sourire, mais elle ne se laisse pas duper. Anya me connaît trop bien.

    Nous marchons en silence jusqu’à notre café favori, un petit établissement caché derrière une librairie, où l’odeur du thé et du pain chaud me réconforte un instant. Nous nous installons près de la fenêtre, et avant même que je ne puisse parler, Anya me tend une tasse fumante.

    — Maintenant, explique-moi.

    Je tourne la cuillère entre mes doigts, hésitante.

    — J’ai encore fait ces rêves, dis-je finalement.
    — Ceux avec la mer ?

    J’acquiesce.

    — Mais cette fois, c’était différent. J’ai écrit quelque chose. Des symboles. Des glyphes atlantes.

    Elle arque un sourcil, intriguée.

    — Tu veux dire… que tu as inventé une écriture ancienne dans ton sommeil ?

    — Non, c’est justement ça le problème. Je ne les ai pas inventés. Mon professeur a reconnu ces symboles.

    Anya repose sa tasse avec lenteur.

    — C’est fascinant, murmure-t-elle. Peut-être que c’est un souvenir lointain, quelque chose que tu aurais lu dans l’un des livres de ton père…

    Je secoue la tête.

    — Ce n’est pas ça. C’est plus… viscéral. Comme si je connaissais cette langue sans l’avoir jamais apprise.

    Anya ne répond pas tout de suite. Son regard se voile d’une lueur pensive, comme si elle-même hésitait à formuler ce qu’elle pense.

    — Peut-être que tu as un lien plus profond avec tout ça que tu ne le crois, finit-elle par dire.

    Un frisson me parcourt.

    Je ne sais pas encore ce que cela signifie, mais une certitude s’impose à moi.

    L’Atlantide n’est pas qu’un mythe.
    Et d’une manière ou d’une autre, j’en fais partie.

  68. Avatar de C.
    C.

    Kira porta sa tasse de thé à ses lèvres, soufflant délicatement sur la surface encore fumante. L’arôme du jasmin enveloppait ses sens, la ramenant à l’instant présent, mais un sentiment diffus d’inquiétude persistait en elle. Depuis quelque temps, ses nuits étaient hantées de rêves étranges, d’images floues d’un monde qui n’existait pas. Un monde où l’eau scintillait d’un éclat irréel et où elle-même n’était pas Kira, mais une autre. Une jeune femme différente, vivant sur une île oubliée du temps.

    Elle chassa ces pensées, reportant son attention sur Anya, assise en face d’elle, qui lui parlait avec enthousiasme d’une nouvelle exposition au musée d’Oxford. Kira aimait les musées, les vestiges d’époques révolues qui lui donnaient l’impression d’appartenir à une histoire bien plus vaste que la sienne. Pourtant, aujourd’hui, son esprit s’égarait trop facilement.

    Un léger brouhaha à l’entrée du salon de thé la fit instinctivement lever les yeux. Deux jeunes hommes venaient d’entrer, et bien qu’elle ne les ait pas immédiatement reconnus, son cœur manqua un battement lorsqu’elle croisa le regard de l’un d’eux. Un frisson remonta le long de son échine, inexplicable. C’était comme si elle voyait un fantôme.

    L’homme en question, élégant dans son costume marron, s’installa avec son compagnon à une table non loin. Elle observa, discrète, la façon dont il évitait ostensiblement de la regarder, puis, curieuse, elle inclina légèrement la tête. Une sensation étrange l’envahit, comme un écho du passé qui murmurait à son oreille.

    — Kira ? Tout va bien ? demanda Anya en arquant un sourcil.

    Elle sursauta légèrement et esquissa un sourire pour rassurer son amie.

    — Oui, excuse-moi… J’ai eu comme un vertige, répondit-elle en secouant doucement la tête.
    — Oh bon sang tu as vu il est là ?
    — Qui ? Qui donc ?

    Kira s’inquiétait, elle craignait que son fiancé John ne surgisse dans le salon de thé. Il était gentil mais du genre pressant et un peu trop sur son dos. Ce mariage arrangé était une bénédiction pour son père qui voyait surtout une possibilité de continuer ses affaires en Angleterre. Kira, elle, aurait préféré pouvoir accompagner son frère Nashoba dans ses recherches. Son père ne cessait de dire qu’il était un mercenaire, mais elle savait qu’il était bien plus que cela.

    Elle fut sortie de ses songes en voyant Anya se lever et se rendre près de la table des deux jeunes hommes. Le blond souriait, satisfait. Ses yeux dévoraient son amie avec un désir certain quand le second semblait s’être renfermé sur lui-même.

    Anya la montra du doigt en souriant, sans doute pour la présenter de nouveau. En effet, Kira les avaient déjà rencontrés mais si elle avait apprécié le dénommé Garrett, le brun était lui étrange. Il semblait si étriqué dans son si beau costume. Il l’avait tout bonnement ignoré la dernière fois. Cette fois-ci, il semblait juste gêné.

    Elle finit par se lever et rejoindre Anya et les garçons. Elle les salua poliment avant de poser une main sur celle de Anya.

    — Je dois me rendre en cours, on se verra au bal que donne ton père ce soir ?

    Puis, elle adressa un sourire à Garrett et un regard plus ferme au dénommé Cavill le séducteur :

    — Gentleman, les saluait-elle avec une légère révérence avant de s’éclipser.

  69. Avatar de C.
    C.

    Alors que je m’éloigne du salon de thé, un léger frisson me parcourt l’échine. Une sensation étrange, comme si quelqu’un m’observait encore. Pourtant, lorsque je me retourne, la rue est simplement animée par le va-et-vient habituel des passants et des calèches. Je secoue la tête, tentant de chasser cette impression, et reprends mon chemin d’un pas mesuré.

    Je n’ai pas fait quelques mètres qu’une voix grave et assurée m’interpelle :

    — Kira, ma chère.

    Je me fige avant de me retourner. John Smith se tient là, impeccable comme toujours, son costume parfaitement ajusté, la posture droite et le regard empreint de cette fierté un peu rigide qui le caractérise. Il m’adresse un sourire poli, mais il y a dans ses yeux cette lueur possessive qui ne me quitte jamais vraiment.

    — John, dis-je avec surprise, mais enfin.. que faites-vous ici ?

    Il incline légèrement la tête, comme si ma question était superflue.

    — Ton père m’a signifié où tu pouvais être. Je trouvais inconvenant que tu te promènes seule en ville.

    Je retiens un soupir. Je pourrais lui répondre que je ne suis pas une enfant, que je sais parfaitement me déplacer sans son aide, mais je sais que cela ne servirait à rien. John ne comprend pas l’idée d’indépendance. Pour lui, protéger signifie contrôler.

    Il m’offre son bras et, par habitude plus que par envie, je le prends. Tandis que nous avançons, il reste silencieux un moment, jusqu’à ce que son regard s’arrête sur quelque chose—ou plutôt quelqu’un.

    Ce n’est pas le fils Cavill ? demande-t-il avec une pointe de mépris dans la voix.

    Je suis son regard et mon cœur manque un battement.

    Henry Cavill est là, non loin, debout près d’une calèche. Il semble sur le point de partir, mais il ne bouge pas. Il me fixe. Son regard est indéchiffrable, mais je ressens en lui une sorte de trouble… une contrariété presque palpable.

    — Hm, John lâche un petit ricanement, j’espère que tu n’as pas eu à lui parler.

    Je me tourne vers lui, intriguée.

    —Pourquoi dites-vous ça ?

    Il hausse un sourcil, comme surpris que je pose la question.

    — Kira, enfin. Ce garçon est une véritable terreur, et pas dans le bon sens du terme. Sous cette apparence proprète il est connu de toutes les histoires scabreuses. Personne ne sait ce qu’il fait, ni où il est la plupart du temps. Il n’est pas digne de confiance. Sa famille fait partie de ces gens du Nord, tu sais.. je t’ai expliqué, de ces vieilles familles un peu fermée et étrange.

    Je fronce légèrement les sourcils. Ce jugement hâtif ne me surprend pas. John est de ceux qui n’aiment pas ce qu’ils ne peuvent pas comprendre.

    — Peut-être qu’il a simplement ses raisons pour disparaître et que ce ne sont que des commérages, dis-je prudemment.

    John esquisse un sourire froid.

    — Ma tendre Kira.. j’oublie parfois que Tu es trop douce pour ce monde. Un homme qui cache ce qu’il fait n’a jamais de bonnes intentions. »

    Je ne réponds rien, mais mon regard retourne un instant vers Henry. Il a reprit sa route, suivi d’un petit homme d’un certain âge, laissant mon esprit en proie à une forte inquiétude et un besoin étrange de vouloir le protéger.

  70. Avatar de C.
    C.

    Les effluves de jasmin et de rose flottent dans l’air tandis que les domestiques s’activent autour de nous. Je fixe mon reflet dans le miroir, légèrement troublée par cette sensation persistante d’irréalité qui m’habite depuis la rencontre avec Henry plus tôt dans la journée. Après que John m’ai ramené chez mes parents, Anya est venue me rejoindre pour que nous puissions nous préparer pour la soirée.

    Tout le beau monde de Londres sera présent. Tout le monde y est invité, y compris mon père. En tant qu’ambassadeur américain, il était forcément un hôte primordial pour les Cavill. C’était connu qu’ils cherchaient l’assentissement et le financement de riche famille pour pouvoir s’envoler vers de nouvelles expéditions archéologiques.

    Anya, assise sur le rebord de mon lit, enfile un bracelet en or fin à son poignet. Son élégance naturelle me frappe toujours autant. Elle me scrute à travers le miroir, un sourire en coin.

    — Tu as l’air ailleurs, ma chère. Un doute sur ta robe ? demande-t-elle en haussant un sourcil.

    Je baisse les yeux vers la robe en soie bleue turquoise que je viens d’enfiler. Elle est sublime, parfaitement ajustée, et pourtant, je ne peux m’empêcher de me sentir inconfortable. Comme si je me préparais pour quelque chose dont je ne maîtrisais pas les tenants et aboutissants.

    — Non, la robe est parfaite. C’est juste que… cette soirée me semble plus importante qu’elle ne devrait l’être. Et.. Et John sera là aussi. Tu sais à quel point il peut être.. pressant.

    Anya rit doucement et se lève pour ajuster une boucle de mes cheveux.

    — C’est normal, Kira. Les réceptions des Cavill ne sont jamais insignifiantes. Garrett me l’a dit, ils tiennent à leur image.

    Je la regarde à travers le miroir, intriguée par la façon dont elle mentionne Garrett.

    — Tu parles souvent avec Garrett ?

    Elle hausse les épaules avec un air faussement désintéressé.

    — Disons qu’il sait se montrer intéressant. Il a cette manière de parler de l’art et de l’histoire qui le rend fascinant.

    Un sourire se dessine sur mes lèvres.

    — Et charmant, peut-être ?

    Anya rit, mais ne dément pas. Je n’insiste pas, consciente qu’elle me dira ce qu’elle voudra bien admettre. En rattachant le camée à mon cou, je laisse mon ton devenir plus léger, presque nonchalant.

    — Et Henry ? Tu le connais bien ?

    Anya cesse un instant de jouer avec son bracelet, pensive.

    — Pas vraiment. Il est… insaisissable. Beaucoup de rumeurs circulent à son sujet.

    Je feins l’indifférence tout en m’attachant les cheveux.

    — Des rumeurs, donc. Et toi, tu en penses quoi ?

    Anya fronce les sourcils, comme si elle pesait ses mots.

    — Je pense qu’il est différent des autres. Il ne semble pas être celui que tout le monde croit connaître. Mais je me demande pourquoi il est revenu, et surtout, ce qu’il veut vraiment.

    Je hoche la tête, absorbant ses paroles. Il y a bien plus à découvrir sur Henry, et cette soirée pourrait être l’occasion d’en apprendre davantage.

    Anya se redresse et ajuste le drapé de sa robe.

    — Bon, assez parlé de mystères. Parlons plutôt de mes projets ! Mon père a enfin accepté de m’aider pour ouvrir ma propre galerie historique. Ce serait un lieu où on pourrait exposer toutes les nouvelles découvertes.

    Son regard brille d’enthousiasme, et je me laisse contaminer par son excitation.

    — C’est une idée brillante, Anya. Tu as toujours eu un oeil aiguisé pour détecter le talent.

    Elle me prend les mains, un sourire radieux aux lèvres.

    — J’espère que tu seras là à l’ouverture. Tu fais partie des personnes dont l’opinion compte le plus pour moi.

    Je serre doucement ses mains dans les miennes.

    — Bien sûr que j’y serai.

    Un coup discret est frappé à la porte. Une domestique passe la tête et nous annonce que la calèche nous attend. Anya et moi échangeons un dernier regard complice avant d’attraper nos étoffes et de quitter la chambre.

    La calèche roule dans la nuit, bercée par le bruit des sabots contre les pavés. Assise entre Anya et John, je ressens une tension palpable. Nos parents, présents en face de nous, se tiennent silencieux, probablement trop habitués aux prises de position rigides de mon fiancé pour s’en offusquer.

    -– Il me semble bien audacieux de votre part, mademoiselle Anya, d’avoir accepté l’invitation d’un Cavill. Leur famille n’est pas des plus recommandables.
    –Et en quoi cela vous regarde-t-il ? rétorque Anya, les bras croisés sur sa robe.

    Je me raidis. Je connais suffisamment John pour savoir que sa condescendance ne s’arrêtera pas là.

    -– Il est de mon devoir d’avertir une jeune femme de bonne famille lorsqu’elle se met en danger par pure légèreté.
    -_ Vous parlez de danger ? Je doute que Garrett puisse m’attaquer avec un recueil de poésie.

    Le sarcasme d’Anya me fait presque sourire, mais John ne partage pas mon amusement. Son expression devient plus dure.

    -– Je fais référence à son grand ami frère, Henry Cavill. Un homme aux fréquentations douteuses et au passé entaché de scandales.
    — Ah, je vois, vous préférez juger un homme sur des rumeurs plutôt que de lui laisser une chance.
    — Ce ne sont pas des rumeurs. Ce sont des faits. Et je m’étonne que vous soyez si empressée de le défendre.
    — Je suis surtout agacée par votre ton paternaliste.

    Le silence retombe. Mon regard oscille entre eux, et je ressens un profond malaise. Mes parents, fidèles à eux-mêmes, ne réagissent pas, se contentant d’échanger des regards entendus. Moi, je me fais toute petite, attendant que le trajet s’achève au plus vite.

    Lorsque nous arrivons enfin devant le manoir des Cavill, je suis soulagée de quitter l’étouffement de la calèche. La propriété est immense, resplendissante sous la lueur des lampes à gaz. John, toujours empressé d’assurer les apparences, m’entraîne à l’intérieur sans me laisser le temps d’observer davantage. Rapidement, il me présente à tous les grands noms de la soirée, récitant avec fierté mon nom de famille, mon rang, et mon futur rôle en tant qu’épouse. Je me contente d’acquiescer, d’offrir un sourire poli, alors que mon esprit vagabonde ailleurs.

    Dès que l’occasion se présente, je m’éclipse discrètement vers les jardins. L’air frais me fait un bien fou après toute cette agitation mondaine. Sous la lueur argentée de la lune, je découvre un véritable éden. Des rosiers en fleurs, des ifs taillés avec précision, des massifs de lavande qui embaument l’air. Je m’arrête près d’une allée bordée de lys, fascinée par leur blancheur lumineuse dans l’obscurité.

    Ici, loin des conversations pesantes et des convenances, je peux enfin respirer. La nature me manque.. J’étouffe souvent ici dans ces rues bondées. L’Amérique et nos coutumes me laissaient toujours une liberté qui est controversée dans la vieille Europe. Même si les études que je fais me satisfont, il n’en reste pas moins que mon rôle de fille d’ambassadeur frustre ma première nature, celle d’une simple jeune femme qui ne rêve que de retrouver son chez soi au milieu des forêts et des rivières.

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    C.

    La lumière tamisée des lanternes disposées çà et là dessinait des ombres douces sur les allées sinueuses du jardin. Loin du tumulte de la réception, je laissai mon regard glisser sur les parterres fleuris, découvrant avec émerveillement la variété des espèces soigneusement entretenues. Les effluves mêlés de jasmin, de chèvrefeuille et de roses anciennes flottaient dans l’air, ajoutant une touche presque irréelle à ce coin de paradis.

    Je m’avançai lentement, caressant du bout des doigts les pétales veloutés d’une pivoine opulente. Ce jardin me semblait appartenir à un autre monde, préservé du faste et des obligations qui pesaient sur mes épaules depuis mon arrivée. Ici, tout respirait l’harmonie et la quiétude, comme si le temps lui-même s’était suspendu pour me laisser savourer cet instant.

    J’atteignis une tonnelle recouverte de glycines, dont les grappes violettes tombaient en cascades légères, et levai les yeux pour admirer les entrelacs délicats des branches. Un banc en fer forgé, patiné par le temps, invitait à la contemplation. Je m’y assis, inspirant profondément l’air frais du soir. Si je pouvais, je resterais ici toute la nuit.

    Un bruit léger me fit sursauter. Une toux discrète brisa le silence paisible du jardin. Je me retournai vivement et aperçus une silhouette qui se découpait dans la pénombre. Henry.

    Il s’approcha d’un pas mesuré, son visage partiellement éclairé par la lueur d’une lanterne proche.

    — Tout va bien, mademoiselle ? Vous n’avez besoin de rien ? Comme tout le monde est dans le manoir, je suis assez étonné de vous voir ici et j’espère que vous n’êtes pas incommodée ou quoi que ce soit…

    Je lui souris légèrement avant de me lever avec grâce, époussetant machinalement ma robe.

    — Incommodée ? Oh non, bien au contraire. Votre jardin est une véritable merveille. J’espère ne pas être une intruse ici, mais je n’ai pas pu résister à l’envie de le découvrir. Je me sentais trop.. disons que le monde m’étouffe rapidement. La bonne société vous voyez..

    Je marquai une pause, gênée me rendant compte que je critiquais la soirée de ses parents. Laissant un long soupir s’échapper, je me mis à déambuler dans le jardin en tapotant mes mains, l’observant avec une lueur de malice dans le regard. Après tout, je ne lui devais rien, en effet, lors de sa dernière rencontre avec moi n’avait pas été des plus courtoises.

    — Mais je dois dire que je suis surprise que vous m’adressiez la parole. La dernière fois que nous nous sommes croisés, vous avez jugé bon de m’ignorer avec un mépris remarquable.

    Ma voix était douce, teintée d’une pointe de provocation. Je n’avais aucune intention d’être acerbe, mais je voulais voir comment il réagirait. Je m’attendais à une expression fermée, peut-être même agacée, mais à la place, il sembla pris au dépourvu. Je n’étais pas certaine qu’il se souvenait exactement de ce moment, et cette idée éveilla ma curiosité. Peut-être était-il plus intriguant que je ne l’avais cru.

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    C.

    Kira l’observe un instant, surprise par son ton sincère. Elle ne s’attendait pas à recevoir des excuses, encore moins à percevoir une telle gêne chez lui. Il semblait si détaché la dernière fois qu’ils s’étaient croisés… Et maintenant, il passait une main sur sa nuque, comme un enfant pris en faute.

    Elle lui offre un sourire apaisant, comme pour lui signifier qu’il n’y avait pas de rancune.

    — Il n’y a pas de mal, répond-elle avec douceur. J’imagine que ce genre d’événement doit être particulièrement éprouvant.

    Elle tourne la tête vers le récif de rosiers, suivant son regard. L’odeur sucrée des fleurs flotte dans l’air, ajoutant une touche de poésie à la conversation. Lorsqu’il évoque sa mère et son amour pour les fleurs, Kira est touchée par cette confidence. Elle aussi a grandi entourée d’histoires et de traditions transmises par sa mère et sa grand-mère.

    — C’est un rêve magnifique qu’elle a réalisé. Votre jardin est incroyable, souffle-t-elle en balayant du regard l’étendue colorée devant elle.

    Lorsqu’il propose de l’emmener à la serre, elle accepte avec un enthousiasme sincère. Elle aime découvrir de nouveaux lieux et en apprendre davantage sur la flore du monde. Le jardin regorge de merveilles, et elle sent que cette soirée, bien qu’imposante et mondaine, pourrait être plus agréable qu’elle ne l’aurait cru.

    — Moi aussi, j’avais besoin d’un peu d’air, confie-t-elle tandis qu’ils avancent sur le sentier. Les réceptions comme celle-ci sont… impressionnantes.

    Lorsqu’ils pénètrent dans la serre, Kira ne peut s’empêcher d’écarquiller les yeux devant la diversité des plantes qui s’étendent autour d’eux. Les grandes feuilles des Monstera se mêlent aux bananiers, et les parfums exotiques s’entrelacent dans l’air humide. Cependant, une odeur nauséabonde la prend soudainement par surprise.

    — Quelle odeur… On dirait… un cadavre ?

    Elle porte une main à son nez, mi-répugnée, mi-amusée par la situation. Henry rit, et elle ne peut s’empêcher de sourire en retour. Il est vrai que cette fleur était fascinante, malgré son parfum dérangeant. Ils s’éloignent rapidement pour retrouver des effluves plus agréables auprès des orchidées et des Oiseaux du Paradis.

    Lorsqu’Henry mentionne ses études, Kira hoche la tête.

    — Oui, en première année. J’ai toujours été passionnée par l’histoire et les civilisations anciennes… mais j’avoue que certains cours sont plus compliqués que d’autres.

    Elle relève les yeux vers lui, touchée par son offre d’aide.

    — C’est gentil de proposer. Peut-être que je viendrai vous voir en cas de difficulté, dit-elle avec un sourire amusé.

    Elle reporte ensuite son attention sur du jasmin aux teintes éclatantes. Elle est tellement absorbée par sa contemplation et ce parfum qui lui rappelle tant de souvenirs, qu’elle ne remarque pas tout de suite qu’Henry l’observe avec une attention particulière. Ce n’est que lorsqu’il mentionne ses origines qu’elle relève la tête, interloquée.

    Son cœur rate un battement.

    Personne, jusqu’à présent, ne s’était soucié de son peuple. Elle avait grandi dans un monde où l’on regardait souvent son métissage avec curiosité, parfois avec mépris, mais jamais avec une véritable connaissance de ses racines.

    — Oui, souffle-t-elle, un peu hésitante. Ma mère est Powhatan.

    Elle baisse légèrement les yeux vers son médaillon en forme d’ours qu’elle porte toujours autour du cou. Il l’a remarqué. Il a fait le lien. Cette simple attention lui procure un sentiment étrange, un mélange de gratitude et de surprise.

    — Je suis étonnée que vous connaissiez cela, ajoute-t-elle avec un sourire sincère. Peu de gens s’y intéressent réellement.

    Il y a quelque chose de troublant dans cette discussion, quelque chose d’agréablement inattendu. Pour la première fois depuis son arrivée à cette réception, Kira se sent réellement vue.

    — Mon père appartient à la lignée directe de Wahunsenacawh, celui que les colons anglais ont appelé Chief Powhatan. Notre peuple vivait sur les terres de Virginie bien avant l’arrivée des Européens, mais l’histoire a voulu que nous soyons réduits à presque rien.

    Elle marqua une pause, caressant le médaillon entre ses doigts, avant de reprendre d’une voix douce mais assurée.

    — Petite, ma grand-mère, Aponi, me racontait les histoires de nos ancêtres autour du feu. Elle disait que chaque enfant Powhatan naît avec un animal protecteur qui guide son esprit. Mon totem, c’est l’ours. La force et la résilience.

    Elle esquissa un sourire.

    — J’aimais l’écouter parler de la nature comme d’un être vivant. Nous ne chassions jamais sans remercier la terre, et nous n’abattions jamais un arbre sans demander pardon à la forêt. Tout avait un équilibre… jusqu’à ce qu’on nous l’arrache.

    Kira baissa les yeux un instant, absorbée dans ses souvenirs. Elle se revoyait, enfant, courir pieds nus à travers les champs, sentir le vent s’engouffrer dans ses cheveux tandis que les tambours battaient dans le lointain.

    Quand j’étais petite, je participais aux cérémonies avec ma famille. Les danses, les chants… C’était comme si le monde entier chantait avec nous. Mais en grandissant, on m’a appris à être plus… européenne.

    Son regard se perdit un instant dans les fleurs chatoyantes autour d’eux avant qu’elle ne secoue légèrement la tête, chassant la mélancolie.

    — Mais je suis heureuse que vous connaissiez notre histoire, Henry. Peu de gens s’y intéressent.

    Elle lui sourit, touchée par son attention, mais au même instant, une voix sèche et impérieuse vint briser l’instant suspendu.

    — Kira !

    Elle se raidit immédiatement. Elle reconnaîtrait cette voix entre mille. John.

    Il s’avançait vers eux d’un pas rapide, son regard furibond jetant des éclairs. Lorsqu’il arriva à leur hauteur, il posa une main brutale sur son bras, comme pour marquer son territoire.

    — Je te cherche partout depuis une heure. Je t’ai dit de ne pas t’éloigner !

    Kira sentit une bouffée d’agacement monter en elle, mais avant qu’elle ne puisse répondre, John tourna son regard froid vers Henry. Il le détailla avec mépris avant de lâcher, d’une voix tranchante :

    — Je vois que vous avez trouvé une oreille compatissante, Henry. Mais j’espère que vous ne vous laissez pas trop emporter par ses récits. Après tout, il est bon de se rappeler d’où l’on vient, n’est-ce pas, Kira ?

    Elle serra les mâchoires, sentant l’humiliation couler dans ses veines comme du poison. Mais ce fut la suite qui la glaça.

    — L’histoire des peuples dits « premiers » est touchante, bien sûr… Mais il est essentiel de mesurer ses origines avant de trop se croire égale aux autres.

    Un silence tendu s’abattit dans la serre, seulement troublé par le bruissement des feuilles et le bourdonnement d’un insecte perdu. Kira sentit sa gorge se nouer, mais elle se força à soutenir le regard de John, refusant de baisser la tête.

    Elle n’était plus une enfant effrayée. Et elle n’allait pas le laisser dicter sa valeur.

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    C.

    Les mots d’Henry résonnent en moi comme un écho lointain, une mélodie oubliée qui soudainement revient à la surface. Je suis stupéfaite, désorientée. Lui, qui m’ignorait il y a encore quelques jours, prend ma défense avec une telle véhémence. Ses paroles, dures et tranchantes, sont une gifle pour John, mais aussi une douce caresse pour mon âme meurtrie.

    Un sentiment étrange m’envahit, un mélange de gratitude et de confusion. Pourquoi Henry fait-il cela ? Pourquoi se soucie-t-il de moi, une étrangère, une paria ? Je sens le regard de John me brûler la peau, sa colère palpable. Je sais qu’il sera furieux, qu’il me reprochera cette insolence. Mais je ne peux pas, je ne veux pas le suivre. Henry est mon hôte, et ses paroles ont réveillé en moi une flamme que je croyais éteinte.

    Je suis ses pas, le cœur battant, tandis qu’il me guide à travers la serre. Son assurance me trouble, sa détermination me fascine. Je sens le regard de Garrett sur nous, une lueur d’interrogation dans ses yeux. Mais je ne peux pas m’attarder. Nous devons retourner au manoir, je veux rejoindre Anya.

    Mais alors que nous avançons, une question me brûle les lèvres à laquelle Henry me devance. En effet, je l’entends demander à Garret : « Qui est… ce garçon ? »

    La réponse de Garrett semble le frapper de plein fouet : « Mais c’est Sam… Ton frère aîné ! Ne me dis pas que tu l’as oublié aussi ? Vous êtes à la fois les pires ennemis comme les meilleurs amis du monde. »

    Un vertige semble le saisir. Je ne peux m’empêcher d’observer les deux frères, cherchant une étincelle de familiarité dans ses traits. Mais je ne vois rien, si ce n’est ce regard froid et distant. Il est clair que la confusion et la tristesse se mêlent en lui, et je ressens une peine extrême pour lui. J’ai envie de prendre sa main et de consoler un chagrin que je ne comprends pas. Mais je dois me ressaisir, nous devons retourner au manoir. Ses fiançailles vont être annoncées et ma présence parmi tous ces hommes n’est clairement pas la meilleure manière de faire honneur à mon père.

    De retour dans la salle de bal, je cherche Anya du regard. Elle est là, au milieu de la foule, son visage marqué par l’inquiétude. Dès qu’elle me voit, elle se précipite vers moi, ses yeux pétillants de questions.

    — Kira, où étais-tu passée ? J’étais si inquiète ! John est parti furieux…

    Je la coupe, impatiente de lui raconter ce qui s’est passé dans la serre. Les mots se bousculent dans ma bouche, je lui décris la colère d’Henry, sa défense inattendue… Anya m’écoute, les yeux grands ouverts, absorbant chaque détail de mon récit.

    Mais notre conversation est brutalement interrompue. Un silence pesant s’abat sur la salle de bal. Les regards se tournent vers l’estrade, où les parents d’Henry se tiennent, rayonnants. Un homme d’une forte stature dont les yeux d’un bleu perçant brille prend la parole, sa voix résonnant dans la pièce. Il ne fait nul doute qu’il s’agit du père de Henry.

    Ce dernier se tient tout près, il semble nerveux. Près de lui, certainement sa mère qui l’observe avec douceur et inquiétude, une jeune fille et le fameux Sam qui observe la foule avec une colère sans nom.

    — Mesdames et messieurs, c’est avec une immense joie que nous vous annonçons les fiançailles de notre fils, Henry Cavill, avec la charmante Miss Elena Hilton..

    Je n’entends pas la suite. Mon cœur se serre, une vague de tristesse m’envahit, inexplicable, irrationnelle. Pourquoi suis-je si bouleversée ? Je ne comprends pas. Mes yeux s’accrochent à ceux de Henry et l’espace d’une seconde, j’ai l’impression que mon esprit est relié au sien et que je comprends tout de lui. Un sentiment fugace mais si puissant que je suis prête à fendre la foule pour courir à lui.

    Mais soudain, je sens une main ferme se poser sur mon épaule. Je me retourne et découvre le visage sombre de mon père. Sa colère est palpable, ses yeux noirs me transpercent.

    — Kira, que faisais-tu avec ce Henry ? John m’a tout expliqué. Je peux t’assurer que tu as intérêt à avoir une bonne défense pour te justifier. Nous rentrons.

    Je ne proteste pas. Je suis une fille obéissante, et je sais qu’il est inutile de discuter avec mon père quand il est dans cet état. Je lance un regard désolé à Anya, qui me fixe, désemparée. Je la vois ouvrir la bouche pour protester, mais je lui fais signe de se taire.

    Je suis le pas de mon père, quittant la salle de bal, laissant derrière moi la fête, les rires, les fiançailles… et un sentiment de vide immense m’envahit.

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    C.

    Kira marchait en silence derrière son père, ses pas feutrés sur le tapis épais du couloir ne trahissant en rien l’agitation qui bouillonnait en elle. L’ambassade était plongée dans une quiétude trompeuse, chaque ombre projetée par les chandelles semblait lui rappeler à quel point elle devait être sur ses gardes. Lorsqu’ils atteignirent le bureau de son père, il referma la porte derrière elle avec une fermeté qui la fit frissonner.

    — Assieds-toi, Kira.

    Elle obéit, croisant les mains sur ses genoux pour masquer leur légère tremblante. Elle savait déjà ce qui allait suivre. Son père s’adossa à son bureau, les bras croisés, son regard sombre posé sur elle. Il ne criait jamais, mais l’intensité de son regard valait toutes les réprimandes du monde.

    — Que s’est-il passé ce soir ? demanda-t-il, la voix basse, mais chargée de reproches.

    Kira sentit sa gorge se serrer. Elle aurait voulu mentir, minimiser l’incident, mais elle savait qu’il en savait déjà bien trop.

    — John me cherchait, il n’a pas apprécié de me voir discuter avec Henry. Mais je te jure que nous ne faisions rien de mal.. Discutions des fleurs et..

    Son père poussa un soupir et ferma les yeux un instant, comme pour chercher une patience qu’il peinait à maintenir.

    — Kira… Tu sais à quel point notre position est instable. Nous avons des privilèges, oui, mais ces privilèges tiennent à un fil. Notre métissage est une menace pour les autres, ils n’attendent qu’un faux pas pour nous rappeler que nous ne sommes pas entièrement des leurs.

    Elle baissa la tête, sentant le poids de ses paroles s’abattre sur elle. Ce n’était pas la première fois qu’il lui disait cela. Il le répétait depuis l’enfance, depuis la mort de sa mère, depuis que Nashoba avait claqué la porte pour ne jamais revenir.

    — Ton frère a refusé de comprendre cela. Il a cru pouvoir vivre librement, s’affranchir des règles, mais où est-il maintenant ? Tu veux finir comme lui ? Errante, sans protection, sans avenir ?

    Kira sentit son cœur se serrer. Le départ de Nashoba lui pesait encore. Elle savait que son frère n’avait pas fui par simple caprice, il avait fui la peur permanente, l’angoisse étouffante de leur père. Mais elle n’avait pas eu son courage. Elle était restée.

    — Non, duda… » murmura-t-elle.
    — Alors pourquoi fais-tu tout pour compromettre ce que j’ai construit ? Ton engagement avec John assure notre stabilité, notre sécurité. C’est un mal nécessaire, Kira. Je ne te demande pas d’aimer cet homme, seulement de respecter ton devoir.

    Son devoir. Un mot qu’elle entendait sans cesse, qui pesait comme une chaîne autour de son cou. Elle ferma brièvement les yeux avant d’hocher la tête.

    — Je lui présenterai mes excuses demain.

    Son père la fixa un long moment, comme pour évaluer sa sincérité, puis il acquiesça.

    — Bien. Fais en sorte que cette situation ne se reproduise pas. Tu ne peux pas te permettre d’attirer l’attention, surtout celle d’un homme comme Henry.

    Elle se leva lentement, retenant le soupir qui menaçait de franchir ses lèvres. Avant qu’elle ne quitte la pièce, son père ajouta d’une voix plus douce, presque lasse :

    — Je fais tout cela pour toi, Kira. Pour que tu sois en sécurité.

    Elle hocha la tête sans se retourner. Elle savait qu’il croyait bien faire. Mais elle savait aussi que cette sécurité avait un prix. Un prix qu’elle n’était pas certaine d’être prête à payer.

    Le lendemain matin, Kira traversa les couloirs de l’université d’un pas mécanique, son esprit encore embourbé dans les bribes de ses rêves. Ils étaient toujours là, persistants, comme un murmure insaisissable qui effleurait sa conscience sans jamais se laisser saisir pleinement. Des images d’un monde qu’elle ne connaissait pas s’entremêlaient à des sensations étranges, et chaque nuit, ce même regard, perçant et familier, semblait l’appeler dans l’obscurité.

    Pour ses ancêtres, les rêves avaient ô combien des sens. Aussi, elle pressentait qu’un voyage l’attendait, que quelqu’un la cherchait mais il lui était impossible de déterminer avec certitude la symbolique réel de son psychisme. Elle se promit en fin de journée d’aller méditer.

    En attendant, elle secoua légèrement la tête, tentant de se concentrer sur son cours, mais les mots du professeur glissaient sur elle sans laisser d’empreinte. Son cahier restait ouvert devant elle, vierge de toute note, tandis qu’elle triturait nerveusement le pendentif en forme d’ours qui pendait à son cou. Un soupir lui échappa. Ce n’était pas le moment de se laisser distraire, et pourtant, son esprit semblait déterminé à errer ailleurs.

    Une fois le cours terminé, elle se faufila dans les couloirs animés, cherchant un instant de solitude pour remettre de l’ordre dans ses pensées. Mais au détour d’un couloir, son regard fut attiré par une scène qu’elle aurait préféré ignorer.

    Henry était là, debout avec prestance au milieu d’un cercle de jeunes gens à l’allure distinguée. Ils formaient un groupe soudé, la fine fleur de l’université, ceux dont le nom seul ouvrait toutes les portes. À ses côtés, sa fiancée, Elena Hilton, rayonnait d’une grâce froide, son sourire impeccable accroché à ses lèvres comme un masque.

    Kira s’arrêta net, se plaquant légèrement contre le mur pour mieux observer sans être vue. Il était là, parlant d’un ton posé, presque détaché, mais son regard trahissait autre chose. Il ne semblait pas totalement présent, comme si, tout comme elle, une partie de son esprit vagabondait ailleurs.

    Intriguée, elle ne put détacher ses yeux de lui. Ce Henry-là était bien différent de celui qu’elle avait rencontré la veille sous la serre. Là-bas, il semblait plus sincère, plus troublé aussi. Ici, il jouait un rôle, enfermé dans un carcan qu’il peinait visiblement à supporter.

    Une soudaine exclamation la fit sursauter.

    — Ah ! Te voilà enfin !

    Kira se retourna brusquement pour voir Anya, un sourire malicieux sur le visage, la dévisager avec amusement.

    — Tu comptes l’observer encore longtemps comme une âme en peine ou tu comptes aller lui parler ?

    Kira sentit la chaleur lui monter aux joues. Elle ouvrit la bouche pour protester, mais aucun mot ne lui vint immédiatement. Anya, toujours aussi vive, ne lui laissa pas le temps de réfléchir.

    — Viens, avant qu’il ne remarque que tu le fixes comme si tu essayais de lire dans son âme.

    D’un geste léger, elle attrapa son bras et l’entraîna plus loin dans le couloir, laissant derrière elles le tableau figé d’Henry et son entourage. Mais alors qu’elles s’éloignaient, Kira ne put s’empêcher de jeter un dernier regard en arrière.

    Un instant fugace, elle croisa le regard de Henry. Il l’avait vue.

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    C.

    Je priais pour ne pas avoir à rencontrer de nouveau Henry. Après la soirée d’hier, j’aurais préféré l’éviter à tout jamais, au moins le temps que mon esprit cesse de me rejouer encore et encore cette scène dans les jardins. Mais le destin en a décidé autrement.

    Lorsque je l’aperçois au bout de l’allée à la bibliothèque, je me fige un instant, le cœur battant plus vite que je ne l’aurais voulu. Il m’a vue. Il vient vers moi. Trop tard pour faire semblant d’être absorbée par mes lectures. J’inspire profondément, ramenant un livre plus près de mon visage comme si j’étais en pleine réflexion académique et non en train d’essayer d’échapper à un trouble que je ne veux pas nommer.

    -– Kira… Bonjour…

    Sa voix est basse, posée, presque hésitante. Ce n’est pas le ton d’un homme qui cherche la confrontation. Pourtant, il s’approche et se place à mes côtés. J’ai conscience de sa présence bien plus que je ne le devrais, et cela m’agace contre moi-même. Je détourne les yeux, feignant de chercher un ouvrage parmi ceux qui s’alignent devant moi.

    – Bonjour, Henry.

    Je voulais que mon ton soit neutre, distant. Au lieu de cela, il sonne plus doux que prévu. Je m’en veux aussitôt. Il semble hésiter, comme s’il cherchait ses mots.

    -– Je voulais m’excuser pour hier soir…

    Je me raidis légèrement. Alors, c’est pour cela qu’il est venu me voir ? Pour s’excuser ? Pour s’assurer que son écart de conduite n’a pas eu de conséquences fâcheuses ? J’aurais préféré qu’il ne dise rien, qu’il laisse cette soirée s’effacer dans les méandres du temps. Mais non, il insiste, et moi, je reste figée, incapable de simplement m’éloigner.

    -– Je n’aurais pas dû m’emporter auprès de votre fiancé… J’espère que vous n’avez pas eu d’ennuis à cause de moi… »

    Mon fiancé. Les mots me frappent comme une gifle invisible. J’inspire profondément avant de relever les yeux vers lui. Son expression est sincère, presque inquiète. Il n’a pas idée de ce qu’il provoque en moi. Et il ne doit jamais le savoir.

    -– Vous n’avez pas à vous en faire pour moi, Henry, ma voix est mesurée, contrôlée, ce qui s’est passé hier n’a aucune importance.

    C’est un mensonge. Mais un mensonge nécessaire.

    Je m’efforce de garder un masque impassible, espérant qu’il ne remarque pas la tension qui me parcourt. Je ne dois pas lui laisser voir que ses excuses ravivent des émotions que je préférerais taire. Et pourtant, lorsque nos regards se croisent, il me semble lire dans le sien une lueur d’incertitude. Comme s’il cherchait à comprendre quelque chose qui lui échappe.

    Je détourne les yeux la première, préférant fixer les reliures anciennes devant moi. Je dois mettre un terme à cette conversation avant qu’elle ne devienne dangereuse.

    — Si vous voulez bien m’excuser, j’ai encore du travail.

    Je saisis un livre au hasard et l’ouvre, feignant de me plonger dedans. C’est un mur que j’érige entre nous, une barrière invisible que je prie pour qu’il respecte.

    Le silence s’étire. Puis, après un instant, je l’entends reculer, s’éloigner. Je laisse échapper un souffle que je ne savais pas retenir.

    Je devrais me sentir soulagée.
    Mais alors pourquoi ai-je l’impression d’avoir perdu quelque chose en le repoussant ainsi ?

    Après m’être assurée qu’il soit bien parti, je remis le livre en place et en pris un autre que j’avais dissimulé. Je lisais de plus en plus d’ouvrages en rapport avec l’Atlantide. Mon professeur d’archéologie avait vu dans mes dessins des symboles atlantes, je me disais que chercher dans les ouvrages serait la première étape.

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    C.

    Kira referma son livre avec un claquement sec. Son cœur battait à tout rompre tandis que ses yeux fixaient encore les derniers mots qu’elle venait de lire. Une grotte, en Écosse. Une grotte dont les parois étaient couvertes de symboles anciens, identiques à ceux qu’elle traçait inlassablement sur ses carnets depuis des années, sans jamais comprendre leur origine.

    Elle jeta un regard autour d’elle, s’assurant que personne ne l’observait. Son regard se posa brièvement sur Henry, assis à une table plus loin, perdu dans ses propres pensées.

    Non loin d’elle, le bavardage incessant des jeunes filles parlant de Henry l’épuisait. Elle craignait que l’histoire de la serre ne mette en péril sa réputation. Il était connu pour être un homme à femme et elle se devait d’être irréprochable pour sa famille. S’accoquiner auprès d’un tel jeune homme à la réputation scabreuse ne lui apporterait que des ennuis.

    Mais pourtant.. Son instinct lui hurlait qu’ils avaient tous tort.

    Mais ce n’était pas le moment de se laisser distraire. Elle rouvrit précipitamment le livre et relut les lignes qui mentionnaient la grotte. Elle était située quelque part dans les Highlands, cachée dans une vallée que seuls les initiés connaissaient vraiment. Les symboles étaient les mêmes que ceux qu’elle avait vus en rêve, ceux qui obsédaient son esprit depuis l’enfance. Comment était-ce possible ?

    Un frisson la parcourut. Ce n’était pas une simple coïncidence. Elle devait s’y rendre.

    Le soir même, Kira se posta devant la cheminée où son père lisait son journal, son verre de whisky posé à portée de main. La lueur du feu projetait des ombres dans le grand salon, et l’atmosphère feutrée aurait pu être apaisante si son esprit n’était pas en pleine ébullition.

    — Duda, j’ai réfléchi. Je veux partir étudier en Écosse.

    Son père releva à peine les yeux, feignant l’indifférence, mais elle connaissait ce léger plissement de sourcils qui trahissait son intérêt.

    — L’Écosse, répéta-t-il, avant de prendre une gorgée de son verre, c’est soudain, non ?

    — Pas vraiment. J’ai toujours voulu approfondir mes recherches sur les civilisations anciennes et il y a une bibliothèque universitaire exceptionnelle là-bas. Ce serait une opportunité incroyable.

    Elle s’efforçait de paraître détendue, mais elle se doutait qu’il n’était pas dupe. Son père n’aimait pas les décisions précipitées, encore moins celles qui semblaient impulsives. Il la fixa un instant, puis referma son journal avec un soupir.

    — Kira, tu ne m’as jamais parlé d’un tel projet avant aujourd’hui. Pourquoi maintenant ?

    Elle hésita. Comment lui expliquer ce besoin viscéral, cette certitude qu’elle devait aller là-bas ? Lui parler de ses rêves, de ces symboles qui hantaient ses carnets, reviendrait à lui avouer quelque chose qu’il ne comprendrait sûrement pas. Non, elle devait rester pragmatique.

    — Parce que c’est le bon moment. Je veux sortir du cadre habituel, explorer d’autres horizons. L’Écosse est riche en histoire et en mystères. Je suis persuadée que c’est là-bas que je dois être. Tu disais toi-même que je participais à trop d’évènements mondain à Londres.. Au moins, je travaillerais là-bas.

    Elle soutint son regard avec détermination. Son père, après un long silence, se massa les tempes avant d’acquiescer lentement.

    — Très bien. Je vais voir ce que je peux faire. Mais je veux des détails. Une université, un programme, un projet clair. Je ne financerai pas un caprice et.. tu en as parlé à John ?
    — Pourquoi ? Jusqu’à notre union, tu es le seul à pouvoir décider pour moi, non ?

    Elle réprima un sourire, ce sourire malicieux qui éblouissait son visage et qui faisait toujours chavirer son père. Il ne se doutait pas qu’elle avait déjà son itinéraire en tête. Elle irait en Écosse. Et elle trouverait cette grotte.

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    C.

    Annoncer à John mon prochain départ avait détruit la soirée romantique qu’il avait organisé. Nous étions au restaurant où je pensais qu’il se serait contenu mais ce n’était pas le cas. Éructant de rage, il m’avait laissé toute seule, simplement, au milieu de la bonne société anglaise. Mon père n’était pas surpris et m’avait prévenu que je devais assumer mon choix.

    Le lendemain, Je sortais de mon cours d’histoire de l’art quand j’ai entendu des éclats de voix dans le couloir principal de l’université. L’ambiance, d’ordinaire feutrée, était tendue, et les quelques étudiants présents s’étaient écartés du chemin, formant un cercle presque instinctif autour des protagonistes de la scène.

    John, le visage crispé par la colère, faisait face à Henry, le dos contre un mur. Son bras levé menaçait de s’abattre d’une seconde à l’autre sur lui, mais déjà, quelques garçons tentaient de l’éloigner. La voix d’Henry claqua dans l’air :

    — Tu as mis en tête à ma fiancée de partir en Écosse ?

    Son ton était empli de rage, un mélange d’accusation et de frustration mal contenue. Henry, impassible, le fixait, ses traits durs et déterminés.

    — Je n’ai jamais fait ça, alors il vaudrait mieux pour toi que tu baisses ton poing avant que ce ne soit moi qui lève le mien !

    L’atmosphère était électrique. Mon cœur se serra. Ce n’était pas une simple querelle entre camarades, c’était bien plus profond. Avant que la situation ne dégénère, un mouvement brusque me percuta. Je n’eus pas le temps de comprendre ce qui se passait qu’un choc brutal me projeta en arrière. Ma tête heurta violemment le sol et, en un instant, tout devint noir.

    Quand je repris conscience, une lumière blafarde agressa mes yeux. L’odeur familière de l’infirmerie me parvint avant même que je ne distingue les contours de la pièce. Un poids chaud pressait ma main. Je tournai légèrement la tête et vis Anya, son regard empli d’inquiétude.

    — Kira… Tu es réveillée ? souffla-t-elle, soulagée.

    Je mis quelques secondes à rassembler mes esprits. Mon crâne me lançait affreusement, et un goût métallique persistait sur ma langue.

    — Qu’est-ce qui s’est passé… ?

    Anya hésita, puis serra un peu plus ma main.

    — John a perdu le contrôle… Il voulait frapper Henry, mais tu étais sur son chemin et il t’a violemment percutée. Tu es tombée et tu as perdu connaissance.

    Les souvenirs revinrent par bribes. Les voix, la colère, l’impact… Je grimaçai en portant une main à ma tempe.

    — Et Henry… ?

    Le regard d’Anya s’assombrit légèrement.

    — Garrett l’a retenu à temps. Il voulait se jeter sur John, mais Garrett l’a maîtrisé avant qu’il ne commette une erreur. John, lui… il a compris qu’il avait dépassé les limites. Il est parti avant que tout le monde ne le lynche du regard.

    Je fermai les yeux un instant. Un sentiment étrange m’envahit. Pas de la colère, ni même de la peur, juste un vide étrange face à l’absurdité de la situation.

    Anya posa une main sur mon épaule, avec une douceur réconfortante.

    — Repose-toi, d’accord ? Henry voulait rester, mais l’infirmière l’a envoyé se calmer. Il était hors de lui.

    Je laissai échapper un soupir fatigué.

    — Merci, Anya… Tu restes encore un peu avec moi ça ne t’ennuie pas, murmurai-je.

    Elle me sourit faiblement avant de s’installer plus confortablement à mon chevet, prête à veiller sur moi aussi longtemps qu’il le faudrait.

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    C.

    Les choses avaient pris un tournant bien plus grave que je ne l’aurais cru. Mon corps me faisait mal, mais c’était surtout la culpabilité qui pesait sur ma poitrine.

    Assise dans l’infirmerie, je fixais mon reflet dans le petit miroir posé sur la table à côté du lit. Un bleu sombre s’étalait sur le coin de mon œil, s’étendant déjà jusqu’à ma pommette. La peau était gonflée, douloureuse au moindre contact. Pourtant, ce n’était pas la douleur physique qui me nouait l’estomac.

    C’était Henry.

    J’avais appris ce qui s’était passé après que j’ai perdu connaissance. Son emportement, sa colère incontrôlable, Garrett qui avait dû l’immobiliser de force pour l’empêcher de foncer sur John. Je pouvais presque le voir, les poings serrés, le regard brûlant de rage, prêt à venger un affront que je n’aurais jamais voulu qu’il prenne à cœur.

    J’avais causé ça.

    Si je n’étais pas intervenue, rien de tout cela ne serait arrivé. Henry ne serait pas dans le collimateur du proviseur, il n’aurait pas eu à subir cette humiliation devant l’université. Et maintenant, il devait affronter les répercussions de ce matin. Ce n’était pas juste. Ce n’était pas ce que je voulais.

    Anya posa une main sur mon bras, me sortant de mes pensées.

    — Tu es sûre que tu veux y aller ? Tu peux te reposer encore un peu.

    Je hochai la tête. Rester ici ne servirait à rien. J’avais déjà trop l’impression d’être une spectatrice impuissante de mon propre drame. Je devais faire face, et surtout… je devais voir Henry.

    Le midi, en entrant dans le réfectoire avec Anya, mon regard se posa immédiatement sur lui. Il était assis avec Garrett, son cousin, son corps tendu, ses épaules raides. Il ne me regarda pas quand je m’installai face à lui, et un pincement me serra la poitrine. Je savais pourquoi. J’étais la cause de tout ce qui lui arrivait.

    Garrett rompit le silence.

    — Nous avons été convoqués chez le proviseur. Il voulait comprendre ce qu’il s’est passé. John va être sanctionné, et… ton père a été prévenu, Kira.

    Je crispai mes doigts autour de mon plateau. Mon père. Une vague d’appréhension me traversa. Je savais que cette histoire ne s’arrêterait pas là.

    Garrett continua, sa voix plus grave.

    — John ne doit pas rester impuni pour ce qu’il a fait.

    Je levai enfin les yeux vers Henry. Il était figé, comme prêt à exploser de colère à tout instant. J’avais envie de lui dire que tout allait bien, que ce n’était pas si grave, mais ce serait un mensonge. Je le vis hésiter, son regard plongé dans le mien, et je savais qu’il luttait avec quelque chose de plus profond qu’un simple accès de rage.

    — Je suis désolé, Kira…

    Sa voix était rauque, presque brisée. Mais alors que je m’apprêtais à répondre, il se leva brusquement. La colère revenait, mais cette fois, elle n’avait pas de cible.

    Je le regardai partir, incapable de bouger. Ce n’était pas moi qu’il fuyait. C’était son propre sentiment d’impuissance. Et c’était bien ça le pire : je ne savais pas comment l’aider à s’apaiser, alors que j’étais celle qui avait causé tout ça.

    Kira savait qu’elle devait parler à Elena. Même si l’idée de l’affronter lui serrait le ventre, elle ne pouvait pas laisser cette situation empirer. Elle n’avait rien à voir avec les problèmes d’Henry et de sa fiancée, et elle tenait à le lui faire comprendre.

    Elle trouva Elena à l’extérieur du campus, les bras croisés, le regard perdu sur l’anneau qu’elle venait de jeter quelques instants plus tôt. Sa mâchoire était crispée, et ses doigts tremblaient légèrement, signe qu’elle était bien plus affectée qu’elle ne voulait le montrer.

    Prenant une profonde inspiration, Kira s’avança vers elle, le coin de son œil toujours douloureux, rappel de l’altercation de ce matin.

    — Elena, je voulais te parler.

    La jeune femme tourna lentement la tête vers elle, un sourire acide étirant ses lèvres.

    — Oh, la voilà. La grande innocente. Tu viens pour quoi ? Pour pleurnicher et me dire que tout ça est un malentendu ?

    Kira serra les poings discrètement. Elle n’avait pas prévu qu’Elena soit si agressive, mais elle devait garder son calme.

    — Je veux juste que tu saches que tu n’as pas à t’inquiéter pour moi et Henry. Nous ne sommes pas proches, et nous ne sommes même pas amis. Je ne veux pas être impliquée dans vos histoires.

    Elena éclata d’un rire moqueur.

    — Pas amis ? Vraiment ? Pourtant, il a failli arracher la tête de John pour toi. Il a agi comme un homme prêt à défendre ce qui lui appartient. Si ce n’est pas de l’amitié, je me demande bien ce que c’est.

    Kira sentit une bouffée de frustration monter en elle, mais elle la ravala.

    — Henry est comme ça. Il ne supporte pas l’injustice. Ce qu’il a fait ce matin, c’était parce qu’il a vu une chose inacceptable, pas parce que je compte pour lui.

    Elena la toisa avec un mépris évident. Elle s’approcha d’un pas, baissant la voix, mais son ton était tranchant comme une lame.

    — Écoute-moi bien, petite sauvage. Tu crois vraiment que je vais avaler ça ? Tu crois que je ne vois pas comment il te regarde ? Comment il réagit quand tu es dans la pièce ? Henry est peut-être trop stupide pour comprendre ce qui se passe, mais moi, je ne le suis pas. Tu es un problème.

    Kira sentit son estomac se nouer. Elle voulait partir, mais elle ne voulait pas donner à Elena l’impression qu’elle avait gagné.

    — Ce n’est pas moi, ton problème. C’est Henry. C’est avec lui que tu devrais parler, pas avec moi.
    — Oh, crois-moi, je vais m’occuper de lui. Mais toi… reste loin de lui. Parce que si je découvre que tu as eu la moindre influence sur lui, la moindre petite part dans ce qui vient d’arriver… Je te promets que tu regretteras d’avoir croisé mon chemin.

    Kira ne répondit pas. Elle n’en voyait pas l’intérêt. Elena était en colère, blessée et aveuglée par sa jalousie. Rien de ce qu’elle pourrait dire ne changerait son point de vue.

    Elle hocha simplement la tête et tourna les talons.

    Elle avait essayé. Mais elle venait de comprendre qu’Elena n’écouterait jamais. Et pire encore… maintenant, elle était devenue sa cible.

    Il était temps pour elle de fuir Londres.

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    C.

    Kira sentit son cœur s’alourdir en apercevant Henry sur le seuil. Il était venu la voir, s’excuser. Il se tenait là, devant elle, avec ce regard sincère et inquiet qui éveillait en elle une tempête de sentiments contradictoires. Elle n’avait jamais voulu lui causer du tort, et pourtant, tout autour d’eux semblait s’être effondré depuis leur rencontre. Plus elle essayait de s’éloigner, plus le destin les ramenait l’un vers l’autre, comme une force irrésistible qui la troublait au plus profond d’elle-même.

    Elle aurait pu fuir, une fois de plus, prétendre être occupée, se dérober à cette confrontation. Mais au lieu de cela, elle inspira profondément et le rejoignit. Toute son inquiétude sombra quand elle le vit présenter une nouvelle fois ses excuses. Il semblait si inquiet, si embarassé, tellement loin des ragots le concernant. Son instinct lui hurlait de l’écouter, de ne pas le laisser s’échapper. Alors, elle l’invita d’un geste doux à la suivre.

    Naturellement, presque instinctivement, elle le mena jusqu’au petit salon d’hiver. C’était son refuge, un endroit baigné de lumière où des plantes exotiques aux couleurs éclatantes prenaient racine dans une jungle maîtrisée. L’air y était plus humide, plus dense, empli des parfums de ses terres natales.

    Pendant qu’Henry observait en silence, et pour la première fois depuis longtemps, Kira se sentit à l’aise. Ici, elle n’avait pas à jouer un rôle, à feindre une indifférence qu’elle ne ressentait pas. Elle posa une main légère sur une fleur d’un rouge ardent et lui en donna le nom, puis un autre, et encore un autre. Chaque plante, chaque pétale, chaque feuille racontait une histoire, un fragment d’elle-même qu’elle lui offrait sans s’en rendre compte.

    — Elles viennent toutes de Virginie, murmura-t-elle en effleurant une orchidée aux reflets dorés, mon père les a fait venir pour moi. Certaines sont rares, d’autres poussaient près d’où j’ai grandi.

    Sa voix s’adoucit tandis qu’elle poursuivait, détaillant leurs significations avec un enthousiasme discret, mais sincère. Elle ne s’en rendait pas compte, mais son visage s’éclairait, sa réserve habituelle s’effaçait sous la passion qu’elle mettait à décrire ce petit monde végétal. Ici, elle n’avait plus besoin d’être sur ses gardes.

    Henry l’écoutait attentivement, sans l’interrompre. Son regard ne la quittait pas, et cela la déstabilisait. Il ne semblait pas simplement intéressé par ses mots, mais par elle. Comme s’il cherchait à tout prix ce qu’elle cachait derrière sa prudence et ses silences.

    Quand elle se tut, un court instant s’écoula avant qu’elle ne reprenne, plus grave cette fois.

    — Je vous remercie d’être venue jusqu’ici Henry mais je tiens à vous rassurer sur un point. Je ne veux pas de cette vie londonienne. Les ambitions des autres ne que je ne partage pas. Je cherche quelque chose qui me concerne vraiment… Moi, ma famille.

    Elle hésita, cherchant ses mots.

    — Je veux respirer. Avoir la liberté d’être ailleurs, loin de ces intrigues qui ne sont pas les miennes. Ce qui m’intéresse c’est..

    Elle ne lui parla pas de l’Atlantide, ni de ses recherches qui la hantaient. Mais elle lui laissa entrevoir une autre vérité : celle de son besoin de grand air, de nature, d’un monde qui ne soit pas enchaîné aux guerres et aux complots de la haute société.

    — … Ma grand-mère, Aponi est venue en Ecosse et elle m’a beaucoup parlé de ces terres, ces immenses landes pleines de fleurs violettes. Je veux découvrir ce monde qui l’a tant enchanté.

    À mesure qu’elle parlait, elle se rendit compte qu’elle se faisait plus bavarde, presque enjouée, comme si l’altercation avec John et Elena s’était effacée sous la douceur de cet échange. Elle ne voulait pas de conflits. Elle ne voulait pas de luttes. Elle voulait la paix.

    Elle posa alors les yeux sur Henry, consciente qu’elle venait de lui ouvrir une porte sur son monde intérieur. Il était toujours là, et il l’écoutait. Peut-être un peu trop.

    — Je suis désolée pour tout ce qui vous arrive Henry.. C’est tellement.. Je n’ai jamais voulu autant de désordre, surtout dans votre vie. J’aimerai tellement faire quelque chose pour me racheter et vous aider.

    Son regard était doux, d’un noir apaisant et contemplait Henry déjà avec une certaine dévotion.

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    C.

    Le parfum du jasmin flotte dans l’air, subtil mais envoûtant. Kira inspire légèrement, savourant cette fragrance qu’elle affectionne tant.

    — Vous connaissez bien cette fleur, remarque-t-elle avec un sourire sincère. Je l’ai toujours aimée, je me parfume souvent avec son essence. Elle m’évoque les nuits d’été dans mon pays, quand l’air est doux et chargé de son odeur.

    Elle ne sait pas pourquoi elle partage cette confidence avec lui, mais il l’écoute avec une attention qui la trouble. Henry ne la regarde pas comme les autres hommes, il semble réellement intéressé par ses paroles, par ce qu’elle est, et non par ce qu’elle représente. Cela lui fait plaisir, plus qu’elle ne voudrait l’admettre.

    Quand il lui propose de lui montrer les endroits cachés de Londres, son cœur s’emballe légèrement. Une sortie avec Henry ? Il est vrai qu’elle va bientôt partir pour l’Écosse et qu’elle n’aura sans doute plus l’occasion de flâner dans la capitale en sa compagnie. L’idée de découvrir un Londres inconnu, raconté par sa voix grave et posée, la séduit.

    — J’en serais honorée, répond-elle avec douceur. J’ai l’impression de ne connaître cette ville qu’à travers le regard des autres. J’aimerais la voir à travers le vôtre.

    Elle n’est pas certaine de ce qu’elle vient d’avouer, mais elle ne regrette pas ses mots. Henry a une façon unique d’observer le monde, et elle veut la découvrir, en profiter tant qu’il en est encore temps.

    Elle se détourne légèrement et sert le thé avec délicatesse, ses gestes précis et élégants.

    — Le thé au jasmin, murmure-t-elle en lui tendant sa tasse. Une saveur subtile et persistante, comme un souvenir.

    Elle le regarde quelques instants avant d’ajouter, avec un brin de malice :

    — Vous aimez l’opéra ? Quel est celui qui vous touche le plus ?

    Elle s’intéresse vraiment à sa réponse, curieuse de mieux cerner cet homme à l’âme insaisissable. De son côté, elle n’a aucun doute sur celui qui la bouleverse le plus. Elle attend qu’il réponde avant de murmurer, presque pour elle-même :

    — Moi, c’est le Miserere de Verdi dans l’opéra du Trouvère, l’avez-vous vu ? Chaque fois que je l’écoute, il me semble que mon cœur se brise et se reconstruit en même temps. Cette détresse, cette prière… C’est comme si la musique contenait toute la douleur et toute l’espérance du monde.

    Elle se tait, les yeux baissés sur sa tasse, soudain troublée d’avoir laissé échapper une part d’elle-même. Mais en relevant les yeux vers Henry, elle croise son regard intense, comme s’il comprenait exactement ce qu’elle voulait dire.

    Et cela la trouble plus encore.

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    C.

    Le samedi matin, Kira s’éveilla avec une agitation inhabituelle. Elle avait du mal à croire qu’elle s’apprêtait à passer l’après-midi avec Henry, à découvrir un Londres qu’elle ne connaissait pas encore. Il l’intriguait. Il était différent des hommes qu’elle croisait habituellement dans les réceptions mondaines organisées par son père. Lui ne jouait pas un rôle, il ne cherchait pas à briller de façon ostentatoire. Henry semblait sincère, avec une passion authentique pour l’histoire et l’art. Cela la touchait.

    Elle se prépara avec soin, choisissant une robe sobre mais élégante d’une couleur blanche nacrée qui révélait une divine et douce couleur à sa peau hâlée, agrémentée d’un fin collier en perles. Lorsqu’elle descendit au salon, son père l’attendait déjà, assis dans son fauteuil de cuir. Il leva les yeux vers elle, un sourire en coin.

    — Tu es ravissante, ma chère enfant. J’imagine que ce jeune homme doit être impatient de te voir.

    Kira roula des yeux, préférant ne pas entrer dans ce jeu. Mais elle savait que son père ne laisserait pas passer une telle occasion sans commentaire.

    — Henry est un gentleman, se contenta-t-elle de répondre.
    — Un gentleman, certes, mais surtout un très bon parti. Tu sais que son père est l’un des hommes les plus influents du royaume ?

    Kira soupira. Elle connaissait les intérêts paternels par cœur. Depuis qu’elle était en âge de comprendre, son avenir avait été méticuleusement planifié. Son mariage avec John Smith aurait dû sceller une alliance stratégique, mais elle avait brisé ces fiançailles sans regrets. Pourtant, son père ne semblait pas découragé à l’idée d’un autre arrangement avantageux. Elle était effrayée que le début de sa relation avec Henry ne devienne une fois encore un enjeux pour son père.

    Elle se refusait de devenir une nouvelle fois un prix à gagner et se promit de ne pas donner l’occasion à Henry de croire qu’ils pourraient nouer autre chose qu’une amitié.

    — Papa, je t’en prie, ce n’est qu’une promenade dans Londres, soupira-t-elle.
    — Une promenade peut mener à bien des choses, ma fille.

    Kira s’apprêta à répliquer lorsqu’un domestique annonça l’arrivée d’Henry. Son cœur s’accéléra légèrement, mais elle garda une contenance impeccable en allant à sa rencontre. Lorsqu’elle le vit, elle ne put s’empêcher de remarquer à quel point il était élégant, sa chemise ajustée mettant en valeur sa carrure.

    En d’autre mots, elle le trouvait magnifiquement irrésistible et malgré elle ne pouvait détourner ses yeux de cet homme si magnétique.

    — Lord Henry vous êtes terriblement distingué, le saluait-elle avec une élégante révérence.

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    Depuis le début de la matinée, Henry n’a cessé de me surprendre. J’ignore pourquoi, mais je m’attendais à une visite plus conventionnelle, une sorte de défilé en calèche devant les monuments incontournables de Londres, agrémenté de quelques anecdotes savantes.

    Mais non. Dès notre premier arrêt dans le parc de Saint James, alors qu’il me tendait un sachet de graines pour nourrir les écureuils, j’ai compris qu’il avait soigneusement préparé cette journée. Il connaissait mon amour pour la nature, et ce simple geste m’a touchée plus que je ne saurais le dire.

    Alors que nous marchions dans les allées du parc, je sortais discrètement mon tout nouveau Kodak Brownie, un cadeau de mon père, et immortalisais l’instant. J’aimais capturer ces fragments d’émotion, ces détails fugaces que l’œil ne saisit pas toujours pleinement. Je photographiais les écureuils sautillant autour de moi, le reflet du soleil sur le lac, et, sans qu’il ne s’en doute, Henry.

    Je voulais garder une trace de cette journée et, peut-être, de ce sourire qu’il arborait lorsqu’il me racontait Londres comme s’il en était le maître incontesté.

    Nous avons poursuivi notre périple à travers la ville, du palais de Buckingham à la National Gallery, de la tour de l’horloge à Trafalgar Square. À chaque instant, Henry me parlait avec passion, détaillant des faits historiques avec un enthousiasme contagieux.

    J’aimais l’écouter. Son amour pour sa ville était palpable, presque viscéral. À chaque fois que je levais les yeux vers lui, il y avait cette même lueur dans son regard, une flamme vive, celle de ceux qui aiment transmettre.

    Et puis est venue la surprise.

    Le rooftop du British Museum. Une vue à couper le souffle sur Londres, un ciel d’un bleu profond, et au centre, une table élégamment dressée avec un panier de pique-nique. L’attention du détail, la délicatesse de l’invitation, tout cela était bien trop parfait. J’étais charmée. Irrémédiablement.

    Mais le charme, lorsqu’il est trop grand, fait parfois naître l’angoisse. Et elle s’est imposée à moi aussi violemment que le vent qui caressait mes joues.

    J’ai posé ma fourchette, soudain mal à l’aise. Je sentais la panique monter en moi. Henry me faisait-il la cour ? Était-ce un simple jeu ou un dessein plus sérieux ? J’avais cru que cette journée ne serait qu’une simple sortie entre amis, mais voilà qu’elle prenait des allures de rendez-vous galant.

    Je ne pouvais pas. Je ne voulais pas.

    — Je… Henry, cette journée est merveilleuse, vraiment. Mais je dois vous dire quelque chose.

    Il a relevé la tête, surpris par la gravité de mon ton.

    — Je ne veux pas me fiancer. Pas encore. Peut-être jamais. Je.. Je ne sais pas ce que.. John a rompu nos fiançailles et je me sens enfin libre de pouvoir faire ce que je veux et.. d’être libre.. je ne veux pas que mon union soit conditionnée par les besoins des autres.. un mariage arrangé.. vous voyez ?

    Les mots s’échappaient malgré moi, précipités, tremblants. Je ne voulais pas être enfermée dans un mariage arrangé, voir ma vie dictée par des décisions qui ne seraient pas les miennes. Je voulais aimer librement, choisir, comme mes parents l’avaient fait avant moi. Je voulais un mariage d’amour, pas une union calculée.

    Henry m’observait, silencieux, et ce silence était pire que tout. Mon cœur battait à tout rompre. Avais-je été trop franche ? Trop brutale ? Je m’en voulais déjà.

    — Je suis désolée, Henry… Je ne veux pas que vous pensiez que je ne vous apprécie pas. Au contraire, je suis troublée par votre présence… Et c’est bien cela qui m’effraie.

    Je me levai précipitamment, prête à partir, à fuir cette sensation étrange qui m’envahissait.

    — Je ne veux pas que vous vous sentiez obligé de me séduire pour satisfaire les ambitions de nos parents..

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    Le silence s’installe entre nous, pesant, presque douloureux. Je vois bien que mes mots l’ont touché et je m’en veux terriblement. Comment ai-je pu croire qu’Henry me voyait comme une future épouse potentielle ? Ai-je donc si peu de confiance en l’humanité que je me suis immédiatement imaginée prisonnière d’un mariage arrangé ?

    Je baisse les yeux, honteuse. Il a raison. Si tel avait été son but, il aurait directement parlé avec mon père, pas organisé une journée entière pour me faire plaisir. Son ton est sec, vexé, et cela me blesse autant que je me blesse moi-même. Je déglutis difficilement avant d’oser lever les yeux vers lui.

    — Je suis désolée… Je me sens ridicule. Je ne voulais pas insinuer que vous aviez de telles intentions. C’est juste que…

    Je prends une inspiration tremblante.

    — Je crois que j’ai peur. Pas de vous, Henry, mais de ce que tout le monde attend de moi. Vous êtes… tellement parfait dans ce rôle de gentleman, si attentionné… et moi, je ne sais pas où je me situe. Alors oui, je comprends votre sentiment de peur du monde.

    Je détourne le regard, cherchant une échappatoire à cette conversation qui m’ébranle plus que je ne l’aurais cru. Je me compare une fois de plus à Elena, cette parfaite Londonienne qui aurait su comment réagir, comment se comporter avec grâce et sans maladresse. Moi, je ne suis qu’un esprit sauvage enfermé dans un corps qui cherche encore sa place.

    — J’ai cru… J’ai cru que je devais me défendre avant même d’avoir compris que je n’avais rien à défendre.

    Je laisse échapper un rire nerveux avant de continuer :

    — Pardonnez-moi. Vous avez préparé une journée incroyable, et moi… je la gâche en paniquant pour des choses qui ne sont même pas réelles.

    Je me redresse légèrement, rassemblant mon courage, et pose ma main sur la sienne. Mon regard s’adoucit, mais je vois toujours cette ombre de déception dans ses yeux. Mon cœur se serre.

    — Je vous remercie, Henry. Vraiment. Tout ce que vous avez fait aujourd’hui… c’est la plus belle chose qu’on ait faite pour moi depuis longtemps. Et j’aimerais que nous reprenions là où nous nous sommes arrêtés. Si vous le voulez bien.

    Je veux profiter du reste de cette journée, je veux me laisser porter par ce moment sans me soucier de l’avenir, sans craindre ce que les autres voudront décider pour moi.

    Henry reprend contenance et m’annonce qu’après le thé, nous visiterons les plus belles salles du musée. J’acquiesce avec enthousiasme, un sourire sincère sur les lèvres. J’ai paniqué un instant, mais je refuse de laisser mes craintes gâcher ce qui pourrait être un souvenir merveilleux.

    Et surtout, je refuse de voir Henry s’éloigner à cause de mes propres incertitudes.

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    C.

    Kira sentit son cœur se serrer en voyant le sang couler du nez d’Henry. Pendant un instant, elle resta figée, comme si la scène se déroulait hors du temps. Puis, sans réfléchir davantage, elle s’élança vers lui, posant instinctivement ses mains sur son visage, le forçant à s’asseoir sur les marches de la demeure.

    — Henry… Oh mon Dieu, je suis désolée… Tellement désolée, murmura-t-elle précipitamment, son regard cherchant désespérément le sien.

    Elle sortit un mouchoir de sa manche et l’appliqua délicatement sur son nez ensanglanté. Son autre main glissa le long de sa joue, dans un geste à la fois tendre et inquiet.

    — Je vais arranger ça. S’il vous plaît, laissez-moi faire, dit-elle avec une douceur presque suppliante.

    Elle savait qu’il était sonné, qu’il luttait contre l’envie de vaciller. Son regard troublé et la crispation de ses muscles ne trompaient pas. Avec patience et douceur, elle l’entraînait jusqu’au petit salon où il serait plus à l’aise. Une fois bien installé, elle fit venir des domestiques qui ayant vus la scène apportait déjà de quoi le soigner.

    — Je suis tellement stupide, reprit-elle d’une voix tremblante. C’est ma faute… Si je n’avais pas… Oh, je suis désolée.

    Elle secoua la tête pour chasser ses pensées et se concentra sur lui. Elle ne pouvait pas se permettre de céder à la panique. Sa robe immaculé était tachée de sang mais elle s’en fichait, elle n’avais pas peur de salir.

    — J’ai appris quelques soins en Amérique, expliqua-t-elle tout en défaisant rapidement le ruban de son châle pour en faire une compresse. La médecine amérindienne est différente de celle que vous connaissez. Ils utilisent des plantes, des pressions particulières…

    Ses gestes étaient assurés, précis, empreints d’une tendresse qu’elle n’aurait jamais osé afficher en d’autres circonstances. Ses doigts effleurèrent la ligne de sa mâchoire, remontèrent lentement vers ses tempes, apaisant la tension qui crispait son visage. Elle sentit ses cheveux sous ses doigts, plus doux qu’elle ne l’aurait cru, et se surprit à les caresser fugacement, comme pour le rassurer.

    — Respirez doucement, Henry… Ça va aller. Je suis là..

    Elle tamponna délicatement le sang, appliqua une légère pression pour arrêter l’hémorragie, tout en scrutant son expression. Le voir dans cet état la déchirait. Il avait pris ce coup pour elle, et elle ne savait pas comment expier cette culpabilité qui lui rongeait le cœur.

    — Je n’aurais jamais dû vous mêler à tout cela… Vous n’auriez pas dû… recevoir ce coup. C’est injuste.

    Elle baissa les yeux, honteuse. Jamais elle n’aurait imaginé qu’une simple sortie puisse aboutir à une telle scène. Ses doigts glissèrent à nouveau sur sa joue, comme si elle cherchait à effacer la douleur qu’il ressentait.

    — Merci, Henry… pour cette journée, pour votre amitié pour… Je ne sais à quel point vous remercier et vous..

    Elle esquissa un sourire timide, encore empreinte d’émotion, et tenta de croiser son regard. Elle voulait s’assurer qu’il ne lui en voulait pas, qu’il comprenait à quel point elle regrettait.

    — Je vous en prie… pardonnez-moi. Cette nuit vous resterez ici. Je m’occuperais de vous..

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    C.

    Le repas avait été une véritable parenthèse enchantée. Contrairement aux dîners chez les Smith, où tout semblait pesé, calculé, où elle se sentait corsetée par des attentes qui ne lui convenaient pas, ce repas était simple et sincère. Son père, fidèle à lui-même, s’était montré chaleureux et bavard, veillant à ce que son invité ne manque de rien. Kira, elle, savourait ce moment où elle pouvait être pleinement elle-même, sans contrainte, sans faux-semblants.

    Mais elle n’était pas dupe. Tout au long de la soirée, elle avait observé Henry. Il paraissait à l’aise en apparence, répondait avec politesse et souriait aux anecdotes de son père, mais quelque chose en lui trahissait une gêne plus profonde. Son regard, parfois fuyant, son hésitation à répondre à certaines questions… Et surtout, ce moment précis où son père avait mentionné l’Atlantide. Là, elle avait vu l’ombre passer sur son visage, l’imperceptible crispation de ses doigts sur sa fourchette.

    Quand le repas prit fin et que son père se retira dans son bureau, cigare à la main, elle n’attendit pas plus longtemps.

    — Venez avec moi, murmura-t-elle en posant sa main sur la manche d’Henry.

    Elle l’entraîna à travers la maison jusqu’à la verrière attenante, un petit écrin de verre où ils avaient déjà partagé un thé. À cette heure-ci, seules quelques lanternes diffusaient une lumière tamisée, projetant des ombres douces sur les parois vitrées. L’air était frais, mais agréable, chargé des senteurs nocturnes du jardin.

    Henry s’installa sur le banc en osier, les coudes sur ses genoux, le regard perdu dans l’obscurité. Kira prit place en face de lui, l’observant en silence de son doux sourire.

    Soudain, elle le vit qui hésita un instant, puis prit une profonde inspiration.

    — Vous allez certainement me prendre pour un fou, commença-t-il.

    Elle ne dit rien, l’encourageant d’un simple regard.

    Alors, il lui parla. De cette impression d’avoir oublié sa propre vie, du livre qu’il avait lu, de cette certitude étrange qu’une autre existence l’attendait ailleurs. Et surtout, de l’Atlantide.

    Kira ne cilla pas. Elle ne s’éloigna pas, ne le regarda pas avec la moindre pitié. Au contraire, elle sentit un frisson la parcourir, une émotion qu’elle n’arrivait pas à nommer. Car elle aussi connaissait ce trouble. Depuis des années, elle rêvait d’un monde englouti, de ruines sous-marines où résonnaient des mots qu’elle ne comprenait pas, mais qu’elle ne pouvait s’empêcher d’écrire encore et encore dans ses carnets.

    Elle tendit doucement la main et prit celle d’Henry dans la sienne.

    — Vous n’êtes pas fou, souffla-t-elle.

    Son pouce traça un cercle réconfortant sur la peau de sa main avant qu’elle n’ajoute, plus bas :

    — Ou alors, nous le sommes tous les deux, ajoutait-elle avec un léger rire, parce que moi aussi… je rêve de l’Atlantide. Je rêve d’un vieux langage que je dessine dans des carnets entiers. Et ce n’est pas tout.

    Elle s’interrompit un instant, cherchant les mots justes. Finalement, elle changea de place et vint s’asseoir à ses cotés pour que lui seul entende.

    — Mon peuple a toujours été en lien avec l’Europe, bien avant ce que disent les historiens. Depuis l’époque des Vikings, nous avons échangé des connaissances, des traditions… et des secrets. Parmi mes ancêtres, deux d’entre eux ont découvert l’Atlantide. On en parle dans les récits de ma famille, mais personne ne les a jamais pris au sérieux. Vous savez, on parle surtout de légendes..

    Elle sentit sa gorge se nouer. Ce qu’elle allait dire maintenant, elle ne l’avait confié à personne, pas même à son père.

    — Je vais vous avouer quelque chose que même mon père ignore car cela l’effrayerait. Comme ma mère.. J’ai… des dons. Des visions. Des bribes d’un passé qui ne devrait pas m’appartenir. Je crois que je suis liée à cette ancêtre d’une manière que je ne comprends pas encore. Comme si sa mémoire coulait en moi. Et si ce que vous ressentez venait de là aussi ?

    Le silence qui suivit était empli d’une étrange intensité. Comme si, en cet instant, quelque chose d’important venait de se révéler.

    Henry releva les yeux vers elle, et dans l’ombre de la verrière, Kira sut qu’ils partageaient plus qu’un simple moment. Ils partageaient un secret, un mystère encore enfoui, mais qui réclamait d’être découvert. Ensemble.

    — C’est pour cela que je vais en Écosse. J’ai lu dans un ouvrage de votre mère qu’il y a une grotte qui possède les mêmes signes d’écriture que je dessine. Peut-être que mon ancêtre essaie de me dire quelque chose mais j’ignore quoi.. et je dois savoir.

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    C.

    La nuit est tombée depuis longtemps lorsque Kira s’installe à son bureau, une bougie vacillante projetant des ombres dansantes sur le papier vierge devant elle. Le silence est seulement troublé par le crissement léger du fusain contre la feuille. Elle esquisse d’abord les formes, les contours de la grotte dont ils ont parlé plus tôt, sa main guidée par l’étrange intuition qui la hante depuis son enfance. Chaque trait semble réveiller quelque chose en elle, un souvenir qui n’est pas le sien, mais qu’elle ressent avec une intensité troublante.

    Son esprit ne cesse de retourner à Henry, à son regard lorsqu’il a effleuré sa main avant de partir. Une simple pression, un contact fugace, mais suffisant pour faire naître une tension nouvelle, une énergie qu’elle ne parvient pas à ignorer.

    Son esprit se met à rêvasser, imaginer que Henry puisse l’accompagner en Écosse, qu’ils passent encore du temps ensemble. Elle imagine encore ses doigts parcourant son visage, ses cheveux bouclés et soyeux dans lesquels elle fantasme de s’accrocher.

    Elle secoue la tête, frustrée par ses propres pensées, et reporte toute son attention sur son travail. Les croquis prennent forme, détaillant les reliefs de la roche, les symboles qu’elle avait tenté de déchiffrer à la bibliothèque. Kira ajoute des annotations, cherchant à organiser les bribes de connaissances qu’elle possède.

    Lorsqu’elle relève enfin les yeux, l’aube perce à l’horizon. Fatiguée mais satisfaite, elle range soigneusement ses dessins dans un rouleau de cuir avant de se laisser tomber sur son lit, le sommeil l’emportant presque aussitôt.

    __________

    Le lendemain, vêtue d’une robe sobre mais élégante, Kira accompagne son père jusqu’au manoir des Lockridge. La demeure imposante semble encore plus solennelle en plein jour, son architecture massive dominant les environs. Son père échange quelques mots avec le domestique qui les accueille, mais elle, son attention est aussitôt captée par la silhouette d’un homme qui descend les marches du perron avec aisance.

    Sam.

    Contrairement à Henry, son frère aîné dégage une assurance insolente, un charisme indéniable qui lui donne cet air d’homme qui obtient toujours ce qu’il veut. Son sourire s’élargit lorsqu’il pose enfin les yeux sur elle, et Kira sent immédiatement l’intention derrière son regard et se sent comme prise au piège.

    — Kira, la fameuse Kira.. enfin je vous rencontre. Henry m’a parlé de vous… mais pas assez, il semblerait. Il a occulté votre beauté.

    Sa voix est chaude, charmeuse, et elle y perçoit cette pointe de jeu qu’elle connaît bien. Il l’invite d’un geste à entrer, marchant à ses côtés, s’arrangeant toujours pour capter son regard, lui posant des questions sur son travail, ses dessins, feignant une curiosité sincère. Kira, bien que flattée, reste sur ses gardes. Elle répond poliment, mais garde ses distances.

    Lorsque la porte du salon s’ouvre, elle aperçoit Henry au fond de la pièce. Il est assis près de la fenêtre, et s’il semble plongé dans ses pensées, son regard s’assombrit légèrement en apercevant son frère près d’elle. Sam, lui, ne semble pas s’en soucier. Au contraire, il se penche légèrement vers elle, comme pour capter toute son attention.

    — Vous êtes fascinante, Kira. J’espère que nous aurons l’occasion de mieux nous connaître.

    La tension s’installe, subtile mais bien présente. Et Kira sait, en voyant Henry se lever, que ce déjeuner ne sera pas qu’un simple repas de famille.

    — Henry, murmurait-elle en faisant une élégante révérence, comment va votre nez ? J’ai emmené mes baumes pour vérifier que tout va bien.

    Sans attendre son accord, elle vient à lui et lui ordonne avec douceur de s’asseoir pour qu’elle puisse regarder sa blessure. Minutieusement, elle retire le pansement et constate l’état de son nez. Pendant que son père discute avec Sam de politique, elle en profite pour caresser délicatement la mâchoire puissante de Henry, contempler ses iris et appliquer un baume sur son nez.

    — J’ai travaillé toute la nuit sur les fameux symboles, chuchotait-elle à son ami, j’espère que votre mère pourra y trouver un sens.. mais sinon, comment va votre nez ? Vous avez pu dormir un peu ?

    Elle était inquiète de son état, espérant qu’il se remettait de sa blessure. Ses yeux brillaient d’une compassion tendre et douce alors qu’elle massait délicatement son front pour faire disparaître ses maux de tête.

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    C.

    Henry est là, face à moi, et je perçois la retenue dans sa voix. Il a peur. Pas seulement de ce qu’il pourrait découvrir dans ce livre, mais aussi de ce que cela impliquerait. Il est en équilibre, suspendu entre deux vérités, et je sens que c’est un poids écrasant.

    Je garde le silence quelques instants, mes yeux glissant sur son visage. Il a l’air fatigué, comme s’il n’avait pas dormi de la nuit. Il y a cette ombre dans son regard, quelque chose d’à la fois intense et vulnérable. C’est une confession qu’il me fait, et j’ai le sentiment qu’il attend une réponse, un signe, quelque chose qui pourrait l’aider à se décider.

    — Peut-être que le lire ne changera rien, murmurais-je enfin, ou peut-être que cela changera tout. Mais si tu ne l’ouvres pas, tu resteras toujours dans l’incertitude. Est-ce pire que de savoir ?

    Il détourne un instant le regard vers le jardin, comme s’il cherchait une échappatoire. Dehors, Andrea joue avec Barney, son rire cristallin brisant la tension silencieuse de notre conversation. Un instant, je l’envie. Sa légèreté, sa spontanéité. Elle n’a pas à porter les mêmes poids qu’Henry.

    Je tends la main et effleure doucement son poignet, comme pour l’ancrer dans le moment présent. Il revient à moi, ses yeux cherchant les miens.

    — Je comprends ta peur, continuais-je d’une voix plus douce, mais je pense que si ce livre contient des réponses, elles t’appartiennent. Personne ne peut décider à ta place.

    Il hoche légèrement la tête, mais je vois bien qu’il est toujours en proie au doute. Je me recule légèrement, lui laissant l’espace dont il a besoin.

    — J’ai passé ma nuit à dessiner, avouais-je pour changer de sujet sur un ton plus léger.

    Je souris, appréciant la manière dont il m’observe avant de se recentrer sur quelque chose de plus léger.

    — J’ai préparé des esquisses pour ta mère. J’aimerais les lui montrer après le repas. J’espère qu’elle va adorer et.. qu’elle va y comprendre quelque chose.

    Je vois Henry esquisser un sourire, et pour la première fois depuis notre arrivée, je sens une véritable sincérité dans son expression. J’allais continuer en évoquant que j’étais heureuse de le revoir.

    Un bruit de pas nous interrompt, et je tourne la tête juste à temps pour voir Sam réapparaître dans l’encadrement de la véranda. Son regard glisse de moi à Henry, puis il affiche un sourire trop assuré.

    — Alors, vous complotez tous les deux dans votre coin ? dit-il d’un ton léger, mais avec cette pointe de défi qui ne m’échappe pas.

    Je sens que Henry près de moi se crispe légèrement, et je sens immédiatement la tension revenir. Sam s’avance nonchalamment, s’appuyant contre la rambarde de la véranda un sourire narquois sur les lèvres. Je ne peux nier qu’il est laid. Mais une autre beauté de Henry qui me laisse de marbre.

    — Kira, vous devriez venir voir la galerie des portraits après le déjeuner. Je pourrais vous montrer quelques œuvres intéressantes. Vous aimez l’art, n’est-ce pas ?

    Je devine son jeu, et l’attitude possessive d’Henry à mon égard ne fait que confirmer qu’il y a une rivalité bien plus profonde entre eux. Je garde pourtant mon calme, adressant à Sam un sourire poli.

    — Avec plaisir, mais seulement si Henry m’accompagne.

    Sam arque un sourcil, puis laisse échapper un petit rire avant de jeter un regard amusé à son frère.

    — Bien sûr. Après tout, je ne voudrais pas vous priver de sa compagnie.

    Henry serre les mâchoires, mais je pose une main légère sur son bras, cherchant à dissiper la tension qui ne cesse de croître entre eux.

    Je sens que ce déjeuner sera plus éprouvant que je ne l’imaginais.

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    C.

    Le repas avait été à la fois délicieux et troublant. Si l’attention de la mère d’Henry et d’Andrea me mettait à l’aise, l’échange sur l’accident d’Henry éveillait en moi une curiosité teintée d’inquiétude. Tout semblait tourner autour d’un secret soigneusement enfoui, un mystère qui n’attendait qu’à être mis au jour.

    Lorsque Henry et Andrea quittèrent la table, je me retrouvai seule avec sa mère. Son regard, bienveillant mais empreint de gravité, se posa sur moi.

    — Vous semblez vous intéresser aux civilisations perdues, Kira. L’Atlantide vous intrigue-t-elle ? demanda-t-elle avec un léger sourire.

    J’acquiesçai, hésitante.
    — Oui, énormément. Mais ce qui m’intéresse surtout, c’est ce que vous savez à son sujet. Vous y êtes allée, n’est-ce pas ?

    Elle hocha doucement la tête.
    — L’Atlantide n’est pas un mythe. C’est un endroit bien réel, mais il est bien plus que cela. Il renferme des secrets que nous ne comprenons pas encore totalement.

    Un frisson me parcourut.
    — Des secrets ?

    Elle parut peser ses mots.
    — Des phénomènes inexpliqués s’y produisent. C’est un lieu où le temps et la mémoire semblent se jouer des hommes.

    Je fronçai les sourcils.
    — Vous.. Vous parlez d’Henry.

    Elle eut un soupir léger, comme si elle s’attendait à cette question.
    — Mon fils… a changé après cet accident. Ce n’était pas seulement une chute. Il est resté dans le coma pendant des mois, et lorsqu’il s’est réveillé, quelque chose en lui s’était altéré. Il avait oublié des pans entiers de sa vie, mais pas comme on oublie après un choc. C’était… comme si son esprit rejetait volontairement certaines vérités.

    Une inquiétude sourde grandit en moi.
    — Vous voulez dire qu’il oublie son passé, mais seulement les personnes qui lui sont proches ?

    Elle hocha la tête.
    —Exactement. Comme si son esprit effaçait les attaches, le ramenant à un état d’isolement constant. Il connaît l’histoire, les sciences, l’archéologie… mais il peut se réveiller un matin sans savoir qui est son propre père.

    Mon cœur se serra. Je repensai à la façon dont il m’avait regardée ce soir, avec une attention presque fébrile. Il m’avait invitée ici, dans sa famille, alors qu’il semblait avoir tant de mal à s’ancrer dans la sienne.

    Je pris une profonde inspiration.
    — Vous pensez que cela a un lien avec l’Atlantide ?

    Elle posa sa main sur la table, ses doigts caressant distraitement le bois poli.
    — J’en suis persuadée. Cette île… elle possède une emprise sur ceux qui s’y aventurent trop profondément. Henry y a laissé une part de lui-même. Et peut-être que vous… peut-être que vous pouvez l’aider à la retrouver, je vois bien qu’il place une grande affection pour vous et je sais les puissants dons que possèdent votre peuple.

    Je restai figée, la gorge sèche. Son regard s’attarda sur moi, perçant, presque suppliant.

    Elle venait tout juste d’entrer dans la vie d’Henry, et pourtant, elle avait la sensation oppressante qu’elle en faisait déjà partie depuis bien plus longtemps qu’e ne l’aurais cru et que son destin serait de le sauver.

    Kira sentit le besoin de s’éloigner un instant. L’atmosphère de la demeure, bien que chaleureuse, était chargée d’un poids qu’elle n’avait pas anticipé. L’histoire d’Henry, son accident, ce coma qui l’avait arraché à la réalité… Tout cela résonnait en elle d’une manière qu’elle ne parvenait pas à expliquer.

    Elle s’éclipsa discrètement vers les jardins, savourant l’air frais et la tranquillité que lui offrait la nuit. Loin du brouhaha du salon, elle pouvait enfin laisser son esprit vagabonder. L’Atlantide… Les Cavill avaient abandonné leurs recherches après l’accident d’Henry, et pourtant, cette civilisation n’avait jamais cessé de les hanter. Ce n’était pas seulement une quête archéologique. Il y avait quelque chose de plus profond, un mystère qui échappait encore à Kira.

    Et pourquoi Marianne pensait-elle que ses dons pourraient aider son fils ?

    Elle s’arrêta près d’une fontaine en pierre, effleurant du bout des doigts l’eau glaciale. Un frisson lui parcourut l’échine, autant à cause du froid que de l’étrange sensation que cette maison cachait encore bien des secrets.

    — Vous fuyez déjà l’assemblée ? Je dois avouer que je suis un peu vexé.

    La voix suave de Sam retentit derrière elle. Kira se retourna lentement, découvrant sa silhouette nonchalamment appuyée contre une colonne du kiosque. Il lui adressa un sourire taquin, les mains enfouies dans les poches de son veston.

    — J’avais besoin d’un peu d’air, répondit-elle en haussant légèrement les épaules.
    — L’air est meilleur en votre compagnie, il faut croire.

    Kira eut un léger rire, amusée malgré elle. Sam avait ce charme désinvolte et cette assurance irritante qui forçaient l’attention. Il s’approcha d’elle, mesurant chacun de ses pas avec une aisance presque théâtrale.

    — Dites-moi, Kira… Qu’est-ce qui peut bien captiver une femme aussi fascinante que vous ? L’archéologie, je le sais. Mais au-delà ? Le mystère ? Le danger ? Ou… le frisson de l’inconnu ?

    Il s’arrêta à une distance respectable, mais son regard mordoré brillait d’une lueur espiègle. Kira croisa les bras, arquant un sourcil.

    — Vous avez l’habitude de charmer vos invitées avec ce genre de discours, Sam ?
    — Seulement celles qui le méritent. Et je dois dire que vous êtes une énigme des plus envoûtantes. Je comprends pourquoi Smith est tombé sous votre charme.

    Elle ne put s’empêcher de sourire, quoique légèrement méfiante. Il jouait avec elle, c’était évident, mais il n’y avait rien de malveillant dans son attitude. Juste une malice assumée, un jeu auquel il semblait prendre plaisir.

    — Vous espérez quoi, exactement ? demanda-t-elle en penchant légèrement la tête.
    — Obtenir un sourire de plus.

    Il accompagna ses mots d’un clin d’œil. Kira éclata de rire cette fois, secouant la tête.

    — Vous êtes incorrigible.
    — Et vous êtes bien trop perspicace pour mon propre bien.

    Le silence s’étira un instant, seulement troublé par le vent léger qui faisait bruisser les feuillages. Sam perdit un peu de son masque de séducteur, l’espace d’une seconde. Kira le vit dans ses yeux, cette lueur fugace d’intérêt sincère derrière toute cette désinvolture.

    — Vous êtes différente, Kira. Et je ne dis pas cela à la légère.

    Elle le regarda, intriguée, mais avant qu’elle ne puisse répondre, un bruit de pas résonna derrière eux. Quelqu’un approchait.

    Sam retrouva aussitôt son sourire charmeur, mais Kira savait qu’un éclat plus sérieux couvait sous cette façade. Elle n’était pas certaine de ce qu’il voulait réellement, mais une chose était sûre : il n’était pas le frère dont elle aurait voulu attirer l’attention.

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    C.

    Je sursaute légèrement en voyant Barney surgir entre les buissons, le poil hérissé et les pattes ancrées dans le sol comme s’il venait de trouver un intrus dans son territoire. Derrière lui, Henry apparaît, l’air sombre, le regard brûlant d’une colère contenue.

    Sam, toujours détendu, pivote légèrement et lève une main en signe de paix.
    « Henry ! Nous parlions justement de toi. J’allais dire à Kira à quel point tu es un remarquable cavalier, mais… »

    Il n’a pas le temps de finir que son frère le pousse brusquement, le forçant à reculer d’un pas. Je ressens immédiatement la tension entre eux, palpable, électrique. Henry est en colère, son corps tendu comme un arc prêt à lâcher sa flèche.

    « Qu’est-ce que tu me veux, Henry ? Tu veux réellement te battre avec moi ? »

    Je m’apprête à intervenir, à calmer le jeu, mais Henry répond avec une fureur qui me surprend :

    « Pourquoi tu tournes autour d’elle ? Qu’est-ce que tu lui veux ?? »

    Sam penche la tête, feignant l’innocence. « Serais-tu jaloux ? N’ai-je pas le droit de discuter avec notre invitée ? »

    « Arrête de tourner autour du pot, Sam ! Andrea m’a dit que tu adorais me mettre des bâtons dans les roues et aussi de faire en sorte que je sois mal vu un peu partout ! Je t’interdis de faire cela avec Kira !! »

    Sam soupire, comme las de cette querelle fraternelle. « Notre petite sœur est une sacrée peste, dis donc… »

    Henry secoue la tête, furieux. « Non, elle est surtout la seule à me dire la vérité ! »

    Et alors, les mots de Sam tombent comme une lame tranchante et le silence qui suit est glacial. Je retiens mon souffle. Henry, lui, ne bouge pas, mais je vois son dos se raidir, son poing se serrer. Pourtant, il ne réplique pas immédiatement. Il comprend. Il comprend la colère de Sam, mais cela ne rend pas ses paroles moins cruelles. Finalement, Sam tourne les talons et s’éloigne.

    Je m’approche d’Henry et, dans un geste spontané, je glisse ma main dans la sienne. Sa paume est froide, tremblante. Il reste un instant silencieux avant de murmurer :

    « Vous allez croire que je suis un roi de la bagarre… Excusez-moi, Kira. Je me suis emporté car j’avais peur que Sam soit trop insistant avec vous… Au final, il est surtout aigri envers moi. Je comprends un peu mieux pourquoi j’ai l’impression de ne plus reconnaître personne… Ma sœur m’a parlé de l’accident… »

    J’acquiesce doucement et lui avoue que sa mère m’a aussi confié quelques bribes de son passé. Il lève les yeux vers moi, une douleur indicible au fond du regard.

    « Je risque de vous oublier, même si mon cœur m’hurle que c’est impossible. Ça m’affecte énormément d’imaginer cette possibilité… Je crois que ça m’affecte plus que d’oublier ma propre famille. Pourtant, ça arrivera, puisqu’il n’y aurait pas de remède à mon mal… Et je m’en veux déjà de savoir que vous serez à nouveau une inconnue à mes yeux. »

    Je veux lui dire que je ne l’oublierai pas, moi. Que peu importe où je serai, je garderai en mémoire cette rencontre, ces moments partagés, ce lien fragile mais intense qui nous unit. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

    Henry sort un petit objet de sa veste et le place dans ma main. Une carte, ornée d’un dessin délicat d’une fleur. À l’intérieur, du jasmin séché et un message. Puis, il me tend une loupe.

    « Et j’espère que ce dernier présent vous portera chance dans toutes vos recherches… »

    Je serre la loupe dans ma paume, émue. Henry a pensé à moi, au-delà de son propre malheur. Il a voulu me laisser quelque chose, un souvenir de lui. Un frisson me traverse alors que je prends conscience de l’intensité de ce moment.

    « Quand vous serez à Édimbourg, j’espère que vous apprécierez l’hospitalité écossaise et la beauté de son environnement… J’espère aussi que vous allez vous épanouir et trouver votre bonheur. Je vous souhaite tellement de belles choses, Kira… Vous n’imaginez pas à quel point. »

    Son regard s’accroche au mien et je ressens toute la tristesse qu’il tente de contenir. Je veux lui dire que je ne veux pas qu’il m’oublie. Que même si je pars, une part de moi restera ici, avec lui. Mais je sais que ce serait cruel de nourrir un espoir impossible. Après être restée figée par la scène entre les deux frères et les mots d’Henry qui résonnait en moi tel un écho lointain impossible à accepter. Il parlait comme s’il était déjà perdu, comme s’il s’effaçait déjà de son propre avenir. Et cela, je ne pouvais l’admettre.

    Je serrais un peu plus ma main dans la sienne, le forçant à croiser mon regard. Il y avait dans mes yeux une détermination nouvelle, une lueur que même l’obscurité naissante du jardin ne pouvait dissimuler.

    — Vous parlez comme si tout était déjà écrit, comme si vous n’aviez plus aucun pouvoir sur votre propre vie… Mais ce n’est pas vrai. Vous êtes là, en cet instant. Vous êtes vivant, Henry, et tant que vous l’êtes, vous pouvez choisir. Vous pouvez décider de ne pas rester prisonnier de cette peur. La preuve, vous me protéger contre vents et marées alors que je ne vous apporte que tracas.

    Henry ouvrit la bouche, sans doute pour protester, mais je ne lui en laissa pas l’occasion. Pour une fois, je voulais être celle qui entraînait quelqu’un ailleurs, celle qui ouvrait une porte plutôt que de simplement passer à travers celles qu’on lui indiquait.

    — Venez avec moi.

    Le silence qui suivit fut assourdissant. Henry me regarda comme s’il n’avait pas bien compris alors que je poursuivais.

    — Venez avec moi.. En Écosse, répliquais-je avec un immense sourire confiant, pourquoi pas ? Pourquoi rester ici à vous ronger d’angoisse en attendant que votre mémoire vous joue encore des tours ? Si tout est voué à s’effacer, alors au moins, faites en sorte que chaque moment soit inoubliable avant qu’il ne disparaisse. Vivez, Henry. Quittez cette maison, partez à l’aventure, découvrez autre chose que ces murs et cette douleur que vous traînez comme un poids.

    Je le vis froncer les sourcils, pris de court. Sans doute n’avait-il jamais envisagé cette possibilité. Je devinais rapidement que son monde avait toujours été circonscrit à cette demeure, à ses souvenirs fragmentés, à cette famille avec laquelle il ne savait plus comment interagir.

    — Et si vous venez à reperdre la mémoire.. Alors je vous rappellerai. Aussi souvent qu’il le faudra.

    Il n’y avait aucune hésitation dans ma voix, aucune peur. Juste une certitude et un sourire adorable que j’offrais à mon père quand je voulais obtenir quelque chose. C’était aussi une invitation à lâcher prise, à cesser d’avoir peur de demain.

    — Je sais ce que vous vous dites et je peux vous assurer que je suis sérieuse.

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    C.

    Je replie soigneusement un pull dans ma valise, un sourire flottant sur mes lèvres. Je n’arrive toujours pas à croire que Henry a accepté de m’accompagner en Écosse. L’idée même de cette aventure partagée me remplit d’excitation. Je me vois déjà lui montrer les ruelles pavées d’Édimbourg, les landes brumeuses du nord, et surtout, lui faire comprendre qu’il a le droit de vivre pleinement, même avec cette mémoire capricieuse.

    Tout à coup, la porte s’ouvre brutalement et Anya surgit dans ma chambre, haletante, les joues en feu, les yeux brillants d’une émotion mêlée de fébrilité et d’inquiétude.

    — Kira ! Il faut que je te parle !

    Je m’arrête net, fronçant les sourcils devant son agitation soudaine. Avant même que je ne puisse ouvrir la bouche, elle referme la porte derrière elle et s’effondre sur mon lit, la main sur la poitrine comme si elle tentait de calmer les battements affolés de son cœur.

    — Qu’est-ce qu’il se passe ?

    Elle inspire profondément avant de lâcher d’une seule traite :

    — J’ai couché avec Garrett.

    Le silence s’étire quelques secondes. Je cligne des yeux, pas certaine d’avoir bien entendu. Anya, ma douce et réservée Anya, vient de me dire qu’elle a passé la nuit avec Garrett ?

    — Attends… quoi ?

    Elle se redresse brusquement, l’excitation et l’angoisse se disputant son visage.

    — C’était… parfait. Je n’ai jamais ressenti quelque chose d’aussi intense, aussi… vrai. Je l’aime, Kira. Je l’aime tellement. Et cette nuit… cette nuit, c’était tout ce que j’espérais. Il a été tendre, attentionné… c’était ma première fois, et il a fait en sorte que ce soit inoubliable.

    Un sourire tendre m’échappe en la voyant dans cet état. Pourtant, je devine déjà ce qui trouble son bonheur.

    — Anya.. tu..

    Elle se mord la lèvre, son regard s’assombrit.

    — Mais je suis promise à Clarence ce vieux bonhomme étrange et à l’haleine fétide.. qui me répugne. Comment vais-je faire, Kira ? Et si Garrett l’apprenait ? Et si…

    Sa voix se brise et elle enfouit son visage dans ses mains. Je viens m’asseoir à côté d’elle, posant une main réconfortante sur son bras.

    — Tu regrettes ?

    Elle relève la tête aussitôt, ses yeux s’agrandissant.

    — Non ! Jamais ! Je referais tout pareil, encore et encore. Mais… je ne veux pas tomber enceinte. Pas maintenant, pas comme ça.

    Son regard trahit son inquiétude profonde. Je comprends. Dans sa situation, un enfant changerait tout et l’emprisonnerait encore plus dans cette vie qu’elle refuse.

    — Il existe des moyens d’éviter ça, tu le sais, non ?

    Elle hoche la tête lentement.

    — J’ai entendu des rumeurs… des tisanes, des potions… mais je ne sais pas quoi faire exactement. Et si ça ne fonctionnait pas ?

    Je réfléchis rapidement. Il y a toujours eu des méthodes, des savoirs transmis discrètement entre femmes, même si beaucoup sont risquées.

    — Je vais t’aider. On va trouver une solution. Mais avant tout, il faut que tu réfléchisses à ce que tu veux vraiment. Pas seulement pour éviter les conséquences, mais pour ton avenir, Anya.

    Elle me regarde avec intensité, comme si elle cherchait une réponse dans mon regard.

    — Je veux Garrett. Je veux être libre.

    Son murmure est une confession, un vœu qu’elle n’ose à peine formuler. Je serre sa main dans la mienne, déterminée à l’aider à y parvenir, quoi qu’il en coûte.

    — Mais je ne veux pas qu’il m’épouse parce qu’il croit qu’on a commis une faute en m’enfantant.

    Dans l’après-midi, je me rends chez l’apothicaire, une liste en tête des plantes dont Anya aura besoin. J’essaie de me concentrer sur les herbes et racines à acheter, mais mon esprit vagabonde encore vers notre conversation de la veille. L’excitation de son aveu, ses doutes, la peur qui teintait sa voix… et ce sourire radieux qui ne la quittait pas. Anya était amoureuse, et malgré les risques, elle avait goûté au bonheur.

    Je pousse la porte du petit commerce, une clochette tintant doucement à mon entrée. L’endroit sent le thym, la lavande et la cannelle. Une femme aux cheveux grisonnants me salue d’un sourire bienveillant.

    — Que puis-je faire pour vous, ma chère ?

    Je sors ma liste et lui tends en baissant la voix :

    — J’aurais besoin d’armoise, de rue et de baies de genièvre… ainsi que de framboisier et d’angélique.

    L’apothicaire me jette un regard en biais, mais ne pose pas de questions. Tandis qu’elle s’affaire, je jette un œil aux étagères garnies de pots en verre remplis d’herbes séchées et de fioles d’élixirs aux teintes ambrées.

    — Vous cherchez quelque chose de plus ? interroge-t-elle en soulevant un sachet de tissu rempli d’herbes odorantes.

    Je secoue la tête et tends l’oreille. Une voix grave et familière résonne près de la porte. Je me fige. Garrett.

    Je me retourne et le trouve figé sur le seuil, les sourcils froncés. Son regard glisse du sachet que l’apothicaire me tend à mon visage.

    — Kira ?

    Je déglutis. Il fait un pas vers moi et baisse les yeux vers ma commande. Je vois alors son expression changer. Ses mâchoires se serrent.

    — Qu’est-ce que tu fais avec ça ? demande-t-il d’une voix tendue.

    Je cligne des yeux, prise de court.

    — J’achète simplement quelques herbes. Pourquoi cette tête ?

    Garrett ne répond pas immédiatement. Il se passe une main dans les cheveux, l’air troublé, puis il secoue la tête.

    — Peu importe, dit-il finalement, le ton plus sec que d’ordinaire.

    Il quitte la boutique sans un mot de plus. Je reste interdite. Qu’est-ce qui lui prend ?

    Plus tard dans la journée, Garrett retrouve Henry près des écuries. Il l’observe un instant, les bras croisés, puis finit par lâcher :

    — Henry, il faut que je te parle de quelque chose. Je ne sais pas ce que tu as fais avec Kira et.. et ce qui vous lie et pourquoi tu veux suivre cette fille en Écosse mais.. mais tu dois savoir que.. Je viens de voir Kira chez l’apothicaire. Elle achetait… des plantes spécifiques.

    Devant l’air perplexe de son cousin, Garrett soupire et s’impatiente avant de révéler ce qu’il a vu.

    — Avec des plantes abortives, Henry. Je crois… Je crois que Kira est enceinte. Et qu’elle ne veut pas garder l’enfant. Alors ma question est simple.. est-ce que c est ton enfant ? Est-ce que vous.. toi et elle ?

  91. Avatar de C.
    C.

    La nuit tombe et je me tiens devant ma valise entrouverte, les mains posées sur le rebord, le regard perdu sur les nombreux livres et carnets soigneusement rangés. Mon cœur bat d’une étrange fébrilité. Je devrais être envahie par la peur, par l’angoisse de quitter ma vie d’ici. Pourtant, c’est un sentiment d’urgence et de détermination qui m’anime. Je dois partir, pour moi, mais surtout pour Anya.

    Elle est venue m’aider, silencieuse, les lèvres pincées, mais ses gestes sont plus éloquents que des paroles. Elle m’aidait à ranger, à choisir mes affaires les plus utiles. Ma conscience en revanche, ne cesse de me répéter que je devrais reconsidérer ma décision. Mais quand je regarde Anya.. je vois son inquiétude qui se lit dans chaque regard, dans chaque soupir. Je la rassure du mieux que je peux, lui rappelant que tout ira bien, que nous serons prudente et à deux, mais je sais qu’elle ne me croit pas. Moi-même, je ne suis pas certaine de ce que nous allons affronter, mais il est trop tard pour reculer.

    L’aiguille de l’horloge marque dix-sept heures lorsque mon père arrive à l’ambassade. J’ai terminé de préparer mes affaires et Anya est partie terminer les siennes. Lorsque j’aperçois mon père, je sais immédiatement que quelque chose ne va pas. Son regard est sombre, chargé d’émotions contenues. Je m’efforce de garder mon calme alors qu’il me fait signe de le suivre dans son bureau, là où nous serons à l’abri des oreilles indiscrètes.

    — Kira, qu’est-ce que tu as fait ?
    Son ton est grave, presque accusateur.

    Je fronce les sourcils, ne comprenant pas immédiatement où il veut en venir même si je crains qu’il ne sache pour le départ précipité.
    — Duda ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

    Il passe une main dans ses cheveux, visiblement frustré que je joue les ingénues.
    — D’après mes informateurs, tu es allée chez l’apothicaire dans la journée. Et ils savent ce que tu as acheté. Ne me mens pas.

    Mon cœur manque un battement, mais je ne laisse rien paraître. Je croise les bras, plantant mon regard dans le sien.
    — Et alors ?

    Je peux distinctement voir mon père contenir sa colère, il serre sa mâchoire, hésite un instant avant de lâcher dans un souffle inquiet :
    — Tu es enceinte, c’est ça ? De Smith ? De Cavill ?
    — Quoi ?! Mais enfin, qu’est-ce qui te fait croire une chose pareille ? Pour qui tu me prends ?
    — Tu ne peux pas me mentir, Kira. On m’a dit les plantes que tu achetais… et les hommes de main de Smith le seront aussi ! Tu sais ce que ça implique ?

    Je secoue la tête, exaspérée.
    — Duda, écoute-moi bien. Ce n’est pas pour moi. Je n’attends pas d’enfant. Mais si tu veux connaître la vérité, alors oui, j’ai acheté ces herbes pour quelqu’un d’autre.

    Je vois son visage se décomposer légèrement. Il comprend. Il fait rapidement le lien.
    — Anya… murmure-t-il.

    Je hoche doucement la tête. Il pâlit. Il sait ce que cela implique. Il sait aussi qu’Anya risque bien plus que des commérages. Son mariage avec Clarence serait une condamnation à vie, une prison dorée dont elle ne sortirait jamais. Il baisse les yeux, songeant sans doute à ce qu’il attend mon amie et par la même occasion à moi-même.

    — Nous partons cette nuit, dis-je d’une voix calme mais ferme. Ce soir. À minuit avec Henry.
    —Ce soir ?
    — Duda.. Chaque instant que nous restons ici est un risque de plus. Tu as vu comment les rumeurs circulent vite. Si l’apothicaire parle, si quelqu’un apprend pour Anya, nous serons pris au piège. Je ne peux pas laisser ça arriver.

    Mon père passe une main sur son visage, tentant d’assimiler la situation.
    — Donc le père serait Garrett.. Il est au courant ?
    — Oui, avouais-je avec un soupir, et il est avec nous. Il sait ce que cela implique. Nous devons être rapides, discrets. Une fois en Écosse, nous pourrons réfléchir à la suite. Mais pour l’instant, l’urgence est de partir.

    Un silence s’installe entre nous. Mon père semble lutter contre ses propres démons, contre sa propre culpabilité et son envie irrépressible de vouloir le protéger. Puis, finalement, il acquiesce.

    — Très bien. Je vais vous préparer deux trois affaires pour le voyage.

    Je laisse échapper un soupir de soulagement avant de me jeter dans ses bras. Je le sens m’enlacer contre lui avec possession alors que des larmes sommeillent au coin de mes yeux.

    — Tu viendras nous voir, demandais-je d’une voix sanglotante.
    — Oui.. tu me fais tellement penser à ta mère. Forte, courageuse, aidant les autres..
    — Elle me manque Duda..
    — A moi aussi petite fleur.

    La nuit est tombée sur la ville, enveloppant les rues d’un silence pesant. J’ai terminé de rassembler mes affaires et mon cœur bat d’excitation à l’idée de quitter enfin cet endroit, d’échapper à cette vie qui me retient. Anya m’attend dans la remise derrière la maison, où nous avons convenu de nous retrouver avant de rejoindre Henry et Garrett. J’inspire profondément. C’est la dernière ligne droite.

    Je descends les escaliers sur la pointe des pieds, mon sac en main, quand un coup brutal ébranle la porte d’entrée. Un frisson glacé me traverse l’échine. Avant même que j’aie le temps de réagir, la porte vole en éclats sous la force d’un homme que je reconnaîtrais entre mille. John Smith. Son visage est déformé par la rage, ses yeux injectés de sang me transpercent. Il avance vers moi d’un pas lourd, son souffle court et bruyant.

    — Espèce de garce, gronde-t-il en refermant la porte derrière lui. Tu pensais pouvoir m’humilier impunément ? Toute la ville raconte que tu es enceinte et que ce n’est pas de moi ! Tu crois que je vais laisser passer ça ?

    Je recule instinctivement, mon dos heurtant la rambarde de l’escalier. Je sais qu’il est dangereux, qu’il n’a jamais toléré qu’on le défie. Mais jamais encore je ne l’avais vu ainsi, prêt à exploser.

    — John, tu n’as rien à faire ici. Tu devrais partir, dis-je d’une voix que j’essaie de rendre ferme malgré ma gorge serrée.
    — Me dire de partir ? Après ce que tu as fait ? Il rit, un rire sans joie, tranchant comme un coup de fouet. Tu veux fuir avec cet imbécile d’Henry et ton amie, c’est ça ? Tu crois que je vais te laisser salir mon nom ?

    Il s’approche brutalement et attrape mon poignet avec une force qui m’arrache un cri.

    — Tu vas venir avec moi et tu vas assumer tes actes, Kira !

    Je lutte, me débat, mais il me soulève presque du sol. Sa poigne me broie le bras. Une vague de panique m’envahit. Si je monte avec lui dans cette calèche, je sais que je ne reverrai jamais l’Écosse.

    — Lâche-moi, John !
    — Tu veux que je sois le cocu de la ville, hein ? rugit-il. Que tout le monde me regarde de travers ?

    J’essaie de me dégager, mais il me plaque contre le mur, son visage si proche du mien que je sens son souffle chaud et chargé de colère. Il lève la main, et je ferme les yeux, prête à encaisser le coup. Mais il ne vient pas. Une voix retentit soudain dans la nuit.

    — Lâche-la immédiatement, hurle Anya accompagnée de Henry et Garrett.

    John hésite, surpris par leur présence soudaine.

    — C’est une affaire qui ne vous regarde pas, grogne-t-il en resserrant son emprise sur mon poignet.
    — C’est exactement le contraire, rétorque Anya en s’avançant d’un pas. Kira part avec nous. Elle ne t’appartient pas.

    Je sens la pression de la main de John se relâcher légèrement sous l’intensité du regard d’Henry. Je profite de ce moment pour me dégager violemment, frapper ses bijoux de famille et reculer vers mes amis. Ma peau brûle là où il m’a agrippée, mais je ne tremble pas. Pas devant lui.

    — Ne t’avise plus jamais de me toucher, John, dis-je d’une voix glaciale.

    Il reste figé un instant, comme s’il pesait ses options, puis son regard glisse sur Henry et Garrett. Il comprend qu’il est en infériorité numérique.

    — Tu ferais mieux de prier, Kira, murmure-t-il avec un sourire mauvais. Parce que tôt ou tard, tu paieras pour ça.

    Je pousse un soupir tremblant, sentant mes jambes faiblir sous la tension. Anya s’approche et m’enlace terrorisée.

    — Vite, partons.

    Je prends une profonde inspiration avant d’hocher la tête.

  92. Avatar de C.
    C.

    Le vent froid caressait le visage de Kira alors qu’elle descendait de la calèche avec l’aide d’Henry. Ses doigts, même à travers ses gants, ressentaient la chaleur de sa paume. Ce simple contact suffisait à déclencher en elle une sensation étrange, un frisson qui n’avait rien à voir avec la fraîcheur matinale.

    Elle l’observa discrètement, tentant de comprendre pourquoi elle ressentait une telle gratitude envers lui. Bien sûr, il venait de la protéger face à Smith, et elle savait que sans son intervention, la situation aurait pu tourner au désastre. Mais ce n’était pas seulement cela. Il y avait quelque chose en lui qui l’attirait, une force tranquille, une assurance qui la rassurait et l’intimidait à la fois.

    Elle détourna le regard vers l’horizon, essayant de calmer le tumulte dans son esprit. Henry se tenait à ses côtés, lui parlant des terres écossaises, du domaine de sa famille, de l’âne nommé Louis et des traditions des clans. Ses paroles étaient légères, presque taquines, mais elle percevait une douceur derrière ce masque de désinvolture. Il essayait de la mettre à l’aise, et cela ne faisait qu’accroître son trouble.

    « Vous avez eu raison de ne pas vous laisser faire, » reprit-il soudainement, la voix plus grave. « Peu de femmes osent se défendre face à des hommes comme Smith, mais vous… vous avez un courage que peu peuvent revendiquer. »

    Kira sentit son cœur rater un battement. Son regard croisa le sien, et elle y lut quelque chose qu’elle n’arrivait pas à définir. Une admiration sincère, peut-être ? Une forme d’attirance ? Elle aurait voulu lui répondre quelque chose d’intelligent, d’aussi percutant que son compliment, mais ses mots restèrent coincés dans sa gorge.

    Au lieu de cela, elle baissa légèrement les yeux, se mordillant la lèvre inférieure. Depuis quand un homme la troublait-il ainsi ? Smith n’avait jamais provoqué chez elle un tel émoi. Lui, il n’avait été qu’une obligation, une erreur qu’elle s’efforçait d’oublier. Henry, en revanche… il lui inspirait autre chose. Une chaleur douce, un sentiment de sécurité, une envie inexplicable de s’abandonner à cette présence qui semblait faite pour veiller sur elle.

    « L’Écosse est une terre magnifique, » continua-t-il, la voix plus douce. « Je suis certain qu’elle vous plaira. Vous y serez libre, loin des murmures et des regards pesants de Londres. »

    Libre. Ce mot résonna en elle avec une intensité nouvelle. Pouvait-elle vraiment aspirer à cette liberté ? Pouvait-elle laisser derrière elle la peur, la honte, les souvenirs de Smith et tout ce qui l’entravait ?

    Un souffle de vent fit voler une mèche de ses cheveux, et Henry leva la main pour la remettre derrière son oreille. Son geste fut si naturel, si intime, qu’elle sentit un frisson parcourir sa peau. Il ne s’éloigna pas immédiatement, et leurs regards restèrent accrochés quelques secondes de trop.

    Kira déglutit difficilement. Elle ne comprenait pas encore tout ce qui se passait en elle, mais une chose était certaine : Henry la troublait plus qu’elle ne voulait bien l’admettre.

    Et l’idée même de passer du temps avec lui en Écosse ne faisait qu’accélérer les battements de son cœur.

    La nuit était tombée sur l’auberge, plongeant les chambres dans une obscurité paisible, seulement troublée par le bruit lointain du vent qui sifflait contre les fenêtres. Anya dormait profondément, bercée par l’épuisement du voyage. Kira, elle, ne trouvait pas le sommeil. Une énergie nouvelle vibrait en elle, comme un appel qu’elle ne pouvait ignorer.

    Silencieusement, elle se leva, enfila une cape sur sa chemise de nuit et quitta la chambre sur la pointe des pieds. Le couloir était désert. Elle descendit prudemment les escaliers de bois, retenant son souffle à chaque grincement. Le rez-de-chaussée était plongé dans la pénombre, l’âtre de la cheminée ne projetant plus que de faibles braises rougeoyantes. D’un pas léger, elle franchit la porte et s’enfonça dans la nuit écossaise.

    Dehors, l’air était vif et pur. Le ciel, d’un noir profond, était piqué d’étoiles, et la lune ronde et éclatante baignait la lande d’une lumière spectrale. Un frisson parcourut Kira, mais ce n’était pas le froid, c’était l’excitation, la sensation d’être enfin à sa place. Ses pieds nus foulèrent l’herbe humide alors qu’elle s’éloignait de l’auberge pour rejoindre une clairière voisine.

    Là, entourée de collines douces et de rochers moussus, elle ferma les yeux et leva les bras vers le ciel. Elle inspira profondément, emplissant ses poumons de cet air chargé d’histoires anciennes. Puis, doucement, elle commença à chanter. Sa voix s’éleva, d’abord basse, hésitante, puis plus sûre, plus puissante. C’était un chant ancien, appris auprès des siens, une prière murmurée aux ancêtres, un hommage aux esprits qui veillaient sur elle.

    Portée par l’émotion, elle se mit à danser. Uniquement vêtue de sa robe de nuit d’un blanc immaculée, elle ressemblait à une revenante avec ses long cheveux bras qui volaient au grès du vent. Ses pas épousaient le sol avec une grâce instinctive, comme si la terre elle-même la guidait. La lune illuminait sa silhouette mouvante, les ombres dansant avec elle. Elle se sentait libre, vivante, connectée à quelque chose de plus grand qu’elle. L’Écosse l’accueillait, elle le sentait jusque dans ses os.

    Le vent se leva, balayant ses cheveux sur son visage, la caressant comme une main bienveillante. Son cœur battait fort, non de peur, mais d’une exaltation qu’elle n’avait jamais connue. Elle ria, tourna sur elle-même, les bras grands ouverts, laissant son âme s’imprégner de ce lieu, de cette magie.

    Elle ne savait pas depuis combien de temps elle dansait quand un bruit léger attira son attention. Haletante, elle s’arrêta et tourna la tête. Était-elle seule sous cette lune éclatante ?

  93. Avatar de C.
    C.

    Mon corps s’arrête, mes yeux scrutent l’obscurité. Quelqu’un est là. Mon cœur bat plus vite, non pas de peur, mais d’une étrange certitude. Je tourne la tête et je le vois. Lui. Son regard accroche le mien, et je lis quelque chose dans ses prunelles qui me trouble profondément. Il me sourit légèrement et s’avance lentement.

    « — J’ai reconnu la langue de ton peuple… mais je n’ai malheureusement pas compris ce que tu chantais. Tu peux m’en dire un peu plus ? Tu priais les anciens ? »

    Sa voix est douce, sincèrement curieuse. Il n’y a pas de moquerie, pas de scepticisme, juste une volonté de comprendre. Cela me touche plus que je ne saurais le dire. J’hésite un instant avant d’acquiescer.

    — Oui, je… Je rendais hommage aux ancêtres, à la terre, à la lune. C’est une prière, mais aussi une célébration.

    Il ne me quitte pas des yeux. Puis, sans un mot, il enlève sa veste et la pose sur mes épaules. La chaleur du tissu me surprend, et plus encore, la délicatesse de son geste.

    « — Vous devez avoir froid… »

    Il a raison, mais à cet instant, je ne ressens que la chaleur qui irradie de son regard. Il m’observe avec une intensité qui me trouble.

    « — Vous avez aussi de la chance qu’il n’y ait pas beaucoup de passages ici… Ce n’est pas à Londres que vous auriez pu sortir de nuit ainsi. Je ne veux pas qu’il vous arrive quoi que ce soit de néfaste, Kira »

    Il parle avec cette douceur protectrice qui me fait frissonner. Pas de peur, non. Quelque chose d’autre, quelque chose que je n’ai jamais ressenti avant. Une confiance absolue. Un lien que je ne peux pas encore nommer.

    Il m’invite à m’asseoir près du lac. L’eau reflète la lune dans une symphonie argentée. Loin des rues bondées, des regards méprisants et des jugements, je me sens bien ici.

    « — Vous n’arriviez pas à dormir ? Anya ronfle trop ? »

    Je ris doucement, et il enchaîne en se moquant gentiment. Il a ce rire franc, sincère, qui me fait sourire malgré moi. Il me parle d’Édimbourg, de ses jardins, de la liberté qui m’attend là-bas. Mais je n’écoute plus vraiment. Mon esprit est happé par l’émotion qui me submerge.

    Puis, il pose une question qui suspend le temps.

    « — Est-ce que vous croyez au destin ? Je veux dire… par exemple, est-ce que vous pensez que deux personnes peuvent être faites pour se trouver ? Ma question est étrange mais j’ai l’impression que votre arrivée dans ma vie n’est pas due au hasard… »

    Mon souffle se bloque. Son regard évite le mien, comme s’il redoutait ma réponse. Moi, je le fixe, troublée. Je ressens la même chose. Cette impression d’être à ma place à ses côtés, de le connaître sans pourtant vraiment le connaître. Cette sensation inexplicable d’être liée à lui par quelque chose de plus profond que le simple hasard.

    Mes doigts trouvent les siens sur le banc et caresse la paume de sa main que je porte à mes lèvres. J’embrasse délicatement ses phalanges avant de relever mon regard vers lui.

    — Oui, je le crois.

    Ma voix est à peine un murmure, mais elle résonne comme une vérité absolue.

    Le silence entre nous était confortable, baigné par la lumière lunaire qui caressait doucement le lac. J’avais resserré la veste d’Henry autour de mes épaules, appréciant la chaleur qu’elle procurait. Mon regard s’était perdu un instant dans le miroitement de l’eau avant que je ne laisse échapper un soupir.

    — Avant de te rencontrer, je faisais un rêve étrange, murmurai-je, plus pour moi-même que pour lui, et hésitait à poursuivre un instant. Ce rêve n’avait rien d’ordinaire. Il était si réel, si ancré en moi que je peinais à le qualifier de simple songe. J’étais une autre, ailleurs. Il y avait une cité immense, baignée d’une lumière dorée. Les tours semblaient toucher le ciel, et tout était si vivant, si vibrant… Il y avait de la musique dans l’air, des rires, et pourtant, je sentais une mélancolie profonde. Comme si cette splendeur cachait une tragédie.

    Devant le silence de mon compagnon, je poursuivis, cherchant mes mots.

    — J’étais une femme d’une haute lignée, je crois. Il y avait une grande cérémonie, et tout le monde me regardait avec admiration, et peut-être un peu de crainte. Puis je t’ai vu… enfin, je crois que c’était toi.

    Je tournai les yeux vers lui, cherchant une réaction. Henry semblait figé, le regard rivé sur l’eau, mais je perçus un frisson imperceptible le parcourir.

    — Tu étais là. Je ressentais quelque chose d’indescriptible en te voyant… Un mélange de reconnaissance et de douleur. Comme si nous étions liés d’une manière que les autres ne pouvaient comprendre.

    Je m’interrompis, le cœur battant plus fort.

    — Et puis il y a eu du feu, de l’eau, un cataclysme. Je me souviens d’une promesse. D’une séparation.

    Je pris une inspiration avant de souffler ce que je pensais depuis longtemps.

    — Et si nous étions déjà… revenus ? Oui… et si ce rêve n’était pas seulement un rêve ? Et s’il s’agissait d’un souvenir ? Un fragment d’une vie passée ? »m

    Il me dévisagea avec une intensité qui me fit frissonner. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me prenne immédiatement au sérieux, mais je vis dans son regard une lueur d’inquiétude et de curiosité.

    — Tu crois en la réincarnation, demandais-je sans avoir peur de passer pour une folle, je crois que certaines âmes sont faites pour se retrouver, encore et encore. Peu importe les époques, les corps ou les circonstances. Peut-être avons-nous déjà vécu quelque chose ensemble, il y a très longtemps. Et peut-être que nous avons été séparés… mais que nous sommes enfin réunis.

    Je souris doucement.

    — C’est incense n’est-ce-pas ? Mais en même temps.. L’est-ce vraiment ? Pourquoi ai-je rêvé de toi, autant, avant même de te rencontrer ? Pourquoi ai-je ressenti cette douleur de t’avoir perdu, alors que je ne t’ai rencontré que récemment ?

    Il ne répondit pas, mais son regard se perdit à nouveau sur l’horizon. Peut-être que, dans le fond, il savait déjà. Peut-être que son âme se souvenait, elle aussi.

  94. Avatar de C.
    C.

    Lorsque Henry a prononcé ces mots, mon cœur a raté un battement. Vous n’êtes pas qu’un simple passage dans ma vie, Kira.

    Il me fixe avec une intensité troublante, comme s’il cherchait à graver son regard au plus profond de mon âme. Sans même réfléchir, je lui rends ce regard, prise au piège d’une force qui nous dépasse. Nos visages se rapprochent, lentement, hésitants mais inéluctables.

    Et puis… Le coq en bas dans la ferme du manoir chanta me faisant grogner de frustration. Mon rêve était brisé. Enfin, après de longues heures de route, nous avons atteint notre destination.

    La veille, lorsque la calèche s’arrêta enfin devant le grand manoir, une étrange sensation m’avait saisit. Le bâtiment immense, imposant sous la lumière nocturne, et pourtant dégageant une aura presque familière.

    Henry était descendu le premier et m’offrit sa main pour l’accompagner sur le sol pavé. Je la prenais sans hésiter. Seul contact que nous ayons eu depuis la veille et ce presque baiser qui avait incendié mon corps.

    A l’entrée, deux silhouettes nous attendaient : un homme et une femme d’un certain âge. Le majordome Robby et son épouse Sue, d’après Henry.

    Puis, tout alla très vite. Nous étions tous bien trop fatigué pour nous attarder et une fois les chambres attribués, chacun rejoignit les bras de Morphée. En m’étirant dans l’immense lit aux draps de soie immaculé, je me rendis compte que mon sommeil a été profond, bien plus que je ne l’avais prévu. Lorsque j’émerge, une douce lumière filtre à travers les rideaux de la chambre, dessinant sur les murs des reflets dorés. J’ai l’impression d’avoir dormi une éternité.

    Je baille lentement, savourant cette sensation de chaleur et de répit après le voyage éreintant de la veille. Il me faut quelques secondes pour me souvenir de l’endroit où je me trouve.

    Le manoir.

    J’inspire profondément et laisse mon regard errer sur la chambre. La veille, je n’avais pas pris le temps d’observer les lieux. Mais je comptais bien me rattraper aujourd’hui.

    C’est une pièce spacieuse, au mobilier ancien mais raffiné. Le lit dans lequel je me suis endormie est immense, drapé de couvertures épaisses qui conservent encore la chaleur de mon corps. Contre le mur, une grande bibliothèque déborde d’ouvrages aux reliures de cuir. Un fauteuil près de la cheminée attend qu’on s’y installe avec un livre et une tasse de thé fumante.

    C’est une chambre à l’image de cette demeure : un mélange de luxe discret et d’histoire.

    Mes yeux glissent vers les rideaux légèrement entrouverts, laissant deviner un balcon. Attirée par l’extérieur, je repousse lentement les draps et me lève, encore légèrement engourdie. Mes pas feutrés mènent jusqu’à la porte-fenêtre que j’ouvre avec précaution.

    L’air frais du matin me saisit aussitôt, m’arrachant un frisson. Mais la beauté du spectacle qui s’offre à moi me fait vite oublier la morsure du froid.

    Le jardin écossais s’étend sous mes yeux, majestueux.

    Une mer de verdure s’étale à perte de vue, parsemée de fleurs sauvages dont les couleurs éclatantes tranchent avec le vert profond des arbres centenaires. Un sentier de graviers blancs serpente entre les buissons taillés avec soin, menant à une grande fontaine de pierre couverte de mousse. Plus loin, une étendue d’eau reflète le ciel pâle, et dans le lointain, les collines écossaises dessinent un horizon brumeux.

    C’est un tableau vivant, presque irréel.

    Un léger sourire flotte sur mes lèvres.

    Cet endroit est magnifique…

    Alors que je me laisse envoûter par le paysage, un mouvement attire mon attention en contrebas.

    Henry.

    Il se tient dans la cour, discutant avec Robby, le majordome. Sa posture est décontractée, bien plus qu’à Londres, mais je distingue dans son regard une certaine gravité. Il écoute l’homme avec attention, hochant la tête de temps à autre.

    Mon regard s’attarde sur lui plus longtemps que je ne le devrais.

    Il y a quelque chose de captivant dans sa présence, quelque chose qui me trouble autant que cela m’attire. Son allure élégante mais nonchalante, la manière dont ses cheveux retombent légèrement sur son front, son sourire en coin lorsqu’il répond à Robby. Je peux apercevoir qu’il ne porte qu’une chemise blanche et où les manches sont retroussées pour dévoiler des avant-bras puissant. La lumière du soleil, quand elle surgit, inonde de clarté le beau brun.

    Et soudain, mon esprit me ramène à hier soir.

    À cet instant suspendu.

    À ce moment où nos visages s’étaient rapprochés, où l’air entre nous s’était chargé d’une tension douce et exaltante. Un souffle de plus et nos lèvres se seraient touchées. Je passe inconsciemment mes doigts sur ma bouche, me demandant ce que cela aurait changé.

    Car, qu’importe combien je me répète que tout cela est insensé, il y a cette réalité à laquelle je ne peux plus échapper :

    Henry n’est pas un simple voyageur croisé sur ma route. Il est en train de devenir bien plus et je ne sais quoi faire de cette information. Suis-je quelqu’un à qui il tient sincèrement ? Suis-je autorisé à ressentir ces émotions ? Mais alors que j’étais perdue dans mes pensées, j’entendis toquer. Rapidement, je rebroussais chemin dans la chambre et vit Anya surgir en pleine forme. Visiblement, la peur d’hier n’était qu’un souvenir. Malgré tout, je lui demandais de me décrire ses symptômes ce qu’elle fit prestement avant de se mettre à son sujet favori : les discussions entre filles.

    Un soupir m’échappe tandis que je me dirige vers l’armoire ancienne, ouvrant les portes en bois sculpté pour y découvrir quelques robes que l’on a dû mettre à ma disposition. Le tissu est épais, parfait pour le climat écossais, et les coupes élégantes, bien loin de ce que je porte habituellement en voyage.

    — J’ai bien cru que tu dormirais toute la journée, s’exclamait Anya en s’asseyant lourdement sur le lit, Henry tourne en rond depuis tôt ce matin..

    Je lui lance un regard amusé en levant les yeux au ciel suite à son sous-entendu et préfère essayer de changer de sujet.

    — J’en aurais été capable, mais l’air frais m’a tirée du lit.

    Je la vois s’approcher du miroir en inspectant son reflet avec un air soucieux.

    — Comment te sens-tu ? demandais-je en enfilant une chemise blanche et un simple jupon aux couleurs sombre, me rappelant les événements de la veille et son état de fatigue.
    — Mieux, assure-t-elle en haussant les épaules, je crois que la route m’a plus épuisée que je ne voulais l’admettre. Et puis, tous ces rebondissements. Je crois que c’était beaucoup d’émotion en peut de temps. J’ai encore du mal à croire que je suis ici avec toi et Garrett.. Et toi ? Ce voyage ne t’a pas trop vidée ?

    Je souris en ajustant les manches de ma robe.

    — Si, un peu. Mais ce manoir a quelque chose d’apaisant. Je crois que je pourrais m’y habituer.

    Anya acquiesce, puis s’appuie contre la coiffeuse, croisant les bras.

    — Tu sais… Je me demandais ce qu’on allait faire ensuite. Maintenant qu’on est à Édimbourg, on a plusieurs possibilités. J’aimerais bien qu’on reste un peu ici avant de repartir.
    — Moi aussi. Après un voyage pareil, ce serait bien de poser nos bagages quelques semaines. Puis, il y a des choses que j’aimerais voir en ville… et comprendre.

    Elle arque un sourcil, intriguée.
    — Comprendre quoi ?

    Je baisse les yeux un instant, hésitant.
    — Ce que je ressens. Ce que tout cela signifie. Ces rêves, ces souvenirs qui n’en sont pas…

    Elle me fixe un moment avant de sourire doucement.

    — Oh.. Et Henry ? Le valeureux chevalier.. D’ailleurs, et si nous parlions du fait que vous étiez tous les deux en pleine nuit sur un banc ?

    Je relève les yeux vers elle, prise de court.

    Anya éclate de rire.

    — Oh, ne fais pas cette tête, Kira. C’est évident. Hier soir, je vous ai interrompus au mauvais moment, non ?

    Je détourne légèrement le regard, une chaleur montant à mes joues.
    — C’était… un moment particulier. Mais je.. Je ne sais pas ce que cela signifie et puis… C’est un homme.. un homme d’expérience..

    Elle rit de plus belle.
    — C’est le moins qu’on puisse dire, du moins, d’après ce que disent les rumeurs.

    Je secoue la tête en souriant légèrement alors qu’intérieurement je suis effrayée, puis je reprends plus sérieusement :

    — Anya, j’ai le sentiment que ce voyage ne fait que commencer, et qu’il ne s’agit pas seulement d’un simple séjour à Édimbourg. Il y a quelque chose d’autre. Quelque chose d’important. Je ne sais pas comment l’expliquer mais Henry est moi c’est.. je n’ai pas l’impression qu’il est cet homme dont tout le monde parle..

    Anya me regarde avec attention avant de hocher lentement la tête. Nous nous connaissons assez pour qu’elle sache quand je suis troublée. Aussi, elle vint s’asseoir près de moi et m’enlace pour me rassurer.

    — Alors, découvrons-le ensemble.

    Un silence s’installe tandis que nous finissons de nous préparer, mais avant de sortir de la chambre, je l’enlace avant de lui offrir un sourire complice.

    — Je suis heureuse que tu sois ici avec moi Anya.
    — Moi aussi petite fleur. Mais si tu le veux bien, je meurs de faim et deux beaux garçons nous attendent pour manger..

  95. Avatar de C.
    C.

    Le contact de ses lèvres m’a laissée sonnée. Mon cœur bat encore à un rythme effréné alors que Garrett s’éloigne pour prévenir Benny de préparer la calèche. Je reste figée, les joues en feu, mes doigts effleurant encore ma propre bouche comme pour m’assurer que ce baiser a bien eu lieu. Henry… Il m’a embrassée. Il l’a fait sans hésitation, comme si c’était une évidence.

    Je me sens bêtement fragile sous le poids de l’émotion. Ce qui aurait dû être une visite anodine du domaine s’est transformé en quelque chose de plus intime, de plus profond. Henry n’a pas hésité, et pourtant, une part de moi se demande s’il regrette déjà. Je me redresse et inspire doucement pour retrouver une contenance, observant l’âne Louis qui nous fixe d’un air placide. Si seulement j’avais son calme.

    Henry revient vers moi, son regard pétillant d’amusement et d’une tendresse que je n’ose pas interpréter. Il me tend la main comme pour m’inviter à le suivre, mais au fond, je sais que ce geste est une manière silencieuse de me dire que rien n’a changé, qu’il n’y a pas de malaise entre nous. Je prends sa main, et nous quittons l’étable sans un mot de plus.

    La calèche nous attend déjà devant l’entrée du manoir. Garrett est là, les bras croisés, un sourcil arqué en nous voyant arriver ensemble. Il ne dit rien, mais le petit sourire narquois qui étire ses lèvres en dit long. J’évite soigneusement son regard en montant dans la calèche aux côtés d’Anya. Henry s’installe en face de moi, et le trajet vers Édimbourg commence.

    Le paysage défile sous mes yeux, mais je suis bien incapable de me concentrer sur autre chose que la présence de Henry en face de moi. Nos jambes se frôlent légèrement à cause des cahots de la route, et chaque contact, aussi infime soit-il, me semble chargé d’une électricité que je n’arrive pas à ignorer. J’aimerais lui parler, lui demander ce qu’il attend de moi, mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Pas avec Garrett et Anya dans la même calèche. Pas alors que nous avons tant de choses à régler à l’université.

    — Tu as l’air ailleurs, Kira, remarque Anya avec un sourire en coin.

    Je me force à sourire et hausse les épaules.

    — Juste un peu fatiguée, c’est tout.

    Henry me regarde alors, et je sais qu’il ne croit pas un mot de mon excuse. Pourtant, il ne dit rien. Il se contente de m’offrir un regard complice, presque rassurant, comme s’il comprenait mes pensées sans que j’aie à les formuler. Je détourne les yeux et observe l’horizon, tentant de calmer le tumulte de mes émotions.

    Ce baiser ne devrait pas me hanter autant. Mais il l’a fait. Et je prie pour qu’il en appelle d’autres.

    Le trajet vers l’université d’Édimbourg se fit sous une fine bruine qui donnait aux rues pavées un éclat humide et mystérieux. Pour éviter de croiser de nouveau le regard de Henry et de rougir, j’observais avec fascination l’architecture imposante des bâtiments, leurs façades austères et élégantes, empreintes d’histoire. Lorsque nous arrivèrent devant l’établissement, je sentis un frisson d’excitation mêlé d’appréhension. J’avais tant rêvé d’étudier ici, et maintenant, je foulais enfin ces pierres séculaires, celles que mon aïeule avait foulé.

    Notre groupe se sépara. Anya accompagnant Garrett pour l’obliger à se réinscrire et Henry qui fut accueillit comme un roi par différentes personnes de l’université. Pour plus de commodités, je m’éclipsais, le laissant être accueillit comme un héros.

    Après quelques formalités administratives et un échange avec un professeur qui m’accueillit chaleureusement, j’eut la confirmation que je pouvais entamer les démarches pour mon inscription. Cependant, il me faudrait revenir dans quelques jours pour finaliser les documents ce qui me laissait quelques jours de liberté avant de reprendre l’école. Une fois sortie du bureau, je me retrouvais seule dans les couloirs animés de l’université. Mes pas me menèrent naturellement vers un endroit que j’affectionnais tout particulièrement : la bibliothèque.

    Dès que je franchis les portes, une sensation familière m’envahit : celle d’être à ma place. Aponi m’a tellement parlé de ces endroits où l’odeur du papier ancien, le silence ponctué de chuchotements et le bruissement des pages tournées apaisaient l’esprit et l’âme. Je flâne entre les étagères, caressant du bout des doigts les reliures en cuir, m’émerveillant devant la diversité des ouvrages. Je ne sais plus vraiment pourquoi je suis venue ici, mais je me laisse guider par mon instinct, tirant un livre au hasard, puis un autre.

    Au bout d’un moment, je tombe sur une section consacrée aux peuples autochtones d’Amérique. Mon cœur se serre. Avec fébrilité, j’attrape un livre et m’installe dans un coin reculé de la bibliothèque. Dès les premières pages, une vague d’émotions me submerge. Les récits que je découvre sont accablants. Ils décrivent mon peuple, mes ancêtres, avec une froideur qui me glace le sang. Les mots utilisés par les auteurs blancs sont d’une violence insoutenable : « sauvages », « sous-êtres », des termes déshumanisants qui résonnent en moi comme une gifle. Chaque ligne me pèse davantage, ravivant une douleur que je n’avais peut-être jamais vraiment affrontée.

    Je tourne fébrilement les pages du livre ancien que j’ai entre les mains. Mes doigts effleurent le papier jauni, et mon cœur se serre à mesure que je lis les récits d’un passé qui m’appartient.

    Pocahontas. Son nom apparaît en lettres épaisses, comme une marque indélébile de l’histoire. Je retiens mon souffle en parcourant les lignes qui lui sont consacrées. Ce que je découvre me bouleverse.

    Les descriptions sont empreintes du regard condescendant des colons. Ils parlent d’elle comme d’une « sauvage civilisée », d’une créature étrange ayant su s’adapter aux mœurs européennes. Ils occultent tout le reste : son peuple, son identité, ses combats. Ils la réduisent à un symbole, une curiosité, un mythe façonné à leur convenance.

    Je ressens une colère sourde monter en moi. Les mots m’écorchent, leur mépris suinte à travers chaque phrase. Pocahontas, une enfant arrachée aux siens, utilisée comme un pont entre deux mondes. Son histoire est racontée par ceux qui l’ont trahie, par ceux qui ont façonné une version qui les arrangeait.

    Je serre le livre contre ma poitrine, cherchant à contenir les émotions qui me submergent. Mes ancêtres ont été réduits à des silhouettes effacées dans les pages de l’Histoire, leurs voix étouffées par celles des vainqueurs.

    Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi, absorbée par ces lectures déchirantes. Ce n’est que lorsque je sens une présence à mes côtés que je sors de ma torpeur. En levant les yeux, je découvre Anya qui me regarde avec douceur. Elle s’accroupit à ma hauteur et pose une main réconfortante sur mon bras.

    — Kira… ça fait des heures que je te cherche. Tu vas bien ?

    Je peine à répondre. Ma gorge est nouée, mes yeux me brûlent. Je referme lentement le livre et hoche la tête, même si je sais qu’elle ne sera pas dupe. Sans un mot de plus, elle s’assoit à côté de moi, respectant mon silence. Et dans ce simple geste, je trouve un peu de réconfort.

    Au bout d’un moment, je relève les yeux vers elle, et je sais qu’ils brillent d’une lueur douloureuse.

    — J’ai trouvé des écrits sur Pocahontas, dis-je d’une voix tremblante. Elle est mon ancêtre directe.. Ce livre parle d’elle et de mon peuple. Ce n’est pas la vérité, Anya. Ce n’est qu’un mensonge écrit par ceux qui les ont détruits.

    Elle pose une main réconfortante sur mon bras, son expression emplie de compassion et réfléchie un instant. Son aura, sa moue soucieuse s’illumine. Je la connais assez pour savoir qu’elle a une idée.

    — Alors on va écrire la tienne, Kira. Personne ne peut mieux raconter cette histoire que nous, n’est-ce-pas ?

    Ses mots résonnent en moi comme une promesse. Peut-être qu’Anya a raison. Peut-être est-il temps que je donne une voix à ceux qui n’en ont plus.

  96. Avatar de C.
    C.

    Le restaurant « Norrois » m’enveloppe immédiatement d’une chaleur réconfortante. L’intérieur, baigné de lumière tamisée, évoque les grandes salles de festin des sagas nordiques, avec ses longues tables en bois brut et ses tentures évoquant les fjords lointains. L’odeur du feu de bois et des viandes grillées chatouille mes narines, et je sens une excitation enfantine me gagner.

    Henry me guide vers une table, et nous nous installons face à face. J’aime ce moment suspendu entre nous, ce tête-à-tête inattendu qui m’offre une pause après cette journée riche en émotions. Il y a une simplicité, une évidence dans notre complicité, et je me surprends à vouloir prolonger ce moment autant que possible.

    Un serveur nous apporte un verre d’hydromel en guise d’apéritif. Je porte le liquide doré à mes lèvres et manque de m’étrangler. Le goût est puissant, presque trop abrupt pour moi, et je grimace sous le regard amusé d’Henry qui éclate de rire.

    « – Ils ne rigolaient pas, les Nordiques ! » plaisanté-je en posant mon verre. « Quoique… je crois qu’il y a pire chez les Français. L’absinthe, par exemple… C’est encore plus corsé ! »

    Henry continue de sourire, et je ressens une douce chaleur m’envahir, qui n’a rien à voir avec l’alcool. J’aime son regard pétillant, son rire spontané. J’aime cette façon qu’il a de me raconter des histoires sur l’Écosse, sur ses rois et leurs batailles, sur ces alliances improbables entre peuples que tout opposait. Il parle avec passion et, pendant un instant, j’oublie tout le reste. Je me laisse simplement porter par sa voix, par ce moment précieux qui n’appartient qu’à nous.

    Le repas nous est servi, et les plats sont à la hauteur de l’atmosphère du lieu : copieux, parfumés, ancrés dans une tradition ancienne qui me fascine. Je goûte un saumon fumé dont la saveur me rappelle certaines recettes de mon peuple, et cela ravive en moi un sentiment d’appartenance profond.

    Nous échangeons sur nos cultures respectives, sur ces connexions que nos ancêtres ont peut-être eues. Henry semble s’intéresser sincèrement à mes origines, sans jamais poser de questions intrusives. Il écoute avec attention, et cela me touche plus que je ne saurais l’exprimer.

    Ce dîner est une parenthèse douce, un instant suspendu que je voudrais prolonger indéfiniment.

    La nuit était fraîche, mais je n’y prêtais pas attention. Henry marchait à mes côtés, ses mains enfoncées dans les poches de son manteau, et chaque pas résonnait sur les pavés humides d’Édimbourg. La ville, sous les lueurs vacillantes des réverbères, semblait appartenir à un autre temps. C’était comme si nous avions glissé dans une faille temporelle où seuls lui et moi existions.

    Il m’avait proposé de me raccompagner après notre dîner, et j’avais accepté sans hésitation. Chaque instant en sa compagnie était une parenthèse douce et inattendue. Nous n’avions pas besoin de parler, le silence entre nous n’était jamais pesant. Pourtant, à mesure que nous nous rapprochions du château, mon cœur battait plus fort. L’obscurité donnait une aura mystérieuse aux vieilles pierres, et les ombres des arbres dansaient sous la lumière lunaire.

    Henry s’arrêta dans un coin plus isolé des jardins du château. Il se tourna vers moi, ses yeux brillaient d’un éclat indéchiffrable. Mon souffle se suspendit alors que je levais les yeux vers lui, captivée par cette proximité troublante. Sans réfléchir, je posai une main sur son torse, sentant son cœur battre sous le tissu épais de son manteau. Puis, dans un élan dont je ne me serais jamais crue capable, je me hissai sur la pointe des pieds et déposai un baiser contre ses lèvres.

    Il ne recula pas. Mieux encore, il répondit avec une douceur exquise, ses doigts effleurant à peine ma joue. Ce fut un baiser envoûtant, lent et profond, comme une promesse silencieuse. Je sentis un frisson me parcourir tandis qu’il m’attirait doucement contre lui. Ce moment dura une éternité et une seconde à la fois.

    Puis, tout aussi doucement, il se détacha, son regard troublé plongeant dans le mien. Aucun mot ne fut échangé, et pourtant, tout semblait avoir été dit dans cet échange muet. Il me raccompagna jusqu’à ma porte sans rompre le silence, son pouce effleurant le dos de ma main avant qu’il ne me laisse entrer.

    Je prenais le temps de me changer et de me préparer pour la nuit, encore bouleversée de ce baiser. Finalement incapable de me coucher, je rejoignais Anya dans sa chambre. À peine avais-je ouvert la bouche qu’elle me dévisagea avec une malice éclatante.

    — Toi, tu as quelque chose à me dire ! lança-t-elle, bras croisés, un sourire impatient accroché aux lèvres et reposant son livre sur ses cuisses, je suis toute ouïe !

    Je baissai les yeux, troublée, puis finis par murmurer :

    — J’ai embrassé Henry.

    Un silence de stupeur plana une seconde avant qu’Anya ne pousse un cri ravi en me faisant signe de la rejoindre sur son lit.

    — Enfin ! s’écria-t-elle. J’ai bien cru que cela n’arriverait jamais ! Raconte-moi tout, tout de suite !

    Rapidement je la rejoignais et souris malgré moi, prise dans son enthousiasme. Je lui décrivis notre promenade, le château, ce moment suspendu. Mais en parlant, je sentis mon trouble grandir.

    — Je ne comprends pas ce qu’il me fait, avouai-je. J’ai l’impression de perdre pied, de me noyer dès qu’il me regarde… C’est à la fois grisant et effrayant.

    Anya me prit les mains, son expression se fit plus tendre.

    — C’est ça, tomber amoureuse, ma belle. Tu es fichue.

    Je rougis violemment.

    — Non… Je veux dire… C’est trop tôt…
    — Tu peux te mentir si tu veux, rit-elle. Mais moi, je vois clair dans ton jeu !

    Je ne répondis pas, le cœur battant, car une crainte m’étreignait : et si ce baiser n’avait pas eu le même effet sur Henry ? Et si je l’avais choqué en prenant les devants ? Le premier baiser que nous avions échangé venait de lui.. Il avait été exceptionnel. Pourquoi est-ce qu’il n’en serait pas de même pour celui-là ? Sans doute parce que vous n’avez pas parlé du premier, me rappelait ma conscience.

    Le lendemain matin, l’euphorie de la veille me portait encore malgré une crainte sourde. Je me préparais rapidement avant de descendre quatre à quatre les escaliers. J’avais revêtu une robe plus légère, quoique faite pour le climat changeant écossais. Mais les couleurs étaient douce. Deux longue nattes tombaient sur mes épaules et mon sourire me donnait un air jovial et lumineux. Très vite, j’apparus dans la salle à manger où Henry, Garrett et Anya se trouvaient. Mon sourire s’agrandit aussitôt lorsque je le vis. Henry était là, assis à table, discutant avec Garrett et Anya, mais il ne me regarda même pas. Pas un signe, pas un sourire. Rien.

    Je m’approchai, hésitante, persuadée qu’il ne m’avait simplement pas vue. Mais lorsque j’arrivai à leur hauteur, il détourna le regard, comme si ma présence n’avait aucune importance.

    Un froid glacial s’insinua en moi. Avais-je fait une erreur ? Avais-je raison ? L’avais-je mis mal à l’aise ? Était-ce le baiser ? Une panique sourde s’empara de moi alors que mille scénarios défilaient dans mon esprit. Et si je l’avais choqué ?

    Je crus sentir Anya m’observer avec curiosité, mais je n’avais pas la force de croiser son regard. J’étais pétrifiée par la douleur insidieuse qui s’installait dans ma poitrine.

    Henry m’ignorait. Après ce baiser brûlant, après cette nuit presque féerique, il m’ignorait comme si rien ne s’était passé. Mon cœur se serra. Je jetai un coup d’œil à Anya, qui fronça les sourcils, puis à Garrett, qui observait la scène avec un air plus grave.

    Je pris sur moi pour parler.

    — Bonjour, Henry.

    Rien. Pas même un mouvement de tête. Il semblait perdu dans ses pensées, évitant soigneusement de croiser mon regard. Garrett posa alors sa tasse de café et se pencha légèrement vers son cousin, un sourire amusé mais ferme aux lèvres.

    — Henry, tu comptes ignorer Kira encore longtemps ?

    Le concerné releva enfin la tête, l’air surpris. Son regard sur moi était froid, étranger, comme s’il me voyait pour la première fois.

    Je sentis mon estomac se tordre. Pourquoi me regardait-il ainsi ?Comme si je n’existais pas. Mon cœur se brisa un peu plus à chaque seconde qui passait. Garrett soupira en se frottant les tempes, visiblement habitué à ce genre de situation.

    — C’est repartit, hein… murmura-t-il pour lui-même avant de s’adresser à moi, Kira, écoute… tu te souviens de la.. de la « difficulté pour Henry » d’avoir des souvenirs à long termes..

    Je clignai des yeux, abasourdie. Alors donc c’était vrai.. Bien entendu, je l’avais cru mais j’étais loin de me douter que ce serait aussi violent. Surtout que nous nous étions suffisamment rapprochés pour avoir ouvert nos coeurs.

    Mais avant que je puisse répondre, Anya explosa littéralement.

    — Attends… Tu veux me faire croire qu’il ne se souvient même pas d’elle, s’exclama-t-elle en lançant un regard noir à Henry, c’est une blague, hein ? Ou alors c’est juste un prétexte minable pour jouer au parfait don juan et faire comme si rien ne s’était passé ?! Mon pauvre Cavill tu es vraiment le pire des tocards ma parole ! Goujat !

    Je levai la main pour tenter de calmer mon amie, mais c’était peine perdue. Elle fulminait, jetant des regards assassins à Henry.

    — Comment oses-tu l’ignorer après ce qu’elle m’a raconté hier soir ?! Après le baiser que tu lui as donné ?!

    Henry semblait de plus en plus perdu, et moi, je ne savais plus quoi penser. Garrett poussa un profond soupir et s’adressa à Anya avec douceur.

    — Ce n’est pas ce que tu crois, Anya. Il ne joue pas avec elle. Ce n’est pas la première fois que ça lui arrive… et ça ne sera probablement pas la dernière.

    Je restai à table, silencieuse, mon esprit tentant de comprendre. La douleur d’être ignorée se mêlait à une confusion grandissante. Comment allais-je pouvoir l’aider ? Comment pouvait-il me rejeter ainsi après la douceur de la veille ? Mon regard se perdit dans la contemplation de son visage fermé, de ses traits que j’avais cru comprendre et qui, soudain, m’échappaient totalement.

    Anya continuait de fulminer à côté de moi, lançant des piques cinglantes à Henry, mais lui ne réagissait pas. Il se contentait de fixer son assiette, comme si nous n’existions plus. Garrett, quant à lui, tentait de calmer les tensions, expliquant patiemment à Anya ce qu’elle ne pouvait pas comprendre.

    — Ce n’est pas volontaire, crois-moi, répétait-il avec une pointe d’épuisement.

    Mais Anya n’était pas femme à être apaisée facilement.

    Puis, soudain, mon regard fut attiré par un éclat argenté dans la main d’Henry. Mon cœur se serra sans que je sache pourquoi. Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale et je fronçai les sourcils. Alors qu’Anya persistait à incendier Henry, je tendis lentement la main vers l’objet, mes doigts rencontrant le métal froid d’une montre.

    Une décharge me parcourut et tout bascula.

    Une vision violente me renversa sur le sol. Le monde autour de moi s’effaça et je fus précipitée ailleurs, projetée dans un tourbillon de sensations et d’images floues. Des bruits lointains, des échos d’eau ruisselante, le tumulte d’un orage. Et puis des voix… des cris ? Une silhouette, familière et pourtant étrangère, se dessinait dans le chaos.

    J’essayai de m’accrocher, de comprendre ce que je voyais, ce que je ressentais. Mon cœur battait à tout rompre, comme si une vérité terrible se frayait un chemin en moi. Mais avant que je ne puisse l’atteindre, une force invisible me ramena brutalement à la réalité.

    J’ouvris les yeux en haletant, allongée sur le sol froid, le regard d’Henry plongé dans le mien. Il avait pâli. Garrett et Anya s’étaient figés, l’incompréhension peinte sur leurs visages.

    — Q’Orianka ? souffla une voix brisée par une émotion que je ne pouvais définir.

    Je tremblais, incapable de parler. Cette montre… Elle était la clé de quelque chose. Quelque chose d’enfoui, de terrible. Et Henry… Henry en faisait partie.

  97. Avatar de C.
    C.

    Ma main tremble légèrement en s’appuyant sur la table pour me redresser. Henry est là, debout, figé, les yeux rivés sur moi avec une intensité qui me trouble jusqu’au plus profond de mon être. Mais ce n’est pas ce regard qui m’ébranle le plus. C’est ce qu’il a dit.

    Q’orianka.

    Ce nom, ce prénom, résonne en moi comme une mélodie oubliée. Un frisson me parcourt l’échine. Ce n’est pas la première fois que je l’entends, j’en suis sûre. Mais pourquoi est-ce lui qui le prononce, et pourquoi son visage me semble-t-il si… familier d’une autre façon ?

    Ma vision a été brève, mais d’une clarté foudroyante. L’eau, les ruines, la chaleur moite de la jungle, et ce regard… un regard que j’ai déjà croisé quelque part, dans un autre temps, une autre vie. Une certitude me broie la poitrine : ce n’était pas un rêve. C’était une mémoire. La sienne ? La mienne ?

    Je tressaille lorsqu’Henry fait un pas vers moi. Il semble à la fois fébrile et soulagé.

    — Q’orianka… tu es Q’orianka…

    Je secoue la tête, incapable de répondre. Moi, Q’orianka ? Non. Je suis Kira, une jeune femme ordinaire, en Écosse, en plein petit-déjeuner. Pourtant, quelque chose en moi me hurle le contraire.

    — Non, c’est Kira ! tonne Anya, toujours furieuse. Et tu viens de la pousser ! Je vais te tuer Henry !!

    Garrett intervient aussitôt, cherchant à calmer le jeu, mais mon esprit est ailleurs. Le gousset repose sur la table, abandonné par Henry dans la précipitation. Je le fixe, fascinée, terrifiée. C’est cet objet qui m’a projetée dans cette vision… ou plutôt dans ce souvenir. Il est la clé de tout.

    Les mots d’Henry me parviennent, mais ils se superposent à mes propres pensées enchevêtrées.

    — Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais je suis certain que tu as changé notre destin en te sacrifiant… Qu’est devenu l’Atlantide ? Tu y as encore ta famille là-bas ? Et mes parents sont encore prisonniers de l’île ?

    Je relève brusquement la tête, le fixant avec stupeur. L’Atlantide. Il parle de cette cité engloutie comme s’il y avait réellement vécu, comme si…

    Un vertige me saisit.

    Henry se souvient d’une autre vie.

    Je serre les poings sur mes genoux. Garrett, lui, ne comprend pas. Anya non plus. Ils ne peuvent pas comprendre. Pas encore. Mais moi… moi, je sais que ce que j’ai vu était réel. Que ce que je ressens, là, dans ma poitrine, n’est pas une illusion.

    Je fixe Henry, cherchant un repère, une preuve que je ne sombre pas dans la folie. Lui seul peut m’aider à comprendre. Lui seul semble percevoir cette vérité insaisissable.

    — Tu ne te rappelles pas de ma venue sur l’île avec mon équipe ? reprend-il, la voix tremblante. Tu nous avais trouvés sur la plage et tu avais osé te porter garante pour que ton père accepte de nous aider…

    Chaque mot fait vibrer quelque chose en moi.

    — Et puis, il y avait nous deux… toi et moi… nous étions une seule et même âme…

    Je frémis.

    Il y a quelque chose entre nous. Quelque chose qui dépasse cette simple rencontre, ce simple moment volé au petit-déjeuner. Quelque chose qui a traversé le temps et l’espace. Et pourtant, je ne me souviens pas entièrement…

    Pas encore.

    En effet, mes membres semblaient flotter dans un monde où les frontières entre le réel et l’irréel se dissolvaient. J’étais tombée, je le savais, mais l’impact avait été ailleurs – au creux de mon esprit, au cœur de mon être.

    Je battis des cils, tentant de m’accrocher à quelque chose de tangible. Le parquet froid sous mes paumes. Une voix familière, lointaine, tremblante. Henry ?

    Je relevai les yeux. Il me fixait avec une intensité qui me fit frissonner, mais ce n’était pas le Henry que je connaissais. Ses prunelles étaient hantées, traversées par une lueur qui me paraissait à la fois étrangère et douloureusement intime. Il avait prononcé un nom. Q’orianka.

    Un frisson parcourut mon échine. Le simple son de ce prénom me vrillait l’esprit, réveillant une multitude d’images qui n’étaient pas les miennes. Un sable chaud sous mes pieds, des vents marins parfumés d’une essence antique. Un regard brûlant de promesses. Une île qui n’aurait jamais dû exister.

    Atlantide.

    Le mot s’imposa avec une certitude déconcertante, et je suffoquai presque sous le poids de cette vérité que mon esprit refusait encore d’accepter. J’avais vu cette île. J’avais vu Henry là-bas, sous une autre lumière, dans un autre temps. J’avais ressenti cette même présence qui, aujourd’hui, me fixait avec une ferveur presque insupportable.

    Mes doigts tremblants cherchèrent un point d’ancrage et rencontrèrent le gousset. La sensation du métal contre ma peau envoya une nouvelle onde de choc à travers mon corps. Un gousset. Un simple objet, et pourtant, il détenait un pouvoir que je ne comprenais pas.

    Je relevai enfin les yeux vers Henry. Il me parlait, il me demandait si je me souvenais. Mais que voulais-je vraiment me rappeler ? Que devais-je croire ?

    — Je… murmurai-je, la gorge nouée.

    Les mots me fuyaient, comme si mon esprit lui-même hésitait à les façonner. Je voulais lui dire que je l’avais vu, que j’avais ressenti quelque chose d’indescriptible. Que son nom, ce prénom étrange qu’il m’avait donné, réveillait en moi un écho bien trop puissant pour être ignoré. Mais si je le faisais… si je l’admettais… cela signifiait que tout cela était réel.

    Et si tout cela était réel, alors qui étais-je vraiment ?

    Henry continuait de me fixer, comme si, par la seule force de son regard, il pouvait m’aider à assembler les pièces de ce puzzle insensé. Mais je n’étais pas prête. Pas encore.

    Alors, je fis la seule chose que je pouvais faire : je baissai les yeux, lâchai le gousset et laissai le silence s’installer entre nous avant de me laisser transporter par Anya jusqu’à notre chambre.

    Le silence de la chambre me pèse autant qu’il me réconforte. Anya est repartie après m’avoir jeté un regard inquiet, mais je n’ai pas su lui répondre. Comment lui expliquer ce que moi-même je ne comprends pas encore ?

    Je suis allongée sur le lit, fixant le plafond, mon esprit un champ de bataille où se heurtent doutes et réminiscences. Mon corps est en Écosse, mais mon âme vacille entre deux mondes, deux existences. Je sens encore la chaleur écrasante du soleil sur ma peau, la caresse salée du vent marin, les dalles brûlantes sous mes pieds nus.

    Atlantide.

    Je ferme les yeux, espérant que l’obscurité apaise le chaos en moi, mais au contraire, elle l’intensifie. Là, dans cette pénombre volontaire, des images se superposent à mon présent. Une cité immense, vibrante d’énergie, baignant dans une lumière dorée. Des bâtiments aux lignes parfaites, des canaux réfléchissant un ciel azur, et des visages. Des visages qui me sont à la fois familiers et inconnus.

    Henry est là.

    Pas le Henry que je connais aujourd’hui, mais un autre. Vêtu d’une tunique aux teintes délavées, le regard brûlant de détermination. Une douleur sourde s’insinue en moi. Nous avons déjà été côte à côte, autrefois. Mais dans quelles circonstances ?

    Q’orianka.

    Ce nom m’appelle, s’insinue dans mes veines comme une mélodie lointaine que j’aurais aimé oublier. Suis-je vraiment elle ? Ou est-elle simplement une ombre, un écho qui déforme ma perception du réel ?

    Je rouvre les yeux brusquement, mon souffle court. Il faut que je comprenne. Il faut que je sache.

    Sans plus hésiter, je me redresse, glissant hors du lit. Mes jambes tremblent sous mon propre poids, mais je les force à avancer. Sur la petite table de nuit, le gousset repose, innocent et pourtant si dangereux. Je tends la main, l’effleure du bout des doigts. Une étincelle fuse dans mon esprit, une secousse brutale qui me traverse comme une décharge électrique.

    Un rire résonne.

    Une voix.

    Henry ? Non. Plus grave. Plus ancienne.

    Mon coeur tambourine contre ma cage thoracique. Mes doigts se referment sur le métal froid, et l’espace d’un instant, je ne suis plus dans cette chambre. Je suis ailleurs.

    Une salle immense, des colonnes sculptées d’arabesques étranges, des lueurs d’ambre et de turquoise qui dansent sur les murs. L’air est épais d’encens et de murmures.

    Et je suis là. Vêtue d’une robe fluide aux broderies scintillantes. Une couronne fragile d’or repose sur mon front. Je n’ai pas besoin de miroir pour savoir que mes traits ne sont pas tout à fait les miens, mais qu’ils portent l’empreinte de ce que je suis aujourd’hui.

    Quelqu’un s’approche.

    Je détourne la tête.

    Henry.

    Mais ce n’est pas son nom ici.

    — Isha, murmurais-je fébrile.

    Il tend la main vers moi, ses yeux emplis d’une urgence déchirante.

    — Nous n’avons plus de temps, Q’orianka.

    Puis tout bascule.

    Un éclair de lumière. Un cri étouffé.

    Et je suis de retour dans ma chambre, haletante, le gousset brûlant dans ma paume.

    Je ne peux plus nier.

    Ce n’était pas une illusion. Ce n’était pas un rêve.

    Je me souviens.

  98. Avatar de C.
    C.

    Dans la chambre aux murs pâles, baignée par une lumière diffuse filtrant à travers des rideaux épais, j’ouvre enfin les yeux. Un souffle court s’échappe de mes lèvres. Ma main se pose sur mon front, comme si la douleur pouvait s’enfuir par mes doigts. Je reste immobile, longtemps, à écouter les bruits du manoir : des éclats de voix, des pas, le froissement de tissus dans les valises.

    Mon cœur bat plus vite. Ce n’est pas un rêve. Ce n’est pas une vision. Je sais. Je me souviens. Les ruelles d’Atlantis, la voix d’Henry au bord d’un lac, le visage de ma mère, la dernière nuit passée dans le palais englouti, avant… avant quoi ? Je ne comprends pas encore comment je suis arrivée ici, dans cette époque déformée où les miens ont disparu, où Henry est traité comme un fou, et où je porte un autre prénom.

    Je ferme les yeux, me redresse lentement, inspire profondément. Je dois être prudente. Personne ne doit savoir que je me souviens.

    Car si Henry est déjà considéré comme instable, que penseront-ils de moi ? Que je partage sa folie ? Ou pire : que j’en suis la source ?

    Je remets en place mes mèches sombres et attache mes cheveux comme je le faisais autrefois. Ce geste me raccroche un instant à moi-même, à ce que je suis vraiment. Q’Orianka. Fille de l’eau et de la mémoire. Princesse d’un royaume effacé.

    Quand Anya frappe doucement à la porte, je prends une seconde pour composer un visage inquiet, mais lisse.

    — Ça va ? Je t’ai vue courir tout à l’heure, tu m’as fait peur…

    Je hoche la tête, veillant à garder dans mes yeux un peu de confusion.

    — Je… Je crois que j’ai fait un malaise. Tout ce que Henry a dit, c’était… trop.

    Anya me serre brièvement dans ses bras. Cette chaleur fraternelle me fait vaciller. Ce monde-ci n’est pas le mien, mais il n’est pas cruel. Juste aveugle.

    — Ne t’en fais pas, on part bientôt. On va rentrer chez nous. Henry a… besoin d’aide.

    Je baisse les yeux. Rentrer. Chez moi. Mais où est « chez moi » maintenant ?

    Je les aide à finir les valises, tout en fouillant des yeux ce qui m’entoure. Tout est trop lisse. Trop moderne. Je me sens étrangère dans ce présent trop ordonné.

    Quand je suis seule à nouveau, j’ouvre discrètement les tiroirs de la commode. Rien. Puis un autre. Une montre. Un carnet. Pas le gousset. Mais je sens qu’il y a quelque chose. Mon lien avec Henry n’est pas rompu. Il est quelque part. Et il m’appelle.

    Je descends les escaliers, le plus calmement possible. Sam est là. Il interroge Anya avec une intensité presque policière. Il a ce regard de ceux qui sentent les vérités qu’on veut leur cacher. Et je le sens : il commence à douter.

    — Tu n’aurais pas remarqué quelque chose d’étrange ? Une parole de Henry, un objet déplacé ? Il n’aurait pas dit où il allait ?

    Je prends la parole avant qu’Anya ne puisse répondre :

    — Non. Il était confus. Il parlait d’une île, d’un autre monde… Ça n’avait aucun sens. Je pense qu’il a juste… craqué.

    Sam me fixe longuement. Trop longuement.

    — C’est étrange… Il t’appelait Q’Orianka. Et toi, tu n’as pas réagi. Comme si c’était familier.

    Je ne cille pas. J’ai appris à jouer ce jeu, comme au palais, quand des étrangers venaient avec leurs intrigues.

    — C’est un joli prénom, non ? Mais je ne suis pas une princesse. Je suis juste… Kira.

    Mais plus tard, seule dans la salle de bains, je m’agrippe au lavabo. Mon reflet dans le miroir me semble plus net qu’avant. Plus ancien aussi. Je le murmure enfin, juste pour moi :

    — Je suis Q’Orianka. Et je vais retrouver Henry. Quoi qu’il en coûte.

    La nuit est tombée sur Édimbourg. Le manoir s’est figé dans un silence étrange, comme si les murs retenaient leur souffle.

    Je me glisse hors de ma chambre sans bruit, vêtue d’un manteau trouvé dans l’entrée. Mes pas nus sont feutrés sur le sol ancien. Je ne peux pas rester ici. Et je sais où je dois aller.

    Dans le petit bureau qu’occupait Sam, je retrouve la valise d’Henry restée ouverte. Des carnets, des cartes, des griffonnages… Tout est encore là. Je m’assieds au sol, le cœur battant.

    Mon regard se fige sur un dessin : un cercle, traversé par une ligne brisée. Une fracture. Un passage. Sous le croquis, quelques mots à demi effacés :

    « Le gousset ne compte plus le temps – il le plie. »

    Je ferme les yeux. Les souvenirs affluent.

    Le jour où Henry m’a offert le gousset, je n’en comprenais pas encore la nature. Mais aujourd’hui, tout devient clair. Ce n’était pas un bijou. C’était une clepsydre inversée, un piège de lumière et de rouages, forgé avec des matériaux perdus depuis des siècles. En l’activant, Henry a créé un paradoxe : en cherchant à me retrouver, il m’a projetée dans son propre passé — un monde déjà condamné.

    J’ai été envoyée dans une époque où Atlantis existait encore. Sa prospérité battait son plein, mais elle était vulnérable. Ma présence a tout changé : j’ai empêché une révolte, sauvé la cité d’un effondrement… Prolongé son agonie. Mais ce n’était qu’un répit. Le temps finit toujours par rattraper ses dettes. L’océan a englouti Atlantis, comme il l’avait toujours fait. Ce que j’ai gagné, c’était une illusion. Une version altérée de l’histoire. Et maintenant, tout est à recommencer.

    Au fond de la valise, je trouve une feuille déchirée. L’écriture d’Henry.

    « Si tu lis ceci, c’est que tu te souviens. Je t’en prie, ne crois pas que je suis fou. Le gousset est la clé. Il t’a ramenée dans mon monde, mais il peut encore nous réunir. Je pars là où tout a commencé. Là où le gousset a été forgé. Là où le temps peut se tordre à nouveau. »

    Signé : H.

    Un frisson me traverse. Je comprends. Henry est retourné en Atlantis. Mais pas celle que j’ai connue. Une Atlantis fossile, figée dans le sel et le silence. Un tombeau.

    Je saisis le carnet, la carte. Je quitte la pièce. Dehors, le vent est glacial. Moi, je brûle. Je dois le retrouver. Le rejoindre dans ce no man’s land du temps.

    Je marche dans les rues d’Édimbourg, guidée par une certitude viscérale : il existe encore un passage. Une faille. Si le gousset est activé au bon endroit, au bon moment, la porte s’ouvrira de nouveau. Je pense aux cercles de pierres, aux lieux anciens où le temps s’effleure lui-même.

    Je sais ce que je cherche : Callanish, sur l’île de Lewis. Henry voulait y aller avec moi, autrefois. Avant que tout ne bascule.

    Je dois traverser le pays. Trouver la pierre centrale. Activer le mécanisme.

    Et peut-être… peut-être alors, je le retrouverai.

    Mais je le sais aussi : si je franchis cette porte, je ne pourrai plus revenir.

    Le train quitte Édimbourg à l’aube, glissant lentement entre les brumes des Highlands. J’ai trouvé une place près de la fenêtre, emmitouflée dans mon manteau, les carnets d’Henry serrés contre moi. L’air sent la pluie, le fer et les vieilles histoires.

    Le paysage défile — lochs sombres, landes battues par le vent, collines criblées de pierre. C’est comme si chaque mètre m’arrachait un peu plus à ce monde trop ordonné, trop lisse. J’entre en territoire ancien. En territoire atlante.

    Je déplie l’un des carnets, le plus usé. L’écriture d’Henry y tremble parfois, nerveuse, comme s’il avait eu peur d’oublier. Chaque page est un fragment de lui. Une tentative de fixer le réel alors qu’il s’effilochait sous ses yeux.

    « 5 janvier. Elle était là. Je suis sûr que c’était elle. Mais elle ne me reconnaît pas. Son regard est le même, mais son nom a changé. Le gousset… je crois qu’il a fait quelque chose. »

    « 12 février. Parfois, je me réveille avec des souvenirs qui ne sont pas les miens. Des palais. Des chants sous l’eau. Un trône en corail noir. Est-ce elle qui les m’envoie ? Ou bien est-ce moi qui perds la tête ? »

    « 3 mars. Elle m’a souri aujourd’hui, mais elle ne sait pas pourquoi je pleurais. Elle m’a demandé pourquoi je la regardais comme ça. J’ai dit : parce que tu es revenue d’entre les dieux. Elle a ri. Mais moi… je n’ai pas ri. »

    Je tourne les pages. Chacune est une pierre de gué sur le torrent du temps. Et lentement, je fais le lien.

    Le gousset n’a pas créé le paradoxe. Il n’a été qu’un catalyseur. Un canal.

    C’est moi.

    Mon souffle se suspend. C’est moi qui ai fait ça. Pas par choix. Pas consciemment. Mais par essence.

    Je revois la lumière brisée autour du gousset, les secondes suspendues, le monde qui se replie. Je croyais que c’était de la technologie atlante. Mais c’était plus ancien. Plus profond. C’était moi. Mon pouvoir, encapsulé, étouffé depuis toujours. Mon sang de déesse, refoulé.

    Les Atlantes ne m’avaient pas seulement cachée au monde. Ils m’avaient protégée de moi-même.

    Et Henry… il n’a jamais été fou. Il m’a simplement vue telle que je suis : l’empreinte d’un mythe.

    Le train s’arrête à Inverness. Je poursuis en car, puis à pied, traversant les terres de brume et de silence jusqu’à l’île de Lewis. Le vent y parle une langue oubliée. Le ciel y est plus vaste, plus ancien. Ici, la modernité hésite. Ici, le monde plie.

    Je me tiens enfin face aux pierres de Callanish.

    Elles sont là, figées dans leur cercle sacré, comme les vertèbres d’un dieu couché. La pierre centrale m’attire — non par son poids, mais par son chant. Je m’approche. Le carnet d’Henry contre moi, le gousset dans ma paume.

    Je ferme les yeux. Le vent s’arrête. Et le temps… Le temps recommence à respirer autrement. Le silence est dense. Il palpite. Tout autour des pierres, le vent semble s’être retiré, comme un souffle suspendu dans l’attente.

    Je sens une présence derrière moi avant même d’entendre ses pas. Quelque chose de familier. Un éclat ancien que mon cœur reconnaît bien avant que ma mémoire ne puisse mettre un nom.

    — Q’Ori…

    Je me retourne.

    Et le monde se tait.

    Nashoba.

    Il n’a presque pas changé. Sa silhouette haute et droite, la même intensité dans les yeux — ceux de notre mère, ceux de la lignée. Mais dans ses traits, il y a quelque chose que je ne reconnais pas tout de suite : une gravité nouvelle. Une douceur aussi, étrangère à mes souvenirs.

    Je reste figée, les lèvres entrouvertes, incapable de dire quoi que ce soit.

    Il s’approche lentement, comme on s’approche d’un rêve qu’on craint de briser.

    — Tu m’as retrouvée, murmuré-je.

    Il sourit, un sourire mélancolique, traversé de fierté et de tristesse mêlées.

    — Je ne t’ai jamais perdue.

    Ma valise tombe de ma main dans l’herbe. Je fais un pas, puis un autre. Mes jambes se dérobent et je m’effondre contre lui. Ses bras m’encerclent aussitôt, puissants, chaleureux, et soudain je redeviens cette petite fille qui croyait que son grand frère pouvait tout réparer.

    Il m’enlace sans un mot, et je pleure. Pas de douleur. Pas vraiment. C’est plus ancien que ça. Des larmes d’avant les souvenirs, d’avant les oublis.

    Quand je m’écarte enfin, il pose ses mains sur mes épaules, les yeux brillants.

    — Tu te souviens, maintenant ?
    — Pas tout. Mais assez. Assez pour savoir que je suis responsable…
    — Non, dit-il fermement. Tu n’as rien provoqué. Tu as simplement été ce que tu es. Et ce que tu es, Q’Orianka, dépasse les lois humaines. Tu as tenté d’aimer. D’exister. Ce n’est pas un crime.

    Je baisse les yeux.

    — Pourquoi personne ne m’a rien dit ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

    Il inspire profondément, regarde les pierres autour de nous comme si elles aussi devaient entendre.

    — Père l’a exigé. Il pensait que… si tu oubliais, tu pourrais vivre une vie normale. Tu avais déjà tant perdu. Il voulait te protéger de ce fardeau.
    — Ce fardeau, c’est moi, Nashoba.

    Il secoue la tête, prend mon visage entre ses mains.

    — Non. Ce fardeau, c’est ce que les autres ont projeté sur toi. Mais toi, Q’Orianka, tu es la clé. Celle qui relie l’ancien monde au nouveau.

    Un silence passe.

    — Et Henry ? dis-je, presque en chuchotant.

    Nashoba sourit, cette fois avec tendresse.

    — Il t’attend. Il a toujours cru en toi, même quand le monde doutait. Il a traversé l’Atlantide. Il sait que quelque chose de plus grand est en marche. Et il t’a cherchée, inlassablement.

    Je sens mon cœur s’embraser.

    — Il faut que je le retrouve, tu veux m’accompagner ? Je ne sais pas par où commencer..

    Nashoba hoche la tête. Il me tend la main.

    — Ensemble.

    Derrière nous, le vent se lève de nouveau. Les pierres de Callanish vibrent, imperceptiblement. Le passé a cessé de dormir.

    Et nous marchons, frère et sœur réunis, vers l’ombre d’un monde oublié, là où les vérités anciennes attendent d’être retrouvées.

  99. Avatar de C.
    C.

    Q’Orianka serrait le gousset contre sa poitrine, comme si ce simple geste pouvait empêcher son cœur de se briser. Les mots de la mère d’Henry tourbillonnaient dans son esprit, lourds et intenses, emplis de douleur, de secrets et d’une forme d’amour si pure qu’elle en était presque insoutenable.

    La falaise devant elle s’ouvrait sur la cité d’Atlantis. Ou plutôt, ce qu’il en restait. La splendeur d’autrefois n’était plus qu’une réminiscence dissimulée sous des couches de brumes et de mystères. Rien n’était comme dans ses souvenirs volés, rien n’était comme dans ses visions.

    Et pourtant, quelque chose, au fond d’elle, reconnaissait l’âme de ce lieu.
    Comme si l’île elle-même respirait à travers elle.

    La main de la mère d’Henry quittant doucement l’épaule de la princesse, cette dernière demeura quelques secondes immobile, les yeux perdus dans la lumière pâle de l’horizon.

    Henry.
    Son âme sœur.

    Un serment ancien, plus ancien que leur propre mémoire.
    Un lien qui avait résisté à l’effacement, au changement du temps, aux blessures.

    Q’Orianka sentit ses jambes fléchir légèrement sous le poids de tout ce qu’elle comprenait enfin : elle n’était pas revenue pour sauver une terre ou réparer un passé perdu.
    Elle était revenue pour lui.
    Pour Henry.
    Leur amour était si puissant et pur qu’il les avaient réunis.

    Un frisson la parcourut alors qu’elle fermait les yeux. Les visions qu’elle avait eues pendant son sommeil brisé — les éclats d’un autre monde, les chemins qui s’entrelacaient sous des cieux étranges — prenaient maintenant un sens douloureux mais précis. Elle avait promis. Elle avait promis qu’elle reviendrait.

    Elle posa une main sur son ventre, là où la chaleur de la promesse battait doucement, et inspira profondément. Comment pouvait-elle le retrouver ? Comment pouvait-elle le sauver dans un lieu où même le temps obéissait à d’autres lois ?

    Un souvenir émergea — non pas un souvenir du passé, mais une intuition pure, presque divine :
    l’île répondait à ses désirs.
    Comme autrefois, quand elle guidait, sans le savoir, Henry à travers la forêt déchirée.

    Si elle s’abandonnait totalement à ce lien, si elle cessait de lutter contre elle-même… elle pourrait retrouver la trace de son âme sœur. Elle le sentait. Elle pouvait le guider hors de sa douleur, comme elle l’avait fait des années plus tôt, dans l’ombre de son propre oubli.

    Mais ce serait dangereux.
    Car pour appeler Henry à elle, elle devrait aussi se laisser atteindre par tout ce que l’île cachait. Par les forces anciennes qui murmuraient sous la terre et dans l’air.

    Elle rouvrit les yeux. La mère d’Henry la regardait toujours, silencieuse, l’espoir suspendu dans ses prunelles fatiguées.

    Q’Orianka hocha doucement la tête.

    — Je le retrouverai. Je vous le promets.

    Sa voix était calme, mais il y avait dans sa promesse une force ancienne, la même qui avait guidé son peuple, la même qui avait fait d’elle une princesse avant que le monde ne se défasse.

    Elle savait ce qu’elle devait faire.

    Elle devait s’enfoncer dans la forêt.
    Se livrer totalement à l’île.
    Et retrouver Henry, non par la raison, mais par le fil invisible qui les liait depuis la nuit des temps.

    Alors, relevant la tête, elle se tourna vers la forêt dense où Henry avait disparu.
    La lumière déclinante glissait sur les troncs sombres comme une prière silencieuse.

    Sans attendre, portée par un mélange de peur et d’espoir, Q’Orianka s’élança, laissant derrière elle les falaises et la ville dévastée.

    Son cœur appelait le sien.
    Et cette fois, elle n’échouerait pas.

    La forêt s’étendait devant elle, impénétrable, profonde, presque vivante. Chaque arbre semblait murmurer sous le vent discret, et Q’Orianka sentit l’air changer autour d’elle dès qu’elle s’enfonça sous le couvert des branches.

    Elle marcha d’un pas sûr, sans jamais douter, comme guidée par une main invisible. Les autres étaient restés derrière, incapables de comprendre ce chemin qu’elle seule pouvait emprunter.
    Elle devait être seule.
    C’était la condition. C’était la voie.

    Sous ses pieds, les feuilles mortes crissaient à peine. Le silence régnait, mais il n’était pas vide ; il vibrait de mille présences, toutes invisibles, toutes attentives.
    Q’Orianka ferma les yeux un instant pour mieux écouter.
    Et là, dans le noir de ses paupières closes, elle sentit le premier signe.

    Un frisson qui remonta le long de son épine dorsale.
    Un éclat de lumière, fugitif, juste derrière ses yeux.

    Quand elle les rouvrit, le chemin était là, tracé non pas dans la matière mais dans son instinct : une sorte de pulsation dans l’air, un fil doré que seule elle pouvait percevoir, oscillant légèrement, l’invitant à avancer.

    Chaque pas la menait plus profondément dans un territoire où les lois connues s’effaçaient.
    Le temps semblait ralentir. Parfois, la lumière du jour disparaissait derrière les branchages denses et elle avait l’impression que des heures entières se déroulaient en quelques battements de cœur.

    À d’autres moments, le monde tout entier semblait suspendu, comme si l’île elle-même retenait son souffle.

    Par trois fois, Q’Orianka s’arrêta, attirée par des illusions : un murmure d’eau claire, un éclat de rire enfantin, un éclat de lumière presque trop vif. Mais elle savait : l’île voulait la tester, la distraire, l’éloigner de Henry.
    Elle fermait son cœur à tout ce qui n’était pas son lien avec lui.

    Elle pensait à son regard, à son sourire discret, à la manière dont son âme reconnaissait la sienne sans même les mots.
    Et à chaque souvenir, le chemin s’éclairait davantage devant elle.

    Elle traversa un ruisseau dont l’eau, au toucher, semblait brûlante comme la lave. Elle gravit des racines noueuses, épaisses comme des serpents anciens. Elle longea une falaise où le vent hurlait des avertissements incompréhensibles.

    Mais elle n’avait pas peur.
    Elle ne s’appartenait plus entièrement ; une ancienne force, une certitude absolue, guidait ses pas.

    Après ce qui aurait pu être des heures ou quelques instants — elle ne savait plus —, elle sentit une vibration nouvelle dans l’air.
    Il était proche.

    Q’Orianka ralentit, attentive.

    Le fil doré menait vers une clairière baignée d’une lumière étrange, ni naturelle, ni surnaturelle, mais faite d’une douceur ancienne, celle des souvenirs et des promesses oubliées.

    Et là, au milieu de cette clarté irréelle, elle le vit.

    Henry.

    Effondré sur ses genoux, ses mains enfoncées dans la terre, le regard vide, comme perdu dans un monde que lui seul percevait.

    Son cœur se serra si fort qu’elle crut défaillir.

    Elle voulait courir vers lui, le prendre dans ses bras, le ramener à elle par la force de son amour.
    Mais elle savait que cela ne suffirait pas.

    Non.

    Elle devait l’appeler. Non pas avec sa voix, mais avec son âme.

    Alors, debout à l’orée de la clairière, elle ferma les yeux à nouveau, cherchant au plus profond d’elle-même la lumière qui avait sauvé Henry une première fois.

    Elle l’appela silencieusement, de tout son être.
    Isha.. Mon amour. Je suis là, viens à moi.

    Un souffle léger effleura son visage.
    Et dans l’immobilité sacrée de la forêt, Henry releva lentement la tête.

    Son regard croisa le sien.

  100. Avatar de C.
    C.

    Il était là.

    Effondré, brisé, mais terriblement vivant.
    Quand ses yeux ont croisé les miens à travers les feuillages, ce n’est pas l’homme perdu que j’ai vu.
    C’est lui. Mon autre. Mon reflet. Mon équilibre.

    Chaque pas vers lui me demandait une force immense. Non parce que j’étais fatiguée, mais parce que mon cœur se débattait contre mille émotions : la peur qu’il ne me reconnaisse pas, la douleur des souvenirs revenus en moi, et l’amour, cet amour incandescent que même la mort n’avait pas pu éteindre.

    Quand il a murmuré mon nom — Q’Orianka —, j’ai su.
    Il savait.
    Il se souvenait.

    Et moi aussi.

    Les images avaient ressurgi en cascade pendant mon chemin dans la forêt. Des fragments d’une vie passée, d’une lutte contre le temps, d’un sacrifice que je croyais définitif. Je me revois, suspendue dans la lumière bleue, mon corps flottant tandis que l’île se fissurait. J’entendais son cri, ce hurlement arraché à l’âme. Ce cri avait résonné au plus profond de moi… même dans cette nouvelle vie où j’avais tout oublié.

    Et pourtant, il était là. Devant moi. Plus vrai que jamais.
    Henry.

    Il s’est levé, chancelant, et quand sa main a touché ma joue, j’ai fermé les yeux.
    Ce geste, je le connaissais déjà.
    Il ne caressait pas mon visage comme si c’était la première fois.
    Non. Il me retrouvait.

    Son front contre le mien. Sa voix tremblante. Ses mots lourds d’aveux.
    Je voulais parler, mais j’étais incapable de formuler quoi que ce soit.
    Mon cœur battait trop fort.

    Puis il a dit : « — Tu as réussi à sauver tout le monde… et surtout nous. »

    Je n’avais jamais compris la portée de mon acte ce jour-là. Je croyais m’être simplement effacée. Je pensais avoir tout perdu pour que d’autres puissent vivre.
    Mais non. J’avais ouvert une autre réalité. Une vie nouvelle. Un monde où l’île n’était plus notre prison, mais une porte.
    Et elle nous avait ramenés l’un vers l’autre.

    Quand ses lèvres ont trouvé les miennes, le monde s’est arrêté.
    Non, pas arrêté : il s’est *réaligné*.

    Le ciel s’est illuminé d’aurores. L’air vibrait autour de nous.
    Je sentais l’île elle-même nous bénir, comme si elle reconnaissait enfin que nous n’étions plus ses prisonniers… mais ses enfants libres.

    Je n’étais plus Kira. Je n’étais plus une étudiante perdue dans les méandres d’une réalité bancale.
    J’étais Q’Orianka.
    Fille d’une déesse, née d’une lignée ancienne, et offerte à l’île comme guide entre les mondes.
    Mais j’étais aussi une femme. Une femme qui aimait. Une femme aimée.

    Alors, quand il s’est mis à genoux…
    Quand il a pris mes mains dans les siennes, et que ses yeux ont plongé dans les miens avec cette intensité déchirante…

    Je me suis sentie trembler.

    Il n’avait pas de bague.
    Il n’avait que ses mots.
    Mais je n’avais jamais rien reçu d’aussi pur.
    Aucune cérémonie, aucun trône, aucune étoffe d’or n’aurait pu égaler ce moment.

    Il voulait que je sois libre. Il voulait me suivre partout. Il voulait que je sois sienne, mais jamais possédée.
    Il voulait que je sois moi. Et il voulait m’aimer comme j’étais, dans ma force, dans mes doutes, dans mes ombres.

    Quand il m’a demandé :
    « — Veux-tu être mon âme-sœur jusqu’à ce que nos souffles cessent ? », mon cœur s’est brisé et reconstruit dans la même seconde.

    Je n’ai pas répondu tout de suite.
    Pas par hésitation.
    Mais parce que je pleurais.

    Silencieusement. Intensément.

    Alors je me suis accroupie à mon tour, et j’ai posé mon front contre le sien, de nouveau.
    Je lui ai murmuré, dans un souffle qui n’appartenait qu’à lui :

    — Oui.

    Puis je l’ai serré contre moi, et j’ai senti son cœur battre sous mes paumes.
    Il battait pour moi. Et le mien battait pour lui.

    L’île pouvait s’endormir, maintenant.
    Nous étions en paix.
    Et l’avenir nous appartenait.

    — Viens, continuais-je un sourire brillant aux lèvres alors que je me redressais, suis-moi Isha..

    La nuit a recouvert l’île d’un voile d’encre indigo. Le ciel, encore paré d’aurores, semble retenir son souffle.

    Nous avons quitté la clairière, main dans la main, traversant la forêt comme s’il ne restait que nous deux au monde. L’île nous guidait. Chaque pierre, chaque feuille semblait nous saluer à notre passage, comme si elle se souvenait aussi. Comme si elle bénissait ce moment.

    Nous sommes arrivés au sommet d’une colline oubliée, cachée entre des lianes et des fougères anciennes. Là, un autel de pierre couvert de mousse nous attendait. Ce n’était pas un lieu de culte… Non. C’était un lieu de lien.

    — Il n’y avait ni prêtre, ni témoin, expliquais-je tremblante d’émotion, je ne veux que toi et moi.

    Et l’île.

    Je le contemplais, se tournant tourné vers moi, son visage éclairé par les flammes d’un petit feu que j’avais allumé avec l’aide d’un simple souffle. Le feu ne brûlait pas — il dansait, comme une vieille amie revenue d’un autre temps.

    — Chez moi.. Dans nos traditions.. Il n’y a pas de robe blanche, ni de costume.

    J’étais vêtue de lin et de perles anciennes, ornées de quelques fleurs dans mes cheveux tressées. Lui portait encore ses vêtements marqués par la forêt, mais il n’avait jamais été aussi beau. Je tendais mes mains dans sa direction, entrelaçant nos doigts fermement.

    — Dans la tradition atlante, on n’échange pas d’anneaux. On échange des voeux, gravés dans l’âme. Les mots que l’on prononce sont ancrés dans la mémoire du monde, et liés aux éléments : à l’air, à la terre, à l’eau, et au feu. Ils ne peuvent être défaits qu’au prix d’un nouveau sacrifice.

    Je l’ai regardé dans les yeux. J’ai senti mon cœur se gonfler jusqu’à presque éclater. Puis, j’ai parlé. D’une voix basse, mais ferme. Une voix qui n’appartenait plus qu’à moi.

    « — Je suis Q’Orianka. Fille de l’eau, de la lumière et du vent. Et aujourd’hui, devant l’île, je choisis de m’unir à toi. Je ne fais pas ce choix par devoir ou par dette. Je le fais par amour. Dans toutes les vies où nous nous sommes croisés, ton regard m’a toujours trouvée. Et dans celle-ci, je t’ai retrouvé, malgré le temps, malgré la douleur.

    Je sentais mes doigts trembler dans les siens. Je poursuivis, le souffle plus profond.

    — Isha.. Henry.. Je promets de t’aimer dans les silences et les tempêtes. De t’écouter même quand le monde semblera trop fort. Je promets de ne jamais retenir tes ailes. Et de voler à tes côtés, où que tu veuilles aller. Je ne te promets pas la perfection, mais je te promets la vérité. Chaque jour, chaque nuit, tant que nos âmes seront liées. Tu es mon souffle, et je suis ta mémoire. »

    Mes lèvres ont frôlé ses doigts, et j’ai posé sa main sur mon cœur.

    — Par cette promesse, Henry, je suis tienne. Aujourd’hui. Et dans tous les temps à venir.

    Puis, avant même qu’il ne prononce ses voeux, je pris un coquillage creux dans lequel nous avions fait couler quelques gouttes d’eau sacrée, venue d’une source cachée au pied d’un arbre ancien. J’y ajoutai une perle noire — symbole de renaissance — et chacun de nous but une gorgée.

    — Notre union est faite de vérité. Celle qui ne connaît ni loi, ni prêtre, ni bénédiction humaine. Mais qui traverse les siècles.

    Quand nos fronts se retrouvèrent, la flamme s’éleva d’un seul souffle, éclairant nos deux ombres fusionnées contre la pierre. Ses yeux me firent ressentir une chaleur douce se glisser dans ma poitrine. Ce n’était pas magique. C’était sacré.

  101. Avatar de C.
    C.

    Je l’observe en silence, assis à côté de moi, le regard perdu dans la nappe froissée. Sa fourchette n’a pas bougé depuis dix bonnes minutes, et son assiette est encore pleine, bien que ses mains soient lavées et ses vêtements propres. La fatigue n’est pas physique. Elle est ailleurs, plus sourde, plus profonde.

    Je pourrais rester silencieuse aussi. Mais ce n’est pas ce dont il a besoin.

    Alors je me penche doucement vers lui, ma main glissant lentement sur la sienne. Je la serre juste assez fort pour qu’il comprenne : je suis là. Il relève les yeux, et je lis tout. La colère étouffée, le désarroi, l’amertume. Et surtout, cette blessure ancienne qu’on n’a jamais vraiment pensée.

    « — Tu n’es pas une option, Isha, » dis-je doucement, comme si mes mots pouvaient panser ses fissures.

    Il ne parle pas, mais il ne me repousse pas non plus. Alors je continue, en le regardant droit dans les yeux.

    « — Ce soir, j’ai dit des vœux devant l’île. Mais je vais t’en dire d’autres, ici, juste entre toi et moi. »

    Je sens sa main frémir sous la mienne, puis il la retourne pour enserrer mes doigts. Alors je parle plus bas, plus vrai :

    « — Je te choisis. Pas parce que l’île l’a voulu, ni parce que le destin nous a réunis encore une fois. Je te choisis moi, parce que je t’aime. Et tu n’as pas besoin d’être parfait pour mériter ça. Tu n’as pas à porter tout ce que ta famille ne t’a pas donné. Tu peux poser ce poids. Maintenant, tu as le droit d’exister pour toi. Pour nous. »

    Je m’approche un peu plus, jusqu’à ce que ma joue touche la sienne, mon souffle glissant contre sa tempe.

    « — Le plus difficile est derrière nous, Henry. On s’est retrouvés. Et on s’est liés, pas dans une salle de cérémonie ou dans une église froide, mais sur une terre sacrée, que même le temps n’a pas réussi à briser. »

    Il ferme les yeux. Je sens ses épaules se relâcher très légèrement. Je l’attire doucement contre moi, nos fronts se touchent à nouveau, comme sur la colline. Puis je murmure, tout contre ses lèvres :

    « — Tu n’es plus seul. Et tu ne le seras plus jamais. Je suis ton épouse. Ta maison. Ton abri. »

    Un long silence s’installe, mais il n’est pas pesant. C’est un silence habité.

    Et puis, je l’attire contre moi enfouissant mon visage contre son cou. Je sens ses bras m’enlacer plus fort, comme s’il voulait s’assurer que je ne suis pas une illusion, que je ne vais pas disparaître. Alors je glisse mes doigts dans ses cheveux encore humides de la douche, puis vers sa nuque, que je caresse avec lenteur quand mes lèvres se posent sur son cou.

    Je pourrais lui dire encore mille mots, mais je sens que c’est le silence de ce geste-là qu’il lui faut. Ce genre de silence qui parle plus que tout le reste.

    Je sais qu’il est en train de dire adieu, à sa manière. Adieu à cette attente constante d’une reconnaissance qui ne viendra pas. Il tourne la page. Et même si c’est douloureux, c’est nécessaire. Alors je l’accompagne. Comme je l’ai toujours fait, même dans les autres vies.

    Lorsqu’il se redresse enfin, son regard est moins voilé. Il me sourit — ce sourire fatigué mais sincère — et glisse ses doigts entre les miens.

    J’embrasse tendrement ses paupières, son nez, ses lèvres, et je réponds doucement à ses mots de tout à l’heure :

    « — Tu n’auras plus à me protéger seul. Cette fois, nous serons deux. Ensemble, Isha. Quoi qu’il arrive. »

  102. Avatar de C.
    C.

    Le bateau tangue à peine, glissant sur les eaux calmes comme s’il connaissait la gravité de cette traversée. Je regarde l’île s’éloigner, cette terre qui m’a façonnée, enfermée, puis libérée. Henry est à mes côtés, sa main posée sur la mienne, son corps chaud contre le mien. Et pourtant, je sens un froid m’envahir de l’intérieur.

    C’est la première fois que je suis vraiment seule. Pas dans le sens littéral — non, Henry est là, il respire doucement, il rit parfois, il me regarde avec cet amour plein de certitudes. Mais pour la première fois, je ne suis plus la fille d’un Roi, ni la descendante d’un peuple ancien à qui tout le monde demandait d’être forte. Je ne suis plus la survivante d’un monde disparu, ni l’élue d’une prophétie oubliée.

    Je suis simplement… une femme. Une épouse.

    Et cette pensée me fauche le souffle.

    Je me tourne légèrement pour le regarder. Il a les yeux perdus dans l’horizon, sans doute en train d’imaginer les mille vies que nous pourrions vivre ensemble. Moi, je ne vois que cette cabine étroite que nous partagerons ce soir. Ce lit minuscule, ce futur inconnu, ce rôle que je ne suis pas certaine de savoir endosser.

    Je n’ai jamais été l’épouse de personne. Je n’ai pas appris à l’être. Je ne sais même pas ce que cela veut dire vraiment. Faire à manger ? Être douce ? Compréhensive ? Céder parfois ? Soutenir toujours ? Donner sans compter ? Offrir son corps sans réserve ? Et si je ne suis pas assez ? Et s’il regrette ? Et s’il me trouve maladroite, ou distante, ou trop pleine de silence ?

    Je serre un peu plus sa main, sans m’en rendre compte. Il tourne la tête vers moi, son regard toujours conscient et protecteur, voulant sans doute savoir si je vais bien.

    Je hoche doucement la tête. Mais j’ai conscience qu’il n’est pas dupe. Seulement, je ne sais pas comment lui dire que ce n’est pas lui, que c’est moi. Ce n’est pas un doute sur nous, c’est une peur de moi. De ce que je suis en dehors des luttes, des responsabilités, des batailles à mener. Que reste-t-il de Q’Orianka quand elle n’est plus en train de sauver quelqu’un ?

    Rien qu’une femme. Une femme amoureuse, certes, mais ça suffit, ça ?

    Je me lève lentement et fais semblant de vouloir prendre l’air, mais c’est juste pour retrouver mon souffle. Je m’appuie contre la rambarde du ferry, les cheveux battus par le vent. L’île n’est plus qu’un trait à l’horizon, et devant moi, l’Écosse m’attend, avec sa pluie, ses pierres anciennes et cette promesse de recommencement.

    Je sens sa présence me rejoindre. Il ne me pose pas de question. Il pose simplement ses bras autour de moi, et sa joue contre mon épaule. Et là, tout s’adoucit un peu.

    Peut-être que je n’ai pas besoin d’être parfaite.

    Peut-être qu’il suffit d’être vraie.

    Je tourne légèrement la tête vers lui, nos regards se croisent, et je chuchote, presque comme une confession :

    — J’ai peur de ne pas être à la hauteur. De ne pas savoir comment… être tout ce que tu mérites. Dans ce monde là, je n’ai jamais été une épouse. Dans ton époque tout est si.. compliqué et codé.. Je veux être à ta hauteur.

  103. Avatar de C.
    C.

    Les jours passent, et mes angoisses s’effilochent comme des rubans emportés par le vent. Chaque matin sur ces îles est une promesse de simplicité : les brumes se lèvent lentement sur les collines, les moutons paissent près des falaises, et la mer, vaste et indifférente, vient frapper les rochers dans un rythme ancien. Je redécouvre le silence — pas celui pesant de l’exil, mais celui doux, apaisant, d’un monde sans attente.

    Henry me laisse respirer.

    Il ne me demande rien. Il ne m’impose rien. Il est là, présent, attentif, mais discret — comme une main posée dans mon dos sans me pousser. Il me montre les sentiers, les pierres gravées, les grottes, les coins secrets des Skye où l’eau fume doucement, réchauffée par le feu d’anciens volcans. Je me surprends à rire, parfois sans raison. À courir pieds nus dans les herbes hautes. À chanter des mélodies anciennes sous ma respiration. Il me regarde avec tendresse, et je sens que quelque chose en moi revient à la vie. Une partie enfouie, oubliée, depuis l’enfance. La fille qui croyait aux fées et voulait danser sous la pluie.

    Mais malgré cette douceur, une question me suit comme une ombre : pourquoi me regarde-t-il ainsi… sans jamais franchir la distance ? Pourquoi cette réserve, cette délicatesse constante, cette prudence qui frôle parfois la distance ?

    Je ne doute pas de son amour. Il me l’a prouvé, cent fois. Mais… me désire-t-il ? Me voit-il encore comme une femme ? Ou suis-je, à ses yeux, cette créature sacrée, presque intouchable, comme un vestige qu’on protège sous verre ?

    Parfois, le soir, lorsqu’il lit à la lumière tremblante d’une lanterne, je l’observe en silence. Ses sourcils légèrement froncés, ses lèvres qui se pincent quand une phrase l’émeut. Sa main posée sur l’accoudoir, si proche de la mienne sans jamais la frôler. Il me donne l’impression de m’attendre, mais sans oser s’approcher.

    Et moi ? Je le veux. Plus que tout. Son regard, ses mains, son souffle contre ma peau. Je veux qu’il sache que je suis prête. Que je n’ai plus peur.

    Alors un soir, le cœur battant, je prends une décision.

    Il est là, assis dans ce fauteuil au coin de la chambre, les jambes croisées, plongé dans son roman. Il ne m’a pas vue sortir de la salle de bain, ni retirer le peignoir qui me couvrait. J’avance nue vers lui, sans un mot. J’ai les jambes tremblantes, le ventre en feu, et pourtant, je me tiens droite.

    Il relève la tête. Ses yeux s’écarquillent, puis se voilent d’émotion — surprise, peut-être un peu de stupeur, mais aucune gêne. Rien que cette tendresse immense, mêlée d’un feu que je n’avais encore jamais vu aussi clairement.

    Je me tiens devant lui, vulnérable et offerte.

    — Isha.. Dis-moi… Ma voix vacille, mais je continue. Dis-moi, … est-ce que tu me désires ? Parce que pour ma part, je ne veux que toi. Et je n’en peux plus d’attendre..

    Le silence entre nous devient électrique. Je sens mes joues rougir devant mon audacieuse demande.

    Je sens le battement de mon cœur dans chaque centimètre de ma peau. Pourtant, je ne détourne pas le regard. Ce n’est pas une provocation, ni un caprice. C’est une déclaration. Un cri du cœur. Une invitation à ce que nous soyons enfin nous, entièrement.

    — Je ne rêve que de toi.. de tes mains.. de tes lèvres Isha.. Je veux que nos corps se reconnaissent, se lient comme nos âmes l’ont fait bien avant ce monde.

    Je veux qu’il sache que je ne suis plus cette ombre, cette femme enchaînée à ses responsabilités ou ses peurs. Je suis Q’Orianka. Sauvage, libre, aimante. Prête à aimer. Prête à être aimée.

    Il ne dit rien, mais je vois son souffle se suspendre, comme pris dans la gorge. Il me regarde comme s’il me découvrait pour la première fois, et je vois ses yeux changer, se troubler, s’assombrir. Ce n’est plus seulement de la tendresse qu’il y a dans ce regard, mais un désir longtemps contenu, qu’il a sans doute enfermé pour me laisser le temps.

    Mais ce soir, c’est moi qui décide.

    Je m’approche, lentement, mes hanches dansant à peine, sans me presser. J’ai laissé mes cheveux détachés couler sur ma poitrine et mon dos, et la lumière de la lampe dessine sur ma peau des reflets d’ambre. Il ne détourne pas les yeux. Il est comme figé, presque en apnée quand je lui souris avec malice.

    — Est-ce que ton épouse est à ton goût ?

    Je viens m’agenouiller devant lui, entre ses jambes, et je pose mes mains sur ses genoux. Mes doigts remontent doucement le long de ses cuisses, sans aller trop vite, sans chercher à brusquer. Je veux qu’il sente chaque frisson, chaque appel muet de mon corps. Mon visage s’approche du sien, et je murmure tout près de sa bouche :

    — Je veux que tu m’apprennes ton monde… pas seulement avec des mots, ni des cartes… Mais avec tes mains, ta bouche, ta peau contre la mienne.

    Je dépose un baiser léger sur sa mâchoire, puis un autre sous son oreille. Il est encore retenu, par respect, par peur peut-être de me briser. Alors je le guide.

    Je me redresse, me glisse sur lui, à califourchon sur ses cuisses, lentement, avec la grâce d’une prêtresse. Je prends ses mains que je pose sur mon corps, l’incitant à me toucher, me caresser. Il peut constater les frissons d’excitation qui recouvrent mon corps. Puis, mon bassin s’ancre au sien, et mes mains viennent déboutonner lentement sa chemise. Une à une, les couches tombent. Ce n’est pas une défloration brutale que je veux, ni une fièvre éphémère. C’est une fusion. Un feu doux, patient, mais puissant.

    Mes doigts font le contour lent et sensuel de son buste, remontent sur ses épaules quand mes yeux s’´ancrent aux siens.

    Je murmure à nouveau, en glissant mes lèvres dans le creux de son cou :

    — Montre moi comme tu m’aimes.. Montre moi ton désir.. je veux tout connaître de toi.. N’aie pas peur..

    Quand enfin il répond à mon baiser, ce n’est plus avec retenue. Mes doigts glissent dans ses cheveux, alors que mes seins se pressent contre son buste nu. Nos bouches s’unissent dans un souffle, et nos corps se cherchent, s’apprennent, comme s’ils se souvenaient déjà de ce qu’ils avaient été ailleurs, dans une autre vie.

    — Oh.. Isha, gémissais-je dans un souffle torride, je t’en supplie caresse moi..

  104. Avatar de C.
    C.

    Ses mains viennent alors se poser sur mes hanches, et un frisson délicieux remonte le long de ma colonne. Quand nos lèvres se retrouvent enfin, je me sens fondre, me liquéfier. C’est un baiser lent, profond, qui m’arrache un soupir. Sa bouche est douce mais décidée. Il goûte, il explore, et moi je me laisse faire, avide, avide de lui.

    Puis il rompt le baiser, doucement, et me penche légèrement en arrière. Je sens ses lèvres sur ma poitrine, et cette chaleur qui me submerge alors que ses baisers descendent lentement, lentement… Mon dos se cambre légèrement, mes mains glissent dans sa nuque.

    « Ta peau est si douce… et ton parfum au jasmin… il m’a toujours rendu fou… »

    Ses mots, ses lèvres, sa langue sur mes seins — tout me submerge. J’ai l’impression d’être de feu, d’eau, de lumière, tout à la fois. Quand il me soulève et m’allonge sur le lit, je sens une vague d’émotion me submerger. Ce n’est pas seulement de l’excitation. C’est de la confiance. Une confiance absolue, précieuse.

    Je le regarde retirer lentement sa chemise, et je découvre son torse, sa peau, son corps d’homme que je n’avais encore jamais vu nu. Je le trouve magnifique. Il revient vers moi, reprend ses baisers, descend sur mon ventre, mes cuisses. Je ris légèrement, nerveuse, surprise par le frisson que sa barbe provoque.

    Mais il ne s’arrête pas. Il va entre mes cuisses, et là… oh, là, je découvre un monde nouveau. Ma tête bascule en arrière, mes hanches remuent d’elles-mêmes. Je gémis son prénom, je lui demande de ne pas s’arrêter. Ma voix est rauque, hachée. Il me goûte, me caresse, me pénètre doucement avec ses doigts, et je me perds. Mes jambes se tendent, mes mains agrippent ses cheveux, mes soupirs se transforment en cris étouffés.

    Je jouis contre sa bouche, sans retenue. Et je n’ai pas honte. Jamais je ne me suis sentie aussi vivante.

    Quand il remonte contre moi, je suis haletante, brûlante, mais mon désir n’est pas apaisé. Il est plus fort. Plus vrai. Mon regard se plante dans le sien, et je n’ai plus peur.

    « Je te désire depuis le premier jour… ne crois pas que je n’ai jamais souhaité te goûter… j’attendais juste que tu sois prête… » murmure-t-il.

    Je l’aide à retirer le reste de ses vêtements. Mon regard se pose sur lui, nu, vulnérable, magnifique. Son désir est visible, érigé, palpitant. Je tends la main et je le touche. Il sursaute légèrement, rit avec moi.

    Il se penche, m’embrasse à nouveau, et cette fois c’est lui qui gémit. J’aime ce son, ce tremblement dans sa voix. Je sens que je lui fais de l’effet, que je suis capable de l’enflammer autant qu’il m’embrase.

    Et puis vient le moment où il se glisse en moi.

    Nos corps se tendent, nos souffles se suspendent. J’ai une brève crispation, mais très vite, mon corps s’ouvre à lui, le reconnaît, l’accueille. Je remue doucement, l’encourage à bouger. Il y va lentement, avec une douceur infinie. Nos fronts se touchent, nos mains s’entrelacent.

    — Mon amour.. oui.. oui !

    Je me fonds à lui, m’abandonne sans retenue à la lenteur de ses mouvements. Nos souffles se heurtent, haletants, suspendus entre chaque vague de plaisir qui monte, s’épanouit, puis retombe comme une marée. Sa peau contre la mienne est une source brûlante ; chaque poussée de son bassin me fait frémir, vibrer, m’ouvrir davantage.

    Je me sens pleinement vivante. Chaque nerf, chaque muscle, chaque battement de mon cœur est à lui — et pourtant, il n’a jamais cherché à me prendre de force. Il me donne, m’invite, m’écoute. Son front contre le mien, ses lèvres qui glissent parfois sur ma joue, dans mon cou. Il murmure des choses que je ne saisis pas toujours, des mots de désir, de tendresse, parfois seulement mon prénom, mais toujours avec cette voix rauque qui me fait frissonner jusqu’à la moelle.

    Et puis, quelque chose change en moi.

    Ce n’est pas seulement l’envie — c’est une poussée de feu, une flamme ancienne, ancienne comme mon sang, comme mes mémoires floues, comme le pouvoir enfoui sous ma peau. J’ai été passive, adorée, caressée… mais maintenant, je veux être actrice. Femme. Déesse. Je veux lui montrer qui je suis.

    Mes mains glissent sur ses flancs, puis sur son torse, remontant doucement jusqu’à son visage. Je l’embrasse, avec une lenteur chargée d’intention. Puis, doucement, je le fais rouler sur le dos, guidée par quelque chose de plus grand que moi, mais dont je ne doute pas. Il me regarde, surpris d’abord, puis je vois ses yeux s’assombrir de désir, de cette fierté tendre qu’il réserve à mes élans de courage.

    Je suis maintenant au-dessus de lui. Nue, offerte, mais aussi souveraine.

    Je le chevauche avec précaution, guidant son membre en moi avec une lenteur presque cérémonielle. La sensation me fait haleter. Il est si profondément en moi, et c’est moi qui le choisis, moi qui le garde. Je le regarde, et je sais qu’il me voit telle que je suis vraiment.

    Je commence à bouger, mes hanches décrivant des cercles lents. Je prends mon temps. Je veux tout savourer : ses mains qui glissent sur mes cuisses, ses yeux qui se ferment un instant sous l’effet du plaisir, sa bouche entrouverte, d’où s’échappent des gémissements rauques. Je me cambre légèrement, prenant appui sur ses épaules, et je me laisse aller à cette danse ancienne et charnelle.

    Son nom m’échappe à mon tour, presque dans un cri. Ma tête tombe en arrière, mes cheveux caressent ma nuque, et je sens que quelque chose grandit en moi. Ce n’est plus seulement du plaisir, c’est un pouvoir. Celui de le faire vibrer, lui. De le rendre fou de moi. Et j’en veux encore.

    Alors j’accélère, ma respiration s’emballe, mes seins bondissent sous l’effet du rythme. Il m’agrippe doucement, m’encourage, perd le contrôle par ma faute — et j’adore ça. Je me penche à nouveau vers lui, colle mon front au sien, nos nez se frôlent, nos regards se croisent.

    — Isha… Isha.. oui.. oui… Ishaaaaa.. soufflé-je, presque comme une prière.

    Son nom devient une incantation. Je suis à la fois femme et tempête. Prêtresse et amante. Son monde tourne autour de moi, et le mien ne tient plus qu’à ses gémissements, à son plaisir, à cette tension qui monte encore, encore, jusqu’à devenir insoutenable.

    Et puis tout explose.

    Je tremble. Je me contracte autour de lui. Mon cri se mêle au sien, étouffé dans ma gorge. J’ai l’impression que le monde bascule, se renverse, et pendant un instant hors du temps, il n’y a plus rien d’autre que nos deux corps soudés, haletants, transpirants, aimants.

    Je m’effondre doucement sur son torse, mes cheveux collés à ma peau humide, mes lèvres effleurant sa clavicule.

    — Ne quittons plus jamais.. cette chambre, dis-je dans un rire essoufflé en embrassant son buste puis sa gorge quand les doigts caressaient inlassablement sa peau moite, toi aussi tu as senti.. cette puissance ?

  105. Avatar de C.
    C.

    Je n’ai jamais rien vu d’aussi humble… et d’aussi bouleversant.

    Quand Henry ouvre la porte de cette minuscule chambre sous les toits, je sens un souffle chaud remonter jusqu’à mon cœur. Ce n’est pas le luxe, non. Ce n’est pas la grandeur des palais que j’ai connus, ni l’opulence discrète de la maison de mon père. C’est une chambre mansardée, au plafond trop bas, aux murs abîmés, à la fenêtre trop petite. Mais sur la table bancale, il y a un bouquet de fleurs sauvages, aux couleurs vives, maladroitement disposées dans un pot à eau. Il y a une couette colorée qui détonne avec la grisaille ambiante, et un cadre vide. Vide, mais prêt. Prêt à accueillir notre avenir.

    Je me retourne vers lui, et il a cet air mi-fier, mi-nerveux. Il me regarde comme s’il attendait que je le rassure, que je dise quelque chose qui soulagera ce poids qu’il porte déjà sur ses épaules.

    Et c’est là que ça me frappe : Il porte tout. Notre couple. Nos rêves. Nos projets. Notre quotidien. Il porte même mes propres silences avec tendresse.

    Je marche doucement dans la pièce, et je m’assois sur le bord du matelas posé à même le sol. Je passe la main sur le tissu neuf de la couette, puis je lève les yeux vers lui. Il m’observe, debout, les bras ballants, comme un garçon qui a peur de ne pas avoir assez bien fait.

    Mais il a tout fait. Il a trouvé un emploi. Il a trouvé un toit. Il a pensé aux fleurs. À la couverture. Au chaton. À moi. Il m’aime si fort qu’il oublie de se ménager lui-même. Alors je me lève et je vais vers lui. Je passe mes bras autour de sa taille et je colle mon front contre son torse.

    — Isha..

    Ma voix est douce, étouffée contre sa chemise dont j’hume le parfum si viril et puissant qui fait frissonner mon corps.

    — Tu n’as pas à tout porter seul. Ce n’est pas à toi de me construire une vie. C’est à nous deux de la bâtir. Ensemble.

    Il ne dit rien, mais je sens son souffle se bloquer un instant.

    Je relève le visage pour plonger mon regard dans le sien. Je veux qu’il sente que je suis sérieuse, que ce n’est pas juste de la gratitude. C’est de l’amour. C’est du respect.

    — Je travaillerai aussi. Même si c’est quelques heures, même si ce n’est pas glorieux. Je veux que tu te reposes aussi parfois. Que tu ne t’écroules pas d’épuisement un matin, parce que tu auras tout fait pour moi. Je t’aime, Henry Cavill… mais je ne veux pas que notre couple devienne un poids. Moi aussi je veux être un soutien pour toi mon amour.

    Le petit chat miaule dans son coin, et je ris en sentant ses griffes minuscules s’agripper à ma robe. Je le prends contre moi et il ronronne aussitôt.

    — Il a besoin de moi lui aussi, dis-je en embrassant la petite boule noire, et pour le nom… nous pourrions l’appeler Lux. Parce qu’il est petit… mais qu’il apporte de la lumière.

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    C.

    Je n’aurais jamais cru que ces mots me feraient aussi mal.

    Et pourtant, Henry n’a rien dit de cruel. Au contraire, il a dit cela avec toute la tendresse du monde. Avec sa voix douce et son regard sincère. Il m’a parlé de ses peurs, de ses doutes, de ce qu’il ne se sent pas encore prêt à vivre. Et il a dit cela pour nous protéger. Pour construire notre avenir à deux. Pour qu’on ait du temps, qu’on soit sûrs.

    Mais il ne sait pas. Il ne peut pas savoir.

    Mon cœur s’est mis à battre trop fort dans ma poitrine, et j’ai senti mon ventre se contracter comme s’il devinait ce que j’allais faire. Ce que je ne peux plus lui cacher.

    J’ai fixé mes mains posées sur mes genoux, incapable de soutenir le regard de l’homme que j’aime. Je prends une grande inspiration, et ma voix tremble quand elle sort enfin.

    — Henry… je dois te dire quelque chose.

    Il tourne doucement la tête vers moi, intrigué. Mais il reste silencieux. Il m’écoute.

    Je serre mes doigts, je les tords jusqu’à en avoir mal. J’aimerais que le sol m’engloutisse. J’aimerais ne pas être celle qui va casser la magie.

    — Je ne peux pas… Je ne pourrai pas avoir d’enfants.

    Le silence. Ce genre de silence qui fait du bruit, qui hurle plus fort que n’importe quel cri. Et dans ce silence-là, je m’effondre.

    — Je suis désolée… Je suis tellement désolée, murmurais-je d’une voix qui se brise et mes yeux s’embuent mais ne continue malgré tout. Ce n’est pas une maladie. Ce n’est pas quelque chose que les médecins peuvent soigner. C’est… une malédiction. Une très ancienne. Transmise par les femmes de ma lignée parce que.. parce que je devais mourir..

    Il ouvre la bouche, mais je ne lui laisse pas le temps de parler.

    — Je ne t’en ai jamais parlé parce que.. parce que tout a été très vite, intense et puis ensuite, j’ai juste profité, j’ai.. Et sans doute j’avais peur. Peur que tu partes. Peur que tu me regardes autrement. Peur que tu me vois comme… comme un champ stérile, comme une femme incomplète.

    Je sens mes larmes couler à flots maintenant. Je n’ose toujours pas le regarder.

    — Je sais que j’aurais du t’en parler avant. Mais.. mais peut-être que tu n’aurais plus voulu de moi. Je ne t’offre aucun avenir Isha.

    Et puis soudainement, je me lève d’un bond. Je n’attends pas sa réponse. Je ne peux pas. Mon cœur bat à s’en briser, et j’ai l’impression d’avoir ruiné quelque chose de précieux, quelque chose de fragile, d’innocent. Alors je fuis. Je cours. Loin du banc, loin du parc, loin de lui.

    Je ne sais pas combien de temps je reste dehors. Je marche longtemps sous la pluie, le visage trempé, le corps glacé, l’esprit en ruines. Je ne parle à personne. Je me cache dans un recoin de la ville, incapable de rentrer. Incapable de lui faire à nouveau face.

    Quand je finis par revenir à notre chambre de bonne, la nuit est tombée.

    Je tremble, trempée de la tête aux pieds. Mes vêtements sont lourds d’eau, mes bottes gorgées de boue. J’ai les joues rouges d’avoir pleuré tout l’après-midi. Et pourtant, c’est la peur qui me brûle plus que le froid.

    Je pousse la porte doucement, comme si je n’étais plus chez moi. Comme si j’étais une étrangère dans notre refuge, ayant peur qu’il soit parti ce qui aurait été légitime.

    Mais Henry est là.

    Et dès que je le vois, mes jambes flanchent presque.

    — Je suis désolée… dis-je d’une voix rauque. Je tombe à genoux sur le sol, sans même retirer mon manteau trempé. Je suis désolée de ne pas te l’avoir dit plus tôt. Je suis désolée de te priver de quelque chose d’aussi naturel… Je comprends si tu m’en veux. Je comprendrais même si tu… si tu ne veux plus de moi.

    Je relève enfin les yeux vers lui, et cette fois, je ne cache plus rien. Ni la peur. Ni la honte. Ni l’amour immense que j’ai pour lui.

    — Mais je t’aime. Je t’aime tellement que ça me tue à l’idée que tu puisses être sanctionné à cause de moi.

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    C.

    Il m’a tenue toute la nuit comme s’il avait peur que je disparaisse à nouveau. Il ne m’a pas jugée. Il ne m’a pas fui. Il m’a aimée comme si rien n’avait changé. Et c’est précisément pour cela que tout a changé.

    Je me suis sentie vue. Entendue. Aimée dans mes blessures, dans mes manques, dans cette part de moi qui me semblait indigne. Alors ce matin, en me réveillant contre lui, je me suis fait une promesse silencieuse : je vais être la lumière dans ses jours sombres, le pilier sur lequel il pourra s’appuyer, même lorsqu’il se pense fort.

    Il se sacrifie déjà trop. Il travaille la nuit, revient les traits tirés et les mains glacées, puis s’en va étudier comme si tout était normal. Il ne se plaint jamais, mais je le vois : il s’effondre à l’intérieur. Et moi ? Moi, je suis là. Alors je vais être utile.

    Dès le matin suivant, je prends toutes les notes de nos cours avec une rigueur presque militaire. Chaque mot prononcé, chaque schéma, chaque détail. Je note pour deux. Quand Henry s’endort sur son carnet, je lui donne un léger coup de coude et je glisse mes notes sous son nez. Il me remercie du regard. Il ne sait pas à quel point ça me remplit de fierté.

    Je reste éveillée pour lui. Je relis nos cours pour lui. Je prépare les résumés le soir. J’anticipe même ses devoirs, et sans jamais le brusquer, je le guide dans les révisions. Je veux qu’il réussisse, parce que lui mérite de briller.

    Et puis, deux semaines plus tard, il y a eu proposition. Un étudiant, puis deux, puis un petit groupe d’élèves de première année, intrigués d’apprendre que j’ai sauté une classe ont osé venir me parler, timidement d’abord. Puis ils ont proposé : « Tu pourrais nous aider ? Juste pour relire les cours ? »

    Alors j’ai dit oui. J’ai commencé à les aider entre deux cours, dans la bibliothèque ou à la cafétéria. Un professeur l’a appris et a validé ce petit tutorat. Et contre toute attente, j’ai même reçu une petite compensation pour cela.

    Ce matin là le cœur battant, j’attends Henry sur le trottoir en face de son travail de nuit. Il marche lentement, les épaules basses, épuisé. Je devine qu’il n’a pas du chômer une fois de plus. Lux m’attend dans le creux de mon écharpe, et lorsqu’il aperçoit Henry, il miaule doucement. C’est notre signal.

    Quand Henry arrive enfin, je m’avance d’un pas vif vers lui, et je glisse ma main dans la sienne, les yeux pétillants.

    — Je dois t’annoncer quelque chose.

    Il me regarde, intrigué, encore à moitié dans le brouillard du manque de sommeil. Je souris, rayonnante, presque enfantine dans mon enthousiasme.

    — J’ai trouvé du travail !

    Je le vois tiquer, s’inquiéter déjà. Il va croire que je me suis épuisée, que j’ai pris un poste ingrat pour l’aider. Alors je lève aussitôt les mains comme pour le rassurer.

    — Du tutorat ! À la fac ! Ce sont des étudiants qui m’ont demandé de l’aide. Je les accompagne dans leurs révisions. Et figure-toi que la fac me paie un petit quelque chose pour ça.

    Je me hisse sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur ses lèvres.

    — Ça veut dire que tu n’auras plus besoin de travailler autant. Tu pourras dormir un peu plus, te concentrer sur tes cours, voir Garrett et.. passer plus de temps à découvrir mon corps..

    Je le regarde avec tendresse et amusement, fière d’avoir pu faire quelque chose pour lui. Pour nous. Et l’idée de retrouver nos moments intimes me font rougir.

    — Ce n’est pas grand-chose, mais c’est un début. On va s’en sortir tous les deux. Avec ce que je vais gagner on pourra payer le loyer. Ton travail servira à payer nos repas, dis-je avec joie et pleine d’encouragement, on va y arriver Isha.. j’en suis persuadée.

    Mais avant qu’il ne puisse répondre, une voix assurée s’élève derrière nous :

    — Q’Orianka ?

    Je me retourne, surprise, et je découvre Tomas, les bras chargés de livres. Il est à peine plus jeune que nous, mais son port altier et son accent trahissent une éducation stricte, probablement noble. Ses cheveux sont châtain clair, soigneusement peignés, et il porte l’uniforme universitaire avec un soin presque exagéré.

    Je lui adresse un sourire chaleureux, comme toujours.

    — Bonjour Tomas. Tu vas bien ? Tu as pu relire les documents sur la réforme agraire ?

    Il hoche la tête, visiblement content que je me souvienne.

    — Oui, et tes explications m’ont beaucoup aidé. Je pense que j’ai enfin compris ce que le professeur voulait entendre dans sa dissertation. Merci encore.

    Je pose une main douce sur son avant-bras, brièvement.

    — Tu t’en es très bien sorti tout seul. Tu dois juste avoir plus confiance en toi. Tu as beaucoup de potentiel.

    Ses joues se teintent de rose, comme à chaque fois. Il baisse un instant les yeux puis les relève vers moi, plus assuré :

    — Tu es la meilleure tutrice que j’aurais pu espérer. J’envisage de prendre un cursus droit l’année prochaine et ça c’est grâce à toi !

    Je ris doucement, gênée par tant d’éloges.

    — Tu es bien gentil. Continue comme ça, et tu n’auras plus besoin de moi d’ici peu.

    Puis il semble enfin remarquer Henry, qui se tient à côté de moi, silencieux mais présent. Tomas lui adresse un bref signe de tête, très poli, sans chaleur excessive.

    — Cavill, dit-il en le saluant avant de reposer son attention sur moi avec un large sourire, je ne te dérange pas plus. Encore merci Q’Orianka, à demain !

    Et il s’éloigne rapidement emporté par le vent froid et les conversations des autres passants.

    Je reste figée un instant, avant de me tourner vers Henry avec un petit rire amusé.

    — Il est très respectueux. Un peu maladroit parfois, mais je crois qu’il m’admire surtout pour mes fiches de cours. Je devrais les vendre tu ne crois pas ?

    Je riais un peu, espérant que ma plaisanterie le ferait sourire, mais rien. Je cherche son regard, un peu inquiète. Son silence est trop long.

    — Isha ? Tout va bien..?

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    C.

    Tout s’est passé si vite.

    Je sens encore la chaleur de la main d’Henry sur la mienne, son regard suppliant quand il m’a demandé cette journée rien qu’à nous. J’avais accepté, bien sûr. Comment lui refuser ? Comment refuser à l’homme que j’aime un peu de répit dans cette vie devenue si âpre ? Une tisane, un chaton sur les genoux, quelques rires au détour d’une promenade… j’aurais aimé que ce moment dure.

    Mais tout a basculé en un clin d’œil.

    Tomas. Toujours poli. Toujours un peu trop enthousiaste, peut-être. Mais un élève brillant, respectueux. Un garçon qui cherche à bien faire, qui admire. Il n’avait rien fait de mal. Rien. Et pourtant… la fureur d’Henry a jailli comme un torrent. Son regard noir, ses poings, son souffle court. Le verre s’est renversé, ma voix s’est brisée, et Tomas s’est retrouvé au sol, le nez éclaté, le visage rouge de sang.

    J’ai hurlé. J’ai supplié. Mais Henry n’entendait plus.

    Le monde autour de moi s’est mis à tourner.

    Je suis tombée à genoux, mes mains tremblantes cherchant à contenir le sang qui coulait de la lèvre fendue de Tomas. J’ai appelé, j’ai pleuré, j’ai tenté de le rassurer, d’endiguer le chaos. Les amis de Tomas me regardaient avec une étrange pitié. L’un d’eux a appelé une ambulance. Un autre a appelé la police. Je suis restée là, incapable de choisir entre courir après Henry ou rester avec Tomas.

    Et maintenant… maintenant je suis à l’hôpital. Assise sur un siège froid, dans une blouse souillée, les doigts encore tachés du sang de mon élève. Je n’ai pas osé aller plus loin que la salle d’attente. J’ai confié Tomas aux médecins, j’ai donné son nom, son âge, son contact d’urgence. C’est tout ce que je pouvais faire.

    Je n’arrive pas à pleurer.

    J’ai mal à la poitrine, mais rien ne sort. Je suis figée. L’image d’Henry s’abattant sur Tomas se rejoue encore et encore dans mon esprit. Je ne reconnaissais plus son visage. Il n’était plus l’homme doux et attentionné qui m’avait demandé de sécher les cours pour un moment de paix. Il était un autre. Un inconnu.

    Et puis la panique est remontée d’un coup.

    Anya.

    Garrett a surgi. Haletant. Pâle. Les mains tremblantes. Il cherchait Henry. Il cherchait moi. Il disait qu’Anya saignait. Qu’elle allait perdre leur bébé. Mon cœur s’est contracté dans ma poitrine. Je me suis levée d’un bond mais il était déjà reparti. J’ai couru à travers les couloirs, je me suis effondrée contre le comptoir de l’accueil pour poser des questions, mais personne ne savait rien.

    Et là, je l’ai vu.

    Henry. Debout dans l’entrée. Du sang sur ses bras, sur sa chemise. Son visage fermé, fatigué. Il avait l’air d’un survivant sorti d’un champ de bataille. Nos regards se sont croisés, et pendant une seconde, j’ai vu le garçon que j’aime. J’ai vu sa détresse. Son envie de me parler. De m’expliquer.

    Mais c’était trop tard.

    Les policiers sont arrivés par-derrière. Ils lui ont parlé, sèchement, comme s’il était un criminel. Ils l’ont menotté, sans lui laisser le temps de respirer. J’ai tenté d’avancer. J’ai crié. J’ai voulu qu’ils m’écoutent, qu’ils attendent, qu’ils comprennent… mais rien n’a pu arrêter la mécanique froide de la loi.

    Henry a disparu derrière la porte.

    Et moi… je suis restée là. Dans cette salle blanche et glacée. Entre deux mondes.

    Mon mari vient d’être arrêté pour violences aggravées. Mon élève est à l’hôpital par sa faute. Ma meilleure amie risque de perdre son bébé. Je n’ai même pas su où elle avait été emmenée, ni si elle était encore vivante.

    Et moi, dans tout cela ?

    Je suis seule.

    Je me sens prise dans un filet que je n’ai pas vu se refermer sur moi. J’ai l’impression d’étouffer. Cette vie que je voulais construire, ce havre avec Henry, avec nos rêves et notre petite routine tranquille… tout s’effondre. La violence, la peur, la culpabilité, l’impuissance… elles m’enlacent toutes en même temps.

    À qui puis-je me confier ?
    Qui pourrait comprendre ce que je ressens ?

    Lux ? Elle est trop jeune. Garrett ? Il est brisé. Tomas ? Je ne peux pas lui demander pardon au nom d’un autre. Anya ? Peut-être n’est-elle même plus en état de parler.

    Alors je me lève, vacillante. Et je sors dehors.

    Le vent me claque au visage, glacé. Mais au moins, il est réel. Il est là.

    Je serre les poings et je murmure à moi-même comme à lui :

    — Isha… Entends mes mots. Je suis là.. Je vais trouver une solution.

    Le froid d’Édimbourg me mord les joues, mais je ne le sens même plus. Mon manteau est trempé, collé à ma peau. Du sang partout. Sur mes mains, mes manches, le col de ma chemise. J’ai quitté l’hôpital sans même prévenir Garrett pour me rendre au poste où j’ai été reçue de manière très grossière. Des hommes m’ont proposé de faire sortir Henry de prison mais sous des conditions vicieuses et malsaines. Je n’ai pas pu obéir, je me suis enfuie. Je suis sortie, titubante, incapable de respirer dans cette odeur de violence et de sang séché. Je ne pouvais pas rester là, figée, pendant qu’Henry… pendant était enfermé tel un criminel.

    Je monte les marches du manoir des Cavill en courant presque, chaque pas m’arrachant un peu plus d’énergie. Le portail est entrouvert. La grande bâtisse blanche se dresse devant moi comme une forteresse. L’air empeste l’argent, le pouvoir, l’arrogance. Mais moi, je n’ai plus rien à perdre.

    Je frappe si fort à la porte qu’un des grooms sursaute et recule d’un pas. Mon regard est tranchant. Il bafouille une excuse mais je le coupe :

    — Samuel est là ? Faites-le venir. Tout de suite.

    Il n’a pas le temps de protester que je le pousse légèrement pour entrer, traînant sur les tapis épais mes bottes couvertes de boue et de sang. Je vois bien l’horreur dans les yeux des domestiques, mais je n’ai aucune patience pour leurs minauderies.

    Samuel descend les marches lentement, en croisant les bras sur son torse. Il me regarde de haut, toujours impeccable dans ses vêtements sur mesure, et quand il ouvre la bouche, sa voix est dégoulinante de sarcasme.

    — Mais enfin, chère belle-soeur… C’est quoi ce spectacle ? On tourne un drame victorien et j’ai raté le casting ? Mon frère aurait-il enfin montré sa vraie nature ?

    Je serre les poings. Mon corps tremble. Pas de peur, mais de rage.

    — Henry est en prison. Il a frappé un… un de mes élèves. Mais il n’est pas un monstre. Il est à bout, Samuel. Épuisé, brisé par tout ce qu’il essaie de porter. Il ne mérite pas de finir dans une cellule comme un chien. Tu dois m’aider à le sortir de là. Toi, ou ton père, peu m’importe. Il n’a personne d’autre.

    Samuel ricane en descendant les dernières marches.

    — À bout ? C’est une excuse, ça ? Je t’avais pourtant prévenue. Mon frère n’a jamais été équilibré. Il joue les maris exemplaires, mais on voit bien ce qu’il est : une brute, incapable de se contrôler. Et maintenant tu viens ici, couverte de sang, pour plaider sa cause ? Quel tableau romantique… Henry le sauvage et toi, la déesse ensanglantée.

    Je ferme les yeux. Je ne dois pas m’effondrer. Pas devant lui. Je respire. Et je me tiens droite.

    — Je ne suis pas ici pour débattre de morale avec toi. On le fera plus tard si cela te fait plaisir. Mais pour le moment.. Ecoute, Samuel, je sais ce qu’Henry est. Et il est bien plus que tu ne le crois. Il a fait une erreur. Mais il mérite une seconde chance. Et je te jure, Samuel… s’il reste là-dedans trop longtemps, il va s’effondrer. Et ce sera aussi sur ta conscience.

    Il s’approche, lève un sourcil.

    — Tu me supplies ? Voilà qui est nouveau.

    Je baisse les yeux un instant. Puis je murmure :

    — Oui. Je te supplie.

    Mon orgueil m’étrangle, mais mon amour pour Henry est plus fort. Je sens ma voix vaciller.

    — Je sais qu’entre vous sommeille une guerre féroce, mais.. mais il est ton frère. Et il est en train de sombrer. Tu veux vraiment être celui qui lui a tourné le dos, simplement pour pouvoir dire « je vous l’avais dit » ? Tu veux vraiment être ce genre d’homme, Samuel ?

    Un silence. Lourd. Il me fixe, le rictus tombé de son visage. Il n’y a plus que cette tension entre nous, brutale, sans pitié.

    — Je vais voir ce que je peux faire.

    Sa voix est lasse, presque froide. Mais il tourne les talons, monte chercher son manteau. Quand il revient, je n’ai pas bougé et lorsqu’il passe près de moi, il prend entre ses doigts mon menton et m’observe un instant en silence avant de dire :

    — Saura-t-il jamais la chance qu’il a de t’avoir dans sa vie ? Q’Orianka.. Une fois encore, tu ne connais pas mon frère. Ce soir, tu n’as vu que la partie émergé de l’iceberg.

    Une fois qu’il est parti, je reste dans l’entrée, les jambes tremblantes. L’air du manoir est si oppressant que j’ai du mal à respirer. Je voudrais m’asseoir, m’allonger même, juste dormir… Mais je ne peux pas. Pas tant qu’Henry est enfermé, seul.

    Je prie intérieurement. Je ne sais plus qui je suis. Je ne sais même plus si tout ça vaut encore la peine. Je ne sais plus quoi faire de toute cette violence remplie de haine qu’il possède. Mais je sais une chose : je ne laisserai pas Henry s’effondrer. Pas tant qu’il me reste un souffle de force pour le défendre. Alors je refoule, je refoule et retourne à l’hôpital rejoindre Anya.

    Plusieurs jours ont passé sans qu’on les compte. Le temps s’est figé dans la maison de pierre, quelque part entre la peine et le silence. Anya ne parle presque plus. Elle dort peu. Parfois elle se réveille en sursaut, la main sur son ventre vide, et je suis là, assise à ses côtés, veillant sans un mot.

    Je ne suis pas partie. Je n’ai pas eu le cœur de la laisser seule, pas après ce qu’elle a perdu. La vie qui s’échappait d’elle dans un flot de sang, ce cri étouffé qu’elle n’a jamais pu pousser, et Garrett qui se tenait à peine debout, les mains pleines d’impuissance.

    J’ai nettoyé les draps. J’ai jeté les linges tâchés. J’ai tenu ses cheveux quand elle vomissait de douleur. Je lui ai caressé les doigts quand elle tremblait. Et moi, je suis restée debout. Pas parce que j’étais forte. Mais parce que je ne savais pas où aller.

    Garrett, lui, a cessé de parler de vengeance ou de révolte. Il a changé, depuis la nuit où tout s’est effondré. Il n’est plus cet homme emporté par la colère. Il est calme, presque apaisé, comme s’il avait trouvé dans la douleur une forme de vérité. Il passe ses journées dehors, le visage marqué par le vent. Il cherche du travail sur la côte, vers Ullapool ou plus au nord encore. Il parle de recommencer. D’une maison au bord de la mer, petite, mais pleine de lumière. De vivre loin de tout ça.

    Et Anya l’écoute. Elle l’écoute, même si ses yeux sont perdus ailleurs, dans le vide, dans l’absence. Parfois elle répond. Un murmure, un souffle, un hochement de tête. Mais quand il lui prend la main, elle la serre fort. Ils n’ont plus besoin de mots. Ils n’ont plus que l’essentiel.

    Moi, je dors dans la chambre d’amis. Je n’ai pas remis les pieds chez moi depuis l’hôpital. Depuis le sang, les cris, le regard d’Henry.

    Il est revenu, pourtant. Je le sais. Anya me l’a dit, d’une voix douce, presque gênée. Il est rentré, brisé mais vivant. Il a demandé après moi. Il a attendu. Mais je n’ai pas bougé. Je suis restée cachée.

    Un soir, Anya m’observe longtemps, accoudée à la fenêtre. Le feu crépite doucement. Elle porte un châle trop grand sur ses épaules frêles. Ses traits sont tirés, mais ses yeux sont clairs, plus lucides qu’ils ne l’ont jamais été.

    — Tu l’aimes encore, demande-t-elle doucement.
    — Mais.. Oui bien sûr ! Quelle question !

    Mais le silence me noue la gorge de nouveau. Je cherche mes mots, émue.

    — Mais j’ai peur de ce qu’il est devenu. De ce que ça a réveillé en moi.

    Je n’ose pas la regarder. Les images me hantent encore. La colère. Le geste d’Henry. Mon propre hurlement. Et cette force en moi, cette violence brute, presque divine, que je ne contrôle plus.

    — Il a toujours eu des ténèbres en lui. Mais maintenant… maintenant j’en ai aussi. Et je ne suis pas sûre de savoir aimer sans me perdre. Et.. J’ai l’impression de devoir le sauver. Mais de quoi ? N’avons nous pas tout ce qu’il nous faut ? Pourquoi.. Pourquoi cette pression ? Pourquoi toute cette énergie..

    Anya s’approche, s’assied lentement à mes côtés. Sa main frôle la mienne.

    — Peut-être que par amour il a voulu te donner le meilleur, murmure-t-elle. Et le mariage c’est aussi apprendre à le porter à deux.
    — Quoi donc ?
    — Les ténèbres de l’un et l’autre..

    Ses mots me touchent. Mais je ne peux pas. Pas encore.

    Je lui souffle, la gorge nouée :

    — Tu es tellement puissante par tes mots.. Tu l’as toujours été.

    Elle hoche la tête, un sourire. Celui qui dit, qu’elle comprend ce que je lui confie.

    J’essayais de dormir, pendant que la mer frappe doucement les côtes, je reste là, entre les cendres et les murmures, à panser les plaies d’une amie — et les miennes. La nuit m’a laissée nue. Sans colère, sans défense, sans masque. J’ai tourné et retourné mes pensées comme on malaxe une plaie. Et au petit matin, quand le soleil a à peine effleuré l’horizon, j’ai su. Il fallait que je rentre.

    Non pas parce que j’étais prête. Mais parce que je ne voulais plus fuir.

    La route est longue et grise, les arbres dénudés par l’hiver bruissent d’un vent froid. Chaque pas me coûte. Mon cœur tambourine contre ma poitrine comme un oiseau affolé. Je ne sais pas ce que je vais trouver en poussant la porte. S’il m’en voudra. S’il m’aimera encore. Ou s’il aura cessé d’espérer.

    Mais quand j’ouvre la porte de notre chambre de bonne, je le vois. Assis sur l’une des chaises de notre petite cuisine, les coudes sur les genoux, le regard perdu vers le sol. Il ne m’a pas entendue. Il ne sent pas ma présence. Il est ailleurs.

    Et je le vois comme je ne l’ai jamais vu.

    Défait. Épuisé. La barbe couvrant ses joues creusées, les cheveux emmêlés, trop longs. Il a perdu du poids. Ses mains sont rouges de froid, sa chemise froissée comme s’il ne s’était pas changé depuis des jours.

    Et cette douleur dans son regard… Elle me transperce.

    Mon cœur se brise. Et pourtant, je m’arrête à quelques pas. Parce que la peur est encore là. Cette peur sourde de ce qu’il a montré. De cette violence — la sienne, la mienne — qui nous a éclaboussés tous les deux.

    Il lève les yeux. Il me voit.

    Un frisson le traverse, je le sens aussi. Il se relève lentement. Ses lèvres tremblent, ses yeux s’écarquillent. Il fait un pas vers moi. Puis s’arrête, comme s’il n’osait plus.

    Alors c’est moi qui parle, la voix basse, mais ferme :

    — Je suis venue parce que je ne pouvais plus rester loin. Mais je ne suis pas guérie, Henry.

    Il ne dit rien. Il attend. On dirait un condamné qui attend sa sentence pour l’échaffaud. Je ne supporte pas d’avoir autant de pouvoir sur lui.

    — J’ai eu peur de toi. Ce soir-là, avouais-je sans détour après avoir fermé la porte derrière moi, pas à cause du geste, pas seulement. Mais parce que j’ai vu… ce qu’on devenait. Toi, emporté par la rage. Et moi, brûlant à l’intérieur. J’ai senti quelque chose se déchirer en moi. Quelque chose d’ancien, de terrible.

    Il baisse la tête. Je vois ses épaules tressauter légèrement.

    — Et j’ai supplié Samuel de t’aider. Je me suis mise à genoux devant lui. Il a ri. Il m’a humiliée. Mais je l’aurais fait mille fois. Pour toi.

    Je m’approche, un pas à la fois.

    — Et ce que je ne comprends pas… ce que je n’arrive pas à pardonner… c’est que tu n’aies pas eu confiance en moi. En nous. J’aurais tout fait pour toi, Henry. Tu le sais. Je me suis donnée à toi corps et âme. Et en faisant ça, tu m’as tenue à l’écart. Comme si j’étais incapable de t’aimer dans ta douleur.

    Je sens une larme couler sur ma joue.

    — Tu m’as laissée dans le noir. Tu m’as protégée comme on protège une enfant. Et ce n’est pas ça, l’amour. Je n’ai pas besoin d’un homme qui m’écarte du feu. Je veux brûler avec lui, s’il le faut. Mais pas rester dans l’ombre à le regarder se détruire. Isha.. Je veux que tu me voies, mais pas comme une chose à protéger. Je dois être ton égale, tu dois me faire confiance. J’ai si mal que tu aies laissé ce primitivisme s’emparer de toi. J’ai mal.. Et ma conscience me dit qu’il serait encore plus mal que de t’infliger encore ma présence. Que c’est moi qui te fais du mal.. Car c’est à cause de moi que tu t’es laissé happé par la violence.

    Le sanglot resserre ma gorge et je ferme les yeux, tremblante sous l’émotion contenue depuis des jours.

    — Et le pire dans tout ça.. C’est que je suis faible, un horrible monstre car je sais que je te fais du mal et pourtant je suis incapable de te quitter. Je suis incapable de vivre sans toi.

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    C.

    Je l’ai écouté. Chaque mot, chaque syllabe crachée comme une malédiction. Je l’ai regardé s’enfoncer, s’enliser dans sa propre nuit comme un homme qui n’a plus rien à perdre.

    Mais ce n’est pas ce qu’il me fait le plus mal.

    Ce n’est pas ses aveux. Ce n’est pas l’horreur qu’il dit porter en lui, pas même ses souvenirs de sang et de chaos. Ce qui me transperce, ce qui me brise, c’est cette facilité avec laquelle il m’efface. Cette froide certitude avec laquelle il me rejette. Comme si je n’étais qu’une erreur dans son récit. Une anomalie à corriger.

    Comme si j’étais incapable de comprendre. Ou de rester.

    Je reste là, droite, le souffle court, les poings serrés.

    Et je le regarde baisser les yeux. Me chasser.

    — Je t’ordonne de partir, dit-il.

    Un silence.

    Puis une douleur fulgurante monte en moi. Mais elle ne se contente plus de ronger mon cœur. Elle s’élève, se transforme. En feu. En rage.

    — Tu m’ordonnes ? Tu crois vraiment que tu peux décider de ce qui est bon pour moi, Henry ? Tu crois que tu peux effacer ce que nous avons vécu comme on jette une page trop sale d’un journal ?

    Ma voix tremble, mais elle est ferme. C’est une voix que je ne me connaissais pas. Une voix qui n’a plus peur.

    — Je t’ai aimé dans la lumière. Et je t’aime encore dans les ténèbres. Tu veux que je parte parce que tu es un monstre ? Tu crois que je ne le savais pas déjà ? Tu crois que je ne l’ai pas senti, ce combat en toi, cette violence tapie, ce feu prêt à dévorer ?

    Je fais un pas vers lui. Il ne bouge pas. Il me regarde, figé.

    — Tu dis que tu as tué. Que tu es dangereux. Que je ne suis plus en sécurité. Et alors ? Tu crois que j’ai traversé les siècles, les mondes, les pertes et les douleurs pour fuir au premier rugissement de ta bête ? Tu crois que je suis une enfant que l’on protège, que l’on éloigne ? Tu crois que je suis faible, Henry ?

    Je tape du poing contre ma poitrine, les larmes aux yeux, mais sans faillir :

    — Moi aussi j’ai un monstre en moi. Moi aussi j’ai ressenti cette pulsion de destruction. Tu crois que je n’ai pas voulu faire mal à Samuel ? Que je n’ai pas rêvé d’écraser toutes ces femmes qui te reluquent sans vergogne ? Tu crois que ma colère est douce, que ma douleur est propre ? J’ai la violence des dieux dans le sang. Et pourtant, je suis là. Devant toi. Je préférerais encore vivre avec un monstre qu’un lâche !

    Puis, je m’agenouille brusquement devant lui, le regard planté dans le sien, farouche, indomptable :

    — Tu ne comprends toujours pas, n’est-ce pas ? Nous sommes liés. Depuis le début. Depuis avant même que nous nous souvenions. Tu veux que je parte ? Tu veux que je t’oublie ? Trop tard. J’ai choisi. Et je te choisis encore. Pas pour ta perfection. Pas pour ton visage. Pour toi. L’homme qui lutte. Celui qui se souvient et qui tremble. Celui qui me regarde comme si j’étais son salut alors qu’il pense être ma damnation.

    Je tends la main. Je la pose sur sa joue. Elle tremble. Sa peau est brûlante.

    — Tu veux que je m’enfuie. Que je t’abandonne à tes démons. Mais moi, je veux les affronter avec toi. Si tu as massacré, si tu as blessé, alors nous porterons cette honte ensemble. Parce qu’un couple, Henry, ce n’est pas juste se tenir la main quand le ciel est clair. C’est entrer à deux dans l’enfer quand il le faut.

    Je le fixe. Ma voix s’adoucit.

    — Je ne te laisserai pas sombrer. Tu peux me repousser, me haïr, me cracher ta peur à la figure. Mais je resterai. Jusqu’à ce que tu comprennes que tu n’es pas seul.

    Il reste immobile. Le souffle court. Et dans son regard, je crois voir une fissure dans l’armure.

    — Alors ne fais pas ça.. ne me repousse pas.

    Je suis prête à attendre. Je suis prête à me battre. Parce que l’amour, le vrai, celui qui lie les âmes, ne fuit pas devant l’ombre. Il y entre. Et il y met le feu.

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    C.

    Je l’écoute parler et je sens chaque mot me traverser comme une lame effilée. Je l’entends me repousser, s’accuser, se condamner. Il pense que je dois fuir, que je dois l’abandonner. Et tout en lui hurle cette envie de disparaître pour m’épargner. Mais il ne comprend rien. Rien. Ce n’est pas pour ses sourires ou ses promesses que je suis tombée amoureuse de lui. C’est pour sa lumière dans les ténèbres, pour sa rage, pour ses blessures, pour cette âme fêlée qui, malgré tout, continue d’aimer.

    Je le regarde avec cette colère que seuls les désespérés savent manier. Une colère née de la peur. Pas de lui. Mais de le perdre.

    — Tu ne comprends vraiment pas, n’est-ce pas, demandais-je d’une voix tremblante mais qui finit par s’élever, tranchante comme le vent d’hiver. Tu crois que j’ai besoin que tu sois pur, irréprochable ? Tu crois que j’ai besoin d’un homme sans passé ?

    Il tente de détourner les yeux. Je m’agenouille devant lui, le forçant à me regarder. Mon front touche presque le sien.

    — J’ai besoin de toi, Isha. De tout toi. Du monstre, de l’homme, de celui qui tremble et de celui qui hurle. Tu ne peux pas m’ordonner de partir, pas après tout ce qu’on a traversé.

    Mes doigts se crispent contre ses genoux. Je me sens brûler de l’intérieur. Je n’ai jamais connu un amour aussi violent. Aussi viscéral. Il me consume, mais je le laisserai me réduire en cendres s’il le faut. S’il le faut pour qu’il tienne encore debout.

    — Tu m’as aimée quand je n’étais rien. Quand j’étais brisée. Quand je fuyais tout, même moi-même. Tu ne m’as jamais demandé de m’excuser pour ce que je suis. Alors ne me vole pas le droit de t’aimer avec la même dévotion.

    Il pleure. Il veut que je le tue s’il venait à perdre le contrôle. Je le sens au bord de l’effondrement et mon cœur se brise à l’idée qu’il ait pu passer toutes ces nuits à imaginer me faire du mal, à imaginer sa mort comme seul remède.

    Je le prends contre moi, le serre si fort que je crois entendre nos os craquer.

    — Tu n’es pas une plaie, Henry. Tu es une guerre. Et je refuse de te perdre avant d’avoir livré chaque bataille à tes côtés.

    Mes mains glissent sur son dos, le rattrapant quand il s’écroule en sanglots. Il est épuisé, rongé de l’intérieur. Mais je serai là. Je l’aiderai à se relever. Encore et encore. Même si le monde entier me dit de fuir.

    Le lendemain matin, je me lève pour les cours. Mais quelque chose a changé en moi. Je ne veux plus simplement le protéger : je veux le comprendre. Le sauver. Il y a quelque chose en lui, une force ancienne, étrange, qui n’est pas entièrement humaine. Et cette force, je la reconnais. Je l’ai déjà ressentie chez d’autres. Chez des dieux tombés. Chez des âmes déchirées entre deux mondes.

    Et puis il y a Tomas.

    Je ne m’attendais pas à le voir m’attendre. Ni à ce regard grave, presque fraternel. Il me fait signe et je le suis. Il ne parle pas beaucoup jusqu’à ce que nous arrivions dans cette bibliothèque. Là, il déplie devant moi le voile d’un mystère que je soupçonnais sans oser l’affronter. Il me montre cette marque, cette tâche étrange qu’Henry porte sur la nuque. Une croix à peine visible. Une empreinte divine.

    Et soudain, je comprends.

    Ce n’est pas simplement de la folie. Ce n’est pas un traumatisme. C’est une malédiction ancienne, ou une bénédiction dévoyée. Un lien entre l’homme et les puissances divines que seuls les plus forts peuvent supporter sans se briser.

    Je fixe le dessin dans le livre. Et si Henry n’était pas né monstre ? Et si c’était cette marque, ce lien, qui corrompait peu à peu son esprit ?

    Je lève les yeux vers Tomas. Il est jeune mais pas idiot. Il a perdu sa mère à cause de ça. Il a peur pour lui, pour moi, pour Henry. Et il a raison.

    — Merci de me l’avoir dit Tomas, je murmure, la gorge serrée. Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour trouver une solution. Je n’abandonnerai pas Henry. Je ne l’ai jamais fait. Et.. je suis désolée pour ta mère..

    Même si cela doit me coûter ma vie. Même si cela me pousse à affronter mes propres ténèbres. Je ne le laisserai pas sombrer.

    Pas tant qu’il y aura une seule étincelle de lumière en lui. Et je sais qu’il y en a. Parce que c’est elle qui me guide dans le noir.

    En rentrant, j’avais l’impression de porter un poids nouveau sur les épaules : la responsabilité de sauver celui que j’aime d’un destin qui dépasse l’entendement. Henry n’est pas fou. Il est hanté. Et peut-être que moi aussi. Peut-être que nous sommes tous des survivants d’un monde oublié, où les dieux jouaient encore avec les hommes.

    Le ciel est gris dehors, et l’air sent l’orage. Un de ces jours où les pressentiments s’accrochent à la peau comme de la suie. J’ai pressé le pas. Je voulais rentrer. Le retrouver. Poser ma main contre sa joue et lui dire que je sais. Que je ne le vois plus comme un homme brisé mais comme un homme pris en étau entre deux forces qui le dépassent.

    Quand j’ouvre la porte de notre appartement, Lux vient vers moi, remuant la queue, inquiet. Il sent ce que je sens : Henry est là, mais quelque chose en lui vacille.

    Il est dans la chambre, assis sur le sol, les genoux ramenés contre lui, le regard vide. Il ne m’entend pas entrer. Ou peut-être qu’il ne veut pas. Ses mains sont crispées sur le tissu de son pantalon, comme s’il tentait de se contenir. J’approche doucement, sans faire de bruit.

    — Isha.. mon amour, dis-je doucement, en m’accroupissant à ses côtés.

    Il tourne lentement la tête vers moi. Ses yeux sont rouges, gonflés, mais il ne pleure plus. Il ne parle pas non plus. Il est… silencieux. Et ce silence me fait plus peur que ses cris.

    Je tends la main vers lui, frôle sa tempe du bout de mes doigts frais contre sa tempe brûlante.

    — J’ai vu quelque chose aujourd’hui. Quelque chose qui pourrait expliquer ce que tu ressens. Cette douleur. Cette colère qui n’est pas vraiment la tienne.

    Il me fixe, sans répondre. Mais ses lèvres tremblent.

    — Mon amour.. Tu n’es pas fou. Tu es… lié. À quelque chose d’ancien.

    Je vois une lueur dans ses yeux. Une étincelle d’espoir, peut-être. Ou de peur. Je ne sais pas encore.

    — Tu as une marque, Isha. Elle est sur ton cou. Une marque qu’on retrouve dans certains textes anciens. Tomas l’a vue. Et moi aussi. Elle est associée aux dieux. À ceux qui, sans être eux, en portent le fardeau.

    Il baisse la tête, comme s’il avait honte. Comme si mon regard pouvait lui faire plus de mal que les chaînes invisibles qui l’entravent.

    — Il n’y a rien de honteux, je murmure en posant ma main sur la sienne. Tu ne l’as pas choisi. Mais maintenant que je le sais, je ne te laisserai plus te battre seul.

    Je sens ses doigts frémir sous les miens. Il est là. Il m’entend. C’est déjà ça.

    Alors je continue, plus doucement encore, comme une incantation destinée à le ramener de l’obscurité.

    — Tu es tout ce que j’ai, Isha. Et peut-être que je suis la seule à pouvoir t’aider à rester humain. Mais pour ça, j’ai besoin que tu te battes. Pas contre moi. Ni contre toi-même. Mais avec moi.

    Il ferme les yeux. Une larme solitaire glisse le long de sa joue. Je me glisse contre lui, entoure ses épaules de mes bras, et il s’effondre. Non pas dans la folie, non pas dans la rage, mais dans cette fatigue indicible que seuls les damnés connaissent.

    Nous restons ainsi, longtemps, dans le silence de la chambre. Il pleut dehors. Une pluie fine, persistante. Une pluie qui lave sans guérir. Mais ce soir, je me fiche de la guérison. Ce que je veux, c’est l’empêcher de sombrer.

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    C.

    Quand je suis rentrée ce soir-là, tout me paraissait trop calme. Trop vide.

    Je savais que quelque chose clochait avant même de franchir la porte. Lux ne m’a pas accueillie en courant. Le couloir sentait la poussière froide, le genre de silence figé qu’on ne remarque que quand le chaos a laissé sa trace. Mon cœur s’est mis à battre plus vite. Mes clés ont tremblé entre mes doigts.

    Quand j’ai ouvert la porte, je l’ai su. Instinctivement. Comme une certitude irréfutable.

    Il n’était plus là.

    La pièce était en ordre, mais… figée. Le genre de vide qui n’est pas innocent. Il manquait quelque chose. Son manteau, ses bottes, le livre qu’il laissait toujours ouvert sur le canapé. L’air même semblait avoir changé. Comme s’il s’était évaporé avec lui.

    Et puis mes yeux sont tombés sur la table.

    Son alliance. Posée comme un couperet. Comme une gifle.

    Juste à côté, un morceau de papier. Un simple mot griffonné à la hâte :

    « Je suis tellement désolé. »

    Je suis restée figée. Le sang a quitté mon visage. Mes genoux ont cédé sous moi, et j’ai atterri à même le sol. Je l’ai lu encore, et encore. Mais rien d’autre. Aucune explication. Aucun adieu. Juste cette phrase qui hurlait l’abandon, la culpabilité, la fuite.

    Lux est venu poser sa tête contre ma jambe. Je sentais son agitation. Son regard cherchait Henry, lui aussi. Il ne comprenait pas. Moi non plus.

    J’ai eu envie de croire qu’il avait juste eu peur. Une crise. Une rechute. Mais quelque chose me disait que c’était plus grave. Beaucoup plus grave.

    Je me suis levée comme une somnambule et j’ai fouillé l’appartement. Dans la salle de bain, des taches de sang encore humides maculaient le lavabo. Il avait tenté de se nettoyer, maladroitement. Mais il en restait sur les serviettes, sur la céramique. J’ai eu un haut-le-cœur.

    Sur le lit, des vêtements trempés de rouge. Pas des siens. Pas que les siens.

    Et alors, j’ai vu ce que je n’aurais jamais voulu voir.

    L’alliance d’Anya, tombée derrière la table de nuit. Je l’ai ramassée, tremblante. J’ai senti mon souffle se raccourcir, mes pensées se brouiller, comme si mon cerveau refusait d’assembler les pièces du puzzle.

    Henry. Anya. Du sang. Du sang partout.

    Non. Non. Ce n’est pas possible.

    Je suis sortie précipitamment. J’ai couru jusqu’à chez elle. L’escalier semblait interminable. Mon cœur hurlait. Je refusais d’imaginer. Je refusais de croire.

    Mais quand j’ai frappé à sa porte, c’est Garrett qui a ouvert.

    Ses mains étaient couvertes de sang séché.

    Il m’a vue. Son regard s’est adouci un instant, puis il a baissé les yeux.
    — Elle est vivante, a-t-il dit, avant que je ne puisse poser la moindre question.
    Mon cœur s’est serré. J’ai dû m’agripper au chambranle.
    — Qu’est-ce qui s’est passé ? » ai-je demandé d’une voix étranglée.

    Garrett a secoué la tête. Il était pâle, l’air vidé.

    — Elle m’a appelé juste à temps. Elle… elle dit qu’il a changé. Que ce n’était plus lui.

    Il a marqué une pause.

    — Elle ne veut pas porter plainte. Samuel la convaincu de ne rien faire.. Elle est terrorisée… mais elle refuse de le faire condamner. Elle dit que ce n’est pas Henry.

    Je suis restée là, incapable de parler. J’ai compris, alors. Il était vraiment parti pour me protéger.

    Et moi… je n’avais pas vu.

    Je n’avais pas vu à quel point il était à bout. À quel point la chose en lui gagnait du terrain. Je l’aimais tellement que je voulais croire que je suffirais à le ramener. Que ma présence le sauverait. J’étais idiote. Aveugle.

    Il m’a quittée pour ne pas me blesser.

    Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que son absence me dévore plus sûrement que ses ténèbres.

    Les jours suivants n’ont plus de consistance. Ils se répètent, monotones et dissociés, comme s’ils m’étaient imposés par une horloge cruelle que je n’arrive plus à comprendre.

    Je vais en cours. J’enseigne. Je corrige. Je souris quand il faut sourire. Mais je ne suis plus là. Mon esprit est ailleurs. Il erre dans les ruelles d’Édimbourg, chaque nuit, à la recherche d’un fantôme.

    Le matin, mes cernes sont plus noires que l’encre de mes carnets.
    Le soir, mes mains sentent l’hôpital, les linges chauds, le thé tiède et l’odeur de l’eau de rose — celle qu’Anya aimait tant avant que ses yeux ne deviennent ces puits vides où plus rien ne se reflète.

    Elle ne parle presque pas. Elle sursaute quand quelqu’un frappe à la porte. Elle ne supporte plus qu’on l’approche. Même moi, elle ne me laisse l’approcher que d’une distance prudente. Garrett a installé un petit matelas près du canapé. Elle ne veut plus dormir seule.
    Et moi, je la soigne.

    Je nettoie ses contusions. Je lui prépare à manger. Je l’aide à se lever, à parler, à respirer. Je ne lui pose pas de questions. Pas encore. Je la laisse cicatriser dans le silence. Mais son corps est un langage en soi. Et ce qu’il dit, je le comprends.

    Isha.

    Garrett, lui, ne dit rien. Depuis qu’il l’a trouvée — couverte de sang, en état de choc, prononçant à peine quelques mots entre deux tremblements —, il a plongé dans un mutisme sec. Comme si son âme s’était refermée pour ne plus laisser passer ni douleur, ni colère, ni amour.

    Je l’entends parfois sortir en pleine nuit, quand je suis assise près d’Anya, feignant de lire. Il va marcher sur les quais. Il revient les poings serrés. Parfois, je crois qu’il pleure.

    Mais dès que je prononce le nom de Henry, son visage se ferme. Il tourne les talons. Il ne veut pas entendre. Il ne veut plus savoir.

    Et moi… moi je ne peux pas m’empêcher de continuer à chercher.

    Chaque nuit, je pars. Je laisse Lux avec Anya. Je marche dans les rues, capuche rabattue, le cœur battant, espérant une silhouette familière au détour d’une ruelle. Une voix. Un parfum. Un indice. Je vais au port. Je parle aux pêcheurs. Aux marins. Aux passants. Personne ne l’a vu. Personne ne sait. Chaque nuit, je reviens transie, les mains vides, l’âme plus lasse encore. Je vais régulièrement faire le tour des morgues, espérant ne pas y voir son corps froid et sans vie.

    Jusqu’au jour où Samuel vient frapper à ma porte.

    Je ne l’avais pas vu depuis des semaines. Il est essoufflé, l’air plus âgé. Comme s’il portait lui aussi le deuil de quelque chose de vital. Il entre sans un mot. Je referme derrière lui.

    — Il faut que tu arrêtes de sortir en pleine nuit et de questionner tout le monde.. Q’Orianka, tu dois te faire une raison. Il est parti, dit-il.

    Je le regarde, sans comprendre. Mon ventre se serre.

    — Il n’est plus en Écosse. Il a quitté le pays deux jours après… après ce qu’il a fait à Anya.

    Mon souffle s’étrangle dans ma gorge.

    — Tu sais où il est ?

    Il hoche la tête.

    — Il est monté à bord d’un navire en direction de la France. Mais je pense… je pense qu’il veut aller encore plus loin.

    Je m’effondre sur une chaise. Mon corps refuse de tenir debout. Samuel s’approche. Il veut poser une main sur mon épaule, mais il s’arrête. Comme si la douleur formait un bouclier infranchissable autour de moi.

    — Pourquoi tu ne m’as pas dit plus tôt ? ma voix est un murmure rauque.

    Il baisse les yeux, comme si cet aveu lui coûtait.

    — Parce que je savais que tu irais après lui. Et je ne voulais pas te perdre toi aussi.

    Je ne réponds pas. Les larmes commencent à couler sans bruit.

    Il est parti.
    Il m’a laissée.
    Il ne voulait pas croire qu’ensemble nous arriverions.
    Et je ne peux même pas lui en vouloir.

    Je reste là longtemps, seule dans la pénombre. Le thé refroidit sur la table. Anya dort dans la pièce d’à côté. Garrett ne parle toujours pas. Et moi, je pleure pour un homme qui fuit ses démons… alors que je serais allée jusqu’en enfer pour les affronter à ses côtés.

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    C.

    Il m’arrive parfois de me réveiller en pleine nuit avec l’impression que son souffle est encore sur ma nuque. Le lit est vide, bien sûr, mais mon cœur, lui, est encombré de sa présence comme s’il ne l’avait jamais quitté. Il m’a laissée sans mot, sans explication, juste une phrase griffonnée à la hâte. *Je suis tellement désolé.* Comme si cela suffisait à cautériser la plaie béante qu’il avait ouverte.

    Mais j’ai survécu. Malgré moi.

    Je me suis jetée dans les études comme on se jette dans le vide : sans parachute. Mon obsession pour la malédiction qui rongeait Henry est devenue le cœur même de mes recherches. À travers lui, j’ai appris que Tomas — ce jeune homme au regard sombre et aux absences inquiétantes — portait le même fardeau. Aider Tomas, c’était peut-être une façon de continuer à aimer Henry sans me trahir. Une manière de le sauver sans jamais le revoir.

    Les mois ont passé, douloureux, mais féconds. Mon travail a été remarqué par mes professeurs, par des institutions, et enfin par Lord Wexley — un aristocrate excentrique mais cultivé, passionné d’archéologie et mécène de la prochaine grande expédition à Louxor. Il a vingt ans de plus que moi, mais il me regarde comme si j’étais un trésor à préserver. Et moi, je le laisse faire. Je me laisse courtiser. J’apprécie sa tendresse, son respect, la façon dont il évite de me poser des questions sur mon passé. Il me protège de la tempête, même s’il ignore qu’elle fait toujours rage à l’intérieur.

    Il m’a demandé en mariage hier soir, dans les jardins silencieux d’un palais cairote. J’ai dit que je réfléchirais. Et ce matin, j’ai glissé sa bague dans la poche de ma robe. Je ne sais pas encore ce que je vais lui répondre. Peut-être que j’ai juste envie qu’on m’aime sans que cela me dévore.

    Nous sommes arrivés à Louxor ce matin. L’air est brûlant, chargé de sable et d’attentes. Le chantier est prometteur : les reliefs évoquent Ramsès II, et les inscriptions sont presque intactes. Les archéologues locaux ont besoin de mains, de têtes, d’enthousiasme. Je suis là pour ça. Pas pour l’amour. Pas pour les fantômes.

    Anya est là aussi. Toujours fragile, toujours silencieuse. Elle ne parle presque plus de ce qui s’est passé. Ce n’est qu’en croisant parfois son regard que je me rappelle qu’il y a un gouffre entre nous. Un gouffre creusé par le souvenir d’Henry. Garrett veille sur elle avec la ténacité d’un frère devenu soldat. Il me salue, me sourit parfois, mais il n’a jamais pardonné.

    Tomas, lui, va mieux. Peut-être parce que nous sommes là pour lui. Ou peut-être parce qu’il sent qu’ici, dans cette terre millénaire, quelque chose sommeille qui pourrait le libérer.

    Moi, je n’ai rien demandé. Je suis venue chercher un sens, pas un miracle.

    Et pourtant… en traversant le campement ce soir, j’ai senti un frisson étrange. Une sensation familière. Comme un regard invisible posé sur moi. J’ai cru l’entendre — ce pas, cette respiration. J’ai tourné la tête, mais il n’y avait que le vent et la poussière.

    Il ne peut pas être là. C’est impossible. Je l’aurais senti, non ?
    Non, je me fais des idées. Je suis fatiguée. Et puis Lord Wexley m’attend pour le dîner.

    Je vais dire oui. Il est temps d’avancer. Il est temps d’oublier Henry.
    Ou du moins… essayer.

    Le jardin est baigné dans une lumière ocre, tamisée par la fin du jour. Des lanternes sont suspendues entre les citronniers, et le parfum du jasmin se mêle à l’air tiède du Caire. Lord Wexley m’attend dans un petit pavillon de pierre blanche, un verre de vin rouge à la main, comme toujours parfaitement composé. Il a l’élégance des hommes qui n’ont jamais eu à lutter, et la patience de ceux qui savent que tout finit par leur appartenir. Y compris les femmes.

    — Q’Orianka, dit-il doucement en se levant, tu semblais ailleurs hier soir. Ai-je été trop audacieux ? Dois-je m’excuser de t’avoir troublée ?

    Je m’assieds sans répondre immédiatement. Mon regard se perd un instant sur les pierres chaudes, sur les ombres des feuilles dansantes. Je ne suis pas troublée. Je suis liée.

    — Non, Wexley. Vous n’avez pas à vous excuser. Je suis honorée. Et touchée.

    Il me regarde, ses yeux gris cherchant une faille ou une promesse dans mon expression.

    — Mais tu vas dire non, murmure-t-il, presque avec un sourire résigné.

    Je secoue la tête.

    — Je ne dis pas non. Je dis… que j’ai besoin de temps. Que ma liberté n’est pas un caprice. C’est tout ce qu’il me reste.

    Il fronce légèrement les sourcils.

    — Et moi, suis-je une menace pour cette liberté ?

    Je baisse les yeux.

    — Non. Mais vous êtes un avenir. Et je ne suis pas encore sortie du passé.

    Il hoche la tête, lentement. Il comprend. Il ne comprend pas.

    — Alors prends le temps qu’il te faut, Q’Orianka. Je resterai patient. Jusqu’à ce que tu sois prête à aimer à nouveau.

    Je le remercie d’un regard, mais mon cœur se serre. Je sais qu’il est sincère. Et je sais que je ne le mérite pas.

    Le lendemain, le soleil est déjà haut lorsque nous atteignons le site. La pyramide que nous explorons est de taille modeste, mais les inscriptions autour de l’entrée indiquent une importance oubliée. Le nom de Ramsès y est évoqué, mais toujours lié à un symbole que je n’ai encore jamais vu : une spirale inversée, encerclée de flammes.

    Le groupe se scinde rapidement. Je reste avec Tomas un moment, puis me laisse distraire par un couloir étroit sur ma droite. La curiosité me guide, plus forte que la prudence.

    Je marche, seule, la torche tremblante dans ma main. Les murs se referment, sculptés de scènes anciennes : des prêtres élevant leurs bras vers les cieux, des hommes couronnés d’ombre, des femmes voilées d’or. Tout devient silencieux, comme si la terre elle-même retenait son souffle.

    Et puis, je débouche dans une salle. Parfaitement circulaire. Le plafond est peint d’un ciel d’encre piqué d’étoiles, et au centre trône une stèle de basalte, noire comme la nuit. Autour, des encensoirs vides et des urnes brisées. L’air y est plus frais, mais chargé d’électricité.

    Je m’avance. Je tends la main vers la stèle. À peine mes doigts la frôlent qu’un frisson me parcourt. Mon esprit vacille. J’entends des voix.

    — Il est le passage. Tu es le seuil.

    Des murmures m’entourent. Ils parlent une langue ancienne, mais je la comprends. Je la sens. Elle me traverse comme le vent d’un autre temps.

    — Il n’est pas maudit. Il est le lien. Tu peux le libérer, mais tu dois choisir. L’amour ou la connaissance. La lumière ou l’ombre.

    Ma torche tombe. Je ferme les yeux, prise dans une transe qui m’aspire, qui m’élève dans la pièce sans que je ne puisse contrôler quoique ce soit. Des visions m’assaillent : Henry enchaîné, les yeux vides. Tomas se débattant contre des spectres. Et moi, tenant un bijou de feu, le même que celui porté par Ramsès.

    Mais alors, un cri. Lointain. Réel

    Je rouvre les yeux. Mon corps est glacé. Et face à moi, surgissant de l’obscurité, couvert de poussière et de lumière, c’est lui. Sur le sol, je recule, je rampe en arrière tremblante, croyant encore rêver. Mais il tend ses mains et je crois sentir ces dernières me saisir fermement, pour m’empêcher de chanceler.

    — Isha, murmurais-je un sanglot dans la voix, c’est.. c’est toi ?

    Ma voix est un souffle brisé. Je veux le frapper. Le serrer. Hurler. L’embrasser. Mais je n’en ai pas le temps, car dans un éclat de lumière, le reste du groupe surgit dans l’encadrement de pierre : Lord Wexley en tête, suivi de Tomas, de deux archéologues et d’un soldat armé.

    — Q’Orianka ! Ma chérie, s’écrie le Lord, accourant vers moi. Tu vas bien ?

    Henry s’est reculé dans les ombres, redevenant une silhouette indéchiffrable.

    — Oui… Je crois, dis-je à voix basse, le regard toujours perdu dans l’endroit où il se tenait.
    — Seigneur tu trembles, dit Wexley en m’enlaçant et me couvrant de sa veste, tout va bien ?
    — Oui.. J’ai cru.. J’ai vu un fantôme, expliquais-je en essayant de comprendre ce qui venait de se passer.
    — Tu as du attraper une insolation. Ma parole, retournons au campement, maintenant.

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    C.

    Je croyais que mon cœur était devenu pierre. Je croyais que les vestiges du passé n’étaient que poussière. Mais ce bracelet… Ce simple bracelet en perles rouges et noires, tissé un été par mes doigts d’enfant… il me déchire plus sûrement que n’importe quelle lame.

    Je me suis réfugiée derrière une tente, les larmes aux cils, le souffle court. Mes doigts tremblent en refermant les fragments contre ma paume. J’ai reconnu l’ouvrage immédiatement, car il ne m’a jamais quittée, même quand Henry s’est éloigné.

    Il est ici. Vivant. Prisonnier et personne ne m’a rien dit.

    Je sens une présence derrière moi. Je me retourne, le cœur battant. Un jeune homme dans un piètre état. Il semble terriblement inquiet et cela m’émeut. Il voit le bracelet. Il comprend.

    — Vous le connaissez ? Monsieur Henry ? C’est son bracelet…

    Ma gorge se serre. Je ne réponds pas. Je ne peux pas.

    — Il a été envoyé en prison. Il va être jugé et condamné à mort. C’est ce qu’ils disaient, les deux hommes… Sa voix tremble. Il voulait juste retrouver le bracelet de Ramsès. Il ne voulait rien voler. C’est tout ce qu’il cherchait.

    Je ferme les yeux. C’est donc cela… Il est revenu pour ce bijou ancien. Celui qui renferme un pouvoir… ou une malédiction. Et moi, qui croyait naïvement qu’il était revenu pour nous, pour moi. Qu’elle sotte je fais me hurlait ma conscience. Je ravale mes larmes, préférant me concentrer sur l’essentiel : Henry est vivant, du moins, pour le moment.

    Je me redresse. Mon esprit s’éclaire. Il n’y aura pas de paix si je laisse faire cela. Je n’aurai jamais le droit d’aimer, ni d’enseigner, ni de respirer librement si je le trahis une fois encore et je n’ai qu’un seul levier.

    Un peu plus tard dans la journée, alors que le soleil était haut dans le ciel, je trouve Lord Wexley dans le salon attenant à la bibliothèque de sa chambre, feuilletant un ouvrage sur les dynasties tardives. Il relève les yeux, surpris de me voir si droite, si calme.

    — Ma douce, tout va bien ? On m’a dit que vous sembliez troublée…

    Je coupe son flot d’hypocrisie d’un regard. Il comprend que quelque chose a changé. Je m’avance vers lui, droite, digne, et m’assois sans y être invitée.

    — J’accepte.

    Il cligne des yeux.

    — Acceptez…?
    — La proposition. De mariage.

    Il se redresse lentement, pris entre l’orgueil et l’étonnement.

    — Voilà qui me ravit, bien sûr… mais pourquoi ce soudain changement ?

    Je me penche en avant, croisant les mains comme dans une salle d’audience. Ma voix est calme, mais chaque mot est une flèche.

    — J’ai réfléchi. J’ai compris que les alliances sont faites non de passions, mais de pactes. Je vous offre mon nom, mon influence, ma loyauté. Et en retour, je veux un seul geste.
    — Lequel ?
    — Vous allez libérer Henry, en guise de cadeau de mariage.

    Il recule d’un pas.

    — Pardon ? Ce… criminel ? Cet imposteur ? Mon ange, ce n’est pas possible. Il est dangereux. Garrett m’a expliqué tout ce qui s’était passé il y a un an ! Je ne peux concevoir d’absoudre un homme à la justice.
    — Non, il est condamné sans procès. C’est une vengeance privée, orchestrée par Garrett. Un délit de sang n’a aucune valeur s’il n’est pas jugé par une cour compétente. Et ici, nul tribunal ne l’a condamné. Il n’a rien volé. Rien détruit. Il est entré sur un site en tant que chercheur indépendant. S’il y a faute, elle est administrative, pas pénale.
    — Il a blessé Anya, non ?
    — Oui, je ne le nie pas. Et Garrett a juré de nous protéger, pas de se faire justice lui-même. Ce n’est pas une vendetta. C’est un abus de pouvoir.

    Je me lève.

    — Wexley.. Mon ami. Ne soyez pas inquiet. Jusqu’à présent Henry était une page de mon histoire que je n’ai jamais su refermer. Mais il est aussi un homme que vous ne pouvez pas ignorer : d’après mes informations il connaît ce site mieux que tous nos archéologues réunis. Il pourrait faire de vous le mécène le plus acclamé de votre génération, si vous avez l’intelligence de le rallier plutôt que de le supprimer.

    Wexley me dévisage. Il pèse chaque mot. Il comprend que je suis sérieuse, et surtout… qu’il est en train de me perdre s’il refuse.

    — Je vous donne ma main, Wexley. Et en échange, vous donnez à Henry sa liberté. Entière. Définitive. Vous m’obtenez et vous obtenez le trésor de Ramsès.

    Un silence. Puis :

    — Très bien.

    Il lève son verre, comme pour sceller l’accord. Mais je n’ai pas envie de trinquer. J’ai juste envie de pleurer et d’hurler.

    C’est Sélim que j’envoie au matin. Le seul allié que Henry a encore en ville.

    Le soleil tape déjà fort lorsqu’il arrive devant la prison. Il s’avance lentement, le cœur lourd, et donne le papier signé de Wexley à la sentinelle. L’homme hésite, mais cède en voyant le sceau.

    Dans l’ombre moite de la cellule, Sélim voit son ami lever la tête. Il n’a pas dormi. Ses yeux sont cernés. Mais il est vivant.

    — Monsieur Henry, murmure Sélim, vous êtes libre. Elle. Elle vous a sauvé.

    Plus tard dans la soirée, le Caire n’avait jamais vu pareille fête.

    Sur les bords du Nil, l’hôtel Winter Palace s’était transformé en cathédrale de lumière. Des guirlandes de cristal pendaient comme des stalactites sur les colonnades, des dizaines de musiciens jouaient un jazz langoureux qui se mêlait au cliquetis des coupes de champagne, et les femmes, diadèmes et plumes dans les cheveux, faisaient tourner leurs robes comme des comètes effervescentes.

    On célébrait les fiançailles de Q’Orianka et de Lord Wexley. L’événement avait été annoncé le matin même dans tous les salons mondains de Louxor, et les notables, diplomates, chercheurs et riches mécènes s’étaient précipités comme des papillons vers la lumière.

    Elle descendit les marches de marbre à vingt-deux heures, le bras glissé dans celui de son fiancé. Et tout s’arrêta. Q’Orianka brillait. Sa robe, d’un bleu nuit brodé d’éclats d’argent, collait à ses hanches et s’évasait à ses pieds comme une vague. Son cou était dégagé, relevé par une encolure basse soulignée de perles, et ses cheveux noirs étaient tirés en arrière, roulés en chignon bas, sertis d’un peigne d’onyx. Des gants longs, ivoire, couvraient ses bras jusqu’au-dessus du coude, et elle portait à l’annulaire gauche une bague ancienne aux reflets verts – une émeraude.

    Mais son visage… Son visage n’avait pas l’allégresse d’une fiancée. Il était souverain, presque mélancolique, comme si elle portait un deuil invisible. Elle souriait par devoir, et ses yeux semblaient chercher autre chose que la musique, les rires et les flatteries.

    Le bal battait son plein. Les coupes s’entrechoquaient. On saluait, on dansait, on se lançait des défis à voix basse. Le jazz accélérait, les robes s’envolaient en tourbillons, les conversations devenaient plus moites, les visages plus brillants. Lord Wexley était tout en élégance british, smoking blanc, sourire carnassier, et une main possessive sur la taille de Q’Orianka.

    Mais elle, elle cherchait quelque chose. Ou quelqu’un.
    Et puis, elle le vit.

    Elle s’était écartée quelques instants, saluant une duchesse anglaise dont le fard débordait un peu trop sur les tempes, et en se retournant, elle croisa son regard.

    Ses yeux étaient là, les mêmes qu’autrefois : ce bleu limpide, presque glacial, comme lavé par la mer et la colère.

    — Isha, murmurait-elle dans un souffle de douleur.

    Il était dans l’ombre d’une colonne, vêtu sobrement d’un costume sombre un peu démodé, probablement emprunté à Sélim. Il ne portait ni nœud papillon ni pochette, comme s’il refusait de se déguiser pour l’occasion. Il était un intrus ici, une silhouette trop réelle dans un monde d’apparences.

    Mais c’était bien lui.

    Q’Orianka sentit un frisson dans l’échine. Elle tourna les yeux aussitôt, comme si leur simple contact risquait de dévoiler ce qu’elle avait enfoui : la peine, l’amour, la douleur, le manque. Autour d’elle, les flûtes chantaient et les coupes se vidaient. Mais dans son cœur, tout s’était figé. Le bal avait cessé. Il n’y avait plus qu’un seul regard. Celui d’un homme à qui elle avait rendue la liberté… et qu’elle avait perdu à nouveau.

    Très vite, elle retourna à l’écart de la foule. Le parfum des orchidées flottait entre les colonnes dorées, mais Q’Orianka n’en sentait rien. Elle avait l’impression que Henry allait surgir de n’importe où, elle avait l’impression de marcher dans un rêve qui menaçait à tout instant de se briser. Elle s’efforçait de sourire, de saluer, de danser. Mais ses pensées s’effilochaient, toujours ramenées à cette silhouette dans l’ombre.

    Et Garrett, bien sûr, n’était pas dupe.

    Elle le vit s’arrêter net au bord du buffet, son verre suspendu à mi-chemin de ses lèvres. Il regardait fixement un point au fond de la salle. Son visage s’était durci, ses mâchoires contractées. Quand il revint vers elle, il n’était plus le frère bienveillant qui l’accompagnait depuis des mois, mais l’homme blessé, en colère, celui qui avait cru devoir la sauver d’un monstre.

    Il la prit à part, sans brusquerie mais avec fermeté. Ils s’isolèrent près de la verrière, derrière un paravent de soie brodée. De là, la musique semblait lointaine, comme étouffée par la tension de ce tête-à-tête.

    Garrett ouvrit le bal, à voix basse :

    — Il est là, Q’Orianka. Il est ici, dans cette pièce. Tu le sais, n’est-ce pas ?

    Elle baissa les yeux. Elle avait espéré avoir un peu plus de temps avant d’affronter ça. Mais ce moment était inévitable.

    — Oui. Je l’ai vu..
    — Tu l’as fait sortir de prison. Tu lui as sauvé la vie.
    — Je ne pouvais pas le laisser mourir, Garrett. La colère t’aveugle.. Tu ne le veux pas mort. Nous le savons tous les deux.

    Il recula légèrement, comme frappé par l’aveu. Il posa son verre, le regard soudain plus sombre.

    — Après ce qu’il t’a fait ? Après ce qu’il a fait à Anya, à notre famille ?

    Elle inspira profondément, contrôlant les tremblements qui menaçaient de la trahir.

    — Il m’a sauvé la vie, Garrett. A de nombreuses reprises. Et dernièrement encore.. Quand j’étais dans le tombeau, perdue, entourée de choses que je ne comprends pas encore… c’est lui qui est venu. Il aurait pu fuir. Il ne l’a pas fait.
    — Et tu crois qu’un acte efface tout le reste ?
    — Non. Mais j’ai compris que tout n’était pas aussi simple. Il n’est pas ce que tu crois. Peut-être n’est-il plus cet homme, et peut-être… peut-être ne l’a-t-il jamais été entièrement. Nous avons tous fait des erreurs. Lui, toi, moi. Et je ne te demande pas de lui pardonner. Je ne te demande même pas de l’accepter.

    Elle s’approcha, posa une main sur son bras.

    — Mais ne fais pas de moi une marionnette de ta rancune. J’ai fait ce choix parce que je le devais. Et parce qu’au fond, il reste… de ma famille. Comme toi.

    Garrett la fixa longuement. Le masque de dureté sur son visage se fissura un instant, puis il se détourna sans rien dire. Elle savait qu’il ne lui répondrait pas ce soir.

    Plus loin, au bord d’un balcon Anya était vêtue d’un fourreau noir en velours, sobre et élégant, qui rehaussait la pâleur de sa peau et la profondeur de ses yeux. Elle évitait la foule, se réfugiant souvent dans les marges, là où les voix devenaient murmures. Elle sortit un instant sur le balcon, fuyant le bruit. C’est là qu’elle le vit.

    Il était seul, accoudé à la rambarde, les cheveux un peu plus longs, les traits tirés mais le regard toujours aussi bleu. Il ne l’avait pas vue. Pas encore. Anya sentit son cœur s’arrêter. Mais elle ne cria pas. Elle ne courut pas non plus. Elle resta là, les doigts tremblants contre sa pochette, observant cet homme qu’elle n’aurait jamais pensé revoir. Elle se souvenait de tout. Et pourtant, quelque chose chez lui était… brisé.

    Ce n’était pas la bête de ses souvenirs. C’était un homme. Fatigué. En exil dans sa propre vie.

    Et au lieu de fuir, elle fit un pas. Jusqu’à ce que leurs regards se croisent.

    — Tu vas vraiment la laisser te sauver les fesses sans rien faire, demandait-elle avec sarcasme, je te croyais plus combatif que ça.

  114. Avatar de C.
    C.

    Le soleil d’Égypte est déjà haut lorsque je rejoins le campement. L’air est sec, presque mordant, et mes tempes palpitent d’un mal de tête que je traîne depuis la veille. Je n’ai presque pas dormi. La réception tourne encore dans mon esprit, tout comme les regards croisés, les mots tus, les silences lourds.

    Henry était là.

    J’aurais voulu lui parler. J’aurais voulu tout, sauf cette scène figée où Wexley est venu poser sa main sur ma taille comme un roi posant son sceau sur une propriété. J’aurais voulu crier. J’aurais voulu courir vers Henry et lui dire que je n’ai jamais cessé de l’aimer. Mais je suis restée droite, muette, gelée. Prisonnière de mon propre rôle.

    Aujourd’hui, je porte ce masque. Celui de l’archéologue brillante, de la future épouse respectée, de l’intellectuelle que l’on écoute. J’emmène les étudiants sur le chantier, je leur parle de l’agencement des galeries, du grès abîmé par les siècles, des glyphes qui racontent des histoires que personne ne comprend encore.

    Mais je n’ai pas mis un pied dans la pyramide depuis la dernière fois. Depuis la vision.

    Le souvenir me tord l’estomac. Le sol qui tremble, les ombres qui s’étirent, la sensation de ne plus être seule dans mon corps… J’ai vu des choses impossibles, entendu des langues que je ne connais pas. Et cette voix. Cette voix ancienne, impérieuse, qui semblait me reconnaître.

    Personne ne sait.

    Même Anya, même Garrett. Je n’ai pas su trouver les mots. Et maintenant qu’Henry est là, je n’arrive plus à penser clairement.

    Je m’assieds à l’ombre d’un auvent, à l’écart du tumulte, et j’ouvre un vieux grimoire rapporté de la bibliothèque d’Assouan. Des pages en papyrus, partiellement traduites, avec des notes marginales laissées par des mains tremblantes du siècle dernier.

    Mon pouce glisse inconsciemment sur le bracelet que je porte au poignet. Un petit bijou d’or terni, trouvé dans une niche secrète du temple annexe. Un scarabée y est gravé, entouré de lignes d’hiéroglyphes presque effacées. Je l’ai glissé dans ma poche le jour de ma vision, sans réfléchir. Depuis, je ne le quitte plus.

    Je ne sais pas pourquoi je le garde. Peut-être parce qu’il me rassure. Peut-être parce qu’il me relie à quelque chose que je ne comprends pas. Je ne sais pas encore que c’est ce bracelet qu’Henry cherche. Je ne sais pas que c’est lui, le cœur du mal qui le ronge, le seul espoir qu’il lui reste.

    Je tourne une page du grimoire. Une image attire mon attention. Un symbole répété trois fois. Je fronce les sourcils. Je l’ai vu quelque part. Pas dans les livres. Non.

    Dans ma vision.

    Une sueur froide me gagne. Mon regard se brouille, ma respiration s’accélère. Ce n’est rien. Ce n’est rien, Q’Orianka. Ce n’est qu’un symbole. Un dessin oublié.

    Mais mon cœur ne veut pas l’oublier. Mon cœur me crie qu’il est temps de retourner là-bas. Là où tout a commencé. Prenant mon courage à deux main, j’inspire et prend une torche qui traînait tout près avant de l’engouffrer dans le long tunnel.

    Il ne me faut pas longtemps pour retrouver la dite salle. Sans perdre de temps je l’examine avec une attention très particulière. Je suis minutieuse, brillante, je le sais et je cherche vraiment à utiliser toutes mes facultés pour le bien de tout le monde. Mais au fond je me leurre. Je veux trouver comment aider Henry.

    Alors que je suis enfouie des mes pensées, à réfléchir et traduire des hiéroglyphes, je ne vois pas venir quelqu’un dans mon dos. Un bruit me fait sursauter ce qui me fait crier et lâcher mon livre.

    — Bon sang ! Qui est la ??

  115. Avatar de C.
    C.

    Je reste là, figée.

    L’air est chargé de poussière et d’un silence épais qui pulse comme un tambour. Le fracas de l’éboulement résonne encore dans mon crâne, mais je ne ressens ni peur ni panique. Juste cette brûlure, sourde et ancienne, qui éclot au creux de ma poitrine. Il est devant moi. En chair, en os. Et en silence.

    Je le regarde sans vraiment le voir. Son visage n’a pas changé, ou si peu. Les traits sont un peu plus tirés, les yeux encore plus sombres, mais ce sont les mêmes. Les mêmes yeux qui me regardaient comme si j’étais le centre d’un monde qu’il a pourtant quitté sans un mot. Les mêmes bras qui m’ont tenue contre eux pendant des nuits où je croyais encore à l’éternité.

    Et il est si beau.. Encore plus beau que dans mon souvenir avec ce teint hâlé qui donne une couleur exquise à sa peau.

    Je devrais lui dire merci. Mais les mots sont trop loin, noyés dans le sable et la rage, dans ma contemplation de cet homme à qui j’ai tout donné.

    Il parle. Sa voix. Ce timbre que je pourrais reconnaître même au milieu d’un millier d’hommes. Et c’est pire. Pire que tout. Car il parle doucement, humblement, comme s’il n’était pas celui qui a brisé mon cœur deux fois : une fois en fuyant, et une autre en laissant le silence s’installer pour de bon.

    Je ferme les yeux. J’inspire. Je veux garder le contrôle.

    Il croit que je ne l’ai pas vu, ce matin, en retrait. Il croit que je n’ai pas senti sa présence. Il se cache, encore. Comme toujours. Comme s’il avait le luxe de l’ombre alors que je vis dans la pleine lumière d’une mascarade que j’ai moi-même imposée.

    Je serre les poings. Il remercie… Il me remercie ?

    Comme si j’étais une passante qui lui aurait ouvert une porte, et non celle qui a troqué sa liberté contre la mienne. Comme s’il savait. Il ne sait pas.

    Il ne sait pas que Wexley m’a mise au pied du mur. Que j’ai signé ce pacte grotesque — bague au doigt, promesse au cou — en échange de son nom rayé d’un registre de prisonnier. Il ne sait pas que j’ai vendu ma vie pour sauver la sienne.

    Et lui, il va bien.

    Il respire, il parle calmement, il marche. Et moi ? Moi je suis enchaînée à un homme que je méprise, en souriant pour ne pas hurler, tandis que l’homme que j’aime me regarde comme un inconnu.

    Mon cœur cède. Mais ce n’est pas la douleur qui sort en premier.

    C’est la rage.

    Dans un mouvement spontané, je fonce sur lui et le frappe. D’un coup. Deux. Puis d’autres encore, à hauteur du torse, du ventre, du bras. Mes poings volent sans direction, sans logique, sans force réelle mais avec toute ma colère comprimée. Je ne parle pas. Je crie. De rage, de chagrin, d’épuisement. Je crie parce que je n’ai plus de mots pour dire ce qu’il a brisé.

    Il ne bouge pas. Il encaisse. Peut-être qu’il comprend, ou peut-être qu’il se punit. Je m’en fiche.

    Je frappe jusqu’à ce que mes poings ne soient plus capables de se lever. Jusqu’à ce que ma gorge se serre et que mes jambes flanchent. Alors je m’écroule. Contre lui. Je m’agrippe à son veston comme à une bouée dans une mer trop vaste.

    Et enfin, je pleure.

    Des sanglots bruts, honteux, profonds. Je déteste cette vulnérabilité, je déteste ce qu’il me fait, je me déteste de l’aimer encore. Je me déteste de ne pas pouvoir le haïr. Mon front se pose contre sa poitrine, et je murmure dans un souffle tremblant, presque inaudible, brisé :

    — Je t’en veux tellement.. Je t’en veux Isha..

    Et la suite meurt dans ma gorge. Je n’ai plus la force. Pas ce soir. Pas enfermée dans cette tombe de pierre, avec l’homme que j’aime et que je devrais pourtant repousser à jamais.

    Mais très vite, en sentant ses mains toucher ma peau je le repousse sans violence, juste assez pour retrouver l’air. Mes doigts quittent son veston à regret, mais je les force à le faire. Je dois respirer. Me tenir droite. Cacher ce que je viens de lui offrir — tout ce trop — dans un élan que je ne peux déjà plus me permettre.

    Je m’essuie les joues du revers de la main. Mes doigts tremblent, mes lèvres aussi. Mais je lève le menton. Il ne doit pas voir combien je suis brisée. Il ne doit pas savoir que je le suis toujours, à cause de lui, que mon corps est attiré par lui, que mon âme ne cherche qu’après lui.

    Je me recule de quelques pas. Pas trop loin, parce que l’espace est étroit, mais assez pour marquer cette frontière invisible que j’aurais dû ériger depuis longtemps. Mon regard évite le sien. Je fixe les pierres, les ombres, n’importe quoi d’autre que ses yeux.

    Ma voix est rauque quand elle sort. Froide, tendue, mais maîtrisée.

    — Je ne l’ai pas fait pour toi.

    Un mensonge. Le plus éhonté. Mais il faut bien que l’un de nous deux continue à mentir, non ? Je croise les bras contre moi, comme pour contenir ce cœur qui bat trop fort, ce vide qui gronde.

    — Je t’avais promis que je te protégerais. C’était tout ce qu’il me restait. Alors je l’ai fait. Parce que j’honore mes promesses.

    Ma gorge se serre. Il faut que je continue. Il faut que je parle avant que le silence ne m’avale de nouveau. Je force mes mots à franchir mes lèvres, même s’ils me déchirent.

    — Ne sois pas inquiet, j’ai bien conscience que tu n’es pas en Egypte pour moi. Pourquoi le serais-tu.. Je n’attends rien de toi tu peux être rassuré. Aucune dettes. Tu as sans aucun doute déjà tourné la page. Refait ta vie. J’ai entendu dire que tu allais bien. Que tu travaillais. Que tu avais des contacts, des projets. C’est très bien. C’est tout ce qu’on peut te souhaiter.

    Je tente un sourire. Il est minuscule, fragile, presque cruel tant il est triste. Je me trouve tellement ridicule, tellement mesquine dans le rôle de l’ex-épouse encore amourachée.

    — J’ai fait ce qu’il fallait pour que tu sois libre. Tu n’as plus rien à me devoir.

    Je détourne les yeux, cette fois pour de bon. Si je reste face à lui une seconde de plus, je vais craquer de nouveau. Et je ne peux pas me le permettre, pas deux fois.

  116. Avatar de C.
    C.

    Je suffoque.

    Je suffoque, mais pas à cause de la poussière ou de l’éboulement.

    C’est lui. C’est sa bouche. C’est son souffle contre le mien. C’est ce qu’il vient de hurler, cette douleur brute et sauvage, cette fureur qu’il me balance au visage et qui réveille la mienne. Je voulais le frapper encore, le haïr, hurler ma peine, ma colère, mon orgueil. Mais ses mains ont capturé mes poignets, puis mon visage, et c’est fini. Il n’y a plus de mots. Plus de logique. Plus de mensonges à me raconter.

    Quand ses lèvres s’écrasent sur les miennes, je cède.

    Tout explose à l’intérieur de moi. Le manque, l’attente, la rancune. Une lave en fusion. Mes mains s’accrochent à sa nuque, à sa chemise, à sa peau. Je le retiens comme une noyée s’agrippe à la surface. Je veux lui faire mal et l’aimer tout à la fois. J’embrasse ses lèvres avec la rage de l’abandon, la faim de deux ans d’absence, et cette vérité honteuse : je ne l’ai jamais oublié. Jamais cessé de le vouloir.

    Son corps contre le mien, cette chaleur qui me traverse, me fait oublier jusqu’à mon nom. Ce baiser est une guerre, une supplique, une prière. Et je le laisse gagner. Parce que dans ses bras, je suis entière. Vivante. Moi.

    Et quand il s’arrache enfin à moi, haletant, les larmes aux yeux, c’est comme si le monde s’écroulait de nouveau.

    Il me laisse, là. Tremblante. Vide. Foudroyée.

    Je sens les pierres tomber derrière nous, les voix des ouvriers, des étudiants, les cris de panique, les cordes qu’on installe, les outils qu’on dégage. Mais je ne les entends pas. Pas vraiment. Il vient de m’embrasser comme on se jette d’une falaise. Et je suis toujours en chute libre.

    Puis, une main sur mon bras. Une voix.

    — Q’Orianka ! Par les dieux, tu es là ! Tu vas bien ?

    C’est lui. Wexley. Je le reconnaîtrais entre mille. Il me prend les épaules, me dévisage avec angoisse, me touche partout pour vérifier que je suis entière. Sa voix tremble, son front est couvert de sueur. Il est sincèrement inquiet. Il croit que je suis bouleversée par l’éboulement. Il pense que je suis en état de choc.

    Mais ce qu’il prend pour de la panique… n’est que le feu que Henry a rallumé en moi. Un feu violent, obscène presque. Mes joues sont rouges, mes lèvres encore tremblantes. Mon cœur cogne dans ma poitrine pour une autre raison que la peur.

    Je me contente de hocher la tête, incapable de parler. J’évite le regard d’Henry, mais je sens sa présence comme un poison dans mes veines. Wexley me serre contre lui. Je laisse faire. Mes bras restent inertes. Je ne pense qu’à cette étreinte contre le mur, à ses mains sur mon visage, à son baiser déchirant. J’ai le goût de lui partout sur la peau.

    La nuit est tombée depuis des heures. La tente d’Anya est baignée d’une lumière dorée. Elle est assise, les jambes croisées, un thé brûlant dans les mains, en train de noter quelque chose dans son carnet. Depuis son agression, Garrett lui a conseillé de noter ses ressentis dans un carnet, comme un journal intime qu’elle remplit bien souvent. Je n’ai jamais eu la curiosité de le lire, même si parfois j’aurais bien aimé savoir ce qu’il y avait dedans.

    Quand j’entre, elle lève les yeux, sourit légèrement.

    — Alors, la reine du chaos est revenue vivante de la pyramide. Wexley avait l’air prêt à invoquer Anubis en personne pour te retrouver.

    Je ne ris pas. Je ne souris pas. J’avance lentement, comme si je portais un poids invisible, et je reste debout devant elle.

    — Il m’a embrassée.

    Anya cligne des yeux. Elle penche la tête, perplexe.

    — Qui ça ? Henry ?

    Je hoche la tête, presque honteuse. Ma voix est à peine un souffle.

    — Il m’a embrassée. Contre le mur. Comme un fou. Comme s’il voulait me dévorer vivante. Et moi… j’ai laissé faire. J’ai répondu. Comme si j’avais attendu ce moment depuis des siècles.

    Un silence. Puis elle sourit. Ce petit sourire narquois qu’elle réserve aux situations catastrophiquement romantiques.

    — Et comment c’était ?

    Je ferme les yeux un instant. Je le revois. Je le ressens.

    — C’était tout ce que je ne voulais pas ressentir. C’était violent. Sensuel. Animal. Et pourtant… juste. C’était lui et moi contre le reste du monde. C’était… je ne sais même pas comment le dire, Anya. C’était sauvage. Comme si on n’était plus que deux corps en feu. Plus de passé, plus de fiançailles, plus de malédictions. Juste lui. Et moi. Et cette brûlure au creux du ventre qui ne voulait pas s’éteindre.

    Je m’effondre finalement sur les coussins face à elle, comme si mes jambes refusaient de me porter plus longtemps.

    — Je l’ai laissé faire, Anya. Je ne l’ai pas repoussé. Pas une seule seconde. J’ai même… j’ai eu envie que ça n’arrête jamais. C’était comme revenir à la vie après une longue noyade.

    Anya me tend une tasse de thé, mais je ne la prends pas. Mes mains sont encore trop agitées, mes doigts tremblent d’un frisson qui n’a rien à voir avec le froid du désert. Elle me regarde avec cette expression que je lui connais bien. Un mélange d’amusement attendri et d’alerte bienveillante.

    — Et Wexley ? demande-t-elle doucement.

    Je me passe une main sur le visage, lasse.

    — Il croit que j’étais en état de choc. Il m’a prise dans ses bras comme si j’étais un vase fissuré. Mais ce n’était pas de la peur. Ce n’était pas un traumatisme. C’était Henry. Mon cœur battait comme un fou parce que j’avais encore son goût sur les lèvres. Et j’ai eu envie qu’il reste. J’ai eu envie qu’il me reprenne contre ce mur, encore et encore.

    Je me mords la lèvre, honteuse.

    — C’est mal, pas vrai ?

    Anya laisse échapper un petit rire franc.

    — Non, c’est humain. Et terriblement romantique. Bon sang, Q’, t’es en train de vivre un triangle amoureux au pied des pyramides ! Tu veux qu’on écrive un livre ou tu veux vraiment t’en sortir ?

    Je secoue la tête, entre la fatigue et le vertige.

    — Ce n’est pas drôle.
    — Ce n’est pas grave non plus, dit-elle en s’approchant. Tu ressens encore quelque chose pour Henry, c’est évident. Et malgré tout ce que tu crois, ce n’est pas un crime. Tu n’as pas signé un contrat avec Wexley. Tu n’es pas mariée. Tu es perdue. Et Henry… Henry est comme une cicatrice mal refermée.

    Je souffle, les yeux rivés sur la toile de tente qui ondule doucement sous le vent.

    — Il est toujours là, Anya. Partout. Même quand je le déteste. Même quand je veux l’oublier. Il est là, dans mes os. Dans ma peau. Je l’aime encore. Et c’est peut-être ça, la vraie tragédie.

    Un silence s’installe. Elle pose sa main sur la mienne, et pour la première fois depuis des heures, je me sens un peu moins seule.

    — Je vais t’aider, Q’. À y voir plus clair. À comprendre ce que tu veux vraiment. Et peut-être… à pousser un peu le destin dans le bon sens.

    Je fronce les sourcils.

    — Qu’est-ce que tu mijotes encore ?

    Elle me fait un clin d’œil.

    — Rien du tout. Juste… laisse-moi faire. Fais confiance à ton cupidon personnel. Un peu sarcastique, certes, mais diablement efficace.

    Je la regarde, incrédule.

    — Tu veux jouer les entremetteuses entre moi et Henry… alors que je suis fiancée ?
    — Non, je veux juste que tu ne te réveilles pas dans dix ans en te demandant ce qu’aurait été ta vie si tu avais eu le courage de l’aimer jusqu’au bout. Le vrai crime, ce serait de ne jamais essayer.

    Je soupire longuement. Mon regard s’égare vers l’extérieur. Dans le silence de la nuit, je crois entendre au loin les pas de Henry, ou peut-être son ombre, comme un souvenir qui refuse de s’effacer.

    Et je murmure, pour moi-même :

    — J’ai encore envie de lui…

    Anya me lance un regard espiègle.

    — Alors on va faire en sorte que ce désir trouve un chemin.

  117. Avatar de C.
    C.

    Depuis que je suis sortie de la tente d’Anya, je me suis enfermée dans le travail. Comme une damnée.

    J’ai ouvert des dizaines d’ouvrages, j’ai recopié des hiéroglyphes, analysé des fragments de poteries, suivi de loin les étudiants. Tout plutôt que de penser à ses lèvres. À sa colère. À la façon dont son souffle s’est mêlé au mien dans ce temple maudit.

    Mais tout me ramène à lui. L’odeur de la poussière, la moiteur du soleil sur ma nuque, même la pierre chauffée par la lumière — tout me rappelle la chaleur de son corps contre le mien. Alors je travaille encore plus, à en avoir mal aux doigts et aux yeux. Je refuse de flancher.

    Et quand Anya m’a proposé de dîner avec elle, j’ai accepté avec empressement. Un moment léger. Rien qu’entre nous. Entre amies. Ce que je croyais.

    Je me suis faite belle, bien sûr. Pas pour Henry. Pour moi. J’ai enfilé une robe fluide en soie ivoire, celle qui épouse ma taille et laisse mes épaules nues. J’ai relevé mes cheveux avec une broche ancienne, appliqué un rouge discret sur mes lèvres. Juste ce qu’il faut.

    Quand j’entre dans le petit restaurant, la lumière chaude me caresse la peau comme une promesse. Je cherche Anya du regard, un peu fébrile, jusqu’à ce que je le voie.

    Lui.

    Mon cœur rate un battement. Il est là. Et mon souffle se fige. Mais ce n’est pas le Henry des fouilles, le Henry en guenilles, le Henry aux cernes et au regard hanté. Non. C’est un homme métamorphosé. Propre, élégant, presque trop beau pour être réel. Il porte une chemise d’un blanc immaculé, ouverte juste ce qu’il faut, et une veste couleur sable. Il a les cheveux plus courts, et une ombre de moustache encadre sa bouche. Son regard, lui, est toujours aussi bleu. Toujours aussi dangereux.

    Je me sens… idiote. Idiote et prise au piège. Mes jambes hésitent. Mon cœur, lui, court un marathon. Il m’observe. Il m’attend.

    Et je comprends. Anya. Elle m’a piégée.

    Je vais faire demi-tour. C’est ce que je devrais faire. Tourner les talons, le laisser là, retourner à mon campement, hurler sur Anya et oublier tout ça.

    Mais je ne bouge pas.

    Je ne peux pas.

    Parce que ce regard-là… ce regard me manque.

    Je m’avance, lentement. Comme si marcher vers lui me demandait de descendre en moi-même. Il se lève à mon approche, et je suis foudroyée par l’intensité de son regard.

    Je redeviens cette fille de dix-neuf ans qui est tombée amoureuse d’un homme qui ne devait être que de passage. Sauf qu’il n’est jamais vraiment reparti. Pas de mon cœur.

    Je m’assois. En silence. Le monde autour n’existe plus.

    Il me fixe. Je sens la chaleur me monter aux joues.

    Et alors que je voulais le fuir, hurler, tout nier… je me surprends à sourire.

    Un sourire timide. Tremblant. Sincère.

    — C’est… toi, dis-je simplement.

    Ma voix est douce. Un souffle. Un aveu.

    Je ne sais pas ce que je ressens. Si je veux hurler ou l’embrasser à nouveau. Mais ce que je sais, c’est que je suis là. Devant lui. Et que mon cœur ne m’a jamais autant fait mal. Ou autant vibré.

    Le serveur est venu. Il a posé deux verres, une carafe d’eau citronnée. Aucun de nous n’a commandé quoi que ce soit. Et pourtant, l’air autour de nous est saturé. Chargé. Électrique.

    Henry ne dit rien. Il me regarde, immobile, comme s’il avait peur que je disparaisse si jamais il clignait des yeux.

    Et moi, je ne supporte pas ce silence.

    Alors je prends une inspiration. Une grande. Une de celles qu’on prend avant de plonger dans l’eau glacée.

    — Je suis désolée…

    Ma voix est douce, presque cassée. Il fronce à peine les sourcils, surpris. Je baisse les yeux. Mes doigts tracent un cercle invisible sur le bois de la table.

    — Pour ce matin… ou plutôt pour tout à l’heure, dans le temple.

    Je sens encore la morsure de sa veste sous mes poings. La tension de ses bras, le choc de ma colère.

    — Je t’ai frappé, comme une folle, comme une furie. Et tu n’as même pas levé la main. Tu n’as rien dit. Et ça me rend encore plus mal à l’aise.. j’espère ne pas t’avoir fait mal.

    Je relève les yeux vers lui. Et ce que je lis dans les siens m’arrache presque un souffle. Est-ce qu’il se moque de moi ? Après tout, il fait quatre tête de plus que moi.. je n’ai pas du lui faire mal.

    — J’imagine que tu as conscience que je suis bouleversée. Depuis que je t’ai revu, je suis sans dessus dessous. Mon cœur me fait mal, ma tête me fait mal, tout me fait mal. J’ai passé des mois à essayer d’oublier. À survivre. À me convaincre que je devais tourner la page.

    Mes doigts s’agrippent à la nappe. Mes yeux brillent. Mais je refuse de pleurer ici. Pas devant lui. Pas encore.

    — Mais tu es là.. Et tu es vivant. Et tu es toujours aussi… toi. Et ça me tue que.. ça me tue que tu n’aies pas eu assez confiance en moi.

    Je déglutis. Un nœud me serre la gorge.

    — Je comprends pourquoi tu es parti. Je comprends même pourquoi tu m’as laissée dans l’ignorance. Je comprends tout, Henry. Mais ça ne veut pas dire que j’ai arrêté de t’attendre et de.. et d’être ta femme.

    Une seconde passe. Puis deux.

    Et je le dis. Tout doucement. Presque en chuchotant.

    — Tu me manques. Cruellement. C’est viscéral.

    Je fixe son visage. J’ai envie qu’il réagisse. Qu’il dise quelque chose. N’importe quoi.

    Mais en même temps, j’ai peur de ce qu’il pourrait dire.

    Alors je retiens mon souffle. Je me tiens là, devant lui, nue dans mes émotions. Et j’attends. Suspendue à ce silence. À ce regard. À ce souffle qui nous relie encore.

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    C.

    Je l’écoute parler, et chaque mot, chaque inflexion dans sa voix, vient heurter ma poitrine comme une vague tiède mais brutale. Il dit qu’il pense à moi tous les jours. Qu’il m’aime encore. Qu’il a eu confiance en moi mais jamais en lui. Je pourrais lui répondre que je le savais. Que j’avais compris. Mais ça ne suffirait pas à apaiser tout ce que je ressens.

    Parce que oui, je suis encore en colère. Bouleversée. J’ai pleuré trop de nuits en pensant à lui, à ce vide qu’il a laissé, à cette promesse muette qu’on aurait dû tenir ensemble. Il m’a empêchée de l’aider. Il m’a volé ce droit de me battre pour lui.

    Et malgré tout… je suis là. Face à lui. Les bras nus sous le tissu fin de ma robe d’été, les doigts qui tremblent à chaque fois que je sens ses yeux brûler sur moi.

    Et il me regarde. Il me regarde comme personne d’autre. Pas même Wexley. Surtout pas Wexley.

    Je me force à sourire quand il parle de mon travail. De mon titre d’élève brillante. Il fait ce qu’il a toujours fait : il me regarde comme une reine, même quand moi je me sens comme une esclave de mes émotions.

    — Tu ne devrais pas être surpris, je suis une femme remarquable, tu sais, dis-je d’une voix taquine, en détournant brièvement les yeux.

    Un rire. Léger. Involontaire. J’ai besoin de cette légèreté, sinon je m’effondre.

    Et puis il commande pour nous deux, comme s’il me connaissait encore. Comme si rien n’avait changé. Je devrais m’en offusquer mais je le laisse faire, docilement. C’est peut-être idiot, mais ça m’apaise. Il me connaît si bien. Même maintenant.

    Il parle de ses errances, de ses recherches, et je me sens déchirée. Ce bracelet qu’il cherche désespérément… J’aimerai pouvoir lui apporter mon aide mais j’ai tellement peur qu’il me repousse de nouveau.

    Mon cœur tambourine. A-t-il vu que je portais toujours nos alliances au bout d’une chaîne, autour de mon cou ? Mon esprit me hurle d’arracher cette chose et de la lui tendre, de le refouler ou… non, je voudrais hurler, mais l’implorer de revenir. Mais je ne fais rien. Parce que je suis fiancée à un autre. Parce que je lui ai vendu ma liberté pour sauver Henry.

    Je serre mes doigts sous la table, pour me discipliner. Ne pas me jeter sur lui. Ne pas pleurer. Ne pas supplier.

    Et pourtant, quand il me demande si je vais rester longtemps, je le sens. Ce pincement. Ce besoin de dire : aussi longtemps que tu seras là.

    — Quelques semaines. Le chantier doit durer jusqu’au mois prochain… et Wexley veut que je reste jusqu’à la fin. Il veut que tout le monde me voie. Que je sois sa vitrine.

    Je laisse le silence retomber. Je sais que c’est cruel de le dire ainsi, mais c’est vrai. Il veut exhiber sa fiancée comme on expose un bijou rare.

    — Mais j’aimerais voir tes pistes. Si tu veux bien les partager. Même si tu ne veux pas ton nom dans les journaux, tu peux toujours être dans mes carnets. Demain Wexley part quelques jours pour la Syrie, nous pourrions en profiter pour explorer certains tombeau ?

    Je souris doucement, presque pour le provoquer, mais aussi pour cacher cette envie qui monte. Cette chaleur dans mon ventre. Cette manière qu’il a de me regarder. Comme s’il voulait encore m’embrasser. Me dévorer.

    Et la vérité, c’est que moi aussi, je le veux. Je le veux tellement que je pourrais grimper sur cette table et l’embrasser à pleine bouche devant tout le monde. Je pourrais l’emmener dans une chambre d’hôtel et lui arracher cette chemise qu’Anya a choisi avec tant de soin. Le sentir contre moi. De nouveau.

    Mais je me tiens droite. Je souris doucement. Je respire, sans me douter que mes joues s’empourprent et que mes yeux brillent de ce desir insolent.

    — Merci d’être venu. Ça… ça me fait du bien de te parler. Même si je ne sais pas encore si je te pardonne.

    Je ne sais même pas si je me pardonne, en vérité. Mais ce soir, juste ce soir, je veux rester là. Suspendue à cette conversation. À ses yeux. À ce qu’on aurait pu être.

  119. Avatar de C.
    C.

    Je n’aurais pas dû le suivre. Je le sais. Je le sens dans chaque pas, dans chaque battement frénétique de mon cœur, dans ce souffle court qui m’agite alors que nous marchons côte à côte dans les ruelles silencieuses de Louxor. Mais je n’ai pas pu lui dire non. Je ne pouvais pas le quitter. Pas maintenant. Pas après cette soirée. Pas après tout ce temps.

    J’ai besoin de lui comme on a besoin d’air. Et quand il me regarde, je ne suis plus cette archéologue fiancée, promise à un autre par devoir. Je suis simplement moi. Une femme. Folle de désir. Brûlante d’amour. Et perdue dans la lumière fauve de ses yeux.

    Je me surprends à rire à ses anecdotes, à me rapprocher un peu plus à chaque détour, à l’effleurer du bras comme par accident. Je bois ses paroles, sa voix grave, ce ton bas qu’il prend pour me parler. Comme si nous étions seuls au monde.

    Quand il m’embrasse enfin, devant cet immeuble insignifiant, je ne pense plus à rien. Pas à Wexley. Pas à la promesse que j’ai faite. Pas à l’Égypte, ni à la poussière des fouilles, ni à la sueur des jours arides. Je pense à ses lèvres. À sa bouche sur la mienne. À sa main qui encercle ma taille comme s’il avait peur que je m’évapore.

    Je fonds contre lui. Mon corps, tendu depuis des jours, se relâche dans ses bras. Je le veux. Je l’ai toujours voulu. Même dans les nuits les plus sombres. Même quand je prétendais l’avoir oublié. Il suffit d’un regard, d’un souffle, pour que tout en moi s’embrase à nouveau.

    Dans l’escalier, il me dévore le cou, le visage, mes lèvres encore, et je réponds avec la même ardeur, la même fièvre. Je suis partout à la fois — ses cheveux, son dos, ses épaules, ses mains — et rien d’autre n’existe.

    Quand nous entrons dans son appartement, je ne remarque même pas l’endroit. Je m’en fiche. Ça pourrait être une tente, une cave, une chambre d’hôtel miteuse. C’est lui que je suis venue chercher. C’est lui que je veux.

    La porte claque derrière nous, et je sais que c’est trop tard pour reculer.

    Je m’avance, l’empoigne par la chemise. J’ai attendu trop longtemps. Je l’embrasse avec force, avec cette rage d’amour inassouvie. Mes mains tremblent quand elles glissent sous ses vêtements, mais ma volonté est ferme. Je le pousse contre le mur et le sens sourire contre ma bouche, surpris par ma fougue. Mais il n’a pas encore vu à quel point j’ai changé.

    Je suis une femme maintenant. Une femme pleine de feu, de douleur, de désirs tus.

    Je murmure son nom entre deux baisers, un soupir rauque au creux de son oreille, mes ongles glissent sur sa nuque, ses épaules, sa peau chaude. J’arrache presque sa chemise. Je veux le sentir, peau contre peau. Plus de distance. Plus de regrets.

    — Je te hais, je lui souffle contre la bouche.

    Et il comprend. Il comprend que cette haine-là est faite d’amour. De manque. D’absence.

    Ses mains glissent le long de mes hanches, de mes cuisses, de mon dos. Je frissonne. Je vacille. Mon corps se cambre contre le sien, et quand il me soulève dans ses bras, je m’accroche à lui comme à une bouée en pleine tempête.

    Nos gestes deviennent plus sauvages, plus affamés. C’est un déluge, une transe. J’oublie tout. Même mon prénom. Il n’y a plus que nous. Deux êtres faits pour s’aimer à s’en consumer. À s’en déchirer.

    Nous tombons sur le lit dans un enchevêtrement de souffles, de soupirs, de rires presque nerveux. Nos bouches se retrouvent encore, inlassablement. Il m’embrasse comme un mourant respire. Et moi, je le touche comme s’il allait disparaître à nouveau.

    Je veux graver cette nuit dans ma peau. Je veux qu’il n’oublie jamais. Je veux qu’il comprenne qu’il n’a jamais cessé d’être mien.

    — Viens.. viens, le suppliais-je d’une voix basse et ardente, viens mon amour..

    Et quand enfin il me possède, avec cette douceur violente, ce respect rageur, je sens mes larmes couler, silencieuses. Parce qu’aucune parole ne sera jamais assez grande pour contenir ce que je ressens.

    — Isha.. mon amour.. Ishaaaaaa…

    Juste ce soir. Juste cette nuit. Et demain, je ne sais pas. Mais pour l’instant, maintenant, je suis à lui. Entièrement. Furieusement.

  120. Avatar de C.
    C.

    Je suis suspendue à ses lèvres. À ses mains. À son souffle. Chaque mot qu’il me murmure me transperce de désir, mais aussi de douleur. Ce “reste avec moi”… cette supplique désespérée, elle me brise.

    Je suis là, nue contre lui, le cœur tambourinant comme un tambour de guerre. Je sens ses larmes sous mes paumes, sa gorge qui se serre, et je le serre plus fort encore. Je le tiens comme on retient un rêve avant l’aube, un éclat de lumière dans un monde trop sombre. Cette souffrance qu’il porte me détruit.

    Pourquoi ne pas me laisser t’aider, voudrais-je hurler.

    Je suis venue avec la peur au ventre, avec la volonté de résister. Mais j’ai cédé. Cédé à ses baisers. À son odeur, à sa chaleur. À tout ce qu’il a toujours représenté pour moi : la passion, la vie, le feu.

    Mon corps tremble encore de la jouissance qu’il m’a offerte, et que je lui ai rendue comme une offrande sacrée. Nos souffles sont mêlés, nos peaux encore brûlantes, et pourtant l’idée de partir maintenant me semble impossible.

    Je le regarde. Ses yeux brillent. Il me supplie. Et je suis faible.

    — Isha..

    Un murmure. Un souffle. Mais qui pèse plus lourd que mille décisions. Ce n’est pas raisonnable. Rien ne l’est. Que signifie ce moment ? Un renouveau ? Un au revoir ? Je suis perdue.

    Je me penche, dépose un baiser sur sa paupière, une caresse tendre dans ses cheveux. Puis je viens me lover contre lui, le drap sur nos corps emmêlés.

    J’aimerais que le monde s’arrête là. Dans cette chambre, dans cette nuit. Qu’il n’y ait plus de demain, plus de Wexley, plus de bagues, de promesses empoisonnées. Plus de pactes.

    Je passe mes doigts sur son torse, là où son cœur cogne encore trop vite. Je veux le graver dans ma mémoire. Je veux me souvenir de chaque détail. De chaque frisson. De chaque soupir. Je le vois fermer les yeux, ses bras se resserrent autour de moi, et je m’y abandonne. Je cache mon visage dans son cou, j’embrasse sa peau avec une tendresse presque fébrile. Et je chuchote, comme si je priais :

    — Prends tout, Isha. Ce que tu veux. Ce qu’il te faut. Je suis à toi cette nuit.

    Je le sens frissonner, sa main glisse dans mes cheveux. Nous ne disons plus rien. Nous nous taisons pour ne pas briser ce sortilège.

    Dans l’obscurité de la pièce, alors que la lune caresse nos corps nus, je me redresse doucement sur un coude et je le regarde. On entend la ville dehors qui vit à toute allure. Son visage est apaisé, presque vulnérable. Un instant, je me perds dans la contemplation de ses traits. La ligne de sa mâchoire, la courbe de ses cils, cette bouche que je connais par cœur… et que je n’ai pourtant jamais assez embrassée.

    Mon cœur bat plus lentement maintenant, mais il bat pour lui. Uniquement pour lui.

    Je glisse mes doigts sur sa poitrine, lentement, comme si je redécouvrais une carte ancienne, précieuse. Il entrouvre les yeux, surpris par ma caresse. Je lui souris, un sourire doux, chargé d’un amour que je ne peux plus contenir.

    — Ne dis rien, murmuré-je, sens mon corps.. ressens toutes tes émotions..

    Puis je viens l’embrasser. Un baiser tendre, profond, sans urgence cette fois. Un baiser d’amoureuse. Un baiser d’épouse.

    Je me hisse lentement sur lui, le guidant dans une lente reconquête de mon corps. Nos peaux se reconnaissent, nos souffles s’accordent. Il ne dit toujours rien, mais ses mains se posent sur mes hanches, me soutiennent, me retiennent.

    Je le sens frémir sous moi. Pas de désir brutal, pas d’avidité. Juste cette plénitude d’être ensemble à nouveau. Cette harmonie que nous avions, que nous avons encore.

    — Laisse-moi t’aimer, Isha. Comme avant. Comme toujours.

    Et il me laisse faire.

    Je bouge lentement, rythmée par son souffle, par les soupirs qu’il retient, par les battements de mon propre cœur. Mes mains glissent sur lui avec une tendresse infinie jusqu’à remonter dans sa crinière. Je veux qu’il sente qu’il est aimé. Qu’il n’est pas un monstre. Qu’il est l’homme que j’ai attendu, aimé, pleuré.

    Ses yeux sont grands ouverts maintenant, brillants. Il me regarde comme s’il me voyait pour la première fois. Et je me donne à lui entièrement, dans une offrande silencieuse.

    Nos corps s’accordent avec une douceur exquise. C’est une valse lente, une déclaration muette. Je me penche parfois pour l’embrasser, pour chuchoter contre sa bouche des mots que je n’ose plus dire à voix haute.

    — Mon Isha… mon amour… Henryyyyy…

    Je le sens venir à moi avec une retenue tendre, presque sacrée. Il murmure mon prénom comme une prière. Et quand nous atteignons ensemble ce pic d’émotion, ce vertige délicat, je laisse couler une larme. Une larme de paix. De douleur aussi. Mais surtout d’amour.

    Je me couche contre lui, blottie sur sa poitrine, le cœur encore tremblant. Ses bras m’enlacent. Nous restons ainsi, un moment suspendu hors du monde.

    Peut-être qu’il n’y aura pas de lendemain.
    Peut-être que cette nuit est la dernière.
    Mais c’est la nôtre. Et personne ne pourra jamais nous l’enlever.

    Mais je retiens mes larmes, et je retiens mes adieux. Le pire c’est qu’ en moi, une certitude me déchire : jamais plus je ne pourrai aimer ainsi.

    — Ne laisse pas le jour revenir, le suppliais-je d’une voix enrouée de larmes, fais durer cette nuit éternellement..

  121. Avatar de C.
    C.

    Je sens encore sa peau humide contre la mienne, les gouttelettes qui glissent sur son torse et s’écrasent sur les draps défaits. Nous sommes assis l’un contre l’autre, enveloppés dans une serviette et dans ce qui reste de la nuit. Henry a les yeux perdus quelque part, loin, sûrement là où son cœur est resté. Chez les siens. Et moi, je n’ai pas le courage de lui mentir.

    — Ta mère va bien, je lui écrit souvent, la dernière fois c’était il y a deux mois. Elle s’est persuadée que tu es en mission pour un site royal classé secret défense. Elle prie pour toi. Andrea vit à Florence avec elle, elle fait des études brillantes et elle te ressemble tellement… Quant à Sam, il a quitté Edimbourg. Il est parti en Amérique épouser une riche héritière.

    Je marque une pause. Mes doigts se nouent autour de ses, dans un geste presque enfantin. Je le vois ravaler un sanglot et je continue, d’une voix douce, presque comme une berceuse.

    — Et ton père… il s’est muré dans le silence depuis ton départ. Il refuse de sortir de son cabinet. Tu lui manque.. tu leur manque à tous. Quant à Garrett malgré tout il reste ton ami. Il n’aime pas mes fiançailles. Il a même menacé Wexley. Il lui a dit qu’il ferait fermer toutes ses chantiers si jamais il apprenait qu’il me faisait du mal. Il me protège, à sa façon. Mais il t’en veut, oui. Il a cru que tu m’avais abandonnée pour de bon. Il n’a jamais pardonné ce qu’il pense être une fuite lâche.

    Je le regarde avec tendresse. Il ne dit rien, mais je sens tout ce qu’il ressent. Je le connais par cœur. Son silence est un puits de douleur.

    — On pense à toi tous les jours. On parle de toi comme d’un fantôme. Moi, je t’écris… même quand je n’envoie pas les lettres.

    Je pose un dernier baiser sur ses lèvres. Il a encore le goût du thé à la menthe et de la nuit.

    — Je viendrai, je te le promets. Dès qu’il sera parti pour Damas. Je trouverai un moyen de te rejoindre.

    Mais en vérité, je me sens déjà brisée de devoir me lever, de devoir enfiler mes vêtements. Mes jambes sont de plomb, mon cœur s’est refermé comme un poing. Je l’embrasse encore, une fois, deux fois, comme si j’allais me noyer. Puis je sors.

    Chaque pas qui me rapproche de l’hôtel est une torture et ce n’est rien comparé à ce qui m’attend.

    Il est un peu plus de vingt-trois heures quand j’arrive dans le hall de l’hôtel. La température est brûlante, écrasante, mais ce n’est pas ça qui me fait vaciller. C’est le regard de Wexley, adossé au comptoir, entouré de deux hommes en costume clair, un cigare à la main et un verre de whisky presque vide.

    — Ah, la voilà ! Ma sublime fiancée, lance-t-il d’un ton qui se veut charmant mais qui résonne trop fort, trop faux. On t’attendait, darling.

    Je force un sourire. Il pue l’alcool et les conventions mondaines. Ses amis s’éclipsent en me lançant des sourires entendus. Je m’approche avec précaution.

    — Tu as bu ? demandé-je doucement.

    Il hausse les épaules.

    — Deux verres. Trois peut-être. Et alors ? On fête un accord avec le ministre de la culture. Tu pourrais sourire un peu, non ?

    Il s’approche. Trop près. Je sens sa main sur ma hanche, sa bouche qui cherche mon cou.

    — Arrête, murmurais-je.

    Je me recule. Il attrape mon poignet, pas violemment, mais avec cette crispation malsaine qui me fait tressaillir.

    — Tu me fuis encore ? Tu as vu l’heure ? Tu étais où, hein ? Encore avec Anya ? Elle devient une excuse bien pratique…

    Je me dégage. Ma voix tremble mais elle reste ferme.

    — Lâche-moi, Wexley. Tu n’es pas dans ton état, et tu me fais mal.

    Il recule d’un pas, comme s’il venait de prendre une gifle. Je le vois lutter contre sa propre colère, mais il se contente d’un ricanement amer.

    — Tu n’étais pas là. Tu vas le regretter. Crois-moi.

    Il s’éloigne, vacillant, son verre à la main, et je reste seule dans le hall, les jambes tremblantes, le souffle court.

    J’ai envie de courir, de retourner à la vallée, de me jeter dans les bras d’Henry, de me fondre en lui et de ne plus jamais avoir à affronter cette mascarade. Mais je me contente de serrer les dents. Il partira demain. Et moi, je tiendrai parole. Je le retrouverai, coûte que coûte.

  122. Avatar de C.
    C.

    Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

    Wexley est revenu ivre, méprisant, et plus tactile que jamais. Il a tourné autour de moi comme un vautour, son haleine fétide collée à ma nuque, ses mains cherchant la moindre faille dans ma résistance. Mais cette nuit, il n’avait pas besoin de frapper pour me faire mal. Il m’a torturée avec ses paroles, ses insinuations, son obsession malsaine pour ce que je représente. “Ma fiancée. Ma perle. Ma réussite.” Il n’y a jamais de nous. Juste son empire, et moi à ses pieds.

    J’ai dormi en boule sur le divan, serrant mes genoux contre ma poitrine, le cœur fendu, la peau glacée.

    À l’aube, je suis partie. Sans bruit. Sans un mot. J’ai fui.

    Je suis arrivée chez Anya les yeux cernés, les jambes engourdies, mais surtout vidée. Elle n’a posé aucune question. Elle m’a ouvert la porte et refermé le monde derrière moi.

    Dans sa petite cuisine, elle m’a préparé du thé au gingembre et je me suis écroulée dans ses bras.

    — Il me fait peur, Anya, ai-je murmuré. Ce n’est pas juste une impression. C’est une certitude. Il ne m’aime pas. Il veut me posséder. Il veut qu’on l’envie… pour ce qu’il a. Moi, je suis son trophée.

    Ses bras se sont resserrés autour de moi, protecteurs, chauds, humains.

    — Tu peux partir, Q’. Tu peux refuser ce mariage. On trouvera un moyen.

    Je secoue la tête, les larmes roulant sur mes joues sans fin.

    — S’il apprend que je vois encore Henry… s’il découvre ce que nous avons fait… il le livrera. Il a des alliés partout. Il pourrait le faire emprisonner, ou pire. Je dois rester. Je préfère me sacrifier… plutôt que de le perdre définitivement.

    Anya a posé ses mains sur mes joues, m’a regardée droit dans les yeux, et a simplement dit :

    — Il ne t’arrivera rien. Et Henry non plus. J’ai envoyé Garrett lui parler. Il faut qu’ils fassent la paix. Vous êtes tous en train de vous battre contre les mauvaises personnes.

    Ses mots sont restés en moi comme une prière silencieuse.

    Lorsque je suis enfin certaine que Wexley est parti pour Damas, je n’attends pas une seconde de plus.

    Je laisse une lettre à la réception de l’hôtel pour simuler un déplacement vers un site secondaire. Puis je prends un taxi pour m’approcher discrètement de la vallée. Je termine le reste du trajet à pied. Mon cœur tambourine comme un tambour de guerre.

    Je traverse le désert avec, dans mon sac, quelques carnets de fouilles et mes outils. Mais surtout, l’éclat brûlant d’une promesse : quatre jours ensemble. Quatre jours volés à l’univers.

    Le soleil est haut quand je l’aperçois. Il est penché sur une tombe, seul, les mains couvertes de poussière dorée. Et quand il lève les yeux vers moi, je ne suis plus rien d’autre qu’une femme amoureuse.

    Il tient une amulette dans sa paume. Son regard me cherche. Son sourire est celui d’un homme qui retrouve son monde.

    — Tu dois à tout prix trouver un mécène autre que Wexley, dit-il. C’est ici que tu vas devenir la plus grande archéologue que le monde n’aura jamais connu avant…

    Je m’approche lentement, et je pose ma main sur la sienne, refermant ses doigts sur la relique.

    — Je ne veux être rien de tout ça… si ce n’est pas avec toi.

    Il reste figé, le souffle coupé.

    — Ce que je cherche ici, ce n’est pas juste une civilisation. C’est un remède, pour tou Isha. C’est pour nous. Et je suis venue pour ça. Pour toi. Pas pour les journaux. Pas pour la gloire. Pas pour Wexley. Tiens, regarde..

    Je sors de mon sac un manuscrit ancien dont j’ai traduit plusieurs passages qui parlent d’un medeckn, celui du Pharaon Ptolémée qui avait libéré sa fiancée d’une malediction divine.

    — Il parle d’un bracelet ancien.. orné d’un scarabée qui permettait de contenir la force maléfique.

    Comme toujours quand elle est sérieuse et concentrée, ses sourcils se froncent légèrement et sa voix devient plus lente et douce. Elle cherche toujours à offrir une sorte de pédagogie aux autres. Mais elle a aussi ce côté sensuel notamment quand elle relève sa longue crinière brune qui brille au soleil.

    — D’après les cartes que j’ai empruntés à la bibliothèque, il y a un tombeau tout près qui serait celui du médecin en question. Alors, tu viens m aider ?

    Elle pose ses iris d’un noir profond sur Henry et le trouve encore plus séduisant que la veille avec sa chemise entre ouverte et ses cheveux en bataille. Elle en mord sa lèvre inférieure.

    — Isha ? Tu m’écoutes ?

  123. Avatar de C.
    C.

    Le soleil écrase la vallée, mais je n’ai plus chaud. Je respire à nouveau. Comme si être là, avec lui, dans cette poussière ancienne, me ramenait enfin à moi-même.

    Chaque grain de sable qui s’immisce entre mes doigts, chaque trait tracé sur les murs du tombeau, chaque odeur de lin séché et de pierre réchauffée par le jour… tout me rappelle pourquoi je suis née. Pour ça. Pour fouiller, déchiffrer, comprendre. Pour apprendre à lire les langues mortes et donner voix à ceux qui ont été ensevelis sous des siècles de silence.

    Mais surtout, pour être là. À ses côtés.

    Son baiser, rapide et volé, m’a électrisée. Je lui ai lancé un regard à demi outré — mais le feu que cela a rallumé dans mon ventre a tout consumé. Il rit, comme un adolescent, et je sens que quelque chose de léger renaît entre nous. Un écho de ce que nous étions. Avant le chaos. Avant la fuite.

    Je serre plus fort mon carnet dans mes bras, comme pour m’ancrer. L’intérieur du tombeau est à peine éclairé. Les hiéroglyphes courent sur les parois, mêlés à des sigles plus anciens encore, des pictogrammes presque proto-égyptiens. C’est fascinant.

    Je tends la main vers un mur, les doigts effleurant des symboles presque effacés.

    — Regarde ici, dis-je avec sérieux. C’est peut-être une invocation de Sekhmet, la déesse de la guerre et de la guérison. C’est paradoxal… Mais c’est peut-être pour ça que ce médecin était vénéré comme un prophète. Il aurait utilisé les deux visages de la déesse. La guerre contre la maladie… la guérison comme offrande divine…

    Je parle, concentrée, passionnée, vivante — jusqu’à ce qu’il rompe le fil.

    « — Tu sais, Garrett est venu me voir ce matin. J’ai été surpris. Il ne m’a pas tué mais je sais que notre relation ne sera plus jamais la même. Cependant je suis content de l’avoir vu… »

    Je tourne la tête vers lui, les sourcils froncés. Mon cœur se serre, sans savoir pourquoi. Peut-être parce que j’aurais aimé être là. Peut-être parce qu’il me cache encore quelque chose.

    Mais il poursuit. Et cette fois, ses mots me crispent.

    « — Comment as-tu rencontré Wexley ? Est-ce qu’il est correct avec toi ? »

    Je me fige. L’obscurité du tombeau m’enveloppe comme un linceul. Et soudain, je sens mon cœur cogner plus fort dans ma poitrine. Je sais ce qu’il veut entendre. Je sais ce qu’il redoute. Je sais surtout ce que j’ai vécu cette nuit et ce matin encore.

    Mais avant de répondre, je ris doucement. Un rire court, amer.

    — C’est touchant, Henry. Vraiment. Ton soudain intérêt pour ma sécurité est… attendrissant.

    Je sais que je vais déclencher une dispute. Mais je n’en peux plus de ravaler ma colère. Alors je me retourne, lentement, le torse à demi soulevé par ma respiration agitée.

    — Tu veux savoir comment je l’ai rencontré ? Quand tu es parti. Quand tu as disparu sans un mot. Quand j’ai cru que tu étais mort ou devenu fou. Quand j’ai passé des semaines à essayer de comprendre ce qu’il s’était passé. Et que personne, personne, ne m’a répondu.

    Ma voix est calme. Mais c’est le calme avant la tempête. Celui d’un désert silencieux avant la tornade.

    — Il m’a tendu la main quand j’étais à genoux. Oui, je sais que c’était intéressé. Oui, je sais qu’il me voit comme une vitrine intellectuelle. Mais au moins, lui, il était là.

    Je m’approche, doucement. Je suis si proche de lui que je peux voir le grain de poussière posé sur ses cils.

    — Et toi… Toi, tu étais mon époux. Tu étais mon monde. Et tu as tout laissé derrière toi comme si j’étais un fardeau.

    Je pose ma main sur son torse, là où je sens encore battre ce cœur que j’aime tant, malgré tout.

    — Tu veux me protéger maintenant ? Tu veux savoir si je vais bien ? Si Wexley me touche ? Si tu n’étais pas parti, Henry, il n’y aurait pas de Wexley. Je serais encore ta femme. Si tu n’étais pas pas parti et devenu un hors la loi, je n’aurais pas du me vendre pour te sauver de la prison.

    Les derniers mots me brûlent les lèvres. Ils sont crus, violents, mais tellement vrais.

    Un silence tombe, lourd, tremblant. Je sais que je suis allée trop loin, que je viens d’enfoncer une dague rougie dans son cœur. Mais il faut qu’il entende. Qu’il sache. Qu’il comprenne ce qu’il m’a fait.

    Et pourtant, malgré cette douleur, malgré ma colère, je l’aime. Je l’aime follement.

    Alors je me détourne à nouveau, retourne vers les hiéroglyphes, essuie une larme discrète sur ma joue. La torche tremble un peu dans ma main. Mais ma voix, elle, reste ferme.

    — Si tu veux vraiment m’aider, alors continue de fouiller. Continue de chercher. Et reste vivant.

  124. Avatar de C.
    C.

    Je l’écoute. Je l’écoute jusqu’au bout, sans l’interrompre.

    Chaque mot me brûle la peau. Chaque phrase est un coup. Il croit que je ne l’aime plus. Que je l’ai trahi. Que je suis venue là par nostalgie, que je retourne vers Wexley comme si ce n’était pas un supplice. Il pense que je le hais, que je l’ai jugé, que je ne vois rien de ce qu’il vit.

    Mais il se trompe. Mon Dieu, qu’il se trompe…

    Alors, quand le grondement de sa moto se fait plus insistant et qu’il s’apprête à m’effacer de sa vie une fois de plus, je m’interpose.

    Et cette fois, je ne pleure pas.

    Je suis une flamme.

    — Tu veux que je parte ? Très bien. Mais avant ça, tu vas m’écouter. Pour une fois.

    Ma voix tremble, mais elle ne vacille pas. J’ai attendu trop longtemps. Trop encaissé.

    — Tu crois que je t’en veux d’être parti ? Que je te déteste pour ça ? Non, Henry. Je t’en veux parce que tu n’as rien dit. Parce que tu m’as laissée me noyer dans le silence. Parce que j’aurais tout donné pour être avec toi, même dans ta noirceur. Parce que tu as décidé que j’étais fragile, que j’avais besoin d’être protégée, alors que j’aurais traversé l’enfer à genoux pour rester à tes côtés.

    Je sens mon cœur cogner contre mes côtes.

    — Tu parles de mon sacrifice pour l’île… mais tu oublies que c’est toi qui m’as appris à aimer assez fort pour le faire. Et toi, tu es parti sans me laisser le choix, sans me laisser la place de me battre pour toi. Tu as disparu. Et quand je t’ai retrouvé, tu étais devenu un fantôme. Un homme qui me regardait comme s’il m’aimait encore, mais ne voulait plus y croire.

    Je m’approche. Un pas. Deux. Il est toujours figé sur sa moto, comme s’il allait fuir au moindre mot de trop.

    — Tu me reproches Wexley ? Moi aussi. Je me le reproche chaque nuit. Tu crois que je dors dans ses bras ? Que je lui offre ce que j’ai encore en moi ? Non. Il ne touche à rien. Il ne m’a jamais touchée. Parce que je suis encore à toi. Corps et âme. Et cette nuit, ce n’était pas une erreur. Ce n’était pas une pulsion. C’était moi, tout entière et tu le sais ! Tu le sais car nous sommes des âmes sœurs !

    Ma gorge se serre, mais je continue.

    — Je suis venue parce que j’ai besoin de toi. Pas parce que je suis nostalgique. Parce que je n’en peux plus d’étouffer, de mentir, de sourire dans des salons de thé en entendant des hommes comme Wexley parler de moi comme d’un trophée. Je suis venue parce que je t’aime encore. Mais tu ne peux pas me demander en une soiree de tout te pardonner, et.. et qui me dit que je peux encore te faire confiance ? Que tu ne disparaîtras pas encore une fois, sans rien dire ? Tu en as conscience de ça ?

    Je tends la main vers lui. Elle tremble. Pas d’hésitation, juste de douleur retenue. Mes deux mains se posent sur ses joues, je le force à me regarder dans les yeux pour qu’il voit ma détresse, mon amour

    — Mais si tu pars maintenant, si tu choisis de couper cette corde qu’on a encore entre nous… alors je ne courrai plus après toi. C’est ta dernière fuite, Henry. Laisse moi une chance d’être la femme que tu mérites.. laisse moi t’aimer, laisse moi être ta compagne.

    Un silence. Étouffant.

    Puis plus bas, presque un murmure en voyant qu’il me regarde avec une froideur effrayante :

    — Tu veux que je vive comme une reine ? Très bien. Mais sache que mon royaume est mort le jour où tu m’as laissée seule Isha.. et même si je t’en veux et que je t’en voudrais toute ma vie, ça ne diminue pas mon amour pour toi.

  125. Avatar de C.
    C.

    Je le regarde me tendre la main, comme on tend un fil vers une falaise. Et je n’ai pas besoin d’un mot de plus.

    Je la prends.

    Sans peur. Sans bagages. Sans promesse autre que celle qui bat entre nos deux cœurs écorchés.

    Je monte derrière lui et mes bras l’enlacent comme s’ils ne s’étaient jamais détachés. Mon front se pose un instant contre son dos, et un soupir s’échappe de mes lèvres, un soupir profond, comme si après des mois d’apnée, je retrouvais enfin l’air.

    Il démarre. Le moteur gronde. Et le monde s’efface derrière nous.

    Nous filons à travers le désert. Le vent s’engouffre dans mes cheveux, le sable cingle ma peau. Le soleil tape dur, mais dans cette chaleur étouffante, quelque chose s’ouvre en moi : je redeviens celle que j’étais avant tout ça. Avant Wexley. Avant les mensonges. Avant le vide.

    Je suis une Atlante. Une survivante. Une guerrière. Et je suis amoureuse.

    Trois heures plus tard, alors qu’on s’arrête dans une station d’essence poussiéreuse, je descends de la moto et m’étire avec un sourire espiègle. Je croise les bras et le regarde remplir le réservoir comme si c’était l’acte le plus grave de sa vie.

    — Tu crois vraiment que je vais flancher maintenant ?

    Il tourne la tête vers moi, un peu inquiet, et je lève les yeux au ciel avec une moquerie tendre.

    — Isha… Tu parles à une femme qui a affronté un temple qui s’effondrait, qui a plongé dans les grottes d’Atlantide, qui a dit non à un Prince atlante sans broncher… et qui a dû dîner chaque semaine avec la mère de Wexley. Tu crois vraiment que j’ai peur de fuir avec toi ?

    Il sourit. Et ce sourire me rend un peu plus vivante.

    Mais soudain, mon visage se fait grave. Mon regard s’ancre au sien.

    — Il n’y a qu’une seule chose au monde qui me fait peur.

    Je m’approche, je pose mes doigts sur son torse, là où son cœur cogne encore plus fort que le moteur de la moto.

    — Te perdre. C’est tout.

    Un silence nous entoure, léger comme un souffle de vent chaud. J’ai dit ce que j’avais à dire. Il le sait. Et ça suffit.

    Nous reprenons la route. Vers le sud. Vers l’inconnu.

    Quand enfin la nuit tombe, nous trouvons refuge dans un petit village saharien, isolé, hors des cartes et des regards. Les habitants sont doux, curieux sans être intrusifs, et l’un d’eux nous propose une grande tente au bord d’un petit oued asséché, avec des tapis colorés et un broc d’eau fraîche. C’est simple. Rustique. Et parfait.

    J’enlève mes bottes et je m’assois dans le sable, les yeux levés vers le ciel qui commence à s’embraser d’étoiles. Mon corps est fatigué, poussiéreux, mais mon âme… mon âme est libre.

    Je tourne la tête vers lui, allongé à côté de moi, et je murmure :

    — C’est ici que je veux être. Dans la chaleur. Dans l’instant. Loin des discours. Loin de la cage dorée de Wexley. Cela peut paraître étrange mais dans le désert, je me sens entière. Sauvage. C’est comme si mon sang atlante s’éveillait. Comme si je retrouvais celle que j’étais avant que le monde me domestique.

    Je souris, plus doucement.

    — Et c’est avec toi que je veux rester. Parce que même si on dort dans une tente, même si on fuit sans savoir où on va… au moins, on est ensemble.

    La tente est vaste, tendue de tissus ambrés et rouges qui ondulent avec le souffle du vent. Une lampe à huile diffuse une lumière chaude et vacillante, baignant les tapis de reflets orangés. L’air est tiède, chargé d’odeurs de sable, de cumin, et de jasmin fané.

    Je me lève lentement, repoussant mes cheveux en arrière. Mon corps est endolori par la route, couvert d’une fine poussière du désert, et j’aperçois un broc d’eau fraîche posé sur une large bassine d’argile. Je m’en approche.

    Henry est resté assis près des coussins, silencieux. Il m’observe, pensif. Je ne crois pas encore mesurer l’effet que je lui fais.

    Je retire mon haut lentement, en me concentrant sur le contact du tissu rêche contre ma peau. Puis mes bras, mes épaules se dévoilent. L’eau fraîche coule sur moi lorsque je la verse dans mes paumes pour m’en asperger la nuque, le buste, le ventre.

    Je frémis.

    La sueur mêlée à la poussière glisse, emportée en traînées translucides qui suivent les lignes de mes clavicules, le creux de mes seins, ma taille fine. Mes hanches se balancent un peu lorsque je me penche vers la bassine, sans en avoir conscience d’abord. Mes cheveux encore mouillés collent à mon dos comme une cascade sombre.

    Et puis… je sens son regard.

    Fixé sur moi.

    Brûlant.

    Je ne me retourne pas tout de suite, je fais glisser le reste de mes vêtements, sans pudeur mais sans provocation. Je suis dans ma peau comme je l’étais dans les sources chaudes d’Atlantide, quand l’eau était sacrée et que le corps n’était qu’un langage ancien. Je suis de nouveau celle-là.

    Je me redresse, nue et ruisselante sous la lampe. Je tourne légèrement la tête, et nos regards se croisent. Henry me dévore des yeux. Et je sens mon cœur s’accélérer.

    Je souris, doucement. Comme une invitation silencieuse, comme une promesse impalpable.

    — Tu as toujours regardé les artefacts anciens avec cette intensité ?

    Ma voix est un murmure amusé. Il ouvre la bouche pour répondre, mais rien ne sort. Je m’approche, pas après pas, nue dans cette tente comme une prêtresse dans son sanctuaire, et je m’accroupis devant lui.

    Je tends la main, attrape un pan de son foulard qu’il a gardé au cou, et je le fais lentement glisser entre mes doigts. Il ne bouge pas. Son regard est fixé sur moi, fébrile. Il me désire. Mais ce n’est pas que du désir. C’est de l’adoration.

    Je m’approche encore, mon souffle frôle sa peau.

    — Tu sais… tu as fui le monstre en toi. Mais moi je suis née d’un monde ancien, fait de lumière et d’ombres. Tu n’as jamais eu besoin de me protéger de toi. Peut-être que c’est à moi de te protéger.. N’as-tu jamais pensé que ça puisse être une femme ? En particulier.. ta femme.

    Je pose un baiser sur ses lèvres. Puis un autre à la commissure de ses lèvres et enfin dans son cou avant d’humer son parfum de cèdre, de sable, de force sauvage.

    — C’est toi qui as oublié… à quel point je suis dangereuse aussi.

    Et je ris doucement, avant de me glisser dans ses bras. Mes jambes entourent ses hanches. Mon corps encore mouillé s’enroule contre le sien, et je sens sa respiration s’affoler. Mon rire s’éteint contre sa bouche. Et dans cette tente de fortune, alors que les étoiles s’allument au-dessus du désert, je redeviens sienne. Je le désire, de tout mon corps, de toute mon âme.

    Mes mains agrippent sa crinière alors que j’embrasse lentement sa barbe naissante tout en ajoutant entre deux baisers :

    — Isha.. mon amour..

  126. Avatar de C.
    C.

    Il m’embrasse. Il me renverse. Et je redeviens sienne.

    Sous la toile de cette tente, je ne suis plus qu’une femme, une amante, une amante folle de l’homme qui la tient dans ses bras. Je me laisse emporter, envelopper, consumée par cette nuit aussi sauvage que précieuse. Nous n’avons plus rien. Ni avenir ni passé. Juste la fièvre de notre peau, la rage de notre amour, et ce désert autour de nous comme témoin silencieux.

    Et quand la fatigue nous prend, c’est dans ses bras que je m’endors. Mon visage contre son torse, ses bras refermés autour de moi comme une barrière entre le monde et moi.

    Le matin arrive, en douceur. Une lumière pâle filtre à travers les tissus, caressant nos corps emmêlés. Je dors encore quand ses doigts frôlent mon poignet.

    Je sens sa main, puis sa voix.

    — Tu crois que… ?

    J’ouvre les yeux lentement, encore lourds de sommeil, mais quelque chose scintille. Le bracelet. Mon bracelet. L’objet que je porte depuis des mois, peut-être des années, sans vraiment me souvenir d’où je l’ai eu. Et là, sous ses doigts, il pulse d’une lumière bleue, comme les cristaux atlantes. Comme nos temples engloutis.

    Je me redresse brusquement. L’énergie qui en émane est pure. Authentique. Mon cœur bat trop fort. Je sens que ça le concerne. Que c’est lui que le bracelet reconnaît. Je tente de le lui passer au poignet mais son bras est trop fort, trop large. Alors, sans réfléchir, je le lui donne.

    Et là…

    Ses yeux.

    Noirs. Profonds. Immenses.

    Comme des abysses.

    Je me fige, le souffle coupé.

    Puis… tout disparaît. Ses iris redeviennent clairs. L’aura sombre s’éteint. Il respire plus profondément. Et moi, je le vois — je le vois renaître. Comme si ce poids invisible qui l’écrasait avait été arraché de ses entrailles. Il pleure. Il sourit. Il tremble.

    Et je le prends dans mes bras.

    Je le serre, je l’embrasse, je le berce. Parce que c’est terminé. Parce qu’il est là, vivant, et que je suis celle qui l’a libéré. Peut-être que ce bracelet a été guidé jusqu’à moi pour cette raison. Peut-être que toutes ces années de douleur avaient un sens.

    — Tu l’avais sur toi… c’est toi qui l’as trouvé…

    Il me serre fort, et je sens sa poitrine vibrer de soulagement. Moi aussi, j’ai envie de pleurer. Parce que je crois que cette nuit, pour la première fois depuis longtemps, nous avons gagné quelque chose. Ensemble. Pour la première fois, j’ai l’espoir que nous pourrons vivre sans peur, sans chaînes, sans malédiction.

    Mais alors… je le vois pâlir.

    Son regard change. Il devient flou. Puis tranchant.

    Je sens son corps se crisper, son souffle s’alourdir. Je pose mes mains sur ses joues.

    — Isha ? Qu’est-ce qu’il y a ?

    Il me regarde, et je sens mon ventre se nouer.

    — J’ai tué une trentaine de femmes, Q’orianka… même ici… Je me souviens de tout.

    Mon cœur s’arrête.

    Les mots résonnent comme un coup de tonnerre. Une à une, les images reviennent dans ses yeux. Il n’est plus seulement soulagé. Il est brisé. Les souvenirs affluent, violents, impitoyables. Et moi, je comprends. Le prix de la lumière, c’est la mémoire.

    Je le tiens. Je ne le lâche pas.

    Il pleure. Et je pleure avec lui.

    Je caresse sa nuque, son front, ses tempes.

    — Tu n’étais pas toi. Ce n’était pas toi, mon amour. C’était elle, cette chose. Cette horreur qui t’a possédé. Tu ne dois pas porter seul le poids de ses crimes.

    Mais il secoue la tête, les yeux perdus quelque part entre la tente et un désert plus profond, plus noir.

    — Je me souviens de leurs noms. Je me souviens de leurs visages. Et je me souviens des endroits où je les ai enterrées…

    Je ferme les yeux.

    Je n’ai pas de mots pour effacer ce qu’il ressent. Mais je suis là. Je le prends dans mes bras comme s’il était mon enfant, mon frère, mon roi, mon amant. Je redeviens la prêtresse que j’étais avant, et je le couvre de mon amour comme d’une bénédiction silencieuse.

    — Alors on ira. On les retrouvera. Une par une. On leur rendra justice. On fera tout ce que tu voudras. Mais je suis avec toi. Jusqu’au bout. Jusqu’au pardon. Même s’il ne vient jamais.

    Il baisse la tête, et cette fois, il se laisse porter. Et moi, Q’Orianka, déesse oubliée et femme brisée, je jure de ne plus jamais le laisser affronter seul ses ombres.

    Nous restons longtemps dans cette tente, tous les deux à demi-nus, abîmés, redevenus fragiles comme au premier jour. Il pleure par instants, puis rit doucement en me remerciant. Moi, je n’ai plus besoin de parler : mes mains parlent pour moi. Elles le réconfortent, le soutiennent, lui rappellent qu’il n’est plus seul.

    Quand il s’apaise enfin, c’est moi qui romps le silence :

    — On doit les retrouver, Isha. Les corps. Toutes ces femmes. On leur doit la vérité. Une sépulture. Des noms, une lumière, quelque chose.

    Il hoche la tête. Son regard n’est plus vide, ni tourmenté. Il est habité par cette mission. Comme s’il retrouvait enfin une direction. Et moi, je la partage. Parce que c’est notre rédemption à tous les deux. Une route d’ombres, mais une route ensemble.

    On décide de rester encore quelques heures dans le village, le temps d’acheter des vivres, de remplir le réservoir, de tracer une carte rudimentaire à partir de ses souvenirs. Il griffonne à la craie sur une vieille toile tendue. Des croix. Des dates. Des lieux. Certains sont à une journée de route. D’autres bien plus loin, enfouis dans les profondeurs du désert, là où personne ne va jamais.

    Je sens cette chose renaître en moi, que je n’avais pas senti depuis l’Atlantide : le sacré. Pas celui des temples ou des reliques. Celui du cœur. Du devoir. De la vérité.

    Mais dans le même temps, quelque chose me serre la poitrine, une sensation floue. Comme un vent qui tournerait dans ma nuque. Comme une menace.

    Je me tais.

    Je ne veux pas troubler sa paix nouvelle.

    Ce que j’ignore, c’est que dans la poussière d’un autre village, un homme a reçu un télégramme. Un espion. Un de ceux que Wexley paie pour surveiller chacun de mes pas. Il a su. Il a compris que je n’étais plus à Louxor, ni au Caire. Que je suis partie avec Henry.

    Et il envoie un message.

    Trois mots.
    “Elle s’est enfuie.”

    À des centaines de kilomètres, dans un hôtel luxueux aux rideaux tirés, Wexley est en sueur, les doigts crispés sur le verre de son bourbon.

    — Salope. souffle-t-il en jetant le verre contre le mur.

    Il n’est pas fou. Il savait qu’elle se détacherait un jour. Mais pas comme ça. Pas si brutalement. Il siffle l’un de ses hommes, un garde à l’allure d’assassin.

    — Trouvez-les. Je la veux vivante. Et lui… faites ce que vous voulez de lui.

    Pendant ce temps-là, Henry s’affaire à ranger nos affaires sur la moto. Il a dessiné un cercle autour de notre point de départ. Une boucle funèbre.

    — On commence demain à l’aube. dit-il d’un ton calme.
    — Oui. Mais on devra se méfier. On ne sait pas ce que le bracelet a déclenché. Il a peut-être émis une fréquence, quelque chose de invisible. Ce n’est pas un objet ordinaire, Henry. Il ne faut pas sous-estimer ce qu’il contient.

    Il hoche la tête, grave. Mais nous sommes loin d’imaginer que la plus grande menace, cette fois, n’est pas surnaturelle. Elle est humaine. Elle porte un chapeau blanc et un sourire de crocodile. Elle s’appelle Wexley. Et il vient pour moi.

  127. Avatar de C.
    C.

    Je le vois à travers cette foutue vitre. Et je ne ressens plus rien d’autre que la douleur brute. Comme si toutes mes chairs avaient été arrachées d’un coup. Comme si mon âme avait reçu une balle. Il parle, mais je n’entends pas vraiment. Sa voix est douce, calme, presque résignée, et cela me met hors de moi.

    Comment peut-il me dire tout ça avec tant de tendresse ? Avec tant d’adieux dans les yeux ?

    Il croit que je vais l’écouter ? Que je vais dire “d’accord Henry, je vais vivre, je vais goûter des gâteaux à Florence et sourire aux couchers de soleil en Écosse pendant que toi, tu moisiras dans une cellule ?” Non. Non. Je le déteste de me dire ça.

    Je colle ma main à la vitre, je laisse mes larmes couler, mais dans ma gorge, c’est une autre émotion qui monte. Une colère noire. Un chagrin insoutenable.

    — Arrête… Arrête tes conneries Isha.

    Ma voix est basse, tremblante. Jamais je ne dis de gros mot, jamais et il le sait. Mais je suis pleine d’un feu que lui seul a toujours su éveiller.

    — Tu vas pas encore m’abandonner. Tu vas pas encore te sacrifier. Tu crois que je vais te laisser ici ? Tu crois que je vais sourire en pensant à des foutus gâteaux ?! Tu es malade ou quoi ?!

    Je frappe la vitre de mes deux poings. Je sanglote entre mes mots. Il veut que je l’aime de loin, encore ? Quoi, toute ma vie, je vais être la femme de l’homme enfermé ? Celle qui écrit sans réponse ? Qui dort seule en rêvant de ce qu’on aurait pu être ?

    — Tu veux que je vive ? Eh bien je veux vivre avec toi ! T’as pas le droit de me faire ça. Pas encore, Henry Cavill. Pas encore…

    Je le fixe, et dans mon regard, il y a de l’amour. Mais il y a aussi un reproche immense. Un cri. Une gifle morale.

    — Tu dis que tu m’aimes ? Alors bats-toi bordel ! Bats-toi pour qu’on te sorte de là. J’ai passé ma vie à me battre pour toi, Isha. Pour ton âme, pour ton cœur, pour que tu restes debout. Et là maintenant, tu baisses les bras ? Tu t’éteins devant moi ?

    Je pose ma main à nouveau sur la vitre, cette fois plus doucement. Mes doigts tremblent.

    — Je vais te sortir de là. Je m’en fous du temps que ça prendra. Je m’en fous de ce que ça va me coûter. Je remuerai ciel et terre. Je retournerai les pyramides une à une s’il le faut. Je trouverai un moyen… mais je ne te laisserai pas mourir ici.

    Garrett derrière moi murmure mon nom, mais je ne l’écoute pas. Il essaye de me faire signe que c’est fini, qu’on doit y aller. Je ne bouge pas. Je colle encore plus mon visage à la vitre.

    — Regarde-moi Isha. Je t’en supplie… Regarde-moi bien. C’est moi ton avenir. C’est moi que tu as aimé. Et je suis là. Je ne suis pas un rêve. Pas un souvenir. Je suis là. Je suis vivante. Et tant que je le suis, je ne t’abandonnerai jamais.

    Je vois ses larmes. Je les aime et je les hais à la fois.

    Garrett entre. Il attrape mon bras, mais je me débat. Je me débats comme une bête blessée. Je le supplie encore. Je hurle presque, sans honte.

    — ISHA ! Ne me dis pas au revoir ! Je t’en supplie !

    Mais c’est trop tard. Il baisse les yeux et Garrett m’arrache à lui.
    Je suis traînée hors du parloir. J’ai l’impression qu’on m’arrache le cœur des côtes. Je tombe presque, mes jambes cèdent, mais je me relève. Parce que si je tombe maintenant, je vais me noyer dans mon propre chagrin.

    Quand la porte se referme derrière moi, je pousse un cri muet. Un cri d’amour. Un cri de guerre. Mais sans le savoir, une promesse naît dans mes entrailles.

    Deux ans plus tard

    Cela fait sept cent vingt-trois jours. Chaque matin, je me lève avec la même idée en tête : le faire sortir de cette prison. Et chaque soir, je me couche en répétant à Kisos — sans qu’il comprenne encore — que son père est un homme bien, qu’il l’aime, et qu’un jour, ils se retrouveront.

    Le monde a changé. L’Europe gronde, l’ombre du nazisme se glisse dans les coins les plus reculés du globe, jusqu’aux salons dorés des musées et aux dunes brûlantes d’Égypte. Mais malgré tout, ma guerre à moi, celle que j’ai menée pendant deux ans, a été celle d’une femme contre une justice aveugle. J’ai plaidé. Supplié. Rassemblé des preuves. Consulté des avocats. Publié des tribunes dans les journaux. J’ai refusé de me taire. Refusé de le laisser tomber.

    Garrett m’a soutenue. Anya aussi. Mais ils ont aussi voulu me protéger, me dire que peut-être il était temps d’accepter. D’abandonner. J’ai haussé les épaules. Je n’ai pas su leur dire que j’étais enceinte. Que j’avais Henry en moi. Et que je ne pouvais pas me permettre de le laisser mourir derrière des barreaux.

    Alors j’ai fui les projecteurs. J’ai fait de l’archéologie ma couverture. J’ai levé des fonds pour des fouilles, en Égypte, en Grèce, puis à Istanbul. J’ai élevé Kisos dans le secret. Il a ses yeux, ce bleu profond que rien n’altère. Sa douceur, et sa force aussi. Je ne le lui ai jamais dit, mais je lui parle de son père comme d’un roi. D’un géant emprisonné, qu’il me faudra un jour délivrer.

    Et puis… ils sont venus.

    Un matin, en quittant un petit appartement du Caire, deux hommes en costume m’ont attendue au pied des escaliers. Anglais. Froids. L’un m’a tendu un dossier. L’autre m’a dit :

    — Nous savons qui vous êtes, Mademoiselle Kilcher. Et ce que vous êtes capable de faire. 

    Je n’ai rien dit. Pas un mot. Le dossier pesait lourd dans mes mains. À l’intérieur : des cartes, des photos de fouilles, des croquis de reliques… mais aussi une lettre manuscrite, signée par un certain Major Greywood. Ils me proposaient un marché.

    “Nous avons besoin de vous. Il existe un artefact, bien plus ancien que la Bible, que les nazis recherchent. Il a été mentionné dans des textes atlantes que seule une érudite comme vous peut comprendre. En échange de votre collaboration, nous ferons pression pour libérer Henry Cavill. Il travaillera pour nous, sous condition. Mais il vivra.”

    Je n’ai pas hésité. Pas parce que je leur fais confiance — non. Parce que si une seule chance, même infime, peut me permettre de le sortir de là, alors je la saisirai. Je signerais un pacte avec le diable si ça peut réunir notre famille. Alors j’ai dit oui. Et j’ai commencé l’entraînement.

    Je suis devenue invisible. Polyglotte. Stratège. Je suis entrée dans des palais en me faisant passer pour une épouse, et j’en suis ressortie avec des plans cachés dans mes bottes. J’ai couru sur les toits de Berlin, plongé dans les eaux sombres de la mer Égée, décrypté des manuscrits en sanskrit dans les catacombes de Prague. J’ai dû mentir, trahir, fuir. Mais jamais je n’ai oublié Henry. Ni Kisos, que je retrouve en secret, entre deux missions. Il croit que sa mère est archéologue. Et il a raison. Mais il ne sait pas encore qu’il est né d’un amour mythologique. Que son père est l’homme pour qui j’ai tout risqué.

    Et je sais que le moment approche.

    Bientôt, Henry sera libre. Mais à quel prix ? Car je sens que quelque chose se prépare. Quelque chose de plus grand que tout ce que nous avons traversé. Un monde en flammes. Une course contre l’Histoire. Et peut-être… une dernière bataille. Mais cette fois, je ne serai pas seule.

    Kisos a deux ans.
    Henry est toujours vivant.
    Et moi, je suis prête à tout pour qu’il nous retrouve.

    Opération Vortex – Anatolie, 1942
    Q’Orianka

    L’air est sec et brûlant dans ce village troglodytique abandonné de Cappadoce, mais mes mains sont glacées. Quelque chose cloche. L’artefact que je devais localiser n’est plus ici — ou plutôt, il n’a jamais été là. Je le comprends en observant la fausse tablette déposée sous l’autel : elle est récente, façonnée à la hâte, probablement pour m’attirer ici.

    Et ça a marché.

    Il est trop tard pour fuir. La radio grésille depuis trois jours sans réponse. Mon dernier contact date de la veille, un simple message codé : “Changement de position. Exfiltration retardée.” Depuis, plus rien.

    Je suis seule.

    Cachée dans l’ombre d’un ancien monastère creusé dans la roche, j’observe les silhouettes qui descendent des véhicules allemands. Trop nombreux pour une simple patrouille. Je retiens mon souffle. Ce n’est pas une fouille. C’est une chasse. Une opération ciblée.

    Ils savent.

    J’ignore qui a vendu ma position, mais ma couverture est compromise. Les papiers turcs dans ma sacoche ne serviront à rien cette fois-ci. Et je suis trop loin du village ami pour espérer me fondre dans la masse. Je suis une étrangère dans ces montagnes.

    La nuit tombe, et avec elle, l’espoir d’un signal.

    Je m’enfonce dans les galeries souterraines avec pour seule lumière ma torche. J’avance à l’aveugle, mon instinct d’archéologue guidant mes pas dans le labyrinthe. Mais au fond de moi, une pensée me hante : et si je ne ressortais jamais ?

    Londres, QG Opération Vortex – Quarante-huit heures plus tard
    Les visages sont graves dans la pièce enfumée. Autour de la table : trois officiers du renseignement, une femme aux cheveux courts tapotant nerveusement sur une pile de dossiers, et un homme au regard dur que tous surnomment le Limier.

    — Aucune réponse radio. Plus de signaux depuis quatre jours. Le dernier agent envoyé a disparu en chemin. On pense que l’ennemi utilise des unités spéciales pour intercepter les communications.
    — Et la cible ? 
    — Probablement captive. Si elle n’est pas déjà…

    Silence.
    Puis la voix du Limier tranche l’air.

    —  On a une solution. Un nom. Mais il faudra faire un marché. Et il ne devra jamais savoir qui il va sauver.

    Un agent glisse un dossier sur la table. Dessus, une photo : Henry Cavuill, silhouette massive, regard clair, menottes aux poignets, cheveux plus longs. Une note en majuscules : « SUJET EX-F25. LIBÉRATION CONDITIONNELLE POSSIBLE. »
    —  Libérez-le. Et envoyez-le la chercher. Il a déjà sauvé des gens en terrain hostile. Et il connaît la région.
    — Mais c’est risqué. Il ne sait pas que c’est elle. Il risque de tout compromettre. On ne peut pas lui faire confiance.
    — C’est justement pour ça qu’il est le seul à pouvoir réussir. Ne dites surtout rien de la cible, il compromettrait totalement sa couverture. Trouvez-lui une équipe et expliquez lui uniquement ce qu’il a à savoir.

  128. Avatar de C.
    C.

    Anatolie orientale, 1942 – Forteresse d’Erzurum

    Il fait froid, terriblement froid dans les hauteurs de cette ancienne citadelle ottomane reconvertie en base nazie. Pourtant, je ne frissonne pas. Je ne le peux pas. J’ai appris à dompter chaque pulsation de peur, chaque sueur nerveuse, chaque tremblement d’humanité.

    Aujourd’hui, je suis Frau Elsa Weber, riche héritière allemande passionnée d’antiquités orientales. Mes papiers sont impeccables, ma diction parfaite, et mes robes élégantes, cousues de mains expertes dans les salons de Berlin.

    Ils me prennent pour l’une des leurs. Et c’est précisément ce que je veux.

    Après avoir réussit à m’enfuir et me dissimuler de mes agresseurs, j’ai pu renouveler mon identité. Et ainsi, chaque jour, je gagne leur confiance davantage. Un sourire glissé à l’officier chargé des fouilles. Une anecdote faussement naïve sur l’Empire hittite. Un regard appuyé à ce commandant balafré qui croit pouvoir me posséder.

    Ils me laissent approcher des artefacts, des cartes, des dossiers secrets. Et je vole des bribes de vérité.

    Car je sais maintenant ce qu’ils cherchent : l’antique sceau d’Aššur, un objet que les nazis pensent capable de « déverrouiller la mémoire du monde » — une folie mystique inspirée de leurs lectures ésotériques. Ils parlent de « réveiller les dormeurs », d’anciens « gardiens » enfouis sous la terre. Du délire… ou peut-être pas. Je ne peux plus rien écarter dans ce monde.

    Mais surtout, je sais que le but ultime de leur mission est stratégique : ouvrir un passage souterrain entre l’Anatolie et la Perse, et frapper les Alliés en Orient sans que personne ne le voie venir. Je me bats chaque jour contre deux ennemis : les nazis autour de moi… et moi-même.

    Je suis épuisée. Mon cœur brûle à chaque fois que je pense à Kisos, caché dans un village écossais, protégé par une vieille amie d’Anya. Il a presque 10 ans maintenant. Je me suis fait voler ses premiers pas, ses premiers mots. Je vis pour lui, mais je ne vis plus du tout. Pas vraiment.

    Je rêve tout le temps de Henry. Ou plutôt, je cauchemarde. Je le vois derrière une vitre, brisé, éteint. Et dans ces rêves, il m’en veut. Il me dit que j’ai disparu. Il croit que je l’ai abandonné. Je n’ai aucun moyen de lui écrire. Aucun moyen de lui dire qu’il a un fils.

    Alors je me bats. Encore. Chaque jour pour sa libération.

    Il y a quelques semaines, dans la nuit, à la faveur d’un passage dans un marché, j’ai réussi à glisser un billet codé dans une main alliée. Un vieux tailleur turc, contact de la Résistance. Je n’ai écrit qu’un mot : « Pelagia ». C’est notre code.

    Et j’ai osé y ajouter une prière silencieuse.
    Deux semaines plus tard
    Quelque chose a changé.

    Le capitaine nazi qui m’observait d’un œil lubrique est mort. Poignardé, dans ses quartiers. L’ambiance est glaciale dans la forteresse. Ils fouillent les couloirs, les caves, les bagages. Ma couverture tient — pour l’instant.

    Mais ils sentent que quelqu’un approche. Quelqu’un d’inhabituel. Un nom circule entre les dents serrées des officiers : « le Berserk ». Ils disent qu’un groupe a été vu près du camp de fouilles. Qu’un homme grand, au regard fauve, a neutralisé trois gardes et volé un uniforme. Ils ne savent pas qui il est.

    Mais moi… mon cœur s’affole. Il bat si fort qu’il m’en donne presque la nausée. L’espionnage a encore envoyé un homme pour me ramener au bercail. Ils sont persuadés que j’ai besoin d’aide alors que je gère d’une main de maître. Une semaine sans nouvelle et voilà qu’ils s’inquiètent, or, ils ignorent que je sais comment atteindre mon but.

    Quelques jours plus tard, la musique résonne jusque dans les montagnes cette nuit. Je la veux bruyante. Décadente. Étourdissante. Un bal digne d’un empire en train de s’effondrer. Sous mon idée, les nazis croient célébrer une victoire prochaine, une percée stratégique dans le Caucase. Mais moi, je leur offre un écran de fumée. Un éclat doré pour masquer le vol que je vais commettre.

    Je suis devenue une illusion parfaite. Une diva venue de Prusse, collectionneuse excentrique, adulée pour sa beauté et crainte pour son regard acéré. Ils m’appellent “Die Königin von Schatten” — la Reine des Ombres. Et je souris, comme si j’étais née dans leurs rangs. Comme si mon sang n’était pas fait d’Atlantide et de feu.

    Le grand hall a été transformé par mes ordres en une vision de luxe et d’ivresse : draperies pourpres, lustres en cristal, flambeaux étincelants et colonnes ornées de fleurs blanches. Le champagne coulera à flot. Les femmes de la haute Wehrmacht viendront dans leurs robes clinquantes. Les hommes en uniforme boiront, riront, joueront. Et moi… je danserai. Je danserai pour masquer le fait que cette nuit, je volerai leur cœur et leur histoire.

    Les artefacts sont cachés dans une salle du sous-sol, verrouillés, surveillés. Mais je connais les codes. Et surtout, je sais que leur attention faiblit quand ils croient dominer.

    J’ai payé cher pour organiser cette mascarade. J’ai souri à des monstres. J’ai flirté avec l’ennemi. J’ai laissé mon regard traîner sur des bêtes en costume pour mieux m’assurer qu’ils se livrent à moi sans méfiance.

    Je n’ai plus peur.

    Dans mes appartements, une robe m’attend. Soyeuse, noire, à dos nu, fendue jusqu’à la cuisse, comme une lame dans l’ombre. Une robe de combat pour une soirée de guerre. (https://fr.pinterest.com/pin/194428908906132047/ ) Devant le miroir, je m’observe sans me reconnaître. Mes yeux sont soulignés d’un noir profond, mes cheveux détachés comme ceux d’une sirène, et mes lèvres d’un rouge sanglant. Je suis magnifique, mais ce masque-là, ce masque de beauté glaciale, est devenu une armure.

    — Pour Isha, je murmure en nouant le fermoir de mon collier.

    Il est ma raison. Mon sang. Il ne saura peut-être jamais ce que j’ai fait pour lui. Mais un jour, nous serons réunis.

    Un claquement de bottes dans le couloir me tire de mes pensées. Un soldat m’annonce que de nouveaux invités sont arrivés par avion depuis Ankara. Des officiers anonymes. Parmi eux, un certain “Capitaine William McLeod” — un Écossais, dit-on, membre d’un bataillon auxiliaire. Je hoche la tête sans réagir.

    Un de plus. Un autre pion sur l’échiquier. Certainement celui qui doit me faire revenir en Angleterre. Je ne sais pas encore que ce nom est faux, ni que le regard qu’il portera sur moi n’est pas celui d’un inconnu. Je ne sais pas que ce soir, dans cette danse de lumière et de mensonge, un fantôme que je crois perdu va franchir les portes de mon illusion.

    Mais je sens, sans pouvoir le nommer, que cette nuit marquera un tournant. Qu’elle sera, d’une manière ou d’une autre, celle de tous les possibles.

    Alors je respire profondément. Je descends les marches du château. Et je souris à la foule de nazis qui m’applaudit pour la soirée fastueuse qui se joue ce soir là. Comme une reine qui s’avance au bord du gouffre. Comme une femme prête à embrasser l’enfer… pour y semer des roses.

    Les violons tournoient dans l’air comme des guêpes enivrées. La lumière est dorée, saturée d’opulence et d’oubli. Tous les visages autour de moi brillent de cette lueur creuse que l’on appelle la victoire — l’arrogance d’hommes convaincus d’être les maîtres du monde.

    Ils dansent. Ils boivent. Ils ne savent pas.

    Tant mieux.

    Ma robe noire épouse chaque pas avec une précision létale. Mes talons claquent comme des armes contre le marbre. J’avance dans la foule avec le sourire d’une femme qui n’a peur de rien. Car ce soir, je suis la tempête sous le velours.

    Je joue mon rôle à la perfection : riche héritière venue vendre des pièces rares à la SS, complice des archéologues du Reich, muse de l’obsession. Je sens les regards glisser sur moi comme des mains. Je les laisse faire. Ils me désirent. Et ce désir est ma meilleure arme.

    « Quand un homme regarde ton corps, il ne voit pas tes mains fouiller dans sa poche. » C’est ce que m’avait dit un jour Anya, qui s’était amusée à voler une pomme.

    Il est minuit passé lorsque le général Vogel — mon “hôte” — monte sur l’estrade pour faire son toast. Tous les verres se lèvent. Les projecteurs se tournent vers lui. C’est le moment. Je m’éclipse, l’air de rien. Mes pas me mènent vers l’aile ouest, où sont entreposés les artefacts. Trois gardes en poste. Tous armés. J’en reconnais un : un certain Klaus, dont j’ai déjà gagné la confiance. Il croit que je suis fascinée par l’ésotérisme. Il me croit même “intéressée” par lui. J’ai nourri son fantasme avec deux verres de schnaps et quelques sourires.

    Il se redresse en me voyant approcher.

    — Fraulein von Schatten ? Tout va bien ?

    Je me penche légèrement, feignant l’ivresse.

    — J’ai laissé mon bracelet dans la salle des reliques. Il est ancien, maya, je crois. Le Général voulait le montrer à ses invités. Puis-je… ? »

    Klaus hésite, jette un œil à ses camarades.

    — Dix minutes. Pas plus.

    Suffisant pour faire tomber un empire. Une fois dans la salle, je verrouille derrière moi. Le souffle se coupe.

    Devant moi, trois vitrines. Dans l’une d’elles, un sceptre atlante, reconnaissable à ses gravures marines. Dans une autre, un masque aztèque de jade, inestimable. Et surtout, dans la troisième… le compas de Thulé. Une relique capable de localiser les lignes telluriques majeures. Les nazis le cherchent depuis des années. S’ils le comprennent, ils pourront détecter chaque tombe, chaque arme, chaque pouvoir enfoui.

    Je l’ouvre en premier.

    Mais à l’instant même où je tends la main… le bruit d’un cran de sécurité se fait entendre.

    — Hände hoch.

    Je me retourne lentement. Un homme est là. Pas un soldat. Un civil en manteau de cuir. Les yeux aussi noirs que la nuit. Je reconnais son visage : le colonel Kepler, ancien de l’Abwehr, maintenant rattaché aux affaires occultes.

    — Vous avez trop bien dansé ce soir, Fraulein. Une beauté pareille ne disparaît pas sans qu’on le remarque.

    Je souris, malgré la peur qui monte.

    — Et vous, colonel, vous n’avez pas assez dansé. Je serais ravie de corriger cela, si vous baissez ce revolver.

    Il ricane. Je fais un pas. Puis un autre. Je sais que j’ai une seule chance. Il s’approche, sûr de lui. Ma main glisse lentement vers la table. Vise la gorge, pas le torse. Il portera un gilet. La dague que j’ai glissé dans ma jarretière s’élance d’un coup. Elle le touche. Pas au cœur — il recule en hurlant — mais j’ai gagné assez de temps. Je brise la vitrine. Je saisis le compas et le masque, laisse le sceptre. Trop encombrant.

    Je cours.

    Je file par le couloir arrière que j’ai préparé depuis des jours, caché derrière une tapisserie. Une galerie oubliée. Je ressors dans le jardin, haletante, les artefacts dans un sac de satin. Les balles sifflent déjà derrière moi. On me traque ? Déjà ? Je dois regagner ma chambre, cacher les objets, redevenir la noble Von Schatten à temps.

    Mais au moment où je franchis le hall, la salle de bal explose de cris. La porte principale vient de s’ouvrir sur des soldats inconnus. Parmi eux… un homme aux yeux d’un bleu fulgurant, à peine visible, en uniforme allié volé. Je ne le vois pas vraiment. Je suis trop concentrée sur ma survie. Je ne sais pas encore que l’écossais est entré dans ma nuit.

  129. Avatar de C.
    C.

    J’ai tué ce soir. J’ai menti, séduit, empoisonné des esprits et volé ce que les nazis pensaient inviolable. J’ai joué la parfaite héritière, dansé au milieu des monstres, souri à la bête. Et quand la nuit a grondé comme une tempête de sable, j’ai tout fait sauter. Mais ce que je n’avais pas prévu… c’est lui.

    Ce regard.
    Ce corps.
    Ces blessures.

    Henry.

    Non.
    Non, c’est impossible.
    Il ne peut pas être là. Il ne doit pas être là. Ce n’est pas lui. C’est mon esprit qui me joue un tour cruel, une vision tremblante dans la brume de la guerre. Mais alors que je m’approche, haletante, le cœur battant comme un tambour de guerre, il me parle.

    Il me reconnaît et mon âme se déchire.

    Je tombe à genoux.
    Ses lèvres tremblent. Ses yeux me cherchent et ils ne trouvent que moi.

    « — Pardonnes-moi… Je croyais pouvoir réussir… pour être libre… pour te retrouver… »

    Je secoue la tête, incapable de respirer.

    — Non… non, Isha… tais-toi…

    Ma main glisse contre son torse, couvert de sang. J’ignore la chaleur qui s’en échappe, la moiteur de la vie qui s’en va.

    — Tu ne vas pas mourir… Tu m’entends ? Je ne t’ai pas attendu dix ans pour te voir crever dans une cour d’Erzurum. Tu n’as pas le droit.

    Je veux hurler, pleurer, frapper l’univers entier pour ce coup du sort. Mais je dois me contenir. Il faut le sortir de là. Il faut qu’on fuie. Je pose ma main sur sa joue, cette barbe qu’il ne portait pas autrefois, cette ligne dure qu’a dessinée la prison et le temps. Il est marqué. Mais c’est lui. Mon amour. Mon Henry.

    — Ce n’est pas le paradis, crétin d’idiot… c’est la guerre…

    Il sourit faiblement. Ses doigts cherchent ma peau, mes cheveux, comme un souvenir qui craint de s’effacer.

    « — Tu es toujours aussi belle… encore plus belle… »

    Je ferme les yeux sentant les larmes prête à dévaler mes joues.

    — Et toi, tu es vivant. Et tu vas le rester. Je t’interdis de m’abandonner.

    Je déchire un pan de ma robe, compresse sa plaie au bras. La jambe est touchée aussi. Je serre. Je parle pour l’empêcher de partir.

    — Tu as un fils mon amour.. Un petit garçon… Tu ne savais pas, hein ? Je ne t’ai pas écrit. Pas dit un mot. Je voulais te protéger. Isha.. Tu dois le voir..

    Il entrouvre les lèvres. Son regard s’agrandit, devient vide d’abord, puis brillant de larmes. Est-ce qu’il m’a compris ?

    — Il s’appelle Kisos. Il a dix ans. Il a tes yeux. Ton courage. Et je ne le laisserai pas grandir sans toi. Il n’attend que notre retour Isha.. Il a besoin de nous deux, ensemble.

    Je me redresse. Le vent soulève mes cheveux. Au loin, des cris. Des ordres. La troisième vague nazie arrive. Il faut partir maintenant. Il faut le porter. Et même si mon corps est frêle, même si le désert a dévoré mes forces, je le hisse.

    — Tu m’as sauvée de bien des manières mais maintenant c’est à mon tour. Tu m’entends ?

    Je cale son bras sur mes épaules. Je titube, mais je marche.

    À chaque pas, je pense à notre fils.
    À chaque pas, je pense à ces années volées.

    Et surtout, je me fais la promesse suivante :
    je ne le laisserai plus jamais seul. Pas dans une prison. Pas dans une guerre. Pas dans cette vie, ni dans aucune autre.

    J’ai grandi sous les étoiles d’Atlantide, mais je n’ai jamais eu aussi peur que ce soir.
    Pas même le jour où Henry m’a quittée, pas même quand j’ai su que j’étais enceinte, pas même quand j’ai dû devenir une autre pour survivre.

    Là, c’est différent.
    Là, il est entre mes bras, le souffle court, le sang coulant de ses plaies, ses jambes traînant dans la poussière. Et j’ai l’impression que chaque seconde peut me l’arracher à jamais.

    Je ne vois plus rien que le sable. Le désert est immense, silencieux, écrasant. Il n’offre aucune pitié. Mais il est aussi ma terre. Ma mémoire. Mon refuge. Et je le connais mieux que les nazis.

    Je m’éloigne de la forteresse en longeant le lit asséché d’un ancien oued, jusqu’à ce que le son des balles ne soit plus qu’un murmure derrière moi. J’avance à l’instinct, les bras sous son torse, son visage contre mon cou. Je murmure son prénom pour le garder éveillé.

    — Reste avec moi… reste avec moi… Isha..

    Je sens sa chaleur contre mon corps, une chaleur étouffante et suante. Il délire et il claque des dents.

    — Je sais que tu as froid.. Mais n’abandonne pas.. Je suis là. Tu vas tenir, tu m’entends ? Je ne t’ai pas retrouvé pour te perdre.

    Je ne sais pas depuis combien de temps, des minutes, des secondes, des heures, mais mes jambes flanchent. Je tombe à genoux. Henry aussi. Mais je distingue une lumière, faible, vacillante, accrochée à une dune. Trois silhouettes armées nous braquent.

    — Halte ! Identifiez-vous !

    Je reconnais Geoffrey. Son accent anglais traîne comme une promesse. Il m’a déjà vue… c’est grâce à lui que j’ai pu fuir.

    — C’est Q’Orianka ! Et il est avec moi ! Il est blessé ! Aidez-moi !

    Il s’approche. Son visage change, s’ouvre sous l’incrédulité. Il nous aide à le porter, crie un ordre derrière lui. Ils nous entraînent dans un ancien poste ottoman abandonné, reconverti en base clandestine.

    Une fois Henry allongé sur un lit de fortune, je peux reprendre mon souffle. Anders est penché sur lui. Il lui retire les balles avec une précision militaire. Moi, je tiens sa main. Je lui murmure des prières atlantes pour le soutenir.

    — Vous en faites pas m’dame.. Il a perdu beaucoup de sang, mais il tiendra. Il est bien plus costaud qu’il en a l’air le Berserk.

    La voix d’Anders me rassure autant qu’elle me fait pleurer.

    Je m’effondre. Mes mains tremblent, mes joues sont salées. Je passe un linge frais sur le front d’Henry, qui dort enfin mais d’un sommeil agité. Je m’allonge à côté de lui, tout doucement, sans le réveiller. Je colle mon front à son épaule priant encore pour son rétablissement.

    Deux jours passent mais Henry dort encore. Son souffle est toujours irrégulier, mais il est vivant. C’est tout ce qui compte pour le moment. Ses blessures sont graves, son corps épuisé, mais la fièvre est tombée légèrement cette nuit. Je l’ai veillé sans relâche, changeant les compresses, murmurant des mots en atlante pour le rassurer, même s’il ne les entend pas.

    Je suis assise à ses côtés, la gorge sèche, le cœur lourd, quand j’entends à travers la toile de la tente des voix mâles et irritées, qui résonnent comme des pierres qu’on cogne entre elles.

    — On aurait pu tous crever là-dedans. Et pour quoi ? Pour une nana déguisée en comtesse et des bibelots nazis.
    — Elle s’est jouée de ces nazis, pourquoi pas de nous ?
    — C’était quoi son plan ? Se pavaner pendant qu’on se faisait tirer dessus ? »

    Ils ne savent pas que je suis là. Ou alors, ils s’en fichent.
    Mais leurs mots me glacent. Non pas parce qu’ils m’atteignent — mais parce qu’ils sont le miroir exact de tous les jugements qu’une femme doit constamment déjouer pour exister dans ce monde d’hommes.

    Je me lève. Lentement.
    Ma robe est poussiéreuse, mon visage cerné de fatigue, mais je me tiens droite, la tête haute. Quand je sors de la tente, le silence tombe aussitôt.

    Anders se retourne, surpris, puis se redresse, les bras croisés, le regard dur. Geoffrey et Hayes détournent brièvement les yeux, mais aucun ne s’excuse.

    Je m’avance sans peur.

    — Vous parlez fort. Peut-être est-ce pour mieux couvrir votre culpabilité.
    — On n’a pas à s’excuser, réplique aussitôt Anders les sourcils froncés, on a risqué nos vies pour vous sortir de là.

    Je le fixe. Glacialement.

    — Vous n’avez rien risqué pour moi. Vous n’étiez même pas censés me connaître. Vous êtes venus en mission, pour récupérer un agent, sans savoir de qui il s’agissait. Vous avez obéi aux ordres. Moi aussi.

    Un silence. Je poursuis, la voix claire, nette, sans colère apparente mais pleine d’un feu ancien.

    — Vous croyez que je vous ai attendus ? Que je vous ai appelés à l’aide ? Non. J’étais infiltrée depuis plus d’un an. Seule. Sans renfort. Sans promesse de retour. J’ai volé leurs secrets, détourné leurs plans, et mis des mois à localiser les artefacts qu’ils voulaient exploiter pour raviver leurs rituels les plus sombres.
    — Vous étiez seule dans cette forteresse, demande le petit Henry mal à l’aise.
    — Oui. Et j’aurais pu finir la mission seule si l’on m’avait fait confiance. Mais au lieu de croire en mes compétences, on a envoyé quatre hommes comme de la chair à canon.

    Je me rapproche. Mon regard est un poignard bien plus tranchant que leurs fusils.

    — Le vrai problème, ce n’est pas que je sois une espionne. C’est que je sois une femme. Une femme qui n’a eu besoin ni de muscle, ni de poudre, ni de permission pour faire ce que personne ici n’a jamais osé tenter.

    Je les observe. Aucun ne parle. Les mâchoires se serrent. Les regards se baissent. C’est moi qui ai l’ascendant, et je n’ai même pas levé la voix.

    — Je n’ai pas trahi. Je n’ai pas échoué. Et je n’ai rien à prouver à des hommes qui pensent encore qu’une robe est un déguisement.

    Je tourne les talons. Je retourne dans la tente. Avant d’entrer, je me retourne une dernière fois :

    — Si vous voulez râler, faites-le bas. La femme que vous jugez entend.

    Puis je disparais sous la toile, laissant derrière moi une leçon qu’ils n’oublieront pas de sitôt.

    Le lendemain, l’aube étire ses doigts dorés sur la toile de la tente. Henry dort encore, son souffle irrégulier, son front toujours moite. Ses plaies sont pansées, mais son esprit erre ailleurs, dans ce lieu suspendu entre la vie et la mort. Je voudrais rester là, immobile à ses côtés, à le veiller jusqu’à ce que ses yeux s’ouvrent. Mais le monde ne nous attend pas. Il ne nous a jamais attendus.

    Anders pousse doucement la toile de la tente.

    -– On a trouvé une voie. Mon bateau est ancré près du golfe. Si on bouge maintenant, on peut y arriver avant la tombée de la nuit et dans cinq jours arriver à Marseille.

    Je hoche la tête. Ils ont été discrets depuis mon recadrage, presque respectueux. Ils ne m’ont plus posé de questions, pas même quand j’ai passé la nuit à murmurer à Henry, le serrant contre moi comme une promesse. Nous le hissons sur une civière de fortune. Geoffrey s’occupe de la morphine, Hayes vérifie les munitions. Moi, je me tais. Je n’ai plus la force de parler. Mon regard est fixé sur l’horizon, mais mon cœur est resté dans cette tente.

    Les heures sont longues. Le soleil nous écrase, la poussière nous étouffe. Henry ne se réveille toujours pas. Je l’imbibe d’eau régulièrement, nettoie son front, change les bandages en serrant les dents. Chaque mouvement est une déchirure.

    Nous atteignons enfin le bateau, caché dans une crique rocheuse. Il est petit, mais assez solide pour nous emmener en sécurité. Anders nous guide, inflexible. C’est son royaume, ce navire. Et je sais qu’une fois à bord, tout va changer.

    Stephen, mon agent de liaison m’attend près de la passerelle, tout beau, tout propre dans son costume deux pièces. Il me tend une enveloppe scellée.

    — Ravi de vous savoir toujours parmi nous.. Nouvelle mission. Départ pour Berlin. On vous veut là-bas dans quarante-huit heures.

    Je sens ma gorge se nouer.

    — Mais.. Et Henry ? Je ne peux pas partir sans m’assurer que tout ira bien pour lui.
    — On fera le nécessaire, je vous le promet. Mais vous, vous devez partir.

    Je serre les poings. C’est comme s’arracher un membre. Pourtant je hoche la tête. Je suis un pion dans une partie d’échecs que je ne contrôle pas. Et l’Histoire ne fait pas de pause pour l’amour.

    Quelques heures avant le départ – dans la cale du bateau

    Henry repose sur un lit de fortune, dans la petite pièce étroite qui sert d’infirmerie. Il n’a pas bougé. Pas un muscle. Je m’assieds doucement près de lui, et je prends sa main dans la mienne.

    — Tu n’as pas le droit de me faire ça… Tu dois te réveiller. Il y a tant de choses que tu ignores, murmurais-je en posant ma main sur son torse, je sais déjà ce que tu penses mais je ne t’ai jamais oublié. Pas une seule nuit, pas un seul jour. J’ai fais tout ça pour toi.. Pour Kisos.

    Je prends une inspiration tremblante.

    — C’est ton portrait craché Isha.. Il a ton regard, ton courage, ta détermination. Il est beau, tellement intelligent. Il aime grimper aux arbres, lire, se battre comme toi.

    Je déglutis. Les larmes coulent.

    — Je nous ai acheté un manoir en Écosse. Il est un peu tordu, un peu hanté, comme nous. Il y a des rosiers, des murs épais, et des couloirs remplis de silence. J’y ai laissé des livres pour toi, et une chambre pour lui.

    Je l’embrasse doucement sur le front.

    — Quand tout cela sera fini, je t’y emmènerais. Toi, moi, lui. On vivra dans notre monde. Plus rien ne pourra nous atteindre, je te le promet.

    Je reste là un long moment, puis je me lève. Stephen m’attend sur le quai. Le bateau quitte le port à l’aube, et moi, je pars pour Berlin.

    La lumière perce à travers les planches du plafond quand Henry ouvre enfin les yeux. Il gémit, tente de se redresser. Geoffrey accourt, l’aide à boire un peu d’eau.

    — T’es vivant, vieux lion. Bordel… Tu as loupé une vraie furie. Une reine. Elle a manqué de nous faire la leçon alors qu’on venait de lui sauver la vie.

    Geoffrey rit.

    — Elle t’a veillé toute la nuit. Elle a fermé ta blessure avec du tissu de sa propre robe. Et crois-moi, on ne s’y attendait pas… On croyait la retrouver en train de nous trahir.
    — Elle n’a pas voulu nous dire son nom, explique Anders ravi de revoir son camarade, elle n’a rien dit. Mais ce qu’on sait c’est qu’elle a flashé sur toi la petite brunette.
    — Le p’tit Henry dit qu’elle pleurait sur la berge quand on est parti. Elle doit aimer les gros nounours comme toi. Ca doit la changer des nazis.

    Les garçons rient en choeur de leur blagues d’hommes des cavernes.

    — Elle est repartie pour l’Allemagne, continue Georges, une mission. Elle a pas attendu de médaille, ni de merci. Elle a fait ce qu’elle avait à faire. Je suis quand même stupéfait par ce bout de femme.. Elle n’aurait fait qu’une bouchée de toi. Crois-moi, on s’en souviendra.

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    C.

    Manoir de Mallaig, Highlands écossais – Printemps 1943

    On dit que le manoir est hanté. Je ne sais pas si c’est vrai, mais j’espère que les fantômes aiment les enfants bruyants, parce que moi, je cours dans les couloirs, je saute sur les marches, et je parle à haute voix quand je suis tout seul. Comme ça, s’ils sont là, ils se sentent moins seuls. Comme moi.

    Il fait froid aujourd’hui, le vent passe à travers les vitres fendues de la bibliothèque. Nashoba dit que le toit sera bientôt réparé, mais ça fait trois semaines qu’il le dit. Alors je reste emmitouflé dans une grande couverture et je relis le carnet de Ma’. C’est mon trésor. Y’a des cartes, des croquis, des fleurs séchées. Elle m’a écrit dessus : « Pour que tu comprennes que le monde est plus vaste que les douleurs. »

    Je crois que ça veut dire que je dois être patient. Je veux bien. Mais j’ai dix ans, et dix ans c’est long quand on attend une maman.

    Gladys m’appelle depuis l’entrée. Je cours. J’espère que c’est une lettre. Ou mieux. Un colis. Mais quand j’ouvre la porte, je vois… un fauteuil roulant. Je reste figé. Deux hommes sont derrière lui, mais c’est lui que je regarde. Je le sais. Je le reconnais. Même si je ne l’ai jamais vu pour de vrai.

    Je cours. J’entends Gladys qui me dit de faire attention mais c’est trop tard, je fonce. Je saute dans ses bras, comme si je l’avais toujours fait.

    — Duda !

    C’est comme ça que Ma’ appelait son père, et comme elle disait toujours que je ressemblais, j’ai décidé que mon père à moi, ce serait Duda. Je sens qu’il hésite à me serrer, comme s’il avait peur de me casser. Mais ses bras sont solides, même si l’un tremble un peu. Il me serre contre lui et je sens son cœur qui bat vite, comme le mien. Je le regarde. Il a des cheveux longs, des yeux tristes, mais il sent le sable chaud, l’orage, et un peu la lavande.

    — Bonjour… Tu sais qui je suis ?
    — Oui, tu es mon Duda ! Ma’ m’a montré des photos de toi et elle m’a beaucoup parlé de toi ! Elle m’a dit que tu étais en prison mais que tu allais bientôt nous retrouver et elle avait raison !

    Il ne dit rien tout de suite. Il a les yeux brillants. C’est comme les jours où je pleure en silence dans mon lit, sauf que là c’est beau. C’est pas triste. C’est… important.

    Gladys me dit de le laisser respirer, mais je veux tout lui montrer. Le manoir, les couloirs cachés, la cabane dans le bois, et surtout les albums. Je l’aide à entrer. Nashoba m’aide à pousser son fauteuil. Lui aussi, il a des cicatrices. Il a été dans plein de batailles et il a élevé Ma’ quand elle était petite. Il regarde Duda avec méfiance au début, mais moi, je crois qu’il l’aime déjà un peu.

    Dans la bibliothèque, je sors la grande boîte aux trésors. Il y a les photos de Mama, ses lettres, ses dessins, et même un bracelet qu’elle portait en Égypte. Je les étalent partout.

    — Tu vois ça ? C’est le papyrus qu’elle a trouvé à Louxor ! Et ça, c’est une photo d’elle quand elle m’attendait, avec son ventre tout rond ! Et ça c’est des petites statues qui viennent de Jordanie.. C’est moi qui les ai trouvé.

    Je l’observe pendant qu’il regarde les photos. Il les touche comme si elles allaient s’envoler. Il sourit un peu. Il pleure un peu aussi. Moi, je continue :

    — Elle m’a appris à lire l’arabe, le grec ancien et l’atlante ! On a même retrouvé un morceau de tombe celte dans la cave, Nashoba a dit que c’était sûrement une offrande. Tu crois qu’un jour on ira en mission tous les trois ? On serait les Trois Mousquetaires… C’est comme ça que Ma’ nous appelle. Tu pourrais m’apprendre à faire du cheval aussi ?

    Il ne répond pas, mais je sens qu’il y pense. C’est dans ses yeux. Je prends alors mon petit carnet, celui que j’ai fait rien que pour lui. Il y a mes rêves, mes dessins, mes bêtises aussi. J’ai même collé une photo de moi en train de grimper à l’arbre du jardin. J’étais tombé juste après. Il y a un petit mot aussi, tout au fond :

    Cher Duda,
    J’espère que tu seras fier de moi. Je t’attendais. Je t’aime déjà, même si tu n’étais pas là. Je veux que tu sois heureux ici. Moi je vais t’apprendre tous les passages secrets du manoir, et toi tu pourras me raconter comment on devient un héros.
    Ton fils,
    Kisos.

    Il lit lentement. Alors je le regarde droit dans les yeux, et je lui dis, avec tout mon cœur :

    — Tu crois que je suis bien comme fils ? Tu crois que tu vas m’aimer quand même, même si je ne suis pas aussi blanc et beau que toi ?

    Berlin, avril 1943

    Le crépuscule s’installe sur Berlin comme une couverture de plomb. La ville a changé de visage depuis ma dernière venue. Les rues sont plus silencieuses, les regards plus durs. Partout des uniformes, des drapeaux, des cris étouffés. J’avance masquée, mais pas comme avant. Cette fois, ma couverture est mince. Trop mince.

    Je ne suis plus l’héritière dorée. Je suis devenue Elsa Klein, spécialiste en mythologie nordique, dépêchée par le Reich pour évaluer une collection privée pillée à Varsovie. Mon accent est soigné. Mon port est noble. Et mon cœur est en ruines. Depuis Ankara, depuis cette nuit où Henry est tombé dans mes bras, je survis. Je pense à Kisos. À notre manoir. Je me raccroche à ce rêve comme à une branche dans un fleuve en crue. Il faut que je tienne. Pour eux.

    Je loge dans une aile privée d’un hôtel luxueux réquisitionné par les SS. On me fait livrer des robes, du vin, des notes traduites, et je dois sourire, jouer la comédie, flatter les egos de monstres en uniforme. Je joue si bien que parfois j’en oublie qui je suis.

    Jusqu’à ce matin-là.

    Je suis en train d’étudier un lot de tablettes sumériennes dans un salon glacé, quand la porte s’ouvre avec fracas. Je me redresse, prête à affronter un officier, mais… ce n’est pas un nazi.

    — Mademoiselle Klein ? Votre nouvel assistant est arrivé.

    Et il entre.

    Anders Lassen. Toujours aussi massif, un regard perçant comme un poignard. Il a troqué sa brutalité pour une élégance feinte, presque docile. Il s’incline légèrement. Je comprends vite qu’il joue un rôle, et moi aussi. Nos regards se croisent un bref instant. Pas un mot. Pas un sourire. Mais dans ses yeux, je vois : il sait. Il est là pour moi. Pas pour les artefacts.

    Ce soir-là, alors que les nazis célèbrent un anniversaire quelconque dans le grand salon, je retrouve Anders sur le toit du bâtiment. Nous fumons en silence. Puis il murmure :

    -– Tu aurais pu nous le dire. Que tu étais la femme du Berserk.. En se réveillant, j’ai bien cru qu’il allait nous assassiner.
    — Il est donc en vie, répondait-elle en souriant soulagée, et quand bien même je vous l’aurais dit.. Vous ne m’auriez jamais respecté.
    — C’est pas faux.

    Je tourne la tête. Il a ce regard qui a changé. Moins dominateur. Moins condescendant. Il me parle d’Henry. De son réveil. De Kisos. Je retiens mes larmes.

    — Il t’aime à la folie. Je crois que c’est la seule fois où j’ai vu un homme supplier dans son sommeil. Il hurlait ton prénom.

    Je hoche la tête. Je serre les mâchoires.

    — Dis-moi ce que tu sais, Anders. Pourquoi Berlin ? Qu’est-ce qu’ils cachent ?

    Il sort un plan. Des annotations. Des preuves. Un convoi part dans une semaine vers la Norvège, contenant des objets volés : statues, manuscrits, armes anciennes. Mais ce n’est pas tout. Il y aurait parmi eux un artefact légendaire, que les nazis pensent capable d’inverser le cours de la guerre. Peut-être un mythe. Peut-être pire : une arme technologique ou spirituelle que Himmler cherche depuis des mois.

    Notre mission change de forme. Nous ne sommes plus là pour observer. Nous sommes là pour infiltrer le convoi. Anders propose de faire équipe. De ne plus m’exclure. Il me donne la carte maîtresse : un laissez-passer pour le prochain gala SS, qui aura lieu dans le même complexe militaire que l’entrepôt des artefacts.

    — Tu n’auras qu’à faire ce que tu sais faire. T’infiltrer. Séduire. Observer.
    — Tu crois que c’est ce que je suis ?
    — Non. Je crois que tu es plus que ça. Une guerrière. Et si j’avais une once de jugeote, je me tairais plus souvent.

    Berlin – trois jours plus tard

    Je suis à nouveau dans une robe sublime. Rouge cette fois. J’avance entre les colonnes de marbre d’une salle remplie de champagne, de fumée, de rires glacés. Mais sous ma robe, je porte une lame. Et dans mes boucles d’oreilles se cachent deux fioles d’acide. Anders est là, en officier norvégien. Il me suit à distance.

    Nous avons exactement quarante-huit minutes pour accéder à l’aile interdite, localiser l’artefact principal, et poser les charges. Il faut tout faire sauter. Pas le voler : le détruire. Trop puissant. Trop dangereux.

    Mais un imprévu surgit : le professeur Schürtz, celui qui m’avait recommandée, est là. Ivre. Et suspicieux.

    — Fräulein Klein… Vous avez l’air bien trop brillante pour ne pas cacher quelque chose…
    — Et vous, répondis-je avec un brillant sourire, vous êtes bien trop ivre pour comprendre ce que je cache, Herr Doktor.

    Je glisse ma main dans celle d’un général SS et l’entraîne dans la danse, m’éloignant du professeur. Détourner les regards. Manipuler les désirs. C’est tout un art. Et ce soir, je suis l’artiste. Pendant que j’attire l’attention, Anders infiltre la galerie nord. Il ouvre la grille. Il pose les charges.

    Quand je le rejoins, mon souffle est court. Il me tend le détonateur.

    — À toi l’honneur, Valkyrie.

    Et j’appuie.

    Manoir de Mallaig, Highlands écossais — juin 1943

    Cela faisait exactement huit cartes.

    Huit cartes postales venues de villes que Kisos ne connaissait pas, avec des tampons à moitié effacés, des images en noir et blanc, et toujours ce même mot inscrit discrètement à l’arrière, dans un alphabet ancien qu’il était le seul à comprendre :

    “Sha’re nav’atûn – je t’aime, mon soleil.”

    Q’Orianka n’écrivait jamais de phrases complètes. Toujours ce mot. Parfois avec une petite fleur, un dessin de scarabée, un trait bleu qu’elle appelait “la lumière de la mémoire”. Et Kisos, du haut de ses dix ans, les gardait dans une boîte qu’il avait cachée sous les lattes grinçantes de sa chambre, comme un trésor que personne ne devait voler.

    Sauf que voilà.

    Cela faisait deux mois qu’aucune carte n’était arrivée. Il descendait tous les jours vers le portail, même sous la pluie. Gladys disait qu’il devait être patient. Nashoba lui répondait que les agents secrets n’écrivaient pas tout le temps, que ça faisait partie de leur travail.

    Mais Kisos savait.

    Quelque chose n’allait pas.

    Ce matin-là, il remonta du jardin avec les yeux rouges et la mâchoire serrée. Il entra dans la bibliothèque où Henry, toujours en convalescence, lisait un ouvrage sur l’archéologie mésopotamienne, le bras gauche toujours bandé.

    Kisos ne dit rien. Il vint juste s’asseoir contre lui. Henry posa sa main sur la tête de son fils et l’attira doucement contre son flanc quand Nashoba entra à sa suite, inquiet de voir son neveu aussi triste.

    — Tu n’as pas eu de carte aujourd’hui non plus, lui demanda-t-il.
    — Non. Et… je sais qu’elle ne voudrait jamais me laisser sans un mot. Même quand elle est blessée. Même quand elle a peur. Elle trouverait toujours un moyen. Elle a dit… qu’elle m’écrirait jusqu’à ce qu’on soit tous les trois.

    Un silence. Long, lourd. Puis une voix dans l’encadrement de la porte.

    — Commandant Cavill… Il faut qu’on parle.

    George Emerson venait d’entrer. Il tenait une enveloppe dans la main, son visage marqué, plus que d’habitude.

    George regarda Kisos, puis Henry.

    — Berlin est tombée il y a une semaine. Anders et Q’Orianka n’ont jamais été retrouvés.
    — Non retrouvés… ne veut pas dire morts, alerta Nashoba un oeil sur Kisos.
    — Ce n’est pas tout. On a intercepté un convoi nazi en fuite vers le nord. Ils ont emporté plusieurs prisonniers classés “prioritaires”, des ennemis du Reich considérés comme trop dangereux pour être laissés vivants. Elle faisait partie des noms retrouvés dans les registres. Mais il n’y a eu aucun survivant. Les Allemands ont fait exploser le convoi quand ils ont compris qu’ils allaient être capturés. Aucun corps identifié. Juste… des cendres et des uniformes.

    Kisos, aussitôt, s’était levé. Il s’était planté devant George, les poings serrés.

    — C’est faux. Maman est vivante. Elle ne peut pas… Elle… Elle me l’a promis ! Elle a dit qu’on serait tous les trois… Elle me l’a juré !

    Nashoba vint à lui et posa sa main sur l’épaule de son neveu, sans lâcher Henry du regard.

    — Kisos a raison. Ce n’est pas fini. Elle est trop forte pour mourir ainsi. Elle a tenu tête aux dieux eux-mêmes. Elle nous a tenu en vie. Elle a donné naissance à Kisos dans le désert et seule. Tu veux nous faire croire qu’une explosion a pu l’effacer de cette terre ? Je ne crois pas ça. Je ne croirai jamais ça.

    George, bouleversé, posa lentement l’enveloppe sur la table.

    — Il reste une chose. On a retrouvé ça dans une ruine effondrée près de Hambourg. Une cache allemande abandonnée. C’était dans un sac appartenant à un certain A.L. – probablement Anders Lassen.

    Sans attendre, Kisos prit l’enveloppe et l’arracha. Il y trouva une carte postale. C’était un paysage de montagne Suisse enneigée, sans indication, sans nom, sans date.Et au dos, dans l’écriture tremblée mais encore lisible de Q’Orianka, le même mot.

    « Sha’re nav’atûn. »

  131. Avatar de C.
    C.

    Manoir de Mallaig, 1er août 1943 —

    Tout d’abord, il y a l’obscurité.

    Un silence sourd, cotonneux. Et puis, très lentement, des bribes.

    Une odeur de jasmin.
    Le froissement du linge.
    Le souffle d’une respiration que je reconnaîtrais entre mille.
    Et une voix — pas n’importe laquelle. Une voix d’enfant. Une voix que j’avais rêvé d’entendre et que j’entends enfin. Celle de mon fils.

    « …et puis, j’ai demandé à Duda de te faire un bisou sur la bouche, mais tu t’es pas réveillée. »

    Et tout à coup, le monde reprend son axe.

    Je sens mes doigts. Ils sont lourds. Mon crâne est encore assommé. Ma gorge est sèche. Mais je suis là. Vivante.

    Je veux crier, je veux parler, je veux courir jusqu’à lui, le soulever, le faire tournoyer dans mes bras.
    Mais tout ce que je parviens à faire, c’est bouger la main.

    Et déjà, tout s’emballe.

    Des pas précipités. Une clameur. Un cri étouffé. Et lui, mon amour, mon roc, mon Henry qui entre dans la pièce. Son visage semble s’effondrer et se reconstruire en une seconde. Il tombe à genoux, exactement comme dans mes souvenirs, dans cette chambre de dispensaire où j’avais cru mourir. Mais là, il ne pleure plus de douleur. Il pleure d’amour. De soulagement.

    Je veux parler. Le nom me brûle les lèvres. Je n’arrive qu’à souffler un mot, d’une voix faible mais pleine d’âme :

    — …Isha…

    Mon amour. Mon cœur le reconnaissait.

    Il s’approche sans me brusquer, avec cette tendresse infinie que j’ai tant aimée, et ses bras me prennent, me soutiennent, me tiennent.

    Mes yeux s’ouvrent davantage. La lumière me pique, mais je veux tout voir.
    Et je le vois.

    Lui. Plus beau encore qu’avant. Vieilli, meurtri, mais debout.

    Et je sens, au creux de mon ventre, malgré les douleurs, malgré la fièvre : je suis revenue. J’ai survécu. Anders est parti, mais il m’a offerte à Henry. Il m’a sauvée pour que je revienne à eux.

    Je murmure alors, entre deux halètements :

    — Il est… il est là ? Kisos ?

    Henry hoche la tête, incapable de parler. Il a encore les larmes dans les cils.

    Je voudrais me lever. Je veux courir, hurler, pleurer, l’embrasser lui aussi, mon petit ourson. Mais tout mon corps me trahit. Anya surgit à son tour, pleurant de joie et venant sans précaution sur le lit pour me prendre dans ses bras:

    — Il est là. Il t’attend. Tout le monde t’attend depuis des jours. On a planté un potager. Il a une petite amoureuse, ma Charlie. Il t’a raconté toute sa vie pendant ton sommeil. Il t’a tenu en vie. Comme Henry.

    J’inspire avec lenteur. Le poids des mois, des blessures, de la torture, de la solitude s’efface peu à peu, remplacé par une chaleur profonde. Je suis de retour. Dans ce manoir dont j’avais rêvé. Dans cette vie que nous avions voulue. Et plus rien ne m’en séparera désormais.

    Je lève faiblement une main pour la poser sur la joue de Henry. Mes doigts sont tremblants, mais ils savent ce qu’ils font.

    — Je t’avais promis… de te faire libérer, dis-je dans un souffle de ma voix éraillée.

    Henry presse son front contre ma main, les yeux clos, comme s’il priait. Et je sais, je sens, que désormais tout peut recommencer. Que le futur est là, dans ce manoir, entre les rires d’enfants et les souvenirs qu’on va créer.

  132. Avatar de C.
    C.

    Manoir de Mallaig, 1er août 1943 —

    J’ai tenu bon. J’ai traversé la mort, la douleur, l’attente, les hurlements qu’on pousse en silence quand on sait que personne ne viendra. J’ai serré les poings, les dents, et j’ai refusé d’abandonner. Pas parce que j’étais forte. Mais parce que je n’avais pas le choix. Parce qu’il fallait vivre pour Henry. Pour Kisos. Pour ce futur dont je rêvais depuis le fond d’une cellule, puis d’un cachot nazi, puis de la nuit.

    Et ce futur… il est là, maintenant.

    Il est là, assis à mes côtés, dans cette chambre aux draps tièdes, les mains dans les miennes, ses lèvres abîmées pressées contre mes doigts, ses yeux cernés noyés d’émotions qu’il ne retient plus. Ce futur a un nom, un visage, une odeur que je n’ai jamais oubliée. Henry.

    Je suis épuisée, mais je ne peux pas le quitter des yeux. Il a vieilli, bien sûr. La guerre laisse toujours des cicatrices — visibles et invisibles. Sa barbe est plus dense, sa peau plus creusée, ses épaules plus lourdes… et pourtant, dans son regard, je retrouve exactement la même tendresse que lorsque nous étions sur cette île, à l’époque où le monde était encore plein de promesses.

    Je ne peux pas parler longtemps. Ma voix est encore fragile. Mais mes mains, elles, savent. Elles glissent lentement sur son visage, son front, sa tempe, comme pour vérifier que chaque trait est réel, qu’il est bien là. Et plus je le touche, plus les larmes me montent. Jusqu’à ce qu’elles débordent.

    Je sanglote.
    Sans retenue.
    Je ne suis pas forte ce soir.
    Je suis une femme brisée qui retrouve enfin son port.

    — Tu es là… Tu es vraiment là…

    Ma voix tremble, s’éraille, mais je continue.

    — Je… je croyais que tu ne sortirais jamais. Que je n’y arriverais pas. Que… que tu mourrais là-bas et que je ne saurais même pas où… où te pleurer. J’avais la certitude de ne pas m’être assez battue pour toi… Et puis, Isha.. Je ne t’ai pas assez aimé et dis que je t’aimais.

    Je n’ai pas la force de me redresser. Alors je tends la main pour l’attirer. Je veux qu’il vienne près de moi. Tout contre. Je veux sentir son poids, sa chaleur, sa peau. Il ne résiste pas. Il s’installe doucement sur le lit, et je pose mon front contre sa clavicule, mes doigts continuant de tracer des chemins invisibles sur son torse.

    — Tu as souffert. Je le sais. Je le sens. Qu’est-ce qu’ils t’ont fait mon amour ?

    Et c’est vrai. Je ressens sa douleur. Peut-être est-ce un reste de mes dons d’atlante, ou peut-être simplement cette connexion unique entre deux âmes qui ont survécu ensemble au chaos. Mais je ressens sa fatigue, sa peur, sa solitude.

    — Je suis désolée. Je suis tellement désolée, Isha. Pour tout.

    Il ne me répond pas, il m’écoute, son souffle ralenti dans mes cheveux.

    — Et pour Kisos, dis-je en marquant une pause pour reprendre ensuite un peu plus bas, j’ai eu peur. Une peur que tu ne peux pas imaginer. Quand j’ai su que j’étais enceinte, tu étais déjà enfermé. Et moi, j’étais une espionne. Une déesse aux pouvoirs instables. Une femme suivie, traquée, fichée par tous les services de renseignement.

    Je me recule légèrement pour plonger mes yeux dans les siens.

    — Si je l’avais dit… ils me l’auraient pris. Ils l’auraient élevé comme une arme, comme un trophée ou un otage. Et toi… toi, tu n’aurais jamais eu la force de tenir si tu avais su qu’on lui faisait du mal.

    Ma voix se brise. Une dernière fois.

    — Alors j’ai tout gardé pour moi. J’ai caché ma grossesse, j’ai fui, je me suis terrée dans les montagnes d’Écosse. J’ai accouché seule, j’ai élevé seul. Parce que je savais qu’un jour tu serais libre, et qu’alors, il faudrait que notre fils soit là, entier, heureux, prêt à t’aimer.

    Je ferme les yeux une seconde, épuisée par ce trop-plein d’émotions. Ma tête vient se poser contre son épaule. Enfin. Il est là.

    — Tu m’as manqué… tellement manqué. J’ai l’impression que c’est un rêve.. Dis moi que c’est la réalité je t’en supplie, que je ne suis pas entrain de rêver. Je ne pourrais pas le supporter.

  133. Avatar de C.
    C.

    Le silence est tombé sur la maison comme un voile de coton, épousant chaque mur, chaque meuble, chaque souffle. Kisos dort entre nous, les bras écartés, la bouche entrouverte, paisible. Je l’observe longuement, son petit torse qui se soulève au rythme régulier de sa respiration, ses cils qui frémissent à peine. Henry, juste de l’autre côté, m’observe avec cette tendresse farouche qui me fait toujours rougir. Nous n’arrivons pas à dormir. Nous veillons l’un sur l’autre.

    Pas parce que je suis inquiète. Mais parce que je suis comblée. Je veux savourer chaque minute de cette nuit. La chaleur de Kisos entre nous, la sécurité des bras d’Henry autour de nous. Pendant si longtemps, j’ai rêvé de cet instant sans y croire vraiment. Et pourtant, nous y sommes. Enfin réunis. Enfin libres. Une vraie famille.

    Alors je me mets à parler, tout bas, à mi-voix, comme une confession tendre dans l’ombre. Je veux qu’il sache, qu’il comprenne ce qu’il n’a pas pu vivre.

    — Tu étais deja emprisonné quand je l’ai su… J’étais encore à Londres retenue par Garrett qui m’aidait à te trouver un avocat, j’étais encore sous le choc de ton emprisonnement. J’ai vomi un matin, puis deux. Anya m’a avoué bien plus tard qu’elle avait deviné avant moi. C’est elle qui m’a serrée contre elle quand j’ai fui. J’ai passé tant de nuits et de jours à pleurer ton absence, à avoir peur de cette vie qui grandissait en moi sans toi. Mais dès le lendemain, j’ai décidé que je me battrais. Pour lui. Pour toi.

    Je ferme les yeux, un sourire douloureux sur les lèvres.

    — J’ai pris un train pour le Caire au début du troisième mois. J’étais malade, épuisée, mais déterminée. Je me suis mêlée aux chercheurs de trésors, aux antiquaires sans scrupules. J’ai vendu quelques artefacts anciens rien de sacré, je te le promets pour obtenir de quoi payer un avocat. Un homme véreux mais influent. C’est lui qui m’a parlé d’un juge corrompu à Londres. J’ai accepté. Même si ça signifiait vendre ce que je possédais de plus précieux : mon intégrité.

    Je tourne légèrement la tête pour observer le visage d’Henry dans la pénombre. Sa mâchoire est détendue, mais ses sourcils sont toujours un peu froncés, j’ai peur de le choquer. Ou pire, de le décevoir.

    — Et puis il y a eu ce soir-là… Un agent est venu frapper à ma porte. Il savait tout de moi. Même que j’étais enceinte. Il m’a proposé un marché : travailler pour eux, infiltrer Berlin, en échange d’une promesse : ta libération. Je n’ai pas hésité. J’ai appris à mentir, à.. à séduire, à trahir. J’ai appris à survivre. J’ai accouché seule dans une maison de passe tenue par une sage-femme juive qui se cachait. C’est elle qui a coupé le cordon. J’ai choisi le prénom de Kisos car chez les Atlantes, ce cela signifie « soleil ».. il est ton fils. C’est le fils du soleil de ma vie.

    Ma gorge se serre doucement. Les larmes montent mais je les laisse couler en silence.

    — Je te rassure Isha.. Kisos a certes grandi avec moi dans les ombres, mais il savait que son Duda était dans les étoiles. Et chaque soir, il lui envoyait des secrets à travers les fenêtres. Il t’aimait avant même de te connaître.

    Je me penche, doucement, et embrasse la tempe chaude de notre fils. Un souffle de paix me traverse.

    — Mon amour… Tu n’as pas été absent. Tu étais là, dans chacun de mes gestes, dans chaque décision. Tu étais la boussole de mon chaos. Quand je doutais, je me disais toujours : « Qu’aurais-fait Henry ? Serait-il fier de moi ? »

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    C.

    Il y avait quelque chose d’irréel dans la lenteur de nos journées.

    Le matin, Kisos se glissait entre les draps avec la vivacité d’un écureuil, réveillant notre cocon par des éclats de rire et des histoires invraisemblables. Puis venait l’odeur du pain chaud, les confitures maison, les fraises cueillies par Maggie. Après le déjeuner, on partait en promenade : Henry poussait mon fauteuil jusqu’à la grande barrière blanche, celle qui surplombait la lande. Parfois, il me portait même jusque dans l’herbe, pour que mes pieds touchent la terre humide. Il m’appelait sa “reine en exil”, et moi je le regardais comme s’il était encore ce mirage revenu de la mort.

    À la tombée du jour, Henry faisait chauffer le lait pour Kisos, et il se blottissait contre lui, presque aussi naturellement qu’il l’aurait fait contre moi s’il m’avait connue plus tôt. Leur complicité me réchauffait le cœur.

    Le soir, la maison s’emplissait du silence doré de l’été, quand le vent fait frissonner les feuillages et que l’on entend, très loin, le chant des oiseaux nocturnes. Henry posait souvent un disque sur le vieux tourne-disque du salon, et la musique se mêlait au crépitement du feu. Il m’observait souvent avec un mélange de crainte et d’adoration, comme s’il craignait de me réveiller d’un rêve ou d’en être lui-même l’illusion.

    Mais parfois, quand tout était trop calme, je sentais une inquiétude me picoter l’âme. Ce bonheur… combien de temps durerait-il ? Était-ce vraiment pour nous ? J’avais besoin de me souvenir que j’étais vivante. Pas seulement une survivante. Pas seulement une mère. Mais aussi une femme. La sienne.

    Ce fut un après-midi ensoleillé, pendant que Kisos faisait un dessin immense pour Charlie à la sieste, que je retrouvai Anya sous la treille, un verre de thé glacé entre les doigts. Garrett et Henry avaient été à Édimbourg pour affaire, pour la journée. Pendant ce temps, Anya lisait un roman qu’elle avait dû relire vingt fois, et je pris place à côté d’elle.

    — Je dois t’avouer quelque chose… cela fait plus de dix ans que je ne l’ai pas touché. Que je ne me suis pas abandonnée à lui, avouais-je en baissant les yeux timide, presque honteuse de ce que je venais de dire. J’ai l’impression d’être redevenue une enfant. J’ai peur qu’il ne me voie plus comme une femme. Et moi… je ne sais même pas si je sais encore comment faire.

    Anya posa son livre, un sourire tendre sur ses lèvres en prenant ma main dans la sienne.

    — Q’… ce n’est pas ton corps qu’il a attendu. C’est toi. Ton rire, ton regard, ton âme. Et tu es toujours cette femme. Même plus belle qu’avant.
    — J’ai peur qu’il.. qu’il ai honte de ce que j’ai fais en mission et.. et mon corps.. je ne suis plus une femme mais une mère et.. et il n’a pas essayé de.. tu vois ?
    — Mais non.. Il t’aime. Et tu sais quoi, ce soir, tu vas te souvenir que toi aussi tu as le droit d’écouter ton corps !

    Je hochai la tête, les larmes me montant aux yeux.

    — Tu pourrais garder Kisos cette nuit ?
    — Bien sûr. Je crois que lui et Charlie ont déjà prévu un plan d’évasion pour se marier.

    Le cœur battant, je passai le reste de l’après-midi dans la serre. C’était Henry qui l’avait restaurée pour moi. Un cadeau silencieux, planté derrière la maison. Je m’y étais réfugiée souvent, mais ce soir, c’était pour lui que je la préparais.

    Des guirlandes de lumière, suspendues aux poutres, tissaient une constellation de lucioles au-dessus des plantes. J’avais glissé des draps blancs sur le vieux divan, installé une table ronde avec des chandelles, des figues fraîches, un vin fruité. Un bouquet de lavande et de jasmin reposait dans un vase en verre, et le parfum doux flottait dans la chaleur de la pièce.
    Je me regardai dans la glace brumeuse d’une étagère.
    Ma peau portait encore les traces des mois de cauchemar. Mon corps n’était plus le même. Mais dans mes yeux, il y avait une lumière nouvelle.

    J’enfilai une robe de lin ivoire, simple mais fluide, qui caressait mes épaules et laissait deviner mes formes sans les trahir. J’avais l’impression de respirer à nouveau.

    Le soleil allait se coucher quand j’entendis ses pas sur le gravier, mon cœur s’emballa. Il ouvrit la porte de la serre, sans doute surpris par la lumière, par l’odeur, par la douceur de la musique lancinante que j’avais fait jouer et de moi en tenue de soiree.

    Je me levai lentement, un peu vacillante, et je lui tendis la main un sourire timide.

    — J’ai voulu que ce soit un peu comme un premier rendez-vous. Même si, au fond, on n’en a jamais eu..

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    C.

    Quand Henry est entré dans la serre, j’ai vu ses yeux se voiler d’émotion. Ce regard… je l’avais attendu si longtemps. La surprise semblait l’avoir touché plus que je ne l’espérais. Mon cœur battait si fort que j’avais peur qu’il l’entende, et pourtant, à cet instant, j’ai su que j’avais bien fait. Nous ne nous étions jamais vraiment offert ce genre de moment, rien qu’à nous, loin des tempêtes, loin des urgences.

    Il a pris ma main comme si elle était fragile, et son baiser sur ma peau m’a traversée de frissons. Entendre sa voix m’appeler « Miss Powhatan » avec ce sourire presque timide m’a ramenée des années en arrière, quand tout était encore à découvrir. Je crois que je suis restée un instant à le regarder, juste pour graver ce mélange de force et d’hésitation qui le rend unique.

    Nous nous sommes assis à cette petite table que j’avais dressée, entourés de fleurs et de lanternes. J’ai savouré la chaleur du vin, mais plus encore, la chaleur de sa présence. Dix ans sans vraiment nous appartenir autrement que par des mots, c’est long. Trop long. Alors ce soir, j’ose. J’ai posé ma main sur la sienne, puis sur son bras, et enfin, j’ai glissé contre lui. Je voulais sentir cette solidité rassurante, me rappeler qu’il était là, vivant, et qu’il était à moi.

    Je lui ai murmuré que je voulais qu’il me touche. Pas seulement par tendresse, mais par désir. J’ai vu l’émotion passer dans ses yeux, mêlée à une retenue qui m’a émue plus que je ne saurais le dire. Il m’a parlé de ses peurs, de cette impression que nous marchions sur un fil fragile. Moi, au contraire, je sentais que la vie avait enfin ralenti. Que nous avions le droit à cette douceur. Et j’avais envie de la nourrir, de la faire grandir.

    — Oh.. Isha, mon amour, murmurais-je avec une douceur sensuelle.

    Il m’attire sur ses genoux et il passe enfin ses bras autour de ma taille, je sentais qu’enfin il se laissait aller. Son baiser, long et profond, m’a ramenée à la femme que j’étais avant toutes ces épreuves. Ce n’était pas un simple contact : c’était la promesse silencieuse que nous pouvions nous retrouver, que rien n’était perdu.

    Ce soir, il n’y avait ni guerre, ni distance, ni secrets. Il n’y avait que nous. Et cette certitude, douce et brûlante à la fois, que nous avions encore tant à vivre ensemble. Nous n’étions pas vieux, pas mort, pas empli de ressentiments malgré toutes les épreuves. Nous nous aimions toujours mais nous étions devenu des étrangers. Je le garde tout contre moi, mes mains caressant lentement la ligne puissante de ses épaules, comme si je voulais effacer de ses muscles tendus toutes les ombres que la guerre y avait laissées. Je m’accroche désespérément à sa nuque, puis remonte à sa crinière alors que mes lèvres lui offrent ce baiser puissant d’amour.

    Mais, je sens sa respiration hésitante, comme s’il avait peur de s’abandonner à ce qu’il ressent encore pour moi. Alors, en reprenant ma respiration, je garde malgré tout mon visage contre le sien et, à voix basse, presque dans un souffle, je lui murmure :

    — Tu n’as pas à douter… Tu es toujours mon ancre, mon refuge… l’homme que j’ai aimé dès le premier regard.

    Mes doigts redescendent vers sa nuque, jouent doucement avec ses cheveux, effleurent sa peau comme pour graver dans ma mémoire chaque millimètre de lui. Je l’embrasse sur la tempe, puis sur la mâchoire, lentement, en prenant le temps, jusqu’à sentir qu’il se détend peu à peu sous mes gestes. Je veux qu’il comprenne que ce n’est pas seulement un moment de désir, mais une reconnexion de nos âmes à travers nos corps. Je finis par lentement glisser mes mains sur son torse, suivant ses cicatrices sous sa chemise comme si elles étaient une carte intime que moi seule savait lire.

    — Depuis toujours, c’est toi, Isha… Depuis toujours, nos corps se sont appelés… Et chaque fois que je te retrouve. Ce n’est pas banal… c’est notre magie. Tu le sens n’est-ce-pas ? Quand tu poses tes yeux sur moi, quand tes mains prennent possession de mon corps.. Je ne suis magique que parce que c’est toi qui actives mon âme..

    Je sens un frisson le parcourir, ses mains hésitent à se poser sur moi. Alors, je les guide, les dépose là où je veux qu’il me sente, qu’il se souvienne que je suis sienne. Mes lèvres se posent sur les siennes, d’abord douces, puis plus franches, et dans ce baiser, je lui dis tout : l’amour, le manque, la certitude qu’aucune séparation ne pourra jamais briser ce lien. Quand je m’écarte juste assez pour plonger mon regard dans le sien, je chuchote :

    — On est faits l’un pour l’autre… De corps et d’esprit… Tu es mon âme soeur. J’aurais pu te laisser en prison, abandonner de te chercher quand tu es partie mais pourtant je suis restée parce que tu es mon univers. Notre passé a été violent, difficile et.. Par tous les esprits, tellement malheureux. Mais aujourd’hui mon amour, je ne regrette rien. Parce que je me sens encore plus forte, encore plus courageuse pou t’accompagner. Isha… Je veux vivre cette vie avec toi, retourner fouiller ensemble, partager cette passion qui nous a rapprochés autrefois. Voyager, non pas pour fuir, mais pour découvrir. Marcher dans des villes étrangères main dans la main, sentir le sable chaud sous nos pieds, rire avec notre fils autour d’un feu de camp. La vie est devenue étrangement douce, presque irréelle, et je sais que tu a peur que ce soit un mirage. Moi aussi j’ai peur mais je veux y croire. Et j’y crois…

    Mon visage est brillant d’amour, de douceur et de confiance. Je le contemple avec cette passion tendre qui nous caractérise depuis tant d’années. Lentement, je remonte mes mains sur ses joues et je le supplie du regard.

    — Je sais que je peux vivre sans toi Isha mais je m’y refuse alors je t’en supplie, n’aie pas peur de moi.. J’ai tellement besoin de ton amour, de ton âme, de ton corps. Aime-moi, désire-moi, ne t’arrête jamais.

    En parlant, délicatement, j’avais apporté ses mains sur mes cuisses pour qu’elle remonte le fin tissu qui couvrait mon corps nu sous la robe. Ma peau avait cette chair de poule enivrante qui me fait mordre ma lèvre d’excitation.

    — Viens.. Je te veux tellement, murmurais-je fébrilement contre ses lèvres que j’embrassais.

  136. Avatar de C.
    C.

    Je suis encore blottie contre lui, la chaleur de sa peau me réchauffant plus sûrement que n’importe quelle couverture. J’entends son cœur battre sous mon oreille, fort et rassurant, comme pour me dire que cette fois il est là, vraiment là. Cette nuit… cette nuit m’a bouleversée. Ce n’était pas seulement retrouver son corps, c’était retrouver notre langage secret, celui que personne d’autre ne pourra jamais comprendre. Chaque caresse, chaque frisson, c’était un morceau de nous recollé, un fil invisible qui se retissait encore plus solide qu’avant.

    Et puis il a prononcé ces mots. Épouse-moi à nouveau.

    Mon cœur a raté un battement. Je me suis redressée légèrement pour croiser son regard. Il était sérieux, et ses yeux… oh, ses yeux brillaient d’une tendresse qui me donnait envie de pleurer. Pas parce que j’étais triste, mais parce que je savais, là, à cet instant précis, que nous avions survécu à tout. Les guerres, les séparations, les mensonges, les blessures… et pourtant, nous étions toujours là.

    — Oui… bien sûr que oui, Isha. Mais… cette fois, je vais exiger des choses bien précises et tu ne pourras pas te dérober, Mister Cavill.

    Je fronce les sourcils, l’air sérieuse, pour qu’il comprenne que je ne plaisante pas. Mais ma voix tremble un peu ce qui me fait un peu perdre en crédibilité. Ce ne sont pas des caprices, ce sont des promesses de vie. Je veux que nos jours soient à l’opposé de ce que nous avons connu jusqu’ici.

    — D’abord, plus de secrets. Plus jamais. Même si la vérité fait mal, on se la dira. Ensuite… on ne remet plus nos rêves à plus tard. Tu veux voyager ? On part. Tu veux te lever à trois heures du matin pour écouter la mer ? On le fait. Et… je veux que Kisos nous voie heureux, qu’il grandisse avec l’exemple d’un amour qui tient debout, même cabossé. Un problème ? On répare ensemble.

    Ma gorge se serre. Je ne veux pas que mes larmes tombent, mais c’est déjà trop tard.

    — Enfin… je veux que l’on s’appartienne complètement. Pas juste dans les batailles, pas juste dans les épreuves, mais dans la douceur aussi. On a assez donné au monde, Henry. Maintenant, on se garde l’un pour l’autre.

    Je le vois cligner plusieurs fois des yeux, comme pour chasser quelque chose qui lui brouille la vue. Mais je sais… je sais qu’il pleure. De soulagement, de fatigue, d’amour. Et ça me bouleverse encore plus.

    Je finis par poser ma main sur sa joue, caressant ses traits avec la tendresse d’une femme qui a attendu une éternité pour ce moment.

    — Alors oui… mille fois oui Isha.. Je serai ta femme. Même si je n’ai jamais cessé de l’être..

    Mon regard se posa sur lui, avec cette envie irrépressible de graver chaque détail dans ma mémoire. Ma main se posa contre sa joue, mon pouce suivant doucement la ligne de sa mâchoire. Ses yeux, baignés d’une lumière tendre, reflétaient un mélange de soulagement et de désir… un écho parfait à ce que je ressentais.

    — Je veux… que tu sentes à quel point je t’ai attendu, soufflai-je.

    Je pris sa main pour la guider jusqu’à mon cœur. Mes battements s’étaient emballés, comme s’ils voulaient lui hurler ce que je ne parvenais pas à exprimer avec des mots. Il ne bougea pas, et j’eus l’impression qu’à cet instant précis, il n’existait plus rien autour de nous. Ses doigts, de nouveau timides, recommencèrent à explorer ma peau, dessinant la courbe de mon épaule jusqu’à la naissance de mon dos.

    Je m’installai à califourchon sur lui, mes genoux de part et d’autre de ses hanches. La lumière du soleil se levant caressait nos peaux et nous enveloppait d’une douceur presque irréelle. Je me penchai, nos fronts se frôlèrent, nos souffles se mélangèrent. Mon parfum de jasmin se fit plus dense, comme si lui aussi voulait s’ancrer à cet instant.

    — Personne d’autres que toi ne m’a touché Isha… Je suis à toi… De toutes les façons possible… Maintenant, laisse-moi t’aimer… à ma façon, murmurais-je contre ses lèvres.

    Avant qu’il ne puisse répondre, je l’embrassai. Lentement. Avec cette intensité qui donne l’impression que le temps se suspend. Mes mains glissèrent derrière sa nuque, le forçant à me rapprocher encore, et je sentis sa résistance se dissoudre sous cette douceur ardente. Nos corps se cherchèrent presque naturellement, comme si une force invisible nous ramenait toujours l’un vers l’autre, et là, dans un mouvement prémédité, je le laissais s’enfouir une nouvelle fois en moi. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il pouvait l’entendre. Je sentais la tension dans ses muscles, cette fragile retenue que j’étais décidée à briser. Je me reculais juste assez pour plonger mes yeux dans les siens, un sourire tremblant aux lèvres.

    — Tu es enfin là… et je ne te laisserai plus jamais repartir.

    Je me cambrais, sensuelle et douce dans mes mouvements alors que mes ongles s’enfonçaient sans retenue dans la peau de ses épaules. Je ne pouvais m’empêcher de murmurer son prénom, ce prénom tant chéris qui avait hanté mes nuits. Je le suppliais de me caresser, de me posséder, de me contempler, comme si par son regard et ses caresses je redevenais moi aussi moi-même.

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    C.

    Je serrai doucement la main de Kisos dans la mienne alors qu’il s’approchait du chien, ce grand berger allemand aux yeux méfiants. Mon cœur se serra en voyant l’ombre de peur dans ses yeux, mais je ne pus m’empêcher de sourire intérieurement en observant la patience et la douceur avec laquelle Kisos s’y prenait. Comme toujours, notre fils avait ce don de lire le cœur des êtres, humains ou animaux, et il le faisait avec une tendresse que je ne connaissais que trop bien.

    Henry me soutenait par le bras, mais je sentais que mon esprit était déjà ailleurs, absorbé par cette rencontre entre notre enfant et ce chien abandonné. Je le voyais reculer légèrement, puis avancer, tendre sa petite main, murmurer quelque chose que seul le chien semblait entendre. Et peu à peu, l’ombre de peur s’estompa, remplacée par une curiosité timide. Lorsque le chien finit par se laisser approcher et se nicher contre Kisos, je ne pus retenir un soupir d’émotion. Il rayonnait, et je me sentais partagée entre la fierté et la joie d’assister à ce petit miracle.

    — Regarde-le… soufflai-je à Henry, ma voix vibrante d’émotion. C’est incroyable… le voir se laisser aller à la confiance comme ça… grâce à lui.

    Henry me regarda, un mélange de tendresse et de fierté dans les yeux, et je me laissai guider par son bras jusqu’au refuge. Je savais qu’il avait cette même idée pour moi. Mon regard se posa sur les cages et les enclos, sur chaque animal qui avait connu l’abandon ou la cruauté. Mon cœur s’ouvrit d’un coup, et je sentis une étincelle d’envie de me rapprocher de l’un d’eux, de lui offrir un peu de sécurité, d’amour et de chaleur.

    — Et toi Ma’, demanda Kisos, lequel tu veux sauver ?

    Je me mis à déambuler doucement entre les enclos, chaque animal attirant mon regard, chacun m’offrant un petit bout de son histoire silencieuse. Je sentais le poids des années, des pertes, mais aussi l’espoir renaître dans mon cœur. Et puis, au fond d’un enclos, un chaton maigre et tremblant attira mon attention. Ses yeux me fixaient avec une telle intensité que je sus instantanément que je ne pouvais pas le laisser ici. Je m’accroupis, le prenant doucement dans mes bras, et il se blottit contre moi, ronronnant timidement.

    Kisos tourna la tête vers moi, un sourire émerveillé sur son visage.

    — Il est parfait, Ma’ ! Il est tout maigre. Je suis sûr qu’il va tout dévorer comme Duda quand il est rentré à la maison.

    Je posai le chaton contre ma poitrine et regardai Henry avec un sourire attendri et amusé. Nos regards se croisèrent, et je sus qu’il comprenait parfaitement ce que ce moment signifiait pour moi. Que nous reconstruisions notre petite famille, que nous partagions l’amour et la protection, non seulement entre nous trois, mais aussi avec ces âmes qui avaient tant souffert.

    Henry prit ma main, et ensemble, nous observâmes Kisos caresser son nouveau compagnon à quatre pattes. Mon cœur se gonfla de gratitude et de bonheur : pour la première fois depuis si longtemps, nous étions vraiment là, ensemble, une famille unie, douce et fragile, mais prête à accueillir la vie et ses promesses.

    — Nous allons leur offrir une vie meilleure… murmurai-je, plus pour moi que pour lui, tandis que le chaton se blottissait contre mon cou.

    Kisos sautillait presque sur place, les yeux brillants de joie, tandis que le berger allemand se tenait enfin à ses côtés, la tête posée contre son épaule comme s’il avait toujours attendu ce moment. Je ne pus m’empêcher de sourire à cette vision : mon fils et ce chien, deux âmes qui se reconnaissaient dans la douceur et la patience.

    — On va l’appeler… je sais pas encore ! lança Kisos, les yeux pétillants. Tu veux choisir Ma’ ?

    Je me penchai pour le caresser doucement, sentant sous mes doigts les cicatrices de sa vie passée, les muscles tendus mais prêts à se détendre maintenant qu’il se sentait enfin en sécurité.

    — Que penses-tu de Wolf ? proposai-je doucement, comme pour lui laisser un peu de magie. Il va nous protéger et t’apprendre plein de choses, non ?

    Je sentis mes yeux s’humidifier, non pas de tristesse, mais de gratitude en voyant Kisos acquiescer avec un sourire immense. Le chaton blottit contre mon cou, laissa quelques un de ses petits ronronnements remplir l’air de chaleur. Je levai les yeux vers Henry. Il souriait, un mélange de tendresse et de fierté dans son regard dont jamais je ne me lasserais.

    — Il s’appellera Lux, dis-je en caressant le chaton. Comme celui que nous avions autrefois, mais cette fois, il restera avec nous.

    Je me redressais sur mes pieds et déposait un baiser sur les lèvres de mon époux, et Kisos me tira par la main pour montrer fièrement Wolf, désormais adopté. Mon cœur se gonfla de bonheur. Nous étions là, ensemble, enfin une famille, unie. Alors que nous quittions le refuge, Wolf trottinant derrière Kisos et Lux niché contre mon cou, je me sentais sereine.

    Le soleil déclinait doucement et enveloppait le jardin d’une lumière dorée. Kisos s’acharnait joyeusement à apprendre quelques tours à Wolf, riant à chaque petite réussite du chien, tandis que moi, assise sur la couverture, je caressais Lux qui s’était installé confortablement contre mes jambes. Ses ronronnements étaient comme un petit tambour de contentement et me réchauffaient le cœur.

    Henry était là, à mes côtés, observant notre fils avec une attention bienveillante, parfois éclatant de rire lorsqu’un mouvement de Wolf surprenait Kisos. Je l’admirais en silence, me rappelant à quel point il avait changé, combien il semblait désormais capable de profiter de ces instants simples, loin des dangers et des tourments du passé.

    — Tu te souviens de la dernière fouille que nous avons menée à Égypte ? commençai-je, en désignant Lux qui frottait son museau contre ma main, celle près de la vallée du Nil. Il y a quelques années j’y ai trouvé un petit temple, presque oublié, qui avait été dédié à un couple. Un pharaon et une reine. La pierre était gravée de signes que nous n’avions jamais vus auparavant. Et chaque fois que je les observais, j’avais l’impression qu’ils nous murmuraient quelque chose… quelque chose sur la patience, le soin, la persévérance et l’amour.

    Henry pencha légèrement la tête, son regard accrochant le mien alors que Kisos, qui entendait l’histoire les rejoignit aussitôt.

    — Tu racontes l’histoire que j’aime Ma’ ?

    Je me rapprochai de Henry, un tendre sourire sur les lèvres en posant ma main sur la sienne.

    — Oui Kisos… C’est l’histoire d’un jeune général de l’armée romaine qui… on ne sait pour quelle raison, s’est trouvé banni de Rome. Il a débarqué en Egypte, à Alexandrie. Esclave, il a pourtant atterri au palais royal où il a rencontré une puissante reine qui favorisait la paix et l’entente entre les peuples. Ils ont été détruit de l’histoire par simple vengeance et jalousie. Leur règne a été glorieux, puissant et en paix. Leur amour a sauvé bien des vies. Tu sais, à chaque découverte, chaque énigme sur lesquels je tombais je ne pouvais m’empêcher de penser à toi, à nous et à tout ce que nous avons résolue ensemble. Tout ce que nous avons traversé m’a conduite jusqu’ici, jusqu’à toi, à Kisos et à cette famille que nous avons enfin créée. Ces signes, ces histoires Isha… nous rappellent qu’il y a toujours de la beauté à protéger, et que l’amour, comme les pierres anciennes, doit être préservé avec soin.

    Lux se tortilla contre mes jambes, comme pour appuyer mes paroles, et je ris doucement.

    — Tu vois, même Lux est d’accord, murmurai-je en caressant sa petite tête.
    — J’adore cette histoire, dit Kisos en chatouillant Wolf avant de le poursuivre dans le jardin, pas toi Duda ? Tu trouves pas que la Reine c’est Ma’ ?

    Je rougis légèrement et inclinai la tête vers Henry.

    — Ton père est assurément le beau général romain dans mon esprit je te l’accorde..

    Kisos cria soudainement :

    — DUDA ! Wolf sait s’asseoir et donner la patte !

    Je me retournai juste à temps pour voir Wolf obéir parfaitement, et je ne pus m’empêcher de rire avec eux. Mon cœur se serra de bonheur et de gratitude. Ces petites victoires, ces instants de tendresse, chaque rire, chaque geste tendre… c’était exactement ce dont j’avais rêvé toutes ces années, et je le vivais enfin, pleinement.

    Je posai ma tête contre l’épaule d’Henry et laissai mes doigts caresser Lux, en silence, savourant ce bonheur fragile mais réel. Pour la première fois depuis si longtemps, j’avais l’impression que nous pouvions simplement être, respirer, aimer et protéger ce que nous avions bâti. Et dans le sourire de Kisos et le regard lumineux d’Henry, je sus que ce moment resterait à jamais gravé dans notre mémoire, un souffle doux de vie retrouvée.

  138. Avatar de C.
    C.

    Je le regardais, le cœur serré, alors qu’il parlait. Chaque mot de Henry vibrait de sincérité, et plus il avançait dans ses explications, plus je sentais mon âme se remplir de douceur et de fierté. Cet homme que j’aimais tant, mon compagnon, mon roc, avait un cœur immense. Il ne se contentait pas de reconstruire sa propre vie, il rêvait d’offrir un avenir à ceux qui n’avaient plus rien.

    Mes yeux se voilèrent d’émotion. Un orphelinat… Je voyais dans son regard ce mélange d’inquiétude et de pudeur, comme s’il craignait que je trouve ce projet trop grand, trop fou. Mais je n’y voyais qu’une chose : la bonté d’un homme qui avait trop souffert et qui refusait que d’autres, surtout des enfants, connaissent la même douleur.

    Je pris une inspiration, serrant doucement sa main dans la mienne.

    — Isha… mon amour… tu n’imagines pas comme ton projet me touche. Il est à ton image : noble, humain, rempli d’amour et bien sûr que je veux être à tes côtés pour ça. Tu sais quoi, je vais reprendre ce que j’ai toujours su faire… soigner. Être guérisseuse, comme autrefois en Atlantide. Je vais ouvrir un dispensaire, un lieu où ces enfants et tous ceux qui en auront besoin au village trouveront des soins, de l’écoute, de la chaleur.

    Lux vint se frotter à mes chevilles comme pour ponctuer mes paroles, et j’esquissai un sourire en pensant à ces deux petites âmes qui venaient d’entrer dans nos vies. Lux et Wolf. Deux petites choses, deux présences fragiles et pourtant si puissantes, qui avaient déjà apporté une légèreté dans notre quotidien, une tendresse nouvelle. On pouvait entendre Kisos rire avec son chien, et moi je retrouvais ce plaisir simple d’avoir une boule de poils ronronnante au creux des mains.

    — Tu les entends, demandais-je d’une voix douce, Wolf et lui se sont trouvés. Il a enfin ce compagnon qui veillera sur lui, qui partagera ses secrets, ses jeux et ses chagrins.

    Je me tus un moment, émue, laissant le silence se poser entre nous. Henry baissa légèrement les yeux vers son verre, et je compris combien tout cela comptait pour lui.

    — Isha, repris-je doucement, il n’y a rien que je veuille plus que de bâtir cet avenir avec toi. Une famille plus grande, oui… un orphelinat, un dispensaire, une maison pleine de rires et de vie. Tu as raison : nous avons tant à rattraper avec Kisos. Mais nous pouvons aussi offrir à d’autres enfants ce que nous n’avons pas eu pour lui à ses débuts. Et je suis certaine qu’il sera fier de nous, fier de grandir en aidant, en donnant un peu de ce qu’il reçoit aujourd’hui. Et qui sait.. ce Tomas pourrait être un grand frère pour Kisos.

    Mes doigts caressèrent doucement les siens, et j’ajoutai dans un souffle :

    — Je t’aime tellement mon amour..

    La nuit était tombée depuis longtemps. Le souffle régulier d’Henry à mes côtés aurait dû m’apaiser, mais je sentais mes nerfs encore tendus malgré la douceur du repas partagé et des rires de Kisos dans le jardin. Peut-être était-ce justement cela, ce trop-plein de bonheur fragile qui m’empêchait de trouver le repos.

    Je finis pourtant par sombrer. Et aussitôt, les ombres m’assaillirent.

    Dans mon cauchemar, Kisos n’était plus l’enfant rieur aux yeux lumineux. Il errait dans un décor gris et froid, ses vêtements en lambeaux, la peau meurtrie par des coups que je n’arrivais pas à empêcher. Ses lèvres tremblaient, il criait, d’une voix brisée :

    — Ma ! Duda !

    Mais il n’y avait que le vide pour lui répondre. Je le voyais tendre ses petites mains, implorant une chaleur qui ne venait pas. Son regard bleu se brouillait de larmes, et chaque sanglot me transperçait comme une lame.

    Je voulais courir vers lui, mais mes jambes refusaient de bouger. Une force invisible me retenait en arrière, et lui s’éloignait toujours plus dans ce brouillard étouffant.

    — Ma… ne pars pas… je suis seul…

    Je me réveillai en sursaut, trempée de sueur, le cœur affolé comme si j’avais réellement perdu mon enfant. Une main chaude se posa sur mon épaule, ferme et rassurante. Je me retournai vers Henry, haletante, et les larmes que je retenais coulèrent malgré moi. Il m’attira aussitôt dans ses bras. Sa poitrine était un refuge, et j’y enfouis mon visage comme une naufragée qui se raccroche à une rive.

    — C’était Kisos… il était… seul… il m’appelait, sanglotai-je d’une voix brisée.

    Je tremblais, incapable de calmer ma respiration. Puis les mots jaillirent, comme s’ils s’étaient accumulés trop longtemps dans ma gorge.

    — J’ai eu tellement peur, Isha. Chaque mission… chaque fois que je partais, je me disais : si je meurs… si tu restes enfermé… Kisos… il n’aurait plus personne. Et je… je l’ai caché au monde. J’ai fait croire qu’il n’existait pas, comme si c’était une honte, alors qu’il est la plus belle chose que nous ayons.

    Ma voix se brisa. Je me sentis minuscule, écrasée par ma propre culpabilité.

    — J’ai été égoïste. Je pensais le protéger, mais je lui ai volé son père, sa famille toutes ces années. Et si… si quelque chose m’était arrivé, il aurait grandi sans nous. Seul. Comme dans ce cauchemar. Il aurait été brimé parce qu’il est métisse.

    Je le sentais prêt à m’interrompre et à me trouver des excuses mais j’étais incapable d’absorber toute cette indulgence.

    — Je t’ai privé de lui. Et je m’en veux. Comment peux-tu ne pas m’en vouloir ? Chaque sourire de Kisos me rappelle ce que tu n’as pas vu, ce que je t’ai volé.

    Je finis par me lever, presque en furie. Après avoir enfilé une robe de chambre, je me rendis dans la chambre de notre petit garçon et le vit qui dormait profondément dans son lit, Wolf dans ses bras. Les sanglots ne s’arrêtèrent pas. Je ne pouvais pas être consolée par la simple vision de ce petit être que j’avais dissimulé.

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    C.

    Je suivais du regard Henry et Kisos qui riaient aux éclats dans l’eau. Les éclaboussures volaient plus haut que leurs cris et j’avais l’impression que la mer tout entière riait avec eux. Ce tableau aurait dû m’apaiser entièrement, mais dans mon cœur, une autre marée s’élevait.

    Anya, à mes côtés, avait ce sourire tranquille, presque serein malgré les mots lourds qu’elle venait de prononcer. Ses confidences résonnaient encore dans mon esprit. Je me souvenais très bien de ce jour, il y a des années, dans une petite chambre d’étudiante où je lui avais tenu la main pendant qu’elle avortait. J’avais senti la peur dans ses doigts tremblants, mais aussi un soulagement amer. Aujourd’hui, son corps lui rappelait ce choix passé, et j’avais mal pour elle.

    Je tournai la tête vers elle, le sable chaud sous mes doigts.

    — Tu sais… ce n’est pas ton corps qui te punit. Tu as fait un choix à un moment où tu ne pouvais pas faire autrement. Et sans ce choix-là, peut-être que tu n’aurais pas survécu et donner la vie à Charlie. La culpabilité ne doit pas te voler tout le reste.

    Elle m’offrit un sourire doux, mais ses yeux brillaient d’une ombre familière : celle que je connaissais trop bien. Puis vint sa question, directe, presque innocente mais qui me transperça : « Et vous, vous comptez agrandir votre famille ? »

    Je restai un instant silencieuse, le regard fixé sur Henry qui portait Kisos sur ses épaules, faisant semblant de sombrer dans les vagues comme un géant terrassé. Le rire de mon fils m’enveloppait, et pour la première fois je m’autorisai à imaginer d’autres rires d’enfants autour de nous. D’autres petites mains accrochées aux nôtres.

    — Je… j’y pense, avouai-je à mi-voix. Plus que je ne veux bien l’admettre. Mais… j’ai peur.
    — Peur de quoi ?
    — Peur de disparaître. De n’être plus que… mère. Une matrice, un ventre qui enfante. J’aime Kisos de tout mon être, et je sais qu’un autre enfant aurait sa place dans ce cercle… mais je crains de m’y perdre. De ne plus être Q’Orianka, la femme, la chercheuse, la guérisseuse… mais seulement la mère.

    Les mots avaient un goût amer. Les aveux sonnaient comme une trahison, mais c’était la vérité nue que je n’avais jamais osé confier à Henry. Anya hocha lentement la tête, comme si elle comprenait trop bien.

    — Tu as peur que ton identité se dilue. Que ton monde ne se résume qu’à leurs besoins.
    — Oui, soufflai-je. Quand je suis dans une fouille archéologique, ou quand je soigne quelqu’un… j’existe autrement. Je sens mon esprit, mes mains, ma mémoire des savoirs anciens… Mais si je deviens mère encore et encore, est-ce que je ne vais pas finir par oublier cette partie-là de moi ? Est-ce que je ne serai plus qu’un ventre au service de cette famille ?

    Mes yeux se brouillèrent, et je baissai la tête vers Lux, roulé sur mes jambes. Il ronronnait doucement, indifférent aux tumultes de mon cœur.

    — Tu sais… j’ai eu la même peur. Sauf que moi, je ne voulais que ça : être mère. Et même là… parfois je me sens perdue. Pas à cause de mes enfants, mais parce que je n’ai rien d’autre. Tu as la chance de savoir qui tu es en dehors d’eux. Peut-être que le secret n’est pas de choisir l’un ou l’autre… mais d’oser tenir les deux à la fois.

    Ses paroles firent leur chemin en moi comme une vague lente. Je relevai la tête, observant à nouveau Henry et Kisos qui construisaient un château de sable. Kisos, concentré, plaçait des coquillages comme des joyaux. Henry riait, les cheveux trempés, et un éclat de soleil dansait sur sa peau. Mon bonheur. Mes trésors.

    Peut-être que la question n’était pas de savoir si j’étais prête à agrandir cette famille. Peut-être que le vrai défi était de trouver la force d’être à la fois la mère qu’ils méritaient… et la femme que je refusais de perdre.

    — Tu as raison. Il faudra que je trouve cet équilibre. Mais si un jour un autre enfant vient… alors il saura aussi qu’il naît d’une mère et d’une femme. Pas seulement d’un ventre.

    Anya serra doucement ma main, et nous laissâmes nos regards se perdre vers la mer. Les éclats de rire de nos hommes et de nos enfants roulaient jusqu’à nous comme un écho du futur.

    Plus tard, dans la soirée, le manoir était plein de rires et de voix ce soir-là. Henry avait insisté pour que tout soit simple, chaleureux, comme à leur habitude. Sur la grande table du jardin, nous avions disposé plats et corbeilles, des assiettes dépareillées, des verres de toutes sortes, mais l’ensemble respirait la convivialité. Les lanternes suspendues aux branches diffusaient une lueur douce qui dansait sur les visages de chacun.

    Kisos, assis entre son père et Charlotte, semblait brûler d’impatience, incapable de tenir en place. Je voyais son regard pétiller, ses jambes se balancer sous la table, et je compris qu’il attendait son moment. Ce fut après le dessert, quand le calme était revenu, qu’il se leva d’un bond et tapa deux fois dans ses mains pour attirer l’attention.

    — J’ai une grande nouvelle ! lança-t-il, fier comme un roi. Duda et Ma vont se marier !

    Un silence surpris, puis des exclamations jaillirent. Charlotte battit des mains en riant, Garrett se passa une main sur le visage en souriant de l’enthousiasme des enfants, Anya poussa un petit cri, et moi je sentis mes joues s’empourprer. C’était un secret que nous voulions annoncer ensemble… mais Kisos avait trouvé sa façon bien à lui.

    Je pris une inspiration, et me tournai vers Anya. Ses yeux brillaient d’une émotion que je connaissais bien. Je posai ma main sur la sienne.

    — Anya, dis-je doucement, j’aimerais que tu sois mon témoin. Je ne peux pas imaginer un jour aussi important sans toi à mes côtés.

    Elle porta sa main à sa bouche, étouffant un sanglot, puis me serra dans ses bras avec cette force fraternelle qui me faisait toujours vaciller.

    — Tu n’as pas idée de ce que ça représente pour moi… murmura-t-elle contre mon oreille. Bien sûr que oui, je serai là.

    Pendant ce temps, Charlotte, qui avait écouté l’échange d’un air malicieux, se leva à son tour. Elle tira sur la manche de Kisos, puis déclara très sérieusement :

    — Et moi, je veux jeter des fleurs. Beaucoup de fleurs. Partout !

    La table éclata de rire. Garrett posa une main tendre sur la tête de sa fille, et Kisos hocha gravement la tête comme pour entériner cette décision.

    Je les regardai tous, ce mélange improbable de nos vies, et une chaleur douce m’envahit. C’était cela, notre famille désormais : une mosaïque d’âmes liées par l’amour, le choix et la fidélité. Je crois que ce soir-là, plus encore qu’à travers la promesse du mariage, je réalisai que nous étions déjà unis, pour toujours.

  140. Avatar de C.
    C.

    Je posai Lux au sol pour pouvoir entourer mon adoré de mes bras. Son odeur, sa chaleur, sa voix encore un peu vibrante d’émotion après cette journée… tout cela m’enveloppait, et je sentis un sourire naître malgré la fatigue. Je levai le visage vers lui et déposa un baiser tendre sur ses lèvres, avant de le couvrir de petites caresses au coin de sa mâchoire, sur sa nuque, sur sa tempe.

    — Moi aussi, murmurai-je, j’ai eu l’impression de respirer enfin. Rien d’autre qu’une journée simple, belle… et nous trois.

    Je le sentais ému, encore fragile sous la surface, alors je glissai mes mains sous sa chemise, lentement, comme si je voulais lui rappeler qu’il pouvait s’abandonner totalement. Mes lèvres se firent voyageuses, effleurant sa joue, descendant vers le creux de son cou. Je voulais l’attirer sur un sujet plus tendre, plus sensuel.

    — Tu sais… je crois qu’il est temps de parler de notre lune de miel, dis-je dans un souffle amusé, tout contre sa peau.

    Je relevai les yeux vers lui avec un éclat de malice, mais aussi une intensité qui n’appartenait qu’à nous.

    — Parce que j’ai des envies, Isha. Des envies… très, très, très sensuelles, après toutes ces années à être loin de toi. Tu m’as manqué d’une façon… que je n’osais même pas avouer.

    Un rire m’échappa tandis que mes doigts s’accrochaient aux boutons de sa chemise. Un à un, je les fis sauter, impatiente, presque gourmande. Mon regard ne quittait pas le sien.

    — Tu veux un secret ? avouai-je dans un murmure fiévreux. Pendant toutes ces années… j’ai rêvé de toi. Pas seulement de ta main dans la mienne, pas seulement de nos promenades… mais de toi, nu, contre moi. De nous, brûlants, inséparables.

    Je laissai mes lèvres se presser à nouveau contre les siennes, plus avides, mes mains caressant déjà son torse découvert.

    — Et ce soir, mon amour, je n’ai pas envie de dormir. Je veux que tu me rappelles que nous sommes faits l’un pour l’autre… corps et âme. Clôturons cette merveilleuse journée par toi… et moi..

    Mes mots se faisaient presque prière, presque supplique, tandis que je l’attirais doucement contre moi et que je le laissais me soulever sur la table de la cuisine. J’en oubliais mes peurs d’être mère de nouveau. Tout ce que je voulais, c’était de succomber encore et encore sous ses mains, ses baisers et son regard brûlant. La chaleur de la soirée nous enveloppait et je me glissai contre lui, cherchant sa peau, son odeur, cette présence qui m’avait tant manqué. J’avais besoin qu’il me sente audacieuse, souveraine, entière, après toutes ces années à cacher, à fuir.

    Mes doigts effleurèrent la ligne ferme de son épaule, y traçant un chemin lent, presque cérémoniel. Je descendis le long de son bras, savourant chaque frisson sous mes caresses, puis revins vers sa nuque, où je laissai mes ongles griffer à peine, juste assez pour lui arracher une tension nouvelle dans son souffle.

    — Tu n’as pas idée, murmurai-je contre sa gorge, mes lèvres frôlant à peine sa peau, de combien de nuits j’ai rêvé de ce corps qui est mien, seulement mien.

    Mes mains quittèrent sa nuque pour redessiner la courbe de son torse. J’aimais sa chaleur, la solidité de ses muscles, cette impression qu’il pouvait porter le monde, et que moi seule pouvais le faire vaciller. Mes paumes s’attardèrent sur son ventre, en cercles lents, comme si j’y inscrivais une promesse. Je sentais sa respiration s’accélérer, et je souris en relevant la tête vers lui, mes yeux cherchant les siens pour l’y capturer.

    — Laisse-moi te rappeler que tu es vivant… que tu es désiré… et que personne ne pourra jamais t’arracher à moi.

    Je descendis encore, mes doigts explorant avec patience la frontière de ses reins, la cambrure de ses hanches. Je jouais de ses réactions, m’attardant, me retirant, reprenant ailleurs, comme une musicienne qui maîtrise sa partition. J’aimais sentir qu’il se tendait sous ma conduite, qu’il se perdait déjà dans un territoire où seul mon toucher dictait la cadence, jusqu’à ce qu’enfin, mes doigts viennent agripper fermement l’objet de mon désir.

    Entre deux caresses, je posai sur ses lèvres des mots aussi brûlants que mes gestes :
    — Tu es à moi, Isha. Tu as toujours été à moi… et je veux que tu me le montres ce soir.

    Chaque mot coulait comme un philtre, chaque geste enflammait davantage mon corps. Je le sentais prisonnier de ce jeu que j’avais lancé, suspendu au bord de cette tension qui ne demandait qu’à basculer et l’entendre gémir, m’être complètement dominé ne pouvait que rendre ce moment encore plus électrique.

    La chaleur de la cuisine semblait se condenser autour de nous, comme si l’air lui-même se gorgeait de l’électricité qui vibrait entre nos corps. Je sentais sous mes paumes la tension de ses muscles, raides de retenue, et cela m’excitait. Ses yeux brûlaient d’un désir qu’il peinait à contenir, mais moi… moi je n’avais aucune intention de me contenir. Je voulais l’enchaîner à mes caresses, l’envelopper d’une fièvre qu’il ne pourrait plus repousser.

    Je me penchai, mes dents glissant au creux de sa gorge, tandis que ma main libre, redessinai chaque ligne de son dos. J’y laissais traîner mes ongles, assez pour éveiller sa peau, assez pour qu’il frissonne sous ma lente domination.

    — Tu ne sais pas, soufflai-je à son oreille, combien de nuits j’ai passé à t’imaginer… combien de fois j’ai fermé les yeux en mission, seule dans des chambres glaciales, et que ton corps me hantait.

    Je laissai ma bouche errer sur sa clavicule, mordillant sa peau avant d’y déposer un baiser ardent, comme une marque d’appartenance. Mes doigts sur son membre alternaient leurs mouvements avec une lenteur calculée. Chaque soupir arraché à sa gorge une victoire secrète.

    — Tu venais dans mes rêves, Isha, murmurais-je d’une voix chaude, comme une brûlure. Je me réveillais haletante, les draps collés à ma peau… et toujours ce manque, insupportable, de toi. J’entendais ton souffle, je sentais tes mains me prendre, m’explorer, mais chaque fois je me réveillais seule. Tu m’as tourmentée, sans même le savoir.

    Je l’embrassai, non pas avec la douceur timide, mais avec la ferveur de celle qui réclame tout. Mes lèvres happaient les siennes, le dévoraient presque, avant de reculer pour mieux le faire languir. Ma main, elles, s’activait encore, quand l’autre s’attardait sur sa fesse.

    — Je ne veux plus rêver. Je veux que tu sois à moi, totalement.

    Ma voix s’était faite caressante, mais lourde de promesses, presque sulfureuse. Je le sentais lutter pour ne pas céder, ses doigts crispés sur mes hanches comme si s’il me laissait la bride sur le cou, il se perdrait en moi. Et c’était exactement ce que je voulais : qu’il se perde, qu’il n’ait plus d’autre repère que mes mains, mes baisers, ma voix. Je le narguais, je jouais avec lui, je le poussais à me posséder. Alors je passai ma bouche sur son oreille, ma langue effleurant le lobe avant de souffler, dans un murmure brûlant :

    — Laisse-moi t’emmener là où je suis allée des centaines de fois en rêve… Laisse-moi te faire sentir ce que je sentais, quand j’appelais ton nom dans le noir.

    Mon corps s’était collé davantage au sien, mes cuisses encadrant les siennes, ma poitrine écrasée contre son torse. Chaque mouvement de moi était une provocation, une incantation sensuelle. Je sentais sa respiration se briser sous mes baisers, ses défenses s’effriter à chaque mot, chaque caresse.

    Et moi, j’étais grisée de ce pouvoir brûlant, de cette certitude qu’il allait bientôt céder… qu’il allait basculer, malgré toute sa maîtrise, dans le vertige que je lui tendais.

  141. Avatar de C.
    C.

    Je sens encore la brûlure de son corps contre le mien, comme si chaque coup de reins marquait ma peau au fer rouge. Henry m’avait arrachée à ma propre maîtrise, mais ce n’était pas une perte de contrôle : c’était un abandon total, un naufrage dans ses bras, et j’y sombrais avec une délectation sans limite.

    Sa force me submerge, et pourtant, je ne me sens jamais plus en sécurité qu’à cet instant. Mes jambes serrent sa taille, mes ongles labourent ses épaules, et je gémit son prénom encore et encore, incapable de me contenir, incapable de me retenir.

    — Isha… Mon amour… continue… je t’en supplie…

    Ma voix tremble entre la supplique et l’ordre, comme si mon propre désir me dépassait. Il s’enfonce en moi avec cette puissance furieuse, et je me sens consumée, possédée, vivante comme jamais. Je ferme les yeux, je me cambre contre lui, et chaque mouvement nous arrache plus loin de ce monde, vers une extase brute et sauvage.

    Mon souffle s’échappe en halètements pressés, ma poitrine heurte la sienne, et j’ai l’impression qu’il me dévore toute entière, corps et âme. Mes mains glissent sur lui avec frénésie, sur sa nuque, sur son dos, sur sa peau trempée de chaleur. Je veux l’avoir partout, je veux qu’il ne soit qu’à moi, je veux qu’il m’épuise, qu’il m’anéantisse sous son amour.

    — Plus fort… encore… fais-moi t’appartenir… ne.. ne me laisse plus..

    Je n’entends plus rien d’autre que le fracas de nos corps et mon propre cœur qui martèle trop vite. Mes reins se brisent de plaisir, mon ventre se tord, et je hurlerais son nom si je n’avais pas peur de réveiller la maison entière. Alors je mords son épaule, m’agrippe à lui comme si ma vie en dépendait, et je le supplie encore, en gémissant, haletante :

    — Ne t’arrête pas… je veux tout, Isha… tout… encore..

    Et quand la vague me prend, quand l’extase me transperce de l’intérieur, c’est son regard qui me tient, ses yeux brûlants ancrés aux miens, comme pour me rappeler que nous ne faisons qu’un.

    La chambre se remplit de nos souffles brisés, et je me perds dans la fureur de son amour, dans cette intensité animale et tendre qui n’appartient qu’à lui.

    Le plaisir m’a traversée comme une vague furieuse, et pourtant je ne voulais pas que ça s’arrête. Allongée, haletante, je sens encore mon corps vibrer, mais je refuse de le lâcher. Alors je l’attire contre moi, mes bras se refermant sur lui comme pour l’enchaîner à mon corps. J’ai besoin de le sentir là, tout contre moi, sa chaleur collée à la mienne, son souffle sur ma peau.

    — Mon amour.. mon soleil, murmurais-je, et ce n’est plus une supplique mais une offrande.

    Mes doigts glissent lentement le long de son dos, redécouvrant chaque muscle, chaque cicatrice, chaque relief familier. Je me gorge de lui, je m’imprègne de son odeur, de sa présence, comme si j’avais peur qu’il disparaisse encore. Mes lèvres trouvent les siennes et cette fois le baiser est tendre, languide, presque apaisé. Pendant un instant, je me laisse aller à cette douceur, fragile, que je n’ai jamais osé lui offrir avant.

    — … comme je t’aime.

    Mais l’incendie en moi refuse de mourir. Une flamme plus vive me dévore déjà. Alors, dans un élan félin, je le bascule sous moi. Mes cheveux tombent en cascade sur son torse tandis que je l’immobilise de mes paumes, mes ongles effleurant sa peau avec assez de force pour qu’il en frémisse. Dans mes yeux, je le sais, il y a une lueur de malice, presque sauvage.

    — Tu m’appartiens, lui soufflais-je à l’oreille avant de la mordre, assez fort pour qu’il gémisse.

    J’aime cette vibration rauque qui naît de sa gorge. Ma bouche descend sur sa peau, y laissant un sillage de baisers et de morsures, alternant entre tendresse et brutalité. Je le marque volontairement, je veux qu’il porte sur lui la preuve de ma possession. Qu’il n’ait aucun doute : il est à moi.

    Mes hanches roulent lentement contre lui, dans un jeu cruel de frottements et de caresses destinées à l’attiser encore. Je sens son corps réagir, tendu, brûlant sous moi, et cela me donne un pouvoir enivrant. Mes lèvres effleurent son cou, et je chuchote, ma voix rauque de désir :

    — Je t’ai rêvé trop longtemps… je veux te sentir, je veux me perdre en toi… jusqu’à ne plus savoir où je commence et où tu finis.

    Mes dents se plantent dans son cou, mes ongles griffent ses flancs, et tout en moi n’est plus qu’un cri de passion brute. J’ai besoin de lui comme jamais. Je veux me fondre en lui, ne plus faire qu’un, effacer toutes les frontières entre nos corps.

    Je sens mon propre corps vibrer d’un feu qui ne s’éteint pas. J’ai déjà goûté au plaisir, mais il m’en faut plus. Lui aussi en veut davantage, je le lis dans la tension de ses muscles, dans la fureur contenue de son souffle. Je veux qu’il perde pied, qu’il m’oublie, qu’il se perde en moi comme jamais encore.

    Alors je descends lentement le long de son torse, mes lèvres s’attardant sur sa peau brûlante, mes dents y laissant des traces comme autant de signatures indélébiles. Chaque soupir qu’il m’offre m’enivre davantage. J’aime ce pouvoir, cette fragilité qu’il m’abandonne quand son corps s’offre à mes caresses.

    Mes mains encadrent ses flancs, puis je laisse mes lèvres glisser toujours plus bas, effleurant chaque parcelle de sa peau, savourant les frissons que j’arrache à son corps. Lorsqu’enfin j’arrive à sa virilité de nouveau dressée, je m’arrête une fraction de seconde, relevant mes yeux vers lui. Il me fixe, les pupilles dilatées, le torse soulevé par une respiration haletante. Il est déjà à la limite.

    Je souris avec une malice coupable avant de l’effleurer de mes lèvres, légère, taquine, presque cruelle. Je veux qu’il me supplie. Je veux le rendre fou de moi, encore et encore.

    — Regarde-moi, Isha… soufflais-je contre sa peau sensible, ma voix basse et brûlante. Laisse-toi aller… je veux te sentir tout entier, je veux que tu te perdes en moi.

    Je l’englobe alors, doucement d’abord, pour mieux savourer son gémissement rauque. Ma bouche épouse ses contours avec une lenteur calculée, mes mains pressant ses hanches pour l’empêcher de bouger, comme si je voulais le garder prisonnier de mon plaisir. Chaque mouvement de ma langue est une caresse, une torture exquise destinée à le briser, à l’arracher à tout contrôle.

    Ses doigts s’agrippent à mes cheveux, et je sais que je l’ai piégé. Je le sens trembler, se contracter, retenir des cris qui voudraient jaillir. Moi, je prends mon temps, je varie mes assauts, alternant douceur et brutalité, jusqu’à le faire plonger dans une sauvagerie à laquelle il ne pourra plus résister.

    Je relève un instant la tête, mes lèvres encore humides, mon souffle court, et je chuchote, un sourire presque diabolique aux lèvres :

    — Ce soir, pas de limites… Je veux ta fureur, ton corps, ton âme… Je veux qu’on se dévore jusqu’à ne plus savoir qui nous sommes.

    Et déjà, je recommence, plus avide, plus sensuelle, déterminée à le consumer jusqu’à ce qu’il cède totalement à cette tempête que je déchaîne.

  142. Avatar de C.
    C.

    Ces quelques mois ont filé à une vitesse folle. L’orphelinat a ouvert ses portes. Je me souviens du premier jour, les enfants franchissant le seuil avec des regards mi-curieux, mi-craintifs. Henry s’est agenouillé à leur hauteur, son sourire large comme un soleil, et j’ai senti dans mon ventre une chaleur profonde, comme si je voyais enfin l’homme que j’avais toujours su qu’il serait : ce protecteur, ce père pour bien plus que son propre fils.

    À côté, j’ai ouvert mon dispensaire dans la petite maisonnette attenante. Les villageois viennent pour leurs maux quotidiens, mais aussi pour déposer leurs inquiétudes. Je soigne les rhumes, les plaies, les fièvres, parfois même les âmes meurtries par la guerre. Les enfants rient lorsqu’ils entrent, rassurés par Lux qui veille toujours dans un coin de la pièce. Chaque sourire que j’arrache à un visage souffrant est une victoire.

    Nous avons trouvé un équilibre. Le soir, après les journées éreintantes, nous rentrons chez nous avec Kisos qui nous bombarde de récits d’école. Il grandit à vue d’œil, et je sens son esprit vif s’éveiller au contact des autres enfants. Je l’observe souvent jouer dans le jardin, libre, insouciant. Il me rappelle ce pourquoi nous avons choisi ce chemin : offrir aux enfants ce que nous n’avions pas toujours eu nous-mêmes.

    Mais le véritable bonheur, c’est de me coucher contre mon époux et de me réveiller toujours contre lui. Mes cauchemars ont cessé. Sa seule présence, sa chaleur incandescente, apaise mes tourments les plus sombre.

    C’est dans ce quotidien déjà bien rempli de nouvelles petites habitudes que nous vivons. Et jamais encore je n’ai ressenti une paix aussi tendre.

    Un après-midi, alors que je terminais de panser la main d’un vieux fermier. Le bruit de pas précipités dans la cour m’a alertée. En relevant la tête, je vis Garret franchir le seuil du dispensaire, suivi d’un adolescent élancé, les cheveux sombres et les yeux d’une intensité presque farouche.

    — Q’Orianka, je voudrais que tu rencontres Tomas, dit le blond, Henry est occupé avec la paperasse mais il va vous rejoindre.

    Le garçon me jaugea, méfiant, comme un animal sauvage habitué à se défendre avant de faire confiance. Mais je n’y ai pas vu de dureté, seulement une peur ancienne, un besoin de reconnaissance étouffé depuis trop longtemps.

    Je m’approchai doucement, le sourire calme, les mains encore tachées des herbes médicinales que j’avais utilisées.

    — Bonjour Tomas… Henry m’a beaucoup parlé de toi. Je suis très contente de pouvoir faire ta connaissance. Est-ce que ta chambre te conviens ?

    Ses yeux s’abaissèrent, et je crus voir ses joues se teinter de rouge. Il marmonna un salut presque inaudible. Je posai ma main légère sur son épaule, et je sentis sa tension, cette raideur qui trahissait un passé lourd. En levant les yeux, je vis mon époux arriver. Il me regardait, ému, comme s’il attendait ma réaction, comme si ce moment avait une importance capitale. Alors j’ai compris : Tomas n’était pas seulement un adolescent de plus parmi d’autres. Il représentait une part d’Henry, une part blessée et réparée par ce lien fragile.

    — Nous avions vraiment hâte que tu arrives, ajoutai-je doucement, est-ce que tu as rencontré Kisos ? Lui aussi a très hâte de te voir..

    Au même moment, un éclat de rire fendit l’air. Je reconnus ce son avant même de me retourner : Kisos. Notre petit soleil, toujours prompt à débarquer dans mes journées sérieuses avec son enthousiasme débordant. Il surgit dans l’encadrement de la porte, les joues rouges d’avoir couru, et un bouquet de fleurs sauvages serré dans sa petite main. Mais son regard accrocha tout de suite la silhouette du garçon à côté de son père.

    — Duda, Ma’, s’exclama-t-il avant de s’arrêter net. Ses yeux se mirent à briller d’un éclat curieux et admiratif, c’est qui lui ?
    — C’est Tomas, répondis-je avec un doux sourire.

    Je le vis s’approcher sans la moindre hésitation, son insouciance contrastant avec la retenue de l’adolescent. Kisos leva bien haut son petit bouquet comme une offrande maladroite et se présenta comme nous lui avions appris.

    — Enchanté ! Moi c’est Kisos. Je vais avoir sept ans et j’ai une amoureuse qui s’appelle Charlotte. Et mon chien là, c’est Wolf.. Tu veux jouer avec nous ?

    Un silence flotta. Tomas détourna les yeux, mal à l’aise, ses mains se crispant le long de son pantalon trop court. Mais Kisos ne se laissa pas démonter. Avec la spontanéité d’un enfant qui n’a pas encore appris la peur du rejet, il attrapa la main du garçon et la serra fort.

    — Tu sais… j’ai toujours voulu avoir un grand frère.

    Ces mots résonnèrent dans la pièce comme une vérité simple, pure. Je vis le visage de Tomas se transformer imperceptiblement : l’armure se fendilla, ses lèvres tremblèrent, et ses yeux brillèrent d’une lueur qu’il tenta aussitôt de cacher. Je lançais un regard bouleversé à Henry. Nous savions tous les deux ce que cela signifiait pour Tomas, qui n’avait probablement jamais entendu quelqu’un lui offrir une place si spontanément, et pour Kisos, qui venait d’ouvrir sans le savoir une porte immense dans le cœur de ce garçon.

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    C.

    Le train ralentit à l’approche de la gare de Naples, grincements métalliques et souffle chaud qui s’engouffraient par les fenêtres entrouvertes. Mabel, droite sur son siège, observa la ville qui s’ouvrait devant elle comme une cicatrice. Les ruelles enchevêtrées, les façades décrépites qui semblaient retenir leur souffle, et, plus loin, la mer d’un bleu presque trop pur pour être réelle. Tout en elle refusait de se laisser séduire par cette lumière : elle n’était pas là pour admirer, mais pour traquer.

    Elle ajusta la veste sombre qui épousait ses épaules, remonta ses cheveux en un chignon impeccable. Pas une mèche ne devait trahir son trouble. Ses yeux, pourtant, restaient fixés sur la foule qui grouillait déjà sur le quai. Dans cette masse, quelque part, il pouvait être là. Cet homme qu’elle poursuivait depuis des mois, fantôme insaisissable qui laissait derrière lui des musées dépouillés, des collectionneurs ruinés et une légende de raffinement cynique.

    Quand elle descendit sur le quai, la chaleur lui mordit la peau comme une gifle. Elle s’immobilisa, sa valise en cuir à la main, et balaya du regard les passants avec une froide minutie. Un homme en costume clair riait trop fort. Une femme serrait son sac contre elle comme si toute la ville allait le lui voler. Des adolescents couraient, des mères criaient. Tout semblait banal, et c’était précisément ce qui la mettait sur ses gardes.

    Elle se dirigea vers la sortie, ses talons claquant sur le marbre usé, mais ses pensées la ramenaient encore et encore à son adversaire. Pourquoi Naples ? Pourquoi maintenant ? Un collectionneur vénitien avait parlé d’un contact, un intermédiaire discret qui faisait transiter les toiles volées par le port. Naples était un nœud, un labyrinthe où tout pouvait se perdre et se trouver.

    En franchissant les portes de la gare, Mabel inspira profondément. L’air était saturé d’essence, de sueur et de sel marin. Une ville vivante, bruyante, dangereuse. Elle aimait ça, malgré elle. Mais au fond, ce n’était pas l’excitation qu’elle devait chercher. C’était la discipline, la précision. C’était le contrôle absolu sur une proie qui pensait toujours avoir une longueur d’avance. Pas de loisir pour la jeune femme, juste du travail.

    Ses doigts se crispèrent sur la poignée de sa valise. Elle n’avait pas traversé l’Europe pour échouer à Naples. Pas cette fois.

    Une fois à l’hôtel, elle monta rapidement à sa chambre sans un mot. L’hôtel, un ancien palazzo reconverti, gardait l’odeur des temps avec la cire, le vieux bois et une étrange odeur de citron. Les couloirs étroits résonnaient des pas des clients. Sa chambre donnait sur une petite cour intérieure; une faille de ciel d’où filtrait une lumière pâle qui ne refroidissait pas la chaleur napolitaine. Un lit à baldaquin de la Renaissance avec des draps immaculés. Elle posa sa valise, déboutonna sa veste, demeura un instant immobile, puis alluma la lampe et sortit le dossier qu’on lui avait fait parvenir la veille.

    Les feuilles nombreuses tremblèrent sous ses doigts. Les rapports de police, les échanges de messages interceptés, les notes d’un agent infiltré. Le voleur, l’homme qu’elle traquait depuis des mois, n’était pas un nom seul mais un kaléidoscope d’identités. Il signait parfois « Napoléon », parfois « A.», parfois rien du tout. D’après ses recherches, il avait des complices partout en Europe et il travaillait pour une famille irlandaise dont le chef était mentionné à plusieurs reprises : Cormac O’Rourke.

    O’Rourke. Le nom revenait comme une empreinte.

    Il n’y avait aucune photo de lui. Pas de portrait à agrafer au dossier pour fixer un visage. À la place, des détails étranges, précis : une démarche assurée, une bouche parfaitement dessinée, une cicatrice en demi-lune sur la phalange gauche et l’habitude, glaçante, de laisser sur les scènes de crime des mégots de cigarettes, comme par provocation. Les témoignages dépendaient des perspectives : pour certains il était charmant, pour d’autres brutal mais pour Mabel, insaisissable.

    Le document disait aussi ceci : aujourd’hui, tard dans la soirée, il avait un rendez-vous prévu avec des hommes de la Camorra, non loin du port. Un échange. Peut-être une livraison, peut-être une signature. Mabel lut ces lignes deux fois, trois fois, comme on répète une incantation. Elle se prit à tracer les rues sur la carte imprimée qui accompagnait le dossier, à simuler les itinéraires possibles. Sa volonté se fit plus nette : le prendre la main dans le sac. Pas de confrontations publiques mais une arrestation nette, enregistrée, irréfutable.

    La fatigue la trouva avant la colère. La journée avait vidé ses réserves de tension et elle sentit ses paupières s’alourdir. Pourtant, elle n’alla pas se coucher. Au lieu de cela, elle se glissa dans une robe simple d’une couleur terracotta, détacha sa longue et soyeuse chevelure brune ses épaules et prit un petit sac comme le ferait une touriste. A ceci près que son sac contenait ses papiers, des menottes et son arme de service. Elle avait besoin de se fondre, de sentir la ville sans le microscope de la poursuite. Jouer à la touriste était une stratégie : voir ce qu’une promenade distraite révélerait que la chasse organisée ne pourrait pas.

    La rue était une veine qui battait encore, pleine d’odeurs telles que la friture, le tabac, le café et de voix qui se mêlaient en un brouhaha familier. Mabel marcha sans but apparent, se laissant porter par les lumières des cafés, la musique résonnait d’un saxophone solitaire. Elle observait les gens par réflexe professionnel : la manière dont ils croisaient les épaules, les gestes répétés, les regards brouillés par l’alcool. Elle écoutait davantage qu’elle ne regardait, retenant des fragments de conversations, des mots qui pourraient devenir indices.

    C’est dans une petite piazza, près d’un kiosque aux journaux, qu’elle sentit la première anomalie lui parvenir. Son ventre grognait. Elle n’avait pas mangé depuis plusieurs heures et voilà que l’odeur alléchante de la sauce tomate, du fromage et du basilic lui parvint aux narines. Toute personne devait bien se nourrir, lui répéta sa faim, balayant ainsi son sérieux très cynique. Une fois installée, elle demanda un verre de Cianti puis une pizza. Cette dernière arriva très rapidement ce qui ravit l’estomac de la jeune femme.

    Elle dégustait avec plaisir son repas. Tout était une explosion en bouche. Mabel savourait, laissait des petits soupirs satisfaisant s’échapper entre deux bouchées qu’elle dévorait avec plaisir. Elle en léchait ses doigts, ses lèvres, sans se rendre compte qu’un grand brun tout près l’observait d’un oeil aviser. A dire vrai, elle ne voyait rien d’autre que cette pizza à qui elle faisait presque l’amour.

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    C.

    Mabel reposa son verre de vin, les doigts encore crispés autour du pied de cristal. Elle avait l’habitude des interférences masculines, des regards lourds, des avances qui ne laissaient aucune échappatoire. Mais l’intervention de l’homme quelques minutes plus tôt avait tout d’une anomalie. Pas de sourire complice, pas de tentative de contact, pas de mots inutiles. Juste ce regard coupant et un ordre donné au grossier emmerdeur, avant de disparaître à nouveau dans la salle intérieure comme si elle n’existait déjà plus.

    Elle aurait pu se contenter de ça. Tourner la page, reprendre son dîner, garder l’incident dans le tiroir mental des détails sans importance. Mais quelque chose la retenait. Était-ce l’élégance glaciale de son geste ? L’absence de contrepartie ? Ou simplement le contraste brutal avec les hommes qu’elle fréquentait d’ordinaire comme les mafieux, les collègues voire même les informateurs, tous intéressés ?

    Son instinct de flic lui soufflait de rester à distance. Pourtant, une part d’elle, enfouie sous des années de calculs froids et d’heures de solitude, la poussait à autre chose. À un remerciement, peut-être.

    Elle fit signe au serveur.
    — Le monsieur, à l’intérieur, dit-elle en désignant discrètement du menton, ajoutez à mon addition un bourbon pour lui. De ma part.

    Sa voix n’avait rien de chaleureux, elle-même s’en rendit compte. Elle sonnait comme un ordre déguisé en remerciement. Mais c’était tout ce qu’elle pouvait offrir : une petite fissure dans sa carapace, un geste de reconnaissance.

    Quand le serveur s’exécuta, Mabel suivit du coin de l’œil. Elle vit l’homme lever à peine les yeux et aussitôt détourna le regard gênée. Jamais encore elle n’avait fait une telle chose. Mais, étrangement, cela lui arracha un souffle plus léger. Elle se surprit à finir son propre verre de vin avec un relâchement qu’elle ne s’était pas autorisé depuis longtemps. Comme si, un instant, elle pouvait être une femme ordinaire dans une soirée ordinaire.

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    C.

    L’étrange bu, paya, se leva. Ils échangèrent un regard bref, comme deux soldats jaugeant une ligne de front. Il prit la porte et elle le vit disparaître dans la nuit qui collait aux façades. Intérieurement, elle se dit qu’elle ne le reverrait jamais et c’était mieux ainsi.

    Mais il ne put partir loin. À quelques mètres de là, alors qu’elle rentrait à l’hôtel, un autre homme avait commencé à s’approcher d’elle. Mabel sentit la familiarité du malaise, un corps trop près, une phrase censée divertir qui n’était que brutalité masquée. Elle fronça les sourcils, prête à se lever, à réciter un autre pan de son sermon. Elle n’eut pas le temps.

    Une main énorme poussa l’importun. Une voix basse, rauque, ordonna au garçon d’aller voir ailleurs, ce qu’il fit presque aussitôt. Mabel sentit son bras se glisser autour de sa taille, naturel, protecteur. Elle sursauta autant du contact que de l’effronterie du geste. Puis ils marchèrent quelques dizaines de mètres dans une rue plus calme. La prise se desserra. L’accent qui l’enveloppa n’était plus italien mais anglais, net, presque militaire.

    — « Les Italiens, dit-il en anglais avec précision, sont réputés pour être de gros machos bien lourds. Vous auriez dû venir accompagnée. Une femme seule dans ces rues, c’est presque une folie. »

    Mabel le regarda, une ligne dure sur le visage. Elle mesura son propre trouble : la sensation d’être prise au dépourvu, la drôle de chaleur qui accompagnait l’idée qu’on l’eût sauvée sans rien demander en retour. Sa première réaction fut de rappeler sa souveraineté.

    — Je n’ai pas besoin qu’on me sauve, répondit-elle, la voix basse mais assurée. Je sais me défendre. Mais merci si c’est ce que vous vouliez entendre.

    Elle aurait pu ajouter qu’elle détestait les formes d’aide qui infantilisaient, qu’elle savait se battre et qu’elle préférait les gestes qui laissaient sa dignité intacte. À la place, elle garda la phrase courte. Regarder un homme dans les yeux ne lui venait pas facilement et encore moins lorsqu’il se tenait entre gentillesse et mystère.

    Elle laissa un profond soupire s’échapper. Une de ses mains passa dans sa crinière qu’elle rejetait en arrière dévoilant un profil sensuel et délicat. Bien plus doux que son caractère. Tout près de son hôtel, elle vit un bar non loin sur la place. Il y avait peu de monde et elle pourrait rentrer aisément par la suite.

    — Si vous voulez, dit-elle enfin, comme un défi et une concession mêlés, venez vous asseoir. Un verre. Ce sera tout. En tant que compatriote, nous pourrions passer un moment ensemble et nous insurger des harceleurs des rues.

    Elle était presque étonnée par sa propre offre. Elle venait d’ouvrir une porte, sans calcul, sans fichier, juste parce qu’un grand homme avait repoussé un idiot à sa place et qu’elle s’était sentie en sécurité. Et dans ce petit abandon, elle sentit la nuit napolitaine se transformer en une scène différente : moins chaste, plus mystérieuse. Mais elle se rappelait aussi le dossier et la présence possible d’un rendez-vous fatal au port. Sa main se serra un peu ; la carapace reprenait ses droits. Mais elle était fatiguée de courir. Ce soir, elle voulait juste profiter d’être une femme et proposer un verre à un inconnu.

    Un inconnu face à elle qui dégageait une puissance et une tension si intense qu’elle sentait déjà son corps, près à se liquéfier.

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    C.

    Mabel croisa les jambes avec une lenteur calculée, comme pour se donner contenance. Ses doigts se crispèrent un instant sur le verre que le serveur venait de déposer, mais son visage, lui, resta impassible. Elle inspira profondément, laissant passer un silence avant de répondre.

    — Je n’ai pas… pour habitude d’inviter les hommes à boire un verre.

    La phrase sortit sèche, presque comme une justification, et pourtant, sous ce ton maîtrisé, il y avait une nervosité qu’elle détestait sentir vibrer en elle. Elle se reprit rapidement, se rendant compte qu’elle était ridicule à se justifier ainsi.

    Ses yeux noirs, pourtant, accrochaient ceux de l’inconnu avec une intensité brûlante. Elle n’aimait pas l’idée qu’il la scrute ainsi, comme s’il cherchait à déterrer ce qu’elle passait sa vie à dissimuler. Il était extrêmement séduisant. Des épaules puissantes, des mains larges aux ongles propre, une bouche exquise et un nez aquilin. Il était divin, Alors, d’une voix calme, concise, elle reprit pour ne pas que son trouble grandisse :

    — Je ne suis pas londonienne. Ma famille a émigré… il y a longtemps déjà. Les persécutions, vous savez. Nous venons d’Amérique. Nous avons dû fuir, ou se cacher, pour survivre.

    Elle ne développa pas davantage. Elle n’offrait jamais plus que l’essentiel, pas même à cet inconnu qui venait de la tirer de deux mauvaises rencontres. Pourtant, il y avait dans sa façon de dire les choses une vérité nue, presque tranchante, qui contrastait avec son port altier et ses gestes élégants.

    Mabel soutint son regard une seconde encore, puis elle esquissa un sourire poli,le genre de sourire qu’on offre dans un salon feutré, pas dans un bar napolitain. Et malgré elle, dans cette retenue, transparaissait une beauté farouche, sauvage, qu’elle s’échinait à contenir derrière ses mots sobres et sa posture droite. Le désir semblait vorace au creux de son ventre, comme si elle était affamée.

    — Alors oui, je viens d’Angleterre, mais je ne suis pas certaine d’y appartenir.

    Elle fit tourner son verre entre ses doigts, presque comme si elle cherchait à noyer cette confession dans le reflet ambré de l’alcool.

    Elle reprit, toujours d’un ton égal, presque détaché :

    — Et vous… vous semblez bien moins italien que vous ne voulez le faire croire. D’ailleurs, je ne connais même pas votre nom. Je m’appelle Mabel.

    Son sourire s’élargit à peine, mais cette fois, il ressemblait davantage à une provocation qu’à une politesse.

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    C.

    Mabel releva ses prunelles vers lui, intriguée par cette question qui, en apparence, n’avait rien de spécial. Pourtant, elle en ressentit presque un vertige. Cela faisait combien de temps qu’on ne lui avait pas posé une question aussi… banale ? Son quotidien, à Londres, n’avait rien d’ordinaire. Tout le monde savait qui elle était, ce qu’elle représentait, ce qu’on attendait d’elle. Ici, elle avait l’illusion d’un anonymat. Un luxe rare.

    Elle esquissa un sourire, à la fois crispé et sincère, comme si elle testait ses propres limites.

    — Dans la vie ? Je suppose que je fais ce que font beaucoup trop de gens à Londres… je travaille beaucoup. Trop, sans doute.

    Elle haussa les épaules, comme si ce détail n’avait aucune importance. Ce n’était pas un mensonge. Elle travaillait, oui, mais il n’avait pas besoin de savoir qu’elle passait ses nuits à traquer des criminels plus vicieux que lui. Elle s’autorisa à jouer le jeu, à se fondre dans une peau plus légère, presque insouciante.

    — J’ai étudié l’histoire de l’art, ajouta-t-elle après un silence. C’est une passion qui ne s’éteint pas. Alors j’essaie de voyager dès que je peux. L’Italie me semblait… appropriée. Et ça faisait très longtemps que je n’étais pas partie en vacances alors.. voilà..

    Elle fit tourner son verre entre ses doigts, comme pour garder contenance. À mesure que l’alcool réchauffait sa gorge et ses joues, elle se sentait étrangement plus détendue. Sa voix s’était adoucie, et il y avait dans ses gestes moins de rigidité, plus de naturel.

    Elle osa même le taquiner, relevant enfin les yeux vers lui :

    — Et vous… Jake Langdon, voyageur… vous me recommandez Pompéi et Capri, mais vous n’avez pas dit ce que vous faites de vos journées. À part sauver des inconnues dans la rue, évidemment.

    Un éclat ironique, discret mais bien réel, passa dans ses yeux. C’était un terrain qu’elle ne connaissait pas bien : la normalité. Mais ce soir, dans ce bar de Naples, elle choisissait d’essayer. Rien de plus. Juste une soirée volée, loin des regards, loin des vérités trop lourdes à porter.

    Et pour la première fois depuis longtemps, elle en avait presque envie. Car après tout, ce n’est pas une soiree qui va changer toute une vie..

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    C.

    Mabel sentit son cœur se resserrer à l’instant même où il prononça ces mots.

    Un autre verre. Demain ?

    Elle ne s’attendait pas à cette proposition, pas de la part de cet homme qui semblait si réservé, presque inaccessible. Sa première réaction fut la méfiance, elle savait qu’elle ne devait pas s’attacher, qu’elle ne devait pas perdre de vue son objectif. Mais dans ce bar aux lumières tamisées, avec Jake en face d’elle, il y avait comme une parenthèse fragile qui la déstabilisait.

    Elle se surprit à sourire, un vrai sourire, léger, presque timide.
    — Demain… oui, pourquoi pas.

    Les mots avaient franchi ses lèvres avant même qu’elle ait le temps de réfléchir. Elle se rattrapa en ajoutant, d’une voix douce mais plus posée :

    — Après tout, je n’ai pas un emploi du temps chargé ici. Et puis… je peux bien m’accorder une soirée un peu différente. Et surtout, être certaine de ne pas être incommodée..

    Elle se redressa légèrement sur sa chaise, comme si cette décision l’étonnait elle-même. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas laissée aller à une rencontre fortuite ? Depuis combien de temps n’avait-elle pas accepté, ne serait-ce qu’un instant, de simplement vivre ?

    Ses doigts caressaient distraitement le pied de son verre, un geste pour contenir ce mélange d’excitation et de nervosité. Elle se surprit à le regarder plus attentivement, à vouloir percer ce masque d’homme mystérieux. Et pourtant, elle se garda bien d’en dire plus. L’anonymat restait sa meilleure protection.

    — Alors… dix-neuf heures. Ici.

    Elle répéta les mots comme pour s’en convaincre, comme si elle scellait une promesse fragile. Une étincelle brillait dans ses yeux sombres, une étincelle qu’elle n’avait pas sentie depuis longtemps : l’envie d’attendre demain.

    En quittant le bar un peu plus tard, elle sut que ce n’était pas raisonnable. Mais elle se dit aussi qu’elle pouvait s’autoriser ce luxe. Juste un peu de temps, avec Jake. Rien de plus. Mais avant, elle devait se préparer pour surveiller la fameuse rencontre.

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    C.

    Mabel avait passé la journée à courir les rues de Naples sous un soleil implacable, son carnet toujours dissimulé dans son sac. Chaque détail, chaque nom, chaque fil ténu de son enquête prenait forme comme un puzzle dont elle n’avait pas encore toutes les pièces. Néanmoins, des coïncidences revenaient, comme les lieux de rendez-vous changeant, ou encore des informateurs qui lui confirmait la présence du bandit. Mabel était tout proche, elle le savait. Elle devait juste rester concentrée sur sa mission.

    Mais ce soir, ce n’était pas de conspirations ni de menaces qu’il s’agissait. Ce soir, elle s’autorisait une respiration, une pause.

    Elle avait longuement hésité devant le miroir de sa chambre d’hôtel.
    La robe, elle l’avait achetée presque sur un coup de tête, un tissu souple couleur bordeaux qui épousait ses courbes sans vulgarité, mais avec une élégance sensuelle qui la troublait elle-même. Ses épaules nues la rendaient presque vulnérable, car elle avait tressé ses cheveux en une longue natte, mais elle aimait cette sensation d’exister autrement, en dehors du rôle qu’on lui imposait.

    Un instant, elle s’était demandé si elle avait choisi cette tenue pour elle seule, ou… pour lui.

    Ses doigts avaient tremblé un peu lorsqu’elle avait attaché ses boucles d’oreilles. Elle se disait qu’il n’était qu’un inconnu, qu’il ne devait rien représenter, et pourtant, elle voulait qu’il la voie, qu’il la remarque. Qu’il lise dans son allure une femme qui savait encore plaire. Et puis.. Que serait une nuit ? Elle ne le reverrait plus par la suite.

    Quand elle franchit l’angle de la rue et aperçut Jake assis en terrasse, cigarette à la main, lunettes noires sur le nez, un frisson de trac la parcourut. Elle inspira doucement pour reprendre contenance. Ses talons claquèrent sur les pavés, et chaque pas semblait lui donner un peu plus d’assurance.

    Elle s’arrêta devant lui, ses lèvres dessinant un sourire calme, maîtrisé, mais ses yeux brûlaient d’une étincelle farouche.

    — Bonsoir, Jake.

    Sa voix avait cette douceur voilée, une politesse presque distante, mais derrière se cachait une chaleur qu’elle ne contrôlait pas totalement. Elle inclina légèrement la tête, comme si elle lui offrait une révérence discrète.

    Le mystère, elle en avait fait une seconde peau. Mais ce soir, en le saluant ainsi, vêtue de cette robe qu’elle n’aurait jamais osé porter à Londres, elle sut qu’elle venait d’ouvrir une porte dangereuse. Une porte où l’enquêteuse et la femme se brouillaient, où Mabel se laissait frôler par le désir de vivre, simplement.

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    C.

    Mabel eut un petit rire étouffé, comme si la proposition l’avait surprise et charmée en même temps. Elle posa son verre sur la table, laissant perler une goutte de condensation sur le dos de sa main, et le regarda.

    — Une fête sur la plage ? Voilà qui me paraît bien audacieux pour ce costume.

    Son ton n’était ni moqueur ni condescendant, mais une esquisse de malice glissa dans sa voix. Elle n’avait pas prévu cette soirée ainsi. Tout ce qu’elle voulait, en venant ici, c’était observer, jauger, comprendre ce qui se tramait à Naples. Or la voilà qui se laissait happer par une proposition simple, légère, presque frivole. Cela n’avait rien d’elle, rien de l’inspectrice glaciale qui avait tout verrouillé depuis des années. Pourtant, une partie d’elle se surprit à désirer l’ivresse de cette parenthèse.

    Elle se redressa sur sa chaise, ses épaules dénudées attirant encore quelques regards curieux aux tables voisines, mais elle s’en moquait. Son sourire, discret mais sincère, avait suffi à transformer l’air tendu du moment en promesse douce.

    — Allons-y, murmura-t-elle en se penchant légèrement vers lui, j’aime marcher pied nus dans le sable. Ce sera le parfait prétexte pour les enlever.

    Ils marchaient lentement, leurs pas s’enfonçant dans le sable tiède, quand Mabel leva le regard vers la mer sombre qui s’étendait devant eux. Quelques mèches de cheveux s’envolaient de sa coiffure. Elle hésita un instant, puis laissa sa voix se libérer, plus douce qu’elle ne l’aurait cru.

    — J’ai été voir les peintures du Caravage aujourd’hui..

    Elle tourna légèrement la tête, et vit la lueur intriguée du jeune homme ce qui la fit doucement sourire.

    — Oui, je sais.. très sombre n’est-ce-pas ?

    Elle eut un sourire presque timide, rare chez elle, et serra ses bras contre elle, comme si ses mots allaient l’exposer davantage que tout le reste.

    — Je ne saurais pas comment l’expliquer mais.. la lumière. Sa manière de prendre la noirceur, la laideur parfois, et d’en faire une vérité éclatante. On ne peut pas détourner le regard, même quand c’est insupportable. C’est brutal… et magnifique.

    Un silence tomba, ponctué par les vagues qui s’écrasaient doucement contre le rivage. Elle inspira avant d’ajouter, d’un ton plus grave :

    — Sa Méduse surtout. Cette tête coupée, figée dans l’effroi… tu sais, pour moi elle incarne la puissance de l’art mais subtilement.. c’est transformer l’horreur en beauté. Et puis… c’est une femme condamnée à effrayer pour survivre. Une beauté maudite. Ou même l’inverse.. Ça me fascine.

    Elle sentit le regard du brun et vit la flamme bleue de ses yeux comme adoucie.

    — Je parle trop désolée.. tu as le droit de m’interrompre..

    Ses joues s’échauffèrent malgré elle, et elle tenta de dissimuler sa gêne derrière une pirouette légère :

    — Dès fois.. je me dis que nous avons tous une Méduse intérieure, tu ne crois pas ?

    Cette fois, elle sourit franchement, amusée par sa propre maladresse autant que par sa sincérité. C’était étrange de parler ainsi, sur un ton presque intime, avec cet homme qu’elle connaissait à peine. Et pourtant, il y avait dans cette conversation une intensité qui dépassait la superficialité des mots.

    Leurs pas ralentirent encore, comme si le sable retenait chacun d’eux, et Mabel se surprit à savourer cette suspension du temps.

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    C.

    Mabel laisse échapper un rire cristallin à la remarque du beau brun. Elle n’aurait jamais pensé qu’il puisse avoir ce genre d’humour, franc et presque enfantin. Cela lui fait du bien, cela brise cette armure qu’il porte sans cesse autour de lui. Sans doute la même que la sienne, se dit-elle.

    — Comparaison périlleuse, dit-elle avec un sourire en coin, étant donné qu’il est l’un des tableaux les plus débattus, les plus critiqués et le plus incompris..

    Elle le taquine à son tour, ses yeux pétillant de malice, et derrière son sourire il y a cette chaleur discrète qu’elle ne peut masquer. Elle n’est pas insensible à sa remarque, loin de là. Elle n’est pas insensible à sa présence.

    Elle détourne un instant le regard vers la baie, magnifique, comme pour reprendre contenance. Elle avait envie de lui dire que ce qu’il a dit, sur les femmes l’avait touché. Elle même dans son métier, devait bien avouer que peu d’hommes osaient reconnaître que leur force ne servait à rien sans l’intelligence, sans la sensibilité. Elle voulait lui dire qu’elle le trouvait différent.. attirant.

    Elle sent le rouge lui monter aux joues encore une fois en pensant à des flashs sensuel et détourne légèrement la tête pour que le clair-obscur de la lune cache son trouble. Mais ses lèvres s’étirent malgré elle.

    — Non, dit-elle finalement, tu n’es pas beau comme une œuvre d’art. Tu es plus vivant que ça. Et c’est sûrement ce qui rend ton regard plus difficile à soutenir qu’une toile, confie-t-elle presque malgré elle, la voix un peu basse.

    Mabel se surprend à parler ainsi, avec cette douceur qu’elle croyait avoir oubliée. Elle sent qu’elle franchit une ligne invisible, mais ce soir, elle ne veut pas reculer. Mais encore, penser qu’il parte deja, aussitôt, lui noue le ventre. Sa conscience lui hurle qu’elle est inconsciente, mais son désir s’éveille, il est vif et en demande d’attention, d’un moment de relâchement. Et l’inconnu semble être parfait pour cela.

    Une nuit et un au revoir

  152. Avatar de C.
    C.

    Elle ne s’attendait pas à cette proposition. Ses mots avaient glissé jusqu’à elle comme une vague tiède, la laissant interdite l’espace d’un battement. Un lieu plus intime. La phrase tourne dans sa tête avec lenteur, comme si elle avait peur de l’abîmer en la comprenant trop vite.

    Une part d’elle, la plus raisonnable et la plus prudente, lui murmure qu’elle devrait refuser. Qu’elle ne le connaît pas, que cet homme-là est un mystère aux contours trop flous, trop dangereux peut-être. Mais l’autre part, plus vibrante, celle qu’elle avait presque oubliée, lui souffle que c’est justement cela qui la fascine et l’excite.

    Le fameux Jack la regarde toujours, et ce regard la brûle. Il y a dans ses yeux bleus quelque chose d’inattendu : ni la froideur des hommes sûrs d’eux, ni la désinvolture de ceux qui jouent. Il y a un feu sincère, presque douloureux. Et Mabel sent son cœur accélérer, malgré elle.

    Elle inspire doucement, le vent marin caressant sa nuque et faisant frissonner le tissu léger de sa robe. Tout autour, les rires et la musique semblent s’éloigner, comme si le monde venait de se taire pour attendre sa réponse. Ses doigts effleurent machinalement le rebord de son verre vide, elle cherche un appui, une distraction, n’importe quoi pour dissimuler le trouble qui la gagne.

    — Tu es aussi direct d’ordinaire, demande-t-elle dans un murmure voilée d’une pudeur qu’elle ne contrôle pas.

    Elle lève enfin les yeux vers lui, et tout en elle vacille. C’est une sensation étrange : un mélange de vertige et de lucidité. Elle sait ce qu’elle fait, elle sait ce que cela implique, et pourtant elle s’y abandonne. Peut-être parce qu’elle n’a pas envie que cette soirée s’achève. Peut-être parce qu’il la regarde comme personne ne l’a regardée depuis longtemps.

    Mais avant qu’elle ne puisse répondre, il répond à son portable en s’éloignant.

    Elle sent ses joues s’empourprer, mais elle ne détourne pas le regard. Au fond d’elle, quelque chose la remue. Elle se sent fébrile, impatiente, affamée. Jamais encore elle n’a ressenti quelque chose d’aussi immuable l’envahir et l’obséder.

    Quand il revient, elle remarque qu’il a perdu un peu de son assurance, comme si quelque chose l’avait contrarié. Elle n’ose pas poser de questions. À la place, elle se contente de glisser sa main dans la sienne un geste simple, presque instinctif, mais qui suffit à tout apaiser.

    — Emmène-moi.

    Ils marchèrent jusqu’à l’hôtel, côte à côte, sans parler. Les bruits de la ville s’étaient estompés, remplacés par les notes lointaines de la musique sur la plage. Arrivés dans l’ascenseur, le silence s’était fait presque étouffant. Sur la route et dans la petite cabine, leurs mains s’étaient à plusieurs reprises frôlés.

    C’était comme un feu qui irradiait son corps.

    Mabel fixait les chiffres qui défilaient lentement, puis son reflet dans le miroir face à eux. Elle vit ses joues rougies, son souffle un peu court, ses mains qu’elle avait jointes pour ne pas trembler et le toucher. Pourtant, elle sentait la chaleur du beau brun tout près d’elle, la tension électrique qui semblait crépiter entre leurs deux corps.

    En levant les yeux leurs regards se croisèrent enfin dans le miroir et quelque chose céda. Elle n’attendit pas. Dans un mouvement souple et sensuel, ses doigts vinrent chercher sa nuque, et leurs lèvres se trouvèrent avec une urgence qu’elle ne se connaissait pas. C’était brutal, instinctif, presque désespéré, comme un hurlement de loup dans la nuit. Ce n’était pas visible, mais elle avait de la force, si bien qu’elle réussit à se rapprocher de lui avec une force maîtrisée sans chanceler.
    L’ascenseur continuait de monter, indifférent à ce qui brûlait entre eux, alors qu’elle agrippait ses joues et qu’elle mordait avec plaisir sa lèvre inférieure. Elle se rendait compte que c’était ce qu’elle rêvait de faire depuis la veille.

    Le tintement discret de la porte les ramena à eux.
    Elle se séparait de lui lentement, respirant fort, leurs visages encore si proches que Mabel sentit son parfum, chaud et boisé, la ramener à la réalité.
    Elle eut un sourire bref, comme un aveu muet, puis passa la main dans ses cheveux pour reprendre contenance.

    — Je me suis laissée emportée, avoua-t-elle avec un sourire timide.

    Elle sortit la première dans le couloir, le cœur battant à tout rompre et prit la main du brun dans la sienne. Elle venait de franchir une ligne qui était toute nouvelle et qui elle l’espérait, lui donnerait un plaisir dont elle se souviendrait toute sa vie. Ainsi, contre la porte de la chambre, alors qu’elle caressait le buste du brun par dessus sa chemise, elle murmura :

    — Une nuit.. Juste une nuit. Tu es à moi, je suis à toi.. Aucune barrières..

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    C.

    Elle n’avait pas prévu ça. Pas prévu cette brûlure dans la poitrine, cette chaleur qui monte jusqu’au visage et qui brouille toute pensée cohérente. Les doigts de Jack sur sa peau, c’est une tempête silencieuse qui renverse tout ce qu’elle croyait connaître d’elle-même. Elle, si posée, si mesurée, se découvre emportée par un courant qu’elle ne cherche même plus à fuir.

    Le souffle court, Mabel sent la chair se tendre sous les baisers qu’il dépose, un à un, comme pour redessiner sa peau. Elle ne réfléchit plus. Le monde s’efface. Naples, la mer, les passants, les convenances, tout disparaît. Elle regarde sans analyser ses tatouages et ses cicatrices, même si elle meurt d’envie de le questionner. Non, elle veut juste le sentir contre elle, qu’il s’enfouisse en elle et oublier le monde entier. Il ne reste que cette chambre, ce parfum de chaleur et de vin, ce battement de cœur qui cogne trop fort contre sa cage thoracique.

    — Continue, le supplie-t-elle dans un gémissement sensuel alors qu’elle se cambre sous ses caresses, je t’en supplie.. ne t’arrête.. pas..

    Ses mains glissent d’elles-mêmes, franchissent les limites qu’elle n’aurait jamais osé franchir d’ordinaire. Elle explore, elle ose, notamment en agrippant les fesses du beau brun puis en détachant rapidement sa ceinture de pantalon. Ses doigts tremblent d’abord, puis se raffermissent lorsqu’elle sent la respiration de Jack se saccader à son tour.

    Un rire nerveux lui échappe, léger, presque enfantin mais vite étouffé par un nouveau baiser. Il la ramène au présent, au feu qui couve entre eux, à cette folie douce qui la rend étrangère à elle-même.

    — Mon corps.. mon corps t’appelle, gémit-elle, il te veut..

    Elle se moque de paraître ridicule. Pour une fois, elle assume.

    Les doutes, les blessures anciennes, les hommes qu’elle a fuis ou refusés, tout s’effondre. Il ne reste que la sensation d’exister pleinement, de redevenir corps et âme mêlés, d’oublier le poids du passé. Ses lèvres effleurent sa peau, son souffle se perd dans le creux de son cou et ses dents marquent sa peau tendue et Mabel ferme les yeux, abandonnée à la fièvre du moment et ses doigts viennent caresser la bosse puissante qui émerge quand elle baisse de son autre main, son pantalon.

    — Je te veux.. en moi..

    Ses yeux s’ouvrent aussitôt en disant cela, alors qu’elle l’attire entre ses cuisses, impudique et sensuelle. ses cheveux brun brillent sous la lumière de la lune et que ses lèvres pleines, entrouvertes laissent échapper ses gémissements. Elle ressemble à une déesse, sans le savoir.

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    C.

    Elle glisse sa main dans ses cheveux, l’attirant contre sa poitrine et pousse un long gémissement d’extase quand il lui dévore les seins. Ses pointes sont durs, pointant en ta direction, elle est tout bonnement excitée. Entre ses cuisses, c’est l’innondation, il peut le sentir autant qu’elle sent son sexe s’épanouir en elle.

    — Jack.. Jack.. Encore..

    Gémit-elle dans un murmure sensuel, elle est étroite, très étroite même, mais l’excitation qu’elle ressent le fait glisser assez facilement en elle. Elle contrôle tout, pour profiter, le laisser découvrir chaque millimètre de ses chairs, pour sentir chaque sensation de leurs corps s’unir. Elle glisse ses mains sur ses épaules pour prendre appuie, alors qu’elle gémit de plus en plus fort, ses ongles s’enfonçant dans la peau du bellâtre.

    — N’aie pas peur.. touche-moi..

    Pour un homme qui voulait être dominant, pour le moment c’est clairement elle qui gagne ce combat des caractères, notamment en aspirant sa bouche par la sienne et lui donnant un baiser plus sauvage. Rien n lui déplait non plus pour le moment. C’est elle qui mène la cadence dans cette baise d’un soir qui se veut plutôt sensuelle que sauvage.

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    C.

    Le souffle court, Mabel sent encore chaque pulsation, chaque frisson qui se répercute dans ses veines comme les dernières ondes d’un orage. Sa peau, encore vibrante, garde la mémoire des gestes de Jack, de ce feu contenu, de cette fièvre qu’il a laissée derrière lui en se retirant, soudain plus distant. Un instant, elle le regarde, immobile. Son torse se soulève lentement, la lumière pâle du lampadaire glisse sur ses muscles, sur les cicatrices qui racontent une vie de guerre et de silence. Et dans cette immobilité, Mabel perçoit autre chose : la solitude.

    Elle, encore enveloppée de chaleur et de désordre, se surprend à éprouver une tendresse qu’elle n’attendait pas. Une part d’elle voudrait se blottir contre lui, poser sa tête sur son épaule, simplement respirer avec lui. Mais elle devine qu’il ne le supporterait pas. Qu’il n’est pas prêt pour cette douceur-là. Alors elle se retient.

    Elle se redresse légèrement, l’observe en silence, ses long cheveux brun tombant sur ses seins. Ses doigts effleurent les draps froissés, la trace d’un moment qu’elle sait déjà éphémère. Pourtant, tout en elle brûle encore. Le parfum du brun sur sa peau, sa voix grave, ce regard qui la transperce comme une promesse interdite.

    Mabel sent que quelque chose en elle vient de se fissurer : sa maîtrise, sa distance, cette armure qu’elle porte depuis des années. Il a suffi d’une nuit, d’un regard, pour qu’elle cède et dans cette faiblesse, il y a une étrange liberté.
    Peut-être qu’elle avait besoin de ça. De se rappeler qu’elle pouvait encore vibrer, encore désirer, sans calcul, sans mission, sans raison.

    Elle lève les yeux vers lui. Il semble perdu dans ses pensées, presque ailleurs. Et Mabel comprend que, tout comme elle, il fuit quelque chose. Mais elle ne le questionne pas. Dans un élan doux, presque timide, elle laisse sa main se poser sur son torse. Un geste simple, sans attente et lentement, caresse son buste quelle contemple.

    — Quand j’étais enfant, raconte-t-elle d’une voix basse, mon grand-père me racontait souvent une vieille légende qui vient de mon peuple. Elle s’appelle la légende des deux loups.. Un soir, un vieux Cherokee racontait à son petit-fils la bataille qui se déroule à l’intérieur de chaque être humain. Il dit : « Mon fils, il y a un combat entre deux loups à l’intérieur de nous tous. L’un est le Loup Noir. Il représente la peur, la colère, l’envie, le chagrin, le regret, l’avidité, l’arrogance, l’apitoiement sur soi, la culpabilité, le ressentiment, le mensonge, l’orgueil, la supériorité et l’égoïsme. L’autre est le Loup Blanc. Il représente la joie, la paix, l’amour, l’espoir, la sérénité, l’humilité, la gentillesse, la bienveillance, l’empathie, la générosité, la vérité, la compassion et la foi. » Le petit-fils réfléchit un instant, puis demanda à son grand-père : « Grand-père, quel loup va gagner ? » Le vieux Cherokee sourit et répondit simplement : « Celui que tu nourris. »

    Ils ne se connaissent pas, pas vraiment. Pourtant, à cet instant, Mabel sent qu’ils partagent une faille commune, une douleur qui, l’espace d’une nuit, a trouvé son écho dans l’autre. Elle finissait son sourire, passant une mèche de cheveux derrière son oreille et offrant un tendre sourire au brun avant de poser son menton sur son buste et y déposer un baiser.

    — Et ma grand-mère finissait toujours le récit par cette phrase qui encore aujourd’hui me laisse songeuse : Nourris la lumière, et tu marcheras en paix ; nourris l’ombre, et tu ne trouveras que le combat. La véritable bravoure, c’est la vigilance douce de l’esprit, qui élève le loup de la clarté.

    Lentement, elle se redressait, de sorte à pouvoir contempler ses yeux devenu terriblement sombre. Avec une extrême douceur, elle posait sa main sur sa joue et attirait son visage vers le sien.

    — Je ne sais pas ce qui te poursuis et je ne chercherais pas à le savoir, murmurait-elle, mais on a tous le droit de se tromper et de recommencer.. Tu es bien plus qu’un simple loup.

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    C.

    Elle ne détourne pas le regard. La question d’Aidan, simple en apparence, vient s’enraciner profondément en elle, là où les réponses ne sont jamais nettes.

    Nourris-tu la lumière, ou l’ombre ?
    Si seulement elle le savait encore.

    Un sourire, fin, presque triste, se dessine sur ses lèvres.
    — Les deux, je crois, avoue-t-elle d’une voix douce, mais qui porte une gravité qu’elle ne tente plus de cacher.

    Puis, elle baisse un instant les yeux, comme si elle craignait que ses pensées ne se lisent trop clairement dans son regard. Ses doigts dessinent distraitement des cercles sur la peau du bel inconnu, comme pour s’ancrer au présent, à ce corps chaud, à cette chambre qui sent encore la sueur, la mer et la sensualité.

    — En fait.. Je voudrais dire que je nourris la lumière, que je fais ce qu’il faut… que je sers une cause juste. Mais ce serait mentir. Car j’ai fait des choses que je n’assume pas toujours. Parfois, je crois agir pour le bien… et puis je me rends compte que je ne fais que me convaincre moi-même.

    Elle relève la tête. Leurs yeux se croisent. Elle inspire lentement, son souffle saccadé par une émotion qu’elle refoule mal. Il y a dans le regard de Jake une intensité brute, une sorte de reconnaissance silencieuse, celle de deux âmes fatiguées d’avoir trop combattu.

    — J’ai deux loups en moi, finit-elle par avouer en esquissant un sourire plus franc, presque ironique, l’un veut protéger, comprendre, aimer. L’autre veut traquer, juger, détruire. Et je crois que je n’arrive pas à les faire taire.

    Elle s’interrompt, un instant. Son cœur bat vite. La vérité, c’est qu’elle sent ce tiraillement jusque dans ses os, c’est viscéral. Le besoin d’ordre et cette fascination pour le chaos. D’une certaine façon, Jake, incarne ce paradoxe. Il est le danger et un étrange refuge à la fois. Et c’est pour ça qu’elle n’arrive pas à le fuir.

    Sa main glisse de la joue du beau brun jusqu’à sa nuque, caresse lente, tendre.

    — Toi, tu as choisi ton loup. Moi, je crois que je ne sais toujours pas lequel écouter, dit-elle sans jugement tout en se blottissant contre lui, ses lèvres à quelques centimètres des siennes, et murmure, mais ce soir, je crois que je nourris celui qui désire.

    Leurs souffles se mélangent. Elle sait qu’au matin, la réalité les rattrapera, qu’ils redeviendront des inconnus avec trop de secrets. Mais là, dans cette nuit napolitaine suspendue, Mabel ne veut plus réfléchir. Elle veut juste être. Elle ne veut pas oublier cette nuit, elle veut seulement être sensation.

    — Ne me laisse pas repartir sans que mon corps entier ne soit entièrement à toi..

    Là, dans un mouvement souple, c’est elle qui reprend les commandes. Ses années de formation en self-défense, lui permet une certaine aisance à l’empêcher de bouger. Alors que sa bouche descend le long de son buste jusqu’à son membre que ses seins caressent, sa main libre elle, agrippe fermement son cou que lentement, elle serre. Là, quand elle joue avec sa langue et sa bouche sur son membre, elle appuie sur la peau fine de sa gorge, signifiant qu’il lui appartient pour la nuit et inversement.

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    C.

    Le silence qui suit l’amour est toujours étrange, un mélange de calme et d’écho, comme si leurs deux corps n’avaient pas encore compris qu’ils pouvaient cesser de trembler. La chambre est encore chaude. Mabel, allongée sur le sol, respire lentement, sa joue contre l’épaule de Jake. Leurs vêtements sont éparpillés autour d’eux, et le drap glissé au hasard ne couvre que la moitié de leurs jambes.

    Elle se surprend à sourire, sans raison. Peut-être parce que c’est la première fois depuis longtemps qu’elle se sent légère, sensuellement fatiguée. Elle tourne la tête vers lui et vit qu’il a les yeux fermés, un bras replié derrière la nuque, l’autre posé sur son ventre où elle s’amuse à tracer, du bout de son doigt, des lettres invisibles.

    — Je t’écris des secrets, dit-elle avec un sourire amusé avant de relever les yeux vers lui, tu dois deviner..

    Elle continue à tracer, cette fois plus lentement, comme si chaque mot avait une importance qu’elle espérait qu’il comprendrait. C’est si beau de voir sa peau frissonner, et elle voit son torse se soulever sous sa main. C’est intime, sans l’être trop, comme une danse sans musique.

    — Dis-moi… si tu étais une chanson, tu serais laquelle ?

    Elle laisse échapper un léger rire amusé avant de se redresser pour caresser sa joue, sa moustache, ses lèvres et son cou.

    — Attends.. laisse-moi deviner.. quelque chose de vieux et un peu triste. Sinatra, peut-être ? Un homme mélancolique..

    Elle sourit et continue ses caresses en déposant un langoureux baiser sur ses lèvres avant de se redresser après avoir eu une révélation.

    — Hum.. Moi, je serais une chanson italienne qu’on crie dans la rue, même si on chante faux. Quelque chose de vivant, de désordonné.

    Leurs gémissements étaient remplacées par la ville joviale près de la plage, et puis il y avait eu, deux êtres qui, sans le savoir, ont ouvert une brèche dans leurs solitudes. Mabel se hisse légèrement sur lui et l’observe en caressant son nez du sien. Le contraste entre ses traits durs et le calme de son regard la trouble. Elle voudrait lui dire qu’elle ne s’attendait pas à ça à ce moment simple, presque tendre, entre deux âmes cabossées.

    Elle se contente de poser un baiser sur son nez avant de chuchoter :
    — Et si tu étais un dessert ?

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    C.

    Mabel le regarde longuement, sans rien dire d’abord.
    Elle sent, dans le ton de sa voix et dans la tension de ses épaules, une vérité qu’il n’offre probablement à personne. Une brèche, minuscule mais réelle, par laquelle passe toute l’humanité qu’il cache d’ordinaire sous son détachement. Elle se redresse lentement, en silence, un drap léger enroulé autour d’elle, et s’avance jusqu’à lui. Le parquet est froid sous ses genoux quand elle s’assoit derrière lui, à portée de sa peau.

    Elle glisse une main le long de son dos, avec une douceur qui n’appartient qu’à elle.
    Ce n’est pas un geste de consolation, Mabel déteste la pitié, mais un contact pour lui dire qu’elle l’a entendu.
    Son pouce dessine distraitement des cercles au creux de ses omoplates, comme si elle cherchait à apaiser les mots qu’il vient d’extraire de lui-même. Elle pourrait parler, mais préfère laisser le silence s’installer un instant, ce silence dense et chaud où l’on peut presque sentir le cœur de l’autre battre.

    Puis, d’une voix tendre :

    — Tu sais… les gens qui se disent solitaires sont souvent ceux qui ressentent le monde trop fort. Peut-être que tu n’es pas un robot, peut-être que tu es juste quelqu’un qui a peur d’aimer à nouveau.

    Elle sourit tendrement, un sourire qui n’appartient qu’à la nuit. Ses doigts quittent son dos pour effleurer la ligne de sa mâchoire, l’obligeant doucement à tourner le visage vers elle. Il y a dans ses yeux une lumière différente, celle qu’on n’offre qu’à ceux qu’on voudrait garder.

    — Et puis, regarde-toi… Un homme nu devant une fenêtre, qui m’a fait l’amour merveilleusement deux fois, à fumer sa cigarette et à me parler de sa mère et d’un gâteau qui semble délicieux. C’est tout sauf mécanique.

    Elle rit doucement, presque pour l’encourager, et la tension retombe un peu. Il souffle la fumée vers l’extérieur sans répondre, mais Mabel sent que ses mots l’ont touché. Elle approche, se colle contre son buste, sa joue posée contre sa peau nue. Elle sentir leurs peau se fondre dans la chaleur de l’autre.

    — Je meurs de faim, murmure-t-elle comme un aveu amusé, mais je ne veux pas quitter cette chambre.

    Ses bras viennent entourer son torse, elle sent le rythme calme de sa respiration. Un instant, elle ferme les yeux et s’imagine que le temps s’arrête. Les battements de son cœur contre sa joue deviennent presque des notes de musique et la chanson qu’il a citée, Luna, résonne dans son esprit.

    Puis, dans un souffle, elle ajoute en reprenant leur jeu :

    — Si tu étais un souvenir, tu serais celui qu’on veut garder même s’il fait mal.

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    C.

    Le vol Naples–Londres avait le goût amer des lendemains qu’on aurait voulu prolonger. Mabel passa le trajet sans dire un mot, le front appuyé contre le hublot, le billet froissé entre ses doigts. Dans son sac, la lettre d’Aidan. Elle aurait voulu la jeter à la mer, la brûler, l’oublier. Mais elle ne pouvait pas. Parce qu’au fond, ce papier était tout ce qu’il lui restait de lui.

    De retour à Londres, le ciel l’accueillit avec sa grisaille coutumière. La pluie battait les vitres du taxi comme un métronome fatigué, et Mabel se sentit soudain étrangère à cette ville qu’elle connaissait par cœur. Tout semblait inchangé, pourtant elle, elle ne l’était plus. Ses pensées erraient entre le souvenir du sable chaud, la lumière italienne, et ce regard qui semblait la voir mieux qu’elle ne s’était jamais vue elle-même.

    Quand elle poussa la porte de son appartement, un silence dense l’enveloppa. Tout était exactement comme elle l’avait laissé : le dossier étalé sur la table, la cafetière encore à moitié pleine, le manteau jeté sur une chaise. La banalité du décor la heurta, comme si Naples n’avait été qu’un rêve, un interlude inventé par un esprit trop fatigué.

    Elle déposa son sac, se débarrassa de ses chaussures et tomba sur le lit encore froid. Elle serra les draps, ferma les yeux, et sentit les larmes venir silencieuses, presque honteuses. Ce n’était pas de l’amour, mais c’était de l’attachement. Un fil ténu qu’elle n’arrivait pas à couper et qui l’avait fait sentir vivante, un soir.

    Les jours suivants, elle tenta de reprendre pied.
    Le travail, les rapports, les réunions avec Scotland Yard. Elle avait réussi son infiltration à Naples, fait tomber un petit réseau mafieux, consolidé des mois de surveillance et de patience. On la félicitait dans les couloirs, on lui serrait la main. Et tout ce qu’elle ressentait, c’était un immense vide. Une insatisfaction. Un manque..

    Le soir, en rentrant, elle se surprenait à sortir la lettre du tiroir de sa table de chevet. Elle relisait chaque mot, chaque tournure, comme si elle cherchait à y lire un sens caché, une vérité dissimulée entre les lignes.
    Le prénom Aidan tournait dans sa tête comme un refrain. Elle tenta de le chercher, par curiosité, sur les registres d’hôtel, les bases de données, sans succès. Rien. Comme s’il n’avait jamais existé.

    Peut-être était-il marié, songea-t-elle un soir, le regard perdu dans la lumière londonienne. Peut-être qu’il n’avait été qu’un homme de passage, fuyant quelque chose ou quelqu’un. Ou peut-être qu’il avait simplement choisi la fuite avant qu’elle ne puisse le faire.

    Cette idée la navra plus qu’elle ne voulait se l’avouer.
    Elle se sentait ridicule d’y penser encore, alors que tout, dans sa vie, devait la ramener à la raison. Et pourtant, à chaque fois qu’elle passait près d’une vitrine où résonnait une chanson italienne, à chaque fois que la lune perçait les nuages londoniens, c’était lui qu’elle voyait.

    Alors elle se réfugia dans le travail. Elle accumula les heures, les missions, les enquêtes, espérant qu’à force d’occuper son esprit, son cœur cesserait de chercher. Mais certains soirs, seule dans la pénombre de son appartement, elle se surprenait à murmurer son prénom à voix basse, comme pour conjurer un sort :

    — Aidan…

    Et chaque fois, elle espérait que cette étrange impression… Qu’à des centaines de kilomètres de là, il pensait à elle au même instant.

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    C.

    Depuis son retour à Londres, la pluie n’avait pas cessé de tomber. Elle semblait suivre Mabel comme un présage, rendant les trottoirs luisants, les visages flous, les pas précipités. Dans son bureau étroit, une lampe vacillante projetait sur les murs les ombres d’un monde qu’elle tentait désespérément de comprendre. Devant elle, un tableau couvert de notes, de fils rouges et de coupures de journaux : trafic d’armes, disparition de témoins, transferts bancaires suspects. Et au centre de tout cela, un nom de code griffonné à l’encre noire : l’Ours.

    Elle relisait sans cesse les mêmes rapports, cherchant un angle mort, un détail manquant. Les communications interceptées à Naples, les docks d’où partaient les caisses, le visage d’un homme flou sur une photographie…

    — Alors Harrington, toujours à la recherche ton nounours, ricanait Steven un de ses collègues jaloux.
    — Va donc travailler. Avant que je ne te résolve encore une de tes affaires.

    L’homme partit en grognant mais frappant violemment la porte de son bureau. Lasse, Mabel finit par se lever et fermer la dite porte avant de faire quelques pas dans la pièce. Ses pensées dérivaient vers Aidan malgré elle. Elle le comparait souvent à ses collègues masculin. Lui était différent. Il était l’incarnation même du mystère, du danger tranquille. Mais pourtant, quelque chose dans sa façon de se mouvoir, de parler, avait cette même tension que celle qu’elle percevait dans les dossiers sur l’Ours. Quelque chose qui la terrorisait et l’excitait à la fois.

    Un homme invisible, méticuleux, que personne n’avait jamais vu mais que tout le monde craignait. Et depuis qu’elle enquêtait sur lui, Mabel avait la sensation d’être suivie.

    Les nuits devenaient lourdes. Chaque bruit dans le couloir, chaque reflet sur la vitre, la faisait tressaillir.
    Elle avait d’abord cru à la paranoïa. Mais hier encore, en sortant du métro, elle avait perçu une silhouette derrière elle. Un manteau sombre, une démarche lente, presque calculée. Lorsqu’elle s’était retournée, il n’y avait plus personne. Et pourtant, son cœur battait à tout rompre.

    Alors, pour se calmer, elle contacta son frère. Adam. Il était son aîné de quelques années et vivait encore avec leur père. Père qu’elle avait cessé de côtoyer quand son fiancé avait été assassiné. En effet, sous son aspect polis, Mabel faisait partie de la famille O’Wathan. Dans le crime organisé, ils avaient le monopole sur les jeux d’argent. Elle avait donc fuit cette vie pour la justice, au grand dam de sa famille.

    — Je suis suivie depuis mon retour de mission, dit-elle à son frère qui répondait toujours présent, mais je ne sais pas si ce sont les collègues ou vous..
    — Duda n’a rien à voir avec ça mais je peux me renseigner.
    — Non, non, non, n’en fais rien. Je vais bien trouver.
    — Tu devrais venir à la prochaine fête de famille. Ils seraient contents de te voir, tu nous manques.
    — C’est impossible et tu le sais bien.. comment va Marge et les enfants ?

    Une fois les banalités dites, ils prirent congés l’un de l’autre. Mais alors qu’elle marchait pour rentrer chez elle, un frisson la traversa. En effet, pour la première fois, Mabel ne savait plus si elle menait la traque, ou si elle en était la proie.

    La nuit s’était installée sur Londres très tôt. Dans son appartement du quartier de Bloomsbury, Mabel travaillait encore, les cheveux en une longue natte, la chemise légèrement ouverte sous la chaleur étouffante du poêle. La pluie frappait doucement contre les vitres, et le tic-tac de l’horloge rythmait le silence.

    Elle avait éparpillé sur la table des dizaines de feuillets, des cartes, des rapports confidentiels. L’enquête la rongeait, mais elle refusait de céder au sommeil. Chaque fibre de son être réclamait des réponses. Et au milieu de tout cela, son esprit souvent toujours à Aidan. Son sourire, ses mains, sa façon de l’observer comme s’il lisait en elle, ses baisers empressés.. Un souvenir doux et tranchant à la fois.

    Puis, Un craquement soudain. Presque imperceptible.
    Mais pour elle, formée à percevoir les dissonances du silence, ce fut une alarme. Aussitôt, elle éteignit la lampe. Son cœur s’accéléra, mais son esprit resta d’une clarté sereine. Une ombre glissa sous la porte, une silhouette se mouvait dans le couloir. Elle attrapa discrètement son arme posée sur le bureau et se glissa à pas feutrés dans la pièce voisine.

    L’homme fouillait dans ses dossiers. Il agissait vite, précis, connaissant manifestement ce qu’il cherchait. Mais pas assez vite pour Mabel. En un mouvement sec, elle s’élança, le désarma, tordit son poignet et le plaqua contre le bureau avec une maîtrise implacable. Son souffle court se mêlait à celui de l’intrus, et dans la pénombre, leurs visages n’étaient séparés que de quelques centimètres.

    — T’es qui bordel et qu’est-ce que tu veux ??

    Mais à peine avait-elle terminé sa phrase que l’homme lui décocha un violent coup de coude qui la fit reculer. Elle trébucha sur le sol et reçu un nouveau coup dans le ventre.

    — Sale pute, criait l’homme masqué en se vengeant, j’vais te terminer !

    L’homme s’acharnait sur elle alors qu’elle essayait de se rouler en boule. Dans les salves de coups, elle attrapa un tabouret qu’elle finit par agripper et jeter sur l’homme qui perdit l’équilibre. Elle allait s’enfuir mais il la rattrapa et prit entre ses doigts sa gorge gracieuse et fine. Elle se débattait et cherchait son souffle.

  161. Avatar de C.
    C.

    Elle ouvre les yeux sur un monde qui tangue, la pièce, les draps, un parfum qu’elle connaît bien. La première seconde est celle de la confusion : un genou endolori, un goût de fer, des images rapides qui claquent comme des éclats de verre. Puis les souvenirs remontent, vifs et terribles : le craquement dans l’appartement, la lutte, la main qui serre sa gorge, la chute.

    Elle se redresse plus vite qu’elle ne le voudrait, le corps tout en alerte. La peur lui mord la nuque mais la formation reprend le dessus : respiration contrôlée, balayage des angles, évaluation des blessures. Le linge humide sur son front colle au sang séché, sa lèvre est fendue, une courbure de douleur lui tire la tempe. Elle ne s’affole pas, pas encore.

    Quand il se tourne enfin, Aidan lui apparaît comme une silhouette tirée de la nuit napolitaine : grand, sombre, la mâchoire serrée. Sa voix est calme, trop calme, et cela la met en alerte autant que le coup qu’elle vient de recevoir. Les mots tombent lourds, dévastateurs. Son patron veut sa mort. Il a tué Kyle. Il a nettoyé la scène. Ils sont seuls, ensemble, en état de guerre.

    La douleur pulse encore à sa tempe, mais c’est surtout la colère qui monte. Aidan, accroupi devant elle, vient de prononcer ces mots avec un calme presque clinique :

    « Je dois aller cacher le corps de Kyle. Ensuite, il va falloir que je te trouve un endroit où te cacher. »

    La phrase rebondit dans la pièce comme une gifle.
    Mabel le fixe un instant, interdite, le souffle court, la bouche entrouverte. Puis le choc laisse place à une colère vive, nerveuse, celle d’une femme qu’on croit fragile alors qu’elle a bâti sa carrière sur l’endurance et la maîtrise.

    — Me cacher ?!

    Le ton claque, sec, tranchant, comme un coup de fouet. Elle se redresse d’un geste, malgré la douleur dans ses côtes. La couverture glisse, dévoilant son épaule marquée, mais elle s’en moque. Ses yeux, eux, lancent des éclairs.

    — Tu crois vraiment que je vais me terrer quelque part pendant que toi, tu décides de la suite ?

    Elle avance d’un pas, chaque mot plus acéré que le précédent.

    — J’ai passé des années à infiltrer des réseaux d’armes, à faire tomber des types comme toi, à encaisser des menaces, des coups, des trahisons. J’ai enterré des collègues, Aidan, Jake, ou qui sais-je ! Qui es-tu ?? Et tu veux que je reste planquée dans une planque miteuse pendant que tu joues au héros ?

    Sa voix se brise légèrement sur le mot héros, mais elle ne cède pas. La panique, pourtant, perce dans la fissure : ses mains tremblent, ses poumons se serrent. Elle voit encore le visage de Kyle, ce regard vide, la balle qui l’a transpercé. Et cette image, mêlée à la présence d’Aidan, la rend folle.
    Elle se passe la main sur le visage pour reprendre contenance, inspire profondément.

    — Non. Non, je refuse, dit-elle plus doucement, mais avec une fermeté glacée. Je suis une flic, Aidan. Une femme, oui, mais surtout une professionnelle. Et je n’ai pas besoin que tu décides pour moi ce que je dois faire.

    Elle le pointe du doigt, son regard oscillant entre rage et blessure.

    — Si je me cache, c’est fini. Je deviens une cible docile. Tu crois vraiment que je vais leur offrir ça ? Qu’après tout ce que j’ai fait, je vais me laisser protéger comme une gamine ? Comment puis-je te faire confiance ? Tu m’as mentit sur ton identité..

    Il ne répond pas tout de suite. Son visage reste calme, trop calme, ce qui ne fait qu’attiser la fureur de Mabel.
    Elle s’approche encore, jusqu’à sentir la chaleur de son corps contre le sien ce qui, malgré elle, la fait frissonner d’excitation.

    — Je ne comprends pas, murmure-t-elle, la voix tremblante. Pourquoi vouloir me sauver ?

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    C.

    Il s’approche, pas menaçant, juste à portée. Elle le déteste et l’écoute. Il y a dans sa voix une fatigue qui n’appartient qu’à ceux qui ont trop tué pour compter encore. Lorsqu’il baisse les yeux, elle voit une confession muette. Il ne sait pas se vendre en mots, mais il n’a pas besoin de plus.

    « Parce que tu es la seule qui a su me remettre un peu sur terre. »

    Elle entend la phrase et elle sent quelque chose de fragile se briser et se recoller en elle, ni sauvée, ni perdue, mais touchée.

    Elle laisse le silence se faire, long, épais. Sa respiration retrouve un timbre plus rationnel. Elle pose ses conditions en une rafale claire, tranchante, professionnelle.

    — D’abord, pas de planque où je ne peux rien faire. Si tu veux que je parte, je pars, mais je ne me cache pas 0parce que j’ai peur mais pour être infiltrée.. J’exige accès à tout ce que Kyle cherchait. Je veux voir les dossiers. Si tu me fournis des noms, des preuves, on peut monter quelque chose. Ensemble. Ensuite, tu ne mens pas sur ce que tu as fait. Je ne veux pas d’hypothèses ni de contes héroïques. Dis-moi exactement ce que tu sais d’O’Rourke et de ses relais. Enfin, si tu me trahis, je ne te trouverai pas pour te laisser de nouveau me conter fleurette. Naples c’est fini.. juste une nuit, ne crois pas que parce que j’ai passé une nuit exceptionnelle tu auras un laissépasser. Donc je te trouverai pour t’arrêter.

    Ses mots sont froids mais honnêtes ; la colère a cédé la place à un contrôle fait d’acier, la même qui lui a permis tant de fois de tenir quand tout menaçait de s’écrouler. Elle sait négocier la vie autant qu’elle sait prendre des vies, et elle n’a pas l’intention de troquer son autonomie pour une promesse. Mais surtout, sans doute ne le sait-il pas encore, mais elle a plus d’un your dans sa manche.

  163. Avatar de C.
    C.

    Elle attendit que la porte claque. Quand le bruit des pas d’Aidan se fut éloigné dans l’escalier, elle resta immobile deux secondes. Puis tout devint précis et sans émotion. Il ne fallait pas laisser de doute : il fallait qu’on croie qu’elle avait choisi la fuite. Que Aidan, croit qu’elle ait choisi la fuite.

    Elle retira le drap, prit un sac léger qu’elle avait préparé à l’avance. Elle fit vite : une trousse de toilette, des vêtements sombres, une fausse carte d’identité, de l’argent liquide caché dans sa doublure. Elle laissa sur la table la valise ouverte, quelques vêtements en vrac et le carnet posé à côté, comme si l’on avait quitté la pièce en catastrophe.

    Sur le coin du bureau, elle glissa un faux message destiné à être trouvé : un reçu de taxi, un billet de train dans lequel on lirait « départ en urgence ». Pas de téléphones, pas d’explications. Juste des indices suffisants pour que la nouvelle circule : elle est partie.

    Tout devait être crédible. Elle avait appris cela dans sa famille : les signes comptent autant que les mots. Elle alluma la lampe du couloir pour simuler une lumière oubliée, froissa une lettre, répandit sur la chaise le reste apparent d’une dispute. Rien de suspect, rien de grossier. Juste assez pour déclencher une rumeur.

    Puis elle sortit et prit un taxi. Dans la rue, elle remit son châle, baissa la capuche et adopta la posture d’une femme traquée : regard fuyant, pas pressés, visage fermé. Elle ne pleurait pas. La mise en scène excluait les larmes. Les larmes ressemblent à une faiblesse que les vautours flairent.

    Son plan était simple mais dangereux : faire croire qu’elle abandonnait son poste et sa carrière devenir, aux yeux de tous, une flic corrompue prête à vendre ses dossiers, pour se faire approcher par les relais du clan O’Rourke. Une fois acceptée du mauvais côté, elle espérait remonter la chaîne jusqu’aux têtes, trouver les preuves et faire tomber le réseau de l’intérieur. A bat les indics.. autant faire le travail soi-même.

    La conductrice la déposa près des docks. Elle descendit, paya en espèces, prit un chemin plus discret. Elle ne devait donner aucune trajectoire vérifiable. Si Aidan venait à la suivre, la ruse serait perdue.

    Avant de disparaître dans l’ombre d’un porche, elle écrasa le reçu de taxi qu’elle avait sur elle et jeta le papier dans une poubelle publique. Petit geste, mais important : il fallait effacer les traces inutiles et laisser intactes celles qu’elle avait choisies.

    Elle respira, lentement, pour contrôler l’adrénaline. Elle n’aimait pas mentir mais ce mensonge était une arme. Elle avait grandi entre des hommes qui ne reculaient devant rien. Utiliser ce qu’elle connaissait d’eux pour les détruire lui semblait, pour une fois, une façon juste de se servir de son passé.

    Elle n’était plus la femme qui, plusieurs semaines auparavant, avait accepté un baiser dans un ascenseur, une nuit intense dans les bras d’un inconnu. Un inconnu qui aujourd’hui voulait bouleverser sa vie. Elle devenait autre chose : une fausse déserteuse, crédible, dangereuse, prête à jouer la traîtresse pour entrer dans la tanière.

    La partie commençait. Elle garda la tête baissée et marcha vers le point de rendez-vous indiqué par son frère qui encore une fois, lui sauverait la mise. Chaque pas la rapprochait d’un monde qu’elle connaissait trop bien, un monde dont elle avait voulu se détacher et qui pourrait, cette fois, la dévorer.

  164. Avatar de C.
    C.

    Elle n’avait pas dormi depuis deux jours. Le mensonge était devenu une armure qu’elle devait porter sans failles. La fuite devait paraître crédible, totale, irréversible. Elle avait brûlé quelques effets personnels, vidé son compte officiel, fait circuler l’idée qu’elle avait trahi la police pour sauver sa peau. Et maintenant, elle était dans un pub à moitié vide de l’East End, où l’odeur de bière tiède se mêlait à celle du tabac froid.

    Assise à une table du fond, Mabel attendait. Elle avait choisi ce lieu parce qu’il appartenait autrefois à un ami de son père, Doyle, connu dans les cercles mafieux londoniens comme un intermédiaire fiable, mais rancunier. S’il la reconnaissait, il ne la saluerait pas. Il la jaugerait. Et c’était exactement ce qu’elle voulait.

    Quand il entra, la lumière du soir découpa sa silhouette large et un peu voûtée. Doyle n’avait pas changé : costume trop serré, mains épaisses, regard qui pèse. Il s’arrêta devant elle, sans un mot, avant de s’asseoir lentement.

    — Je pensais pas revoir une Harrington un jour.

    Le nom tomba comme une pierre. Mabel ne cilla pas. Elle savait que pour lui, elle ne serait jamais la flic mais la fille du traître qui avait voulu « blanchir » le sang familial.

    — Les temps changent, répondit-elle calmement. Et les loyautés aussi.

    Un silence s’installa. Il la regardait, méfiant. Elle jouait la carte de la franchise sale : celle d’une femme qui veut vendre des infos contre un abri.

    — J’ai quitté la police, dit-elle en croisant les jambes, détachée. Ils ont voulu me sacrifier. J’en avais marre de me battre pour des pourris. Alors je me dis que je ferais mieux de me battre pour les bons.
    — Les bons ? répéta Doyle, ironique.
    — Ceux qui paient.

    Un petit sourire traversa le visage de l’homme. Elle savait qu’il mordait à l’hameçon, mais pas encore assez. Elle sortit alors une clé USB qu’elle posa sur la table, sans la pousser vers lui.

    — Quelques dossiers internes. Des noms, des planques, des transactions. De quoi plaire à O’Rourke, j’imagine.

    Doyle resta impassible, mais son regard s’était déjà allumé. Il savait la valeur de ce qu’elle offrait.

    — Et qu’est-ce que t’y gagnes ?
    — Une place. Une seconde chance. Et un père à défier.

    Il la dévisagea longtemps, sans répondre. Mabel sentait son cœur battre fort, mais son visage ne trahissait rien. Elle savait qu’il ne prendrait pas la décision seul : il en parlerait à un supérieur, peut-être pas directement à O’Rourke, mais à quelqu’un qui gravite autour. C’était tout ce qu’il fallait pour enclencher la rumeur de sa « corruption ».

    Doyle finit par se lever.

    — Je vais voir ce qu’on peut faire pour toi. Si t’essaies de me la faire à l’envers, Mabel, tu finiras comme ta mère et ton fiancé.

    Elle ne répondit pas. Elle le laissa partir, la gorge serrée. Ce n’était pas une menace qu’il avait prononcée, c’était un souvenir.

    Quand il eut disparu, elle ramassa la clé USB et la rangea. Ce n’était pas une vraie. Juste un appât. Le vrai contenu était sur un disque crypté, bien à l’abri. Elle venait d’allumer une mèche, et elle savait que d’ici quelques jours, les contacts d’O’Rourke chercheraient à la tester.

    À présent, elle n’avait plus droit au doute. Elle devait devenir la version d’elle-même qu’elle méprisait autrefois : une Harrington capable de mentir, de jouer la traîtresse, d’avancer dans la boue pour atteindre le cœur du monstre.

    Quelques semaines plus tard —

    Elle était entrée dans ce lieu sans frémir, même si son cœur battait à tout rompre. York, un entrepôt désaffecté transformé en arène. L’odeur de sueur, de sang et de bière formait un mélange écœurant. Autour d’elle, des hommes pariaient, criaient, insultaient. Des regards lourds se posaient sur elle, intrigués de voir une femme seule ici, à cette heure-là. Elle ne cillait pas. Elle devait paraître à sa place, familière de ce genre d’endroit.

    Elle avait pris soin de changer : jean noir, veste en cuir, un collier discret qu’elle avait gardé de sa mère — seule trace d’une douceur révolue. Ses cheveux, tressés à la hâte, laissaient paraître quelques mèche rebelles qui adoucissaient son air dur. L’attitude comptait : elle devait être crédible, plus que jamais.

    Elle était venue pour le clan O’Rourke, mais le hasard ou le destin l’avait menée droit ici, dans ce combat clandestin où le bruit des poings masquait celui de la peur. Elle voulait observer, reconnaître les visages, repérer les intermédiaires. Mais quand elle le vit, tout se figea.

    Aidan… Torse nu, couvert de sang, les muscles tendus, le regard noir. Elle crut d’abord que son esprit lui jouait un tour. Qu’elle imaginait ce corps qu’elle connaissait trop bien, ce regard qu’elle avait tenté d’oublier. Mais non. C’était lui..

    Elle sentit son souffle se bloquer. Tout en elle criait de fuir ou de crier son nom. Mais elle ne bougea pas. Elle resta droite, dans la foule, prisonnière du vacarme, observant chaque coup qu’il portait. Il se battait comme un animal acculé, avec une rage sourde. Pas de doute, il n’était pas ici par hasard.

    Et si son plan la ramenait tout droit à lui ? La pensée la frappa en plein cœur. Pourquoi le destin le mettait de nouveau sur son chemin ? Elle avait voulu infiltrer le clan O’Rourke, remonter les fils du réseau et le voilà, ce fil, vivant, haletant, en sueur, dans cette cage.

    Elle n’eut pas le temps d’en voir plus. Deux hommes qu’elle reconnut à leur accent du sud de l’Angleterre s’approchèrent d’elle. Des Harrington. Des anciens amis de son père, aujourd’hui à la tête d’un cercle parallèle.

    — Tiens donc… la petite Mabel, dit l’un d’eux d’un ton mielleux. On pensait que tu avais tourné le dos à la famille.
    Elle serra les poings, mais répondit calmement :
    — On se trompe toujours sur les gens.
    — C’est drôle, reprit le deuxième en riant, on a justement quelqu’un que tu devrais rencontrer. Un type prometteur. L’Ours, qu’ils l’appellent. Il ferait un bon chien de garde.

    Elle sentit le monde vaciller sous ses pieds, mais elle se força à sourire.

    — Ça tombe bien. J’aime les chiens dociles.

    Son ton glacé fit rire les hommes. Ils crurent qu’elle plaisantait. Elle, non. Elle venait de comprendre que sa couverture allait la mener au centre d’une guerre entre clans et qu’Aidan, sans le savoir, venait d’en devenir la pièce maîtresse.

    (…)

    Pendant « l’entrevue », Mabel était restée dans l’ombre du couloir, silencieuse, observant la scène sans ciller. Les trois hommes gisaient au sol, vaincus, grognant à peine. L’odeur métallique du sang et de la sueur emplissait le vestiaire, lourde et poisseuse. Aidan se tenait debout, torse nu, haletant, les poings encore crispés. Il n’avait pas cherché à impressionner, il avait simplement réagi, comme un fauve pris au piège. Et fiable ce qu’il était sexy..

    Elle s’était appuyée contre le chambranle, les bras croisés. Une partie d’elle voulait le féliciter pour la rapidité du geste, l’autre s’inquiétait de cette violence qu’il portait en lui comme une seconde peau et une autre voulait le protéger. Quand il tourna la tête vers elle, leurs regards se croisèrent et, un instant, le monde sembla se suspendre.

    — Tu leur as bien fait comprendre, dit-elle calmement avec un léger sourire amusé, ils sont idiots mais pas méchant.. même s’ils t’ont cherché.

    Elle entra dans le vestiaire, referma la porte derrière elle d’un geste lent. Les hommes de son père, encore sonnés, se traînaient vers la sortie en pestant en lui interdisant de s’approcher. Mais elle appuya sur leurs membres douloureux, les ignorant. Quand le silence retomba, il ne resta que le bruit de leurs respirations et le goutte-à-goutte régulier d’un robinet mal fermé.

    Mabel le regarda un moment. Elle aimait voir ses muscles se tendre, chaque nerf en alerte. Mais au lieu de s’effacer devant cette puissance brute, elle sentit une détermination monter en elle celle de le défier sur son propre terrain.

    — On fait ça ici, dit-elle d’un ton neutre. Toi et moi. Un combat. Un pari.. si je gagne tu me présentes ton patron. Si je perds, j’accepte un dîner avec toi.

    Elle fixait du regard, un léger sourire étirant le coin de ses lèvres. Le même sourire malicieux que la fois où ils avaient passé la nuit ensemble.

    — Ne doute pas, dit-elle avec douceur en posant ses doigts sur son buste qu’elle promène lentement jusqu’à son ventre, je veux que tu comprennes que je ne suis pas une proie.

    Elle s’était suffisamment rapprochée pour que sa langue effleure son corps bouillant. Et diable qu’elle avait envie de lui. Puis, sans le toucher, Mabel ôta sa veste, la posa sur un banc, releva ses manches. Le carrelage froid, la lumière crue des néons, tout rendait la scène presque irréelle. Elle le vit s’avancer, prêt à protester, et elle sentit son corps réagir avant même que sa tête ne le commande.

    Le premier contact fut rapide. Elle frappait fort, précise, mais il était habitué à ce qu’on le frappe. Alors quand il répliqua, elle esquiva, utilisa sa vitesse, sa connaissance des points d’appui. Il tenta de la bloquer, elle se dégagea, le fit trébucher d’un mouvement sec. Il était plus fort, mais elle était plus rapide, plus rusée, et surtout, elle voulait lui prouver quelque chose.

    À chaque échange, leurs respirations se mêlaient. Leurs regards ne se quittaient pas. Quand elle le fit basculer au sol, utilisant son poids contre lui, le silence qui suivit fut presque assourdissant. Il resta immobile quelques secondes bloqué par sa prise. Elle rit doucement.

    — Je t’ai eu, souffla-t-elle en souriant et se penchant pour embrasser ses lèvres.

    Mabel se redressa, une mèche collée à sa joue, le cœur battant fort. Elle ne répondit pas tout de suite, se contentant de le regarder.

    — Tu ne me sous-estimeras plus désormais nounours.. dit-elle par dire doucement amusée.

  165. Avatar de C.
    C.

    Mabel ne s’attendait pas à cette colère.
    Elle l’avait connu froid, fermé, ironique parfois mais jamais comme ça. La voix d’Aidan vibrait d’un ton qu’elle n’avait encore jamais entendu chez lui, quelque chose entre la rage et la déception. Lorsqu’il la repoussa, elle perdit l’équilibre et heurta le sol, surprise, plus blessée par le geste que par la chute. Il s’était relevé, et dans son regard, il n’y avait plus une trace de ce qu’elle avait entrevu à Naples juste une dureté sèche, presque brûlante.

    Elle resta un instant figée.

    Chaque mot qu’il prononçait lui piquait la peau.
    Elle voulait répliquer, lui dire qu’elle n’avait pas fui, qu’elle n’avait jamais voulu se servir de lui qu’elle avait seulement voulu le sauver aussi, à sa façon. Mais il ne lui laissa pas le temps. Il s’éloigna, traversant le vestiaire en silence pour disparaître sous le jet d’eau chaude.

    Mabel se releva lentement. L’eau frappait le carrelage, lourde et régulière, et la vapeur commençait à remplir la pièce. Elle s’approcha de la porte, observant sa silhouette dans le flou du miroir. Chaque phrase qu’il lançait la frappait un peu plus fort. Elle ne répondit rien. Parce qu’il avait raison, peut-être. Parce qu’elle s’était entêtée à croire qu’elle pouvait encore jouer entre les lignes, entre la loi et l’ombre.

    Mais quand il parla des “gars qu’on avait abandonnés”, quelque chose se fissura en elle. Elle avait grandi parmi ces hommes-là, ceux que la société condamnait avant même qu’ils aient eu le temps de choisir. Les siens. Ceux dont elle avait juré de s’éloigner. Et voilà qu’elle s’était remise sur le même chemin, convaincue qu’elle pourrait le redresser seule. Elle comprenait sa colère, à présent. Mais elle ne voulait pas qu’il parte ainsi. Pas comme ça.

    Quand il passa devant elle, sac à l’épaule, elle voulut le retenir, dire quelque chose, n’importe quoi, mais aucun son ne sortit. Alors il sortit. La porte se referma derrière lui. Quelques secondes de silence. Puis un claquement sec. Un tir.

    Le bruit la fit sursauter. Son cœur s’emballa. Elle courut sans réfléchir, traversa le couloir, poussa la porte arrière.

    Et là, elle le vit.

    Aidan était au sol, le dos contre le mur, une tache sombre qui s’étendait sur sa chemise. Son souffle était court, rauque, et son regard déjà trouble.

    — Aidan ! cria-t-elle en se précipitant vers lui.

    Elle tomba à genoux près de lui, posa les mains sur sa blessure. La chaleur du sang la saisit immédiatement. Trop de sang.

    — Merde, non… non, reste avec moi.

    Il tenta de parler, mais un râle sortit à la place.
    Elle appuya plus fort sur la plaie, les doigts tremblants. Ses yeux cherchaient autour d’elle un signe du tireur, une issue, une aide rien. Juste la ruelle silencieuse, l’air humide et le goût du métal dans sa bouche.

    — Tu vas t’en sortir, murmura-t-elle, la voix brisée. Tu m’entends ? Tu vas t’en sortir. Tu ne me lâches pas !

    Elle détacha la ceinture qu’il portait, la serra au-dessus de la plaie pour ralentir le flot, comme on lui avait appris. Elle gardait les yeux sur lui, refusant de voir la peur dans les siens.

    Aidan lâcha un souffle, presque un rire étranglé.

    — La ferme Aidan ! La ferme putain !

    Ses mains tremblaient, mais son esprit tournait à toute allure. Elle fouilla dans sa poche, attrapa son téléphone. Elle ne pouvait pas appeler les flics elle savait ce que ça signifierait. Alors elle appela son frère qui bien entendu était déjà sur la route.

    — Tiens bon, répéta-t-elle. Juste un peu.

    Il ferma les yeux. Elle sentit une bouffée de panique la traverser. Ses doigts effleuraient sa joue, presque malgré elle alors qu’une larme coulait sur sa joue. La scène de son fiancé assassiné lui revenait en mémoire. Elle avait l’impression d’être dans un cauchemar.

    — Ouvre les yeux… je t’en supplie…

    Et pour la première fois depuis qu’elle l’avait revu, Mabel sentit la peur véritable. Pas celle de mourir. Mais celle de le perdre. Lui. Cet homme qu’elle ne comprenait pas et qui, malgré tout, faisait battre son cœur plus fort à chaque seconde.

  166. Avatar de C.
    C.

    Mabel resta un instant immobile sur le seuil, comme si franchir la porte signifiait admettre quelque chose qu’elle refusait encore d’accepter. Elle aurait voulu garder cette distance glaciale qu’elle s’était imposée depuis le début, cette carapace qui lui permettait de ne pas sombrer dans la confusion des émotions. Mais le voir là, si pâle, si vulnérable, changeait tout. Son souffle s’était suspendu à sa poitrine.

    Elle s’approcha lentement du lit, sans répondre tout de suite à la plaisanterie d’Aidan.

    — Une épouse, vraiment ? dit-elle enfin, avec une ironie qui sonnait faux.

    Son regard, lui, restait accroché aux bandages, aux traces de perfusion, à la pâleur inhabituelle de ses lèvres. Elle posa sa veste sur le dossier d’une chaise, tâchant de reprendre contenance.

    — Je pourrais évoquer le fait que tu me suis depuis un long moment.. Comment elle réagirait en apprenant que son époux harcèle son amante d’un soir ?

    L’ironie de la phrase fit naître un léger sourire sur les lèvres de la jeune femme. Néanmoins, après coup, Mabel sentit un mélange d’agacement et d’inquiétude monter en elle quand il évoqua une potentielle fuite.

    — Tu crois que j’allais te laisser mourir sur ce trottoir ? répondit-elle d’un ton sec, avant de détourner les yeux. Sa voix trembla à peine, mais assez pour qu’il le remarque. Elle serra les poings.

    — Je n’ai fait que ce qu’il fallait faire. Rien d’héroïque. Tu vas être mécontent mais j’ai besoin de toi pour arriver à mes fins.

    Elle s’efforçait de ne pas le regarder, de ne pas laisser sa compassion la trahir. Pourtant, elle se souvenait trop bien du sang, de la chaleur poisseuse de ses mains sur sa peau, de sa peur panique qu’il s’éteigne sous ses yeux. Elle s’était jurée de ne jamais revivre ça : la perte, la culpabilité, la vulnérabilité. Mais elle l’avait ressenti, malgré elle.

    Quand il s’excusa pour le vestiaire, elle leva enfin les yeux vers lui.

    — Ce n’est pas ce qui m’a le plus marquée, dit-elle simplement, Ce qui m’a marquée, c’est que tu as dit sur tous ces hommes.. Ces.. Orphelins. Et sur ce que tu crois savoir de moi.. Mais.. Aidan, au fond, tu ne sais rien de moi.

    Elle marqua une pause. On n’entendait que le bourdonnement discret des machines médicales et le souffle irrégulier d’Aidan.

    — Tu parles comme si tout était simple. Comme si les gens faisaient des choix clairs entre le bien et le mal, dit-elle sur un ton pas accusateur, comme si on pouvait juger un homme sur la dernière chose qu’il a faite. Mais la plupart de ces types, avec qui et pour qui tu travailles, ils n’ont jamais eu ta force. Ils n’ont jamais eu personne pour leur apprendre à se battre, ni à croire en autre chose qu’un peu d’argent et un nom sur un carnet. Toi, tu frappes fort. Tu fais peur. Tu penses que c’est ça, la survie. Moi aussi, j’ai pensé ça un temps..

    Un sourire amer lui échappa avant de secouer légèrement la tête. Sa natte, éternel symbole chez la jeune femme tombait jusqu’au creux de ses reins.

    — … jusqu’à ce que je comprenne que la vraie force, c’est de ne pas devenir ce qu’on déteste.

    Elle s’approcha du lit, son ombre glissant sur le drap blanc, alors qu’elle l’observe sans détournement. Mabel voulait lui prouver qu’en plus d’une puissance physique, elle pouvait aussi bien parler que lui.

    — Tu m’as jugée, Aidan. Tu crois que parce que je tiens un flingue et que je parle leur langue, celle de la police, je suis comme eux. Mais tu ne sais rien.. Tu ne sais pas que j’ai tout quitté pour ne plus ressembler à ma famille. Pour ne plus reproduire cette violence dans laquelle j’ai grandi et qui m’a ravi deux personnes que j’aimais inconditionnellement..

    Ses yeux devenaient légèrement humide. Elle se livrait à lui comme à personne d’autre, car pendant une nuit, elle lui avait offert bien plus que son corps. Elle lui avait donné une part de son âme.

    — Et toi, qu’est-ce que tu fais, hein ? Tu t’enterres dans les mêmes codes, dans la même colère, reprenait-elle vivement avec plus de sérieux, tu veux sauver des gosses en brûlant tout autour de toi. Mais à la fin, il restera quoi ? Juste des cendres.

    Elle inspira profondément, comme pour chasser le tremblement dans sa voix et passa ses mains sur son visage. Les derniers jours avaient été éprouvant avec le semi-coma de Aidan.

    — Tout ça pour… Tout ça pour te dire que je ne suis pas ton ennemie, Aidan. Mais je ne serai pas ton excuse non plus. Si tu veux te battre, fais-le autrement. Pas pour prouver que tu vaux mieux, pas pour écraser les autres. Parce que contrairement à ce que tu fais croire à tout le monde, moi je sais que tu vaux mieux que ça. Mais tant que tu continueras à agir comme si le monde entier était contre toi, tu ne le verras jamais.

    Elle se détourna, reprit sa veste sur la chaise, prête à partir.

    — Repose toi, dit-elle en attrapant sa veste sur le bord du lit, je m’occupe de te transférer dans un endroit plus sécurisé.

    Mabel était sur le point de quitter la pièce jusqu’au moment où la porte s’ouvrit de brutalement. Son frère, Adam, entra sans frapper. Elle sentit d’abord l’odeur du cuir et du tabac, puis le regard froid qui balayait la pièce. Adam n’était pas un simple visiteur ; il avait cette manière d’occuper l’espace qu’ont les hommes habitués à commander. Elle eut un pincement au cœur. Elle connaissait trop bien ce mélange de loyauté aveugle et de danger tranquille hérité de leur famille.

    Il s’arrêta net devant le lit, examina Aidan comme on évalue un adversaire. Il n’avait pas besoin de photo : quelque chose dans la mâchoire, dans la manière de tenir le regard, alluma la reconnaissance. Adam laissa échapper un ricanement court, sans joie.

    — Alors c’est lui l’Ours, marmonna-t-il, en se tournant et dévoilant son blouson distinctif des couleurs des O’Wathan.

    Adam s’approcha encore, jusqu’à sentir la chaleur du pansement et le sang séché. Il posa un doigt sur la clavicule d’Aidan comme on pose une marque, ce qui fit réagir aussitôt Mabel qui s’interposa.

    — On ne s’approche pas de ma sœur, expliqua-t-il lentement, les mots pesés. Même si tu portes une montagne sur toi, même si t’es dangereux. Tu comprends ? Tu restes loin.
    — Adam arrête, stop.

    Sa menace n’était pas un hurlement mais un faisceau serré : clair, immédiat. Mabel sentit son sang se glacer et son estomac se nouer. Elle connaissait Adam : il protégeait, il punissait, il ne questionnait pas. Elle n’avait pas envie qu’il règle ce problème avec ses méthodes ni que le nom d’Aidan attise une guerre dont personne n’avait besoin.

    — Tout ira bien, continua-t-elle en le poussant vers la sortie, il sait ce qu’il a à faire.. Je te remercie de ton aide, vraiment.

    Adam ricana, mais un éclair de respect traversa son visage. On sentait chez lui la fierté d’un homme qui sait identifier un rival digne. Il se pencha vers Mabel, la regarda droit dans les yeux. Ils avaient des yeux similaires et des cheveux d’un brun presque magique.

    — Écoute-moi bien, petite. Tu joues avec le feu. Tu te crois capable d’entrer dans ce monde et d’en sortir indemne ? Tu ne sais pas qui est cet homme. Tu aurais du le laisser crever sur le trottoir. Il n’apporte pas des ennuis, mais la mort. Tu comprends ?

    Mabel sentit la colère monter, rapide comme une lame. Elle s’approcha, repoussa sa main de l’avant-bras de Marcus, un geste à la fois ferme et violent. Sa voix était basse, mais chaque mot portait l’autorité de celle qui a appris à survivre dans ces mêmes rues.

    — Adam, arrête. Ce n’est pas toi qui décideras pour moi et tu ne sais rien de cet homme que je ne sais déjà. Je sais ce qu’il a fait et ce que je fais. Et je n’ai pas besoin que tu menace celui qui m’a sauvée. Si tu veux protéger la famille, fais-le en silence, pas en déclenchant une guerre. Et laisse-moi gérer mes affaires.

    Adam la fusilla du regard un instant, blessé par l’insolence et partagé entre fierté fraternelle et logique du clan. Puis il détourna le regard vers Aidan une dernière fois, et cette fois son regard se fit plus mesuré, presque calculateur.

    — Très bien. Pour l’instant. Mais si je sens un pas de travers, tu ne sauras même pas pourquoi tu tombes. Et dit à ton patron qu’on ne donne pas de seconde chance.

    Il planta la menace comme on plante un drapeau, et quitta la chambre sans un autre mot.

    Quand la porte se referma, Mabel resta immobile quelques respirations. Son cœur battait trop fort. Elle posa la main sur la couverture, presque comme pour garder le contact, et regarda Aidan. Puis, elle se rapprocha de lui et passa une main douce et tendre sur sa joue et sa clavicule. Elle voulait s’assurer qu’il n’avait plus de fièvre.

    — Il n’a pas l’habitude d’être contredit, expliqua-t-elle doucement. Et déjà enfant il n’aimait pas perdre le contrôle donc.. donc imagine à trente ans..

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    C.

    Mabel n’avait rien répondu. Pas un mot, pas un souffle de plus. Aidan pensait que son silence signifiait qu’elle acceptait de le laisser partir, de lui rendre sa solitude. En vérité, elle réfléchissait déjà à la manière de le sauver malgré lui. Ce n’était pas la première fois qu’un homme, blessé dans sa chair et dans son orgueil, lui disait qu’il n’avait besoin de personne. Mais cette fois, ce n’était pas un suspect, ni un mafieux anonyme qu’elle pouvait oublier une fois l’affaire classée. C’était Aidan et elle n’avait pas le cœur de le laisser seul.

    Elle le regarda dormir comme on observe une tempête qui s’apaise : fascinée, inquiète, coupable. La nuit avait pesé sur elle plus lourdement que prévu. Chaque pas qu’elle avait fait pour organiser sa fuite l’avait rapprochée d’un point de non-retour. Alors, discrètement, elle se leva. Elle fit quelques pas dans la pièce, alluma son téléphone et commença à envoyer des messages codés. Des noms, des adresses, des paiements d’avance. La machine se mit en route.
    Le plan était simple, le sortir d’ici avant l’aube, avant que les O’Rourke ne décident de venir “terminer le travail”.

    Elle n’imagina pas la décision à la légère. Toute la journée elle avait tourné autour de l’idée, pesé les scénarios, essayé les mots pour le convaincre. Rien n’avait marché quand il avait affirmé qu’il ne voulait pas être « sauvé » comme un objet fragile, quelque chose en elle s’était brisé. Laisser quelqu’un seul, blessé, en plein milieu d’une guerre qu’on savait sale, lui avait semblé pire que la trahison d’un sommeil forcé.

    Elle posa une tasse tiède près de ses lèvres, fit semblant d’ajuster un oreiller. Elle ne retint pas la main qui tremblait. Un geste furtif, et il s’enfonça dans une nuit plus profonde que la première. Elle ne voulait pas se voir comme une voleuse de liberté, elle se répétait que c’était une pause nécessaire, un mensonge pour donner une chance de vivre.

    Le trajet fut flou entretenu par l’adrénaline et la mécanique d’un kidnapping, avec des papiers falsifiés, un véhicule discret, une route vide. Ce qu’elle se permettait, c’était d’agir, pas d’expliquer comment. Chaque kilomètre avalé la rendait plus petite dans sa propre estime et, paradoxalement, plus décidée.

    La Cornouaille n’offrait aucune promesse de repentir, elle offrait seulement la mer, le vent et une maison isolée qu’elle avait louée sous un nom d’emprunt. Quand elle le coucha, très difficilement, sur le lit préparé, elle resta un moment à le regarder. Son visage se détendait, sans défense. Elle caressa sa joue, presque pour s’assurer qu’il existait encore, puis posa, maladroitement, une couverture sur ses épaules.

    Le remords la rongea. Elle connaissait la différence entre sauver et emprisonner. Elle connaissait le poids d’un choix pris pour quelqu’un d’autre. Pourtant, lorsqu’elle gagna la fenêtre et scruta la crique en contrebas, la vue froide du matin la calma un peu. Pour l’instant, il était hors de portée des coups qui pouvaient le finir. C’était tout ce qu’elle cherchait.

    La maison était petite, nichée au creux des arbres, avec une crique à quelques mètres à peine. Mabel avait pensé à tout : des médicaments, un lit propre, un frigo rempli, des livres. Elle lui installa une chaise près de la fenêtre où le vent apportait l’odeur du sel.

    Il dormit longuement. Mais quand il ouvrit les yeux, ce ne fut pas avec la lucidité d’un retour volontaire mais avec le voile confus de quelqu’un qui renaît après un passage obscur. Mabel était assise sur une chaise près de lui, ses long cheveux défait, les yeux clos par la fatigue. La lumière douce de la matinée coulant sur elle et lui donnant comme des airs de créature mystique.

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    C.

    Elle le regarda manger en silence, la cuillère retenue entre ses doigts le temps d’un souffle. Le chat roux ronronnait sur le tapis, tordu en boule, indifferent aux drames humains. Mabel sentit son cœur se serrer devant la scène cet homme énorme réduit à boire une soupe chaude qu’elle avait cuisinée pour lui, les mains tremblantes, la mine encore boudeuse. Il y avait dans tout cela une absurdité qui l’atteignait : elle l’avait arraché à la rue comme on arrache une braise vivante, et maintenant elle devait panser ses plaies.

    Quand elle posa la compresse imbibée d’antiseptique sur sa cicatrice, elle fut presque étonnée de la douceur de ses gestes. Ses doigts travaillaient avec précision, méthodiques, sans effusion, comme si soigner était une opération qui ne supportait ni hésitation ni sentiment. Aidan ferma les yeux par réflexe à la piqûre ; elle sentit la crispation dans ses muscles et murmura, sans vraiment le regarder :

    — Tiens bon. Respire lentement. Ne bouge pas.

    Il soupira, puis parla, la voix plus basse, pleine d’un mélange de rancœur et de curiosité blessée.

    — Tu n’aurais pas dû… Pourquoi m’enterrer ici ? Il me semblait que tu avais une mission d’infiltration.

    Mabel posa la compresse, essuya autour de la plaie avec soin et replaça la gaze. Elle avait pesé chaque seconde avant de faire ce geste que tous qualifieraient de brutal : l’endormir pour le sauver. Elle n’aimait pas s’en souvenir, mais elle n’en regrettait pas l’intention.

    — Je sais, répondit-elle enfin, calme mais ferme. Je sais que tu voulais rester libre et autonome. Mais rester là-bas, blessé et seul, c’était mourir à petit feu. Je n’ai pas le droit de te laisser mourir, pas quand je peux empêcher ça.

    Elle la regarda, cherchant la colère, le reproche et finit par avouer.

    — Je t’ai drogué. Et j’en prend la responsabilité. Ce n’était pas anodin. Mais tu sais aussi bien que moi que tout le reste aurait été pire.

    Aidan resta silencieux un moment, digérant sans doute l’information plus que la soupe.

    — Combien de temps tu me laisses ici ? O’Rourke va vouloir savoir où je suis. Si Dereck a tiré… il va y avoir des comptes à rendre.

    Mabel s’assit sur le bord du lit, rapprochant sa chaise. Elle posa ses mains l’une contre l’autre, comme pour rassembler ses pensées.

    — Pour l’instant, on reste ici jusqu’à ce que ta plaie ne s’infecte pas, jusqu’à ce que tu tiennes sur une jambe sans trembler, répondit-elle. Ça peut être quelques semaines. Peut-être six. Peut-être moins si tout se passe bien. Je ne peux pas te promettre une date. Je peux te promettre que je ne te laisserai pas ici pour que quelqu’un vienne t’achever.

    Elle lui expliqua, méthode par méthode, ce qu’elle avait déjà mis en place : un petit réseau d’alerte un taxi de confiance pour surveiller la route, un voisin qui lui signalerait toute voiture étrangère, des numéros de téléphone surveillés, des profils d’alerte sur les forums où ondoyaient les rumeurs d’O’Rourke. Elle avait payé des hommes pour vérifier la région. Elle avait lancé de fausses pistes billets d’avion annulés, photos trafiquées pour ralentir la traque.

    — Je travaille encore l’infiltration, ajouta-t-elle. De loin. Je ne suis pas partie du réseau, je le creuse différemment : contacts familiaux qui me doivent des dettes, gosses de bar qui parlent trop, un banquier de pacotille qui aime le champagne. Je remonte les flux à ma manière. Toi, tu restes ici et tu guéris. Point final. Pendant que le reste du monde pense que tu aies parti au soleil avec une fille trouvée par hasard.

    Aidan tenta de protester, de réaffirmer sa fierté, mais elle secoua la tête, le regard dur.

    — Arrête. Tu laisses quelqu’un prendre soin de toi. Ce n’est pas une humiliation. C’est une stratégie. Si tu t’acharnes à partir courir demain, on te retrouvera dans deux heures contre un mur. Et après, on repart à zéro, sauf que ce sera pire.

    Elle l’observa, remis convenablement la couverture du bout des doigts, puis un petit ricanement passa, amer mais sincère en voyant sa moue boudeuse et contrariée.

    — Oui, dit-t-elle sans douceur, c’est moi qui décide et pas. J’ai bien compris que tu préférais la jouer solo et misanthrope. Mais je suis là maintenant. Et tu sais aussi bien que moi que je peux te mettre au sol sans grands efforts.

    Après le soin, elle le laissa dormir et travailla a côté de lui. Elle contempla la mer depuis la fenêtre, et, dans le silence qui suivit, elle ne cessait de penser qu’ils avaient la chance de pouvoir se retirer, d’être au calme, loin du reste du monde et qu’il serait sans doute agréable de simplement vivre comme ça.

    Plus tard dans la journée elle passa à la cuisine préparer quelque chose de riche, des œufs, du bacon, du pain grillé, du thé fort. Ses gestes étaient rapides et précis ; on aurait dit qu’elle était née pour organiser une maison. Puis, elle vérifia les fenêtres, cala la barre de sécurité, remit quelques pièges d’alerte sur les chemins d’accès aux sentiers. Elle ne voulait surtout pas être prise au dépourvu,

    Tout en faisant ça, elle parlait d’une voix basse, plus pour elle-même que pour lui. Quand elle revint avec le plateau, il la regarda avec un mélange de défi et de reconnaissance. Le chat sauta sur le lit; elle sourit, un instant enfantine.

    — Je sais que tu penses que je te cache des choses, au vu de ma famille et de notre.. rencontre. Mais je veux que tu saches que cette nuit a Naples je n’ai pas.. je ne savais vraiment pas qui tu étais. Et, il y a des choses que je ne peux pas dire encore, parce que si je les dis, ça nous brûlera tous les deux. Mais je n’ai pas l’intention de te trahir.

    Elle s’assit à côté de lui, posa la main sur sa cuisse un contact léger, contrôlé et dit, presque sans ironie :

    — Repose-toi, Aidan. Laisse-moi faire le sale boulot. Et quand tu seras debout, tu choisiras ce que tu veux faire. Si tu veux repartir à la guerre, je t’aiderai à le faire. Mais pas maintenant. Laisse quelqu’un t’aider..

    Mabel posa sa main près de la sienne. Elle ne céda pas à l’envie de s’attarder, chaque contact était une promesse qu’elle n’était pas prête à verbaliser. Car au fond, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle était troublée par cet homme, plus qu’elle ne l’aurait admis.

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    C.

    Mabel l’observait, le coude appuyé contre la table, les doigts effleurant la tasse de thé tiédie qu’elle n’avait toujours pas terminée. La lumière grise des Cornouailles filtrait à travers la fenêtre, et dans le silence apaisé de la cuisine, les mots d’Aidan résonnaient encore. Une fille.

    Elle ne s’y attendait pas. En vérité, elle avait tout appris sur l’Ours Solitaire. Elle connaissait toutes ses ruses, tous ses méfaits aussi chaotique les un que les autres. Mais au fond, elle se rendait compte qu’elle ne connaissait rien de l’homme. Ce géant aux poings d’acier et à la voix rocailleuse venait de se fissurer, d’un seul souffle.

    Elle resta muette un long moment, non par gêne mais par respect. Elle sentait qu’il avait mis sur la table une part de lui qu’il ne confiait à personne, un poids invisible qui, soudain, faisait sens, cette mélancolie dans son regard, ce détachement feint, cette manière d’accepter la solitude comme si elle était un prix à payer. Mabel inspira doucement avant de répondre, d’une voix à peine audible :

    — Tu ne l’as jamais vue… mais tu l’aimes déjà comme un père. Et ça, crois-moi, ça vaut plus que tout ce que tu pourrais lui offrir.

    Elle sentit sa gorge se serrer. C’était étrange, cette compassion qu’il éveillait en elle. Elle qui essayait tant bien que mal de garder de la distance, de calculer les risques, se blinder d’humour ou de colère quand l’émotion menaçait. Mais là, il n’y avait ni façade ni stratégie juste deux êtres cabossés, partagés entre la loyauté et la honte, entre ce qu’ils ont dû devenir et ce qu’ils auraient voulu être.

    Puis, dans un mouvement léger, elle posa sa main sur la sienne, sans chercher à le consoler, simplement pour lui dire « je t’écoute ». Enfin, elle répondit à sa question, celle qu’il avait posée sur un ton qu’elle savait sincère :

    — Oui… j’ai été fiancée, avoua-t-elle en relevant les yeux et cherchant ses mots, il s’appelait Liam. On s’est rencontrés à l’université. Il étudiait le droit, moi la criminologie. Il croyait dur comme fer que la justice pouvait tout réparer, que la loi suffisait à remettre le monde d’aplomb. Et moi, je l’admirais pour ça… parce que j’étais déjà persuadée du contraire. Au vu.. Tu sais.. de ma famille.

    Elle fit une légère pause, ses yeux s’embuant lentement à mesure que les souvenirs affluaient dans son esprit.

    — Il a été tué il y a cinq ans, lors d’une opération. Un règlement de compte auquel il n’aurait jamais dû assister. Il voulait simplement… Il voulait simplement « aider un ami”. Cet ami, c’était mon frère. Et c’est à partir de ce moment-là que j’ai compris qu’on ne pouvait pas combattre la pourriture de l’extérieur. Alors j’ai fait ce qu’il aurait détesté, je me suis exclue du monde et je me suis mise à travailler encore plus.. m’exposant le plus possible pour que tout ce monde disparaisse.

    Ses yeux se perdirent un instant dans le vide, vers les flammes dansantes de la cheminée.

    — Et maintenant.. Maintenant je fais l’exact opposé. J’infiltre, je mens, je trahis notre idéal, notre profession. Et parfois je me demande s’il aurait compris ou s’il me mépriserait. J’aimerais croire qu’il verrait que je continue à me battre, même si c’est autrement.

    Le silence entre eux ne la gênait pas. Il était dense, presque doux, comme une trêve entre deux âmes épuisées. Mabel reprit sa tasse, la fit tourner entre ses doigts.

    — Finalement, reprit-elle avec un léger rire sarcastique, on a beau venir de mondes différents, on se ressemble peut-être plus que tu ne le crois. On fait ce qu’il faut pour survivre, pour racheter nos fautes, même quand c’est moche.

    Elle leva les yeux vers lui, un sourire léger sur les lèvres.

    — Et puis, entre nous, je ne t’ai pas amené ici pour te faire la leçon. C’est juste que… tu me rappelles qu’on peut encore sauver quelque chose.

    Le chat revint, s’installant sans gêne sur les genoux d’Aidan. Le colosse leva les yeux au ciel et Mabel éclata d’un rire clair, un vrai rire, sans arrière-pensée ni retenue.

    — Il t’a adopté, c’est trop tard, lança-t-elle taquine. Tu fais partie de la famille maintenant.

    Ce mot, famille, resta suspendu entre eux comme un écho fragile. Et tandis qu’Aidan baissait les yeux vers le chat, Mabel sentit pour la première fois depuis longtemps son cœur s’alléger un peu. Pendant qu’elle récupérait le matou dans ses bras et qu’elle le berçait contre elle, elle se surprit à espérer que cet homme blessé, qu’elle avait arraché à la mort presque malgré lui, devienne autre chose qu’une mission. Peut-être un repère. Peut-être un commencement. Mais c’était une pensée qu’elle enfouissait rapidement au creux de son esprit.

    Le vent fouettait la fenêtre, la pluie s’abattait contre les carreaux, et au-dehors la mer grondait. Mais à cet instant précis, dans la chaleur tranquille de la cuisine, Mabel se dit que pour une fois, elle avait eu raison d’agir sans permission.

    — Est-ce que tu veux jouer aux cartes, finit-elle par demander, ou j’ai emmené des livres si tu préfères être seul.. Je pourrais le comprendre.

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    C.

    Sous le regard de Mabel, tout semblait suspendu entre deux éclats d’orage. Le tonnerre gronda encore, si fort qu’elle sentit le plancher trembler sous leurs pieds. Elle leva les yeux vers Aidan, ce géant d’acier et de blessures, qui venait de lui sourire avec une douceur qu’elle ne lui connaissait pas encore. L’idée qu’il puisse être attendri la désarma plus que le tonnerre.

    Elle hocha la tête sans dire mot, ses doigts serrant le bord du plaid qu’ils partageaient. Son cœur battait vite, pas seulement à cause de la tempête. C’était la première fois depuis longtemps qu’elle se sentait en sécurité auprès d’un homme. Ironie amère, quand on savait ce qu’il était un tueur, un mercenaire au service d’un clan qu’elle haïssait. Et pourtant, il venait de la protéger d’un éclair, d’un simple geste, d’un simple regard.

    Elle se leva la première, reprenant contenance.

    — Avoue que c’est toi qui va avoir peur, dit-elle calmement. Mais si le tonnerre t’effraie, je veux bien te prêter un coin du lit.

    Son ton se voulait ironique, mais un léger sourire trahit la chaleur de son invitation. Il lui rendit ce sourire, et elle sentit son cœur vaciller.

    Lorsqu’ils gagnèrent la chambre, le vent hurlait dehors comme une bête enragée. Mabel prit soin de poser une couverture sur Aidan. Il lui semblait si fatigué. Si fragile, pour un homme qu’on surnommait “l’Ours”.

    Elle l’observa un moment, ce colosse assoupi dont les traits s’étaient enfin apaisés. Et elle eu peur pour lui. Car au fond, elle savait que quoi qu’il arrive, il retournerait vers la violence, vers la mort, vers ce monde qu’elle voulait détruire.

    — Bonne nuit nounours, s’amusait-elle a dire en lui souriant tendrement.

    Mais en pleine nuit, tempête n’en finissait pas. Le vent giflait les vitres avec rage, la pluie frappait la toiture comme des doigts impatients tambourinant à la porte. Mabel était allongée dans son propre lit, éveillée, les yeux ouverts sur l’obscurité. Le grondement du tonnerre s’était mêlé au bruit sourd de son cœur, et malgré la couverture tirée jusqu’à son menton, elle frissonnait.

    Ce n’était pas le froid. C’était ce silence après chaque éclat ce moment suspendu où la maison semblait retenir son souffle. C’était ce vide à côté d’elle, là où un corps aurait pu apaiser la peur. C’était un desir particulier qui enveloppait son corps. Un manque.. le manque de cette jouissance si intense et singulière.

    Dans la pièce voisine, elle entendait Aidan bouger. Elle imagina son regard sombre, veillant sans le dire, lui aussi incapable de dormir. Elle imagina ses mains sur son corps. Et sans réfléchir davantage, Mabel se leva. Pieds nus, ne portant qu’une nuisette légère, elle traversa le couloir plongé dans la pénombre.

    La porte de la chambre d’amis était entrebâillée. Elle poussa doucement. Aidan était là, assis sur le lit, torse nu, les coudes appuyés sur ses genoux. La lumière de l’éclair traversa la pièce, découpant sa silhouette massive, et son regard se leva vers lui.

    — Toi aussi tu ne dors pas, dit-elle en avançant d’un pas vers lui.

    Elle eut un sourire à peine perceptible. Un silence s’installa entre eux, lourd mais pas pesant. Une fois devant lui, elle hésita un instant, puis passa ses doigts sur sa joue, sa lèvre puis dans sa chevelure. Le tonnerre gronda encore, comme s’il réclamait leur aveu commun de solitude.

    — Tu as peur ? demanda-t-elle doucement.

    Mabel laissa ses doigts caresser sa crinière, un geste simple, presque timide. Elle le regardait, hésita un souffle, puis se pencha pour poser son front contre le sien. Les yeux clos, elle laissa un long soupire s’échapper d’entre ses lèvres avant de finalement venir s’asseoir à califourchon sur lui.

    Elle les glissa lentement sous les couvertures, sans un mot. Le tonnerre roula encore, mais elle ne sursauta plus. Elle sentit sa respiration contre son cou lorsqu’elle attira son visage contre ce dernier. Calme, douce, elle caressait sa nuque et sa chevelure. Le monde pouvait bien s’écrouler dehors. Ici, entre deux âmes cabossées, il y avait enfin un peu de paix.

    Avant de s’endormir, Mabel pensa que c’était la première fois depuis des années qu’elle se sentait vraiment vivante parce qu’elle n’avait plus peur de la proximité, ni de la douceur.

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    C.

    Le temps se suspend. Le tonnerre, la pluie, la mer déchaînée, tout disparaît. Il ne reste qu’eux, dans cette bulle de chaleur et de peau, de soupirs et de frissons. Elle l’observe et son cœur se serre autant qu’il s’enflamme. Aidan. L’Ours.. ici, il n’est plus ce colosse redouté, il est simplement celui qu’elle a connu à Naples.

    Lorsqu’il l’embrasse, elle oublie tout — son passé, ses blessures, son fiancé perdu, la vengeance qui la tient debout. Elle redevient cette femme d’une soirée, la Mabel douce, solaire, curieuse, sensuelle. Celle qui riait dans les bras d’Aidan, un soir d’été, sous les lampadaires de la vieille ville italienne.

    Ses doigts glissent le long de sa nuque, jusqu’à ses épaules, et elle frissonne en sentant son souffle chaud contre sa peau. Il murmure des mots qu’elle ne pensait jamais entendre de lui des mots vrais, sans armure, sans jeu.

    Lorsqu’il lui retire la nuisette, elle ne tremble pas de honte ni de peur. C’est un abandon conscient, un consentement silencieux. Elle veut simplement sentir de nouveau sa peau contre la sienne, retrouver l’homme puissant qui la conduite vers un autre monde. Ne plus souffrir. Être de nouveau sensation et ne faire qu’un avec lui. Oublier l’avant. L’avant colère, avant la solitude.

    Ses mains viennent encadrer le visage d’Aidan, ses pouces effleurent sa barbe, et elle répond à son regard avec une douceur qu’elle croyait perdue.

    — Peut-être que je t’ai envoûté, souffle-t-elle dans un murmure. Mais toi… tu m’as fait renaître.

    Elle ferme les yeux, laissant ses lèvres retrouver les siennes. Ses doigts retirent avec empressement le t-shirt qu’il porte. Elle peut à loisir embrasser et lécher sa peau. Le goût du sel, de la pluie lui rappellent Naples. Tout est là : la chaleur, la lenteur, la tendresse. Leurs corps se reconnaissent sans effort, comme s’ils avaient attendu ce moment depuis toujours.

    Mabel bouge sur lui avec une lenteur infinie, savourant chaque geste, chaque soupir arraché à ses lèvres. Ce n’est pas une conquête, ni un refuge. C’est une promesse muette, celle de se retrouver malgré le chaos du monde.Quand leurs souffles se mêlent et que leurs regards se cherchent encore, Mabel glisse une main contre sa joue et murmure :

    — Cette fois-ci, ne t’enfuis pas avec la nuit..

    Ses yeux bruns brillent en l’observant. Elle le supplie du regard alors que ses doigts font le contour de ses muscles. Avant de remonter dans sa crinière qu’elle agrippe et poser ses lèvres contre les siennes.

    — … possède moi, gemit-elle en faisant danser son bassin contre son erection naissante, oublie tout et viens.. oublie tout en moi..

  172. Avatar de C.
    C.

    Un silence dense, presque sacré, comme si le monde entier s’était tu pour les laisser respirer, l’un contre l’autre. Ses doigts restent posés sur le dos d’Aidan, suivant les battements de son cœur encore heurté par l’effort et l’émotion. Ce rythme-là, brut et vivant, la bouleverse plus que tout. Il est réel. Il est là. Et elle se surprend à souhaiter que ce moment ne s’efface jamais.

    Ses mots se gravent en elle comme une brûlure douce. Mabel ferme les yeux, incapable de répondre autrement que par un frémissement de ses lèvres. Elle se sent apaisée, dans une plénitude qu’elle n’avait plus connue depuis des années. Elle sourit. Plus de masques, plus de colère, plus de calculs. Juste deux êtres abîmés qui se sont trouvés dans la tempête mais qui viennent de se retrouver.

    Elle passe une main dans les cheveux d’Aidan, effleurant sa nuque, la peau encore tiède et dépose un baiser sur son front. C’est un geste tendre, instinctif, presque protecteur. Comme si, pour la première fois, elle voulait prendre soin de quelqu’un sans rien attendre en retour. Elle sent son souffle régulier sur son cou, son poids rassurant contre elle. Mabel sourit toujours, sans s’en rendre compte, un sourire rare, sincère. Elle ne veut pas penser à demain. Pas à ce qu’ils sont censés être, ni à ce qu’ils devront redevenir.

    Son regard glisse vers la fenêtre. Dehors, la pluie continue de tomber sur la lande, mais le vent s’est calmé. C’est comme si la nature elle-même avait choisi de se taire pour respecter ce fragile instant de paix. Comme si la tempête avait été l’évocation troublante de leurs désirs. Mabel se blottit un peu plus contre lui, ses jambes s’entremêlant aux siennes, et elle sent ce besoin inexplicable de lui parler, de lui dire des choses qu’elle n’a jamais osé dire à personne.

    — Je ne sais pas ce que tu m’as fait, murmure-t-elle dans un souffle. Mais avec toi… je n’ai plus peur.

    Elle marque une pause, comme pour s’assurer qu’il l’entend malgré la fatigue, puis ajoute d’une voix encore plus douce :

    — Cela fait longtemps que je ne me suis pas sentie aussi.. aussi vivante.

    Ses doigts glissent le long de sa joue, traçant une ligne invisible vers ses lèvres.
    Il la regarde, et elle sait qu’il comprend. Pas besoin de mots supplémentaires.
    Elle dépose un tendre baiser sur ses lèvres, puis ferme les yeux à son tour, l’attirant contre elle. Elle ne veut pas quitter ce nid qu’est ce corps brûlant.

    — Tu n’as pas intérêt à disparaître demain.. Sinon je te retrouverais et je te briserais les genoux. Et tu sais que je suis capable de le faire..

    Et pour la première fois depuis des années, Mabel s’endort sans peur, sans colère, sans armes. Seulement avec la chaleur d’un homme qu’elle devrait haïr, mais dont elle occulte les actes de barbarie et un sourire sur les lèvres.

  173. Avatar de C.
    C.

    Mabel le regarde, debout dans la cuisine, les épaules larges, les mains encore poudrées de farine et quelque chose en elle se serre. Le voir si tranquille à retourner des pancakes, si maladroit et concentré, lui donne l’impression absurde que la vie pourrait être simple. Une mince seconde, elle oublie tout. Elle oublie tout et encore plus.

    Il parle doucement, sans forcer, comme s’il récitait une évidence qu’elle n’attendait pas entendre. Il avoue incertain, que bientôt il devra repartir choix et qu’il ne sait pas faire autre chose. Ses mots sont posés, mais lourds. Mabel les entend avec la même précision que quand elle épluche des fichiers. Ils disent qu’il est pris, mais qu’il aimerait garder ce qui s’est posé entre eux comme un répit.

    La première réaction qui la traverse est une colère molle, timide. L’idée de le perdre la déchire plus qu’elle ne l’aurait cru. Son ventre se noue. Tout ce qu’elle avait programmé se heurte à cet instant fragile et silencieux où il est simplement un homme en train de rater un omelette.

    Elle s’approche, prend l’assiette que ses mains lui tendent, et s’assoit. Le chat se faufile et réclame une caresse. Le sourire d’Aidan est une lame saillante qui lui fait agrandir encore plus la plaie de son coeur. Il sourit en coin comme un gamin qui aurait réussi une prouesse culinaire. Elle le laisse faire. Elle lui rend même ce sourire, mais ses yeux trahissent la tempête qui gronde derrière.

    — Tu dis que tu ne sais rien faire d’autre, murmure-t-elle, la voix presque basse posée comme un constat qu’elle refuse, ou peut-être que tu refuses de choisir.

    Elle mesure ses mots, choisissant la fermeté plutôt que la supplique. Elle n’est pas naïve, l’Ours n’abandonnera pas sa famille mafieuse sur un coup de tête. Cela lui coûterait la vie. Mais elle n’est pas prête à le laisser retourner dans la meute et à le le laisser s’y faire broyer. Pas lui. Pas maintenant, même si tout devrait la pousser à l’y conduire. Une part d’elle ne peut se résoudre à le laisser partir et redevenir le monstre qu’il était.

    — Écoute, je ne vais pas te forcer. Je ne t’enchaînerai pas. Mais je ne te laisserai pas retourner là-bas comme si de rien n’était. Pas sans quelque chose qui change la donne.

    Lentement, Mabel pose sa main sur la sienne, la chaleur simple de ce contact la rassure et la brûle à la fois. Elle l’attire contre son visage et embrasse délicatement ses doigts puis son poignet et le laisser poser sa large main sur son visage. A son contact, elle ferme les yeux et lui propose d’une voix aussi douce que du miel :

    — Nous pourrions partir.. Disparaître..

    Un silence lui répondit. Elle ouvrit alors les yeux et vit un trouble dans son visage. Un trouble difficile à interpréter.

    — Il y a des moyens, évoqua-t-elle dans un souffle, des faux-papiers, des caches qui peuvent durer. Je peux t’aider à disparaître… si tu veux vraiment partir et tout recommencer. Mais.. Mais tu ne peux pas me dire que tu veux de cette vie de misère.. Tu ne peux pas vouloir t’enfoncer dans le clan O’Rourke. Parce que tu sais que je vais tout tenter et que je vais tirer des fils de l’intérieur. Je vais y mettre le feu, le sang. Je vais tout détruire Aidan..

    Son regard brillait d’une farouche volonté de fer. Mabel pouvait être la douceur incarnée comme l’incendie d’une canicule. Embrassant une nouvelle fois le poignet du colosse, elle le laissa exprès effleurer de ses doigts la peau près de son sein pour le déstabiliser un peu.

    — Je ne veux pas te détruire, murmurait-elle contre ses lèvres alors qu’elle caressait de ses deux mains son visage, je ne veux pas être celle qui appuiera sur la détente.. Laisse moi te sauver..

    Malgré son corps sensuel qui l’aidait à le séduire, la jeune femme était sincère. Une telle sincérité qui la bouleversait elle-même.

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    C.

    Mabel sentit une douleur sourde, comme si on lui arrachait une page qu’elle avait écrite en secret. Ce n’était pas la colère immédiate, ni brutale, c’était une amertume plus profonde, lente, celle qui ronge les promesses qu’on s’était faites à soi-même. Elle posa sa tasse plus fort qu’il ne fallait, le claquement du porcelaine résonna dans la cuisine vide comme une petite condamnation.

    Il parlait, expliquait, cherchait des raisons que la raison ne pouvait pas effacer : sa mère, Sarah, la loyauté, la peur. À chaque mot, elle voyait se dissoudre le rêve qu’elle avait eu la nuit dernière, celui d’un homme qui choisirait la vie au lieu de la chaîne. Elle avait imaginé, peut-être naïvement, qu’un instant partagé pouvait changer une trajectoire. À présent cette image se brisait.

    Elle se leva sans répondre tout de suite. Ses gestes étaient précis, presque chirurgicaux, comme rabattre la serviette, ranger les tasses, replacer la chaise. Le calme de ces gestes masquait une tempête intérieure. Enfin, elle parla, mais pas avec l’ardeur de la combattante ; avec la froideur d’une femme qui avait trop donné.

    — Tu dis que tu es un monstre, dit-elle en se tournant vers lui, les yeux durs, peut-être que tu l’es. Peut-être que tu as fait des choses que je vomis. Mais ce n’est pas la question. La question, Aidan, c’est que j’ai déjà payé. J’ai déjà enterré des gens que j’aimais. J’ai déjà détruit ce qui me restait pour tenir debout contre eux. Mais que je ne veux pas te perdre.. je ne veux pas ressentir la douleur de.. de..

    Elle sentit la voix se briser légèrement puis se raffermir.

    — Tu veux retourner là-bas sans essayer d’autres alternatives.. Très bien. Fais-le. Mais ne me demande pas de sourire en regardant la porte par laquelle tu t’en iras. Je ne veux pas espérer que tu reviennes. Parce que j’ai passé des nuits à croire qu’on pouvait changer l’issue et je suis fatiguée de me mentir.

    Mabel fit un pas plus loin, ramassa son sac posé sur une chaise. Ses doigts tremblèrent quand elle en boucha la fermeture, non de peur, mais de résolution.

    — Si tu choisis de repartir dans ce monde, fais-le sans moi, dit-elle d’une voix basse, mais chaque mot pesait comme une pierre, mais je ne serai pas la bonne conscience qui te facilites la route.

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    C.

    Mabel sentit sa gorge se nouer avant même que les mots d’Aidan ne se terminent. Elle aurait voulu crier, le frapper, lui reprocher son entêtement. Mais quand il parla de sa mère, de sa fille, de ce devoir qu’il s’était forgé comme une armure, toute sa colère s’effondra d’un coup, remplacée par une vague brutale. Non.. la peur. Pas la peur de le perdre seulement. Non. La peur de le voir disparaître dans cette violence qui lui collait à la peau, la peur qu’il ne comprenne jamais qu’il valait mieux que ça.

    Elle lâcha son sac, qui tomba lourdement au sol, et dans un élan qu’elle ne chercha même pas à retenir, elle traversa la distance entre eux. Ses bras vinrent se refermer autour de lui, violemment, comme si elle tentait de le maintenir en vie par la force seule de son étreinte. Son visage se perdit contre son torse, et elle sentit sous ses paumes la tension, les muscles d’un homme prêt à repartir vers l’abîme.

    — Je sais, Aidan… je sais que ce n’est pas simple, souffla-t-elle, la voix étranglée par l’émotion. Je sais que tu fais ça pour elles, que c’est ta façon d’aimer. Mais ça me terrifie, tu comprends ?

    Ses doigts se crispèrent sur le tissu de sa chemise. Elle leva la tête vers lui, les yeux humides, pleins de cette détresse qu’elle n’arrivait plus à cacher.

    — Je ne veux pas te voir partir “régler tes affaires” sans jamais te revoir revenir. Je ne suis pas sûre d’être assez forte pour te voir partir et attendre le silence. J’ai passé trop d’années à ne plus ressentir et tu m’as offert Naples.. cette nuit.. Je ne veux pas me contenter de ça..

    Il tenta de parler, de la calmer peut-être, mais elle secoua la tête et le serra plus fort, comme pour empêcher le monde de s’interposer.

    — Tu veux les mettre à l’abri, je le veux aussi. Alors fais-le. Mais ne me laisse pas derrière toi, Aidan. Ne me condamne pas à attendre un fantôme.

    Ses doigts remontèrent jusqu’à sa nuque qu’elle agrippa, et elle attira son front contre le sien. Tout son corps tremblait, non de faiblesse mais d’une lucidité nouvelle : elle venait de comprendre qu’aimer Aidan, c’était forcément aimer au bord du gouffre.

    — Serre moi dans tes bras.. ne m’abandonne pas..

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    C.

    Mabel l’écoutait sans l’interrompre, sa main glissée dans la sienne, ses doigts serrés avec douceur comme pour lui dire : je suis là, je t’écoute, tu n’es plus seul. Le silence de la campagne irlandaise enveloppait leurs pas, ponctué seulement par le vent qui faisait frémir les herbes hautes. Elle pouvait sentir la nervosité d’Aidan dans la tension de son bras, dans la façon dont il fixait la maison sans vraiment la regarder.

    Il avait beau être solide, imposant, il lui apparaissait soudain si fragile. Ce n’était plus le tueur méthodique qu’elle avait rencontré à Naples, mais un fils, un homme qui portait trop de culpabilité sur ses épaules.

    Mabel se rapprocha de lui, posa sa main sur sa joue, obligeant doucement son regard à croiser le sien.

    — Certes, on ne répare pas le passé en une visite, murmura-t-elle. Mais tu lui as donné un toit, tu t’assures qu’elle soit en sécurité. C’est déjà beaucoup plus que ce que font la plupart des hommes. Elle n’a pas besoin d’un fils parfait. Elle a besoin de toi, simplement. Et elle sait tout ce que tu fais pour elle, c’est certain..

    Elle laissa son pouce caresser sa peau, geste apaisant, presque maternel.

    — Et puis… tu n’es pas un échec, ajouta-t-elle dans un souffle. Tu es vivant, tu luttes encore. Ça, c’est déjà une victoire. Pour une mère c’est deja énorme..

    Il voulut répondre, mais sa voix se perdit dans un soupir. Alors Mabel poursuivit, d’un ton plus léger pour dissiper la tension :

    — Et puis, si elle ose te gronder, je serai là pour plaider ta cause. Je lui dirai que son fils a un cœur immense et qu’il vaut bien tous les saints d’Irlande réunis.

    Un sourire effleura ses lèvres, tendre et sincère. Elle savait qu’il allait affronter une tempête émotionnelle, mais elle voulait être son ancre. Elle embrassa tendrement ses lèvres, aussi naturellement qu’ils étaient en couple, dans un geste silencieux de promesse.

    — On y va ensemble, d’accord ? Tu ne seras pas seul.. plus jamais. On est tout les deux dans la même équipe coéquipier..

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    C.

    Mabel hocha doucement la tête, son regard plongé dans celui d’Aidan. Elle comprenait qu’il venait de lui confier bien plus qu’une simple mission : il lui confiait sa mère, la seule famille qui restait de son passé, la seule qu’il voulait sauver à tout prix.

    Alors, elle prit une lente inspiration et se leva. Dans la cuisine, Martha s’affairait à faire chauffer de l’eau, les mains un peu tremblantes. Le cliquetis de la cuillère contre la porcelaine couvrait à peine le silence pesant.

    Mabel s’approcha sans un bruit et s’arrêta à quelques pas d’elle.
    — Vous avez une très belle maison, dit-elle d’une voix douce. On sent qu’il y a beaucoup de souvenirs ici.

    Martha se retourna, le visage encore un peu fermé, mais pas hostile.

    — Oui… j’y ai tout bâti. Après la mort de mon mari, c’est ici qu’on a recommencé à vivre, Aidan et moi. Et Bobby aussi, ajouta-y-elle avec un rire avant de reprendre un ton serieux. C’est pour ça que je ne peux pas partir. Ce serait comme tout perdre une deuxième fois.
    — Je comprends. Et croyez bien que je n’essaierais pas de vous convaincre si ce n’était pas grave. Aidan ne veut pas vous faire peur, il veut seulement vous protéger.
    — Me protéger ? De quoi ? Il a fait des bêtises, encore ?

    Mabel prit un instant avant de répondre, choisissant soigneusement ses mots.

    — Pas des bêtises… disons… des choix. Des choix qu’il a faits pour que vous n’ayez jamais à manquer de rien. Mais ces choix ont un prix, et ce prix, d’autres essaient de le lui faire payer maintenant. Il ne veut pas que vous soyez prise dans tout ça.

    Le visage de Martha se décomposa, son regard oscillant entre peur et refus.

    — Mais je ne peux pas partir comme ça. Je suis vieille, Mabel. J’ai mes racines ici, mon travail, mes amies du quartier…

    Mabel s’agenouilla à côté d’elle, posant doucement sa main sur celle de la mère d’Aidan.

    — Et si ce départ n’était pas une fuite, mais un voyage ? Juste le temps que les choses s’apaisent. Vous savez, parfois on doit s’éloigner un peu pour mieux revenir. Aidan n’oserait jamais vous demander de tout abandonner pour rien. Il vous aime. C’est pour ça qu’il est revenu.

    Martha sentit ses yeux s’embuer. Elle détourna la tête, mais Mabel vit les larmes briller au coin de ses cils.
    — Il ne m’a jamais dit qu’il m’aimait, murmura-t-elle dans un souffle brisé. Pas depuis qu’il est petit.
    — Parfois, les hommes comme lui ne savent pas le dire avec des mots, expliquait-elle en esquissant un sourire attendri. Alors ils le font autrement. Il vous protège, il veille sur vous, même quand il semble loin. C’est sa façon à lui de dire qu’il vous aime.

    Un silence passa, lourd et tendre à la fois. Martha essuya ses larmes du revers de la main et lâcha un soupir.

    — Vous parlez comme quelqu’un qui l’aime, vous aussi. Vous êtes la première femme que je rencontre.. vous devez être spéciale.
    — Je suis surtout celle qui bouleverse ses certitudes, dit-elle avec un léger rire amusé. Je ne suis pas certaine qu’il apprécie cela sur le long terme.
    — En attendant vous êtes là et vous voulez l’aider,

    Mabel ne répondit pas tout de suite. Elle serra doucement la main de la femme et dit simplement :
    — Je l’aime assez pour vouloir le sauver. Et pour ça, j’ai besoin que vous m’aidiez. Il ne le dira jamais, mais s’il vous arrivait quelque chose, il ne s’en remettrait pas.

    Martha la regarda longuement, puis hocha la tête, vaincue par cette sincérité sans fard.
    — Très bien… Je vais vous suivre. Mais seulement si vous me promettez que vous ferez tout pour qu’il s’en sorte, lui aussi.
    — Pas besoin de le promettre Martha. C’est ma mission de le protéger.

    Elles finirent par rejoindre le salon avec un plateau pour le thé. Elles riaient, s’amusaient entre elles avec bonne humeur et douceur, comme si elles se connaissaient depuis toujours.

    — Alors, demanda finalement Martha à son grand garçon, où est-ce qu’on part en vacances ?

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    C.

    Mabel baisse un instant les yeux vers le sol pavé, son pas ralentissant sous le vent d’Irlande qui lui caresse les cheveux. Le murmure des feuilles, les volets anciens qui claquent doucement contre les murs de pierre tout semble étrangement apaisé autour d’eux, alors qu’en elle, une tempête discrète commence à se lever.

    Elle glisse ses mains dans les poches de son manteau, puis tourne la tête vers Aidan. Il y a dans ses yeux une douceur nouvelle, une tendresse presque timide, mais aussi cette gravité qu’il lui connaît bien.

    — Ma mère, oui… Je l’ai perdue quand j’étais enfant. Ce n’était pas brutal, pas comme pour certaines histoires de notre monde. C’était lent. Une maladie. Une lente disparition qui te fait croire, chaque matin, qu’elle va mieux, avant que la réalité te rattrape.

    Elle s’interrompt, le regard tourné vers les nuages.
    — Mon père a changé après ça. Ce n’est pas un mauvais homme, mais… il a eu besoin de contrôler pour ne plus jamais rien perdre. Et c’est comme ça qu’il est devenu ce qu’il est. Moi, j’ai grandi entre cette envie de lui prouver que j’étais forte et celle de tout envoyer valser.

    Aidan l’écoute sans un mot, ses mains dans les poches, les épaules légèrement tournées vers elle. Mabel esquisse un petit sourire, un peu ironique, un peu triste.

    — Et puis il y a eu mon fiancé… lui, c’était différent. Il a toujours été mon équilibre, mon ombre quand on était petit. Même quand on s’engueulait, on se retrouvait. Adam, mon frère, m’en veut d’avoir choisi la police. Il dit souvent que j’aurais pu faire autre chose, que j’aurais pu… “sauver des gens autrement”. Il est persuadé que le travail et l’argent n’ont pas d’odeur. C’est juste un moyen de survivre..

    Elle laisse échapper un rire sans joie.
    — Mais c’est ça le problème, non ? On veut sauver le monde, alors qu’on est les premiers à s’y brûler.

    Un silence, encore. Le vent souffle un peu plus fort, soulevant une mèche de ses cheveux que Aidan replace d’un geste instinctif. Mabel croise son regard, et sa voix se fait plus basse.

    — Tu sais, j’ai passé des années à croire qu’aimer quelqu’un, c’était dangereux. Que ça te rendait vulnérable, faible, dépendant. J’ai vu ce que ça a fait à mon père quand ma mère est partie. J’ai sut ce que ça faisait en perdant mon premier amour.. Alors j’ai juré de ne jamais laisser quelqu’un avoir ce pouvoir sur moi.

    Elle inspire, puis lâche, presque dans un souffle :
    — Et puis t’es arrivé.

    Ses yeux se brouillent légèrement, mais elle ne les baisse pas.
    — J’ai peur, Aidan. Peur pour toi, pour moi, pour ce qu’on risque de devenir si on continue à marcher sur cette ligne fine entre le bien et le mal. Mais j’ai encore plus peur de te perdre avant même qu’on ait pu essayer de vivre quelque chose de vrai. J’ai peur de perdre la tête à tes côtés et pourtant, il me semble avoir passer ma vie à attendre que tu surgisses.

    Elle s’approche alors de lui, assez pour poser ses mains contre son torse.
    — Alors non, je ne vois pas souvent mon père. Et oui, ils manquent. Mais tu veux savoir la vérité ? C’est avec toi que je me sens à ma place. Même si tout ça est dangereux. Même si on doit fuir, mentir, se cacher. Je préfère affronter le pire à tes côtés que rester à l’abri sans toi. Parce que cette solitude que tu ressens. Je la ressens aussi.. vouloir survivre dans le chaos je connais. Devoir regarder dans les yeux le mal et l’absorber pour les autres aussi.

    Un silence suspendu s’installe entre eux, brisé seulement par le cri lointain d’une corneille. Mabel sourit avec une douceur presque douloureuse et ajoute, la voix plus fragile en posant sa main sur sa joue :
    — Je te choisis toi..

    Et dans cette confession, il n’y a ni tragédie ni faiblesse, seulement une vérité nue, offerte à Aidan comme une promesse.

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    C.

    Mabel l’écouta. Les phrases hachées, la voix un peu cassée, les aveux maladroits qu’il crachait comme s’ils brûlaient. Chaque mot sonnait vrai. Chaque hésitation la bouleversait un peu plus fort.

    Quand il eut fini, elle resta un moment silencieuse.
    Ses doigts remontèrent jusqu’à sa nuque, jouant avec une mèche de ses cheveux. Elle aurait pu se moquer gentiment de lui, ou lui dire qu’il était charmant quand il bafouillait. Mais non. Elle se contenta d’un sourire tendre :

    — Alors on apprendra ensemble. Tu veux bien ? Moi aussi, je risque d’être maladroite, de te heurter sans le vouloir. Je ne suis pas faite pour les contes tranquilles. Mais si tu veux bien de moi, de mes nuits agitées, de mes ombres et de mes élans… alors je suis là.

    Elle s’approcha encore, posant son front contre le sien. Le souffle d’Aidan caressa sa peau. Leurs cœurs battaient presque à l’unisson.

    — Et puis, ajouta-t-elle dans un murmure rieur, si tu prends toute la place dans le lit, je t’éjecterai à coups de genou. Comme dans le vestiaire, tu te souviens ?

    Le vent portait l’odeur de la mousse et de la terre humide, et dans ce calme suspendu, Mabel sentit avant de voir. Une tension presque animale lui remonta l’échine un instinct affûté, vieux comme sa peur de perdre. Ses yeux se plissèrent vers la lisière du bois et là elle vit une ombre mouvante, un éclat métallique sous la lune : le canon d’un fusil, braqué sur Aidan.

    Son cœur se contracta mais son corps, lui, ne trembla pas. En une seconde, tout redevint clair, simple, essentiel : lui ou la balle. Mabel bondit.
    Elle n’eut ni le temps ni le luxe de crier un avertissement. Ses jambes avalèrent la distance, son souffle se fit feu. L’homme n’eut que le réflexe de tourner la tête avant qu’elle ne s’écrase contre lui, genou dans ses côtes, main sur son poignet armé.
    Le coup partit en l’air, arrachant un cri aux corbeaux endormis.

    Mabel roula, arracha le fusil d’un geste sec et le jeta plus loin dans les broussailles. L’homme tenta de la frapper il était grand, massif, mais elle était plus rapide. Une clé de bras, un revers du genou, et il s’effondra, le visage dans la terre. Elle le maintint au sol d’une poigne sûre, les yeux pleins d’une rage glaciale.

    — Qui t’envoie ?!

    L’homme cracha dans la boue, sans répondre.
    Alors elle appuya un peu plus fort sur son épaule, jusqu’à ce qu’il grogne.

    — Réponds.
    — O’Rourke… souffla-t-il enfin.

    Ce nom, elle le connaissait trop bien. Elle sentit Aidan approcher derrière elle, lourd de stupeur. Quand elle se redressa, son regard croisait le sien. Elle inspira longuement, reprenant son souffle, les mains tremblantes de colère contenue en le tenant en joue de son arme.

    — Comment as-tu su que nous étions ici ? Qui d’autre est au courant ?

    Sa voix vibrait, mi-furieuse, mi-tremblante. L’homme gémissait toujours dans la terre, mais elle n’y prêta plus attention.

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    C.

    Elle sentait Aidan juste à côté d’elle, chaud, massif, électrique. La tension qui émanait de lui vibrait jusque dans le sol. Quand l’homme répondit

    — « O’Rourke a promis une récompense… j’étais le seul à connaître l’adresse de ta mère… »

    Mabel sentit sa gorge se nouer et pensa à une vague d’hommes. Des assassins. Les meilleurs. Une chasse ouverte. Sur eux… Sur lui. Elle eut l’envie, ou du moins, l’instinct de vouloir contacter son père aussitôt mais elle vit autre chose qui la stoppa net. Aidan sourit, un sourire tragique, sans joie, presque las. Et ce sourire, Mabel l’haït. Parce qu’il signifiait qu’il avait déjà accepté sa mort comme une éventualité. Parce qu’il se voyait déjà sacrifiable.

    Alors que pour elle, c’était inenvisageable.

    Quand il la repoussa doucement d’une main pour l’écarter, elle comprit ce qu’il allait faire. Elle eut un bref souffle, pas un cri, un souffle, un non muet, trop tardif, et le coup de feu claqua comme une porte sur leur ancien monde. Jessy s’effondra, et elle vit que quelque chose en Aidan se referma.

    Elle finit par se redresser lentement, le cœur secoué d’un tremblement profond.
    Elle n’avait pas peur de lui. Elle avait peur pour lui. Pour sa chute lente dans quelque chose de plus sombre encore et duquel elle ne pourrait très certainement pas le récupérer. Car après tout… Qui était-t-elle ? Sa petite amie ? Sa porte de sortie ? Sa captive ?

    Elle l’attendit, immobile, les bras serrés autour d’elle comme pour empêcher son âme de s’échapper, pendant qu’il s’occupait de cacher le corps. Puis, quand il revint, sa main chercha la sienne et elle la prit sans réfléchir. Sa paume était chaude, lourde, vivante.

    La suite se déroula dans un flou tendu, une course presque irréelle. Avec les valises, Martha bouleversée, le chien silencieux, la voiture dévorant la route, les faux papiers, les regards inquiets d’Aidan, les serments muets échangés entre leurs doigts qui se frôlaient…

    Mais à chaque instant, Mabel avait une certitude qui tambourinait dans son esprit, comme une idée vicieuse et brûlante qui l’obsédait. Ils fuyaient… Ni la justice, ni un pays. Mais ils fuyaient la mort. Et ils n’avaient que quelques heures d’avance. Quand Martha lui parla dans la voiture, Mabel resta pétrifiée. Les mots de la mère d’Aidan la transpercèrent comme une bénédiction et une imploration mêlées.

    — « Je suis certaine que tu es son avenir. »

    Elle sentit une larme lui glisser sur la joue, une larme de peur et d’inquiétude. Car quel avenir pouvait-elle offrir à cet assassin, ce voleur, cet homme de l’ombre ? Mabel prenait soudainement conscience que Aidan et elle n’avaient aucun avenir en commun. Tout se terminerait par la prison ou la mort.

    Pourtant, elle monta dans l’avion, où enfin, le monde sembla lointain. La nuit s’étendait derrière les hublots, immense, noire, presque paisible. Là, elle sentit que Aidan glissa sa main dans la sienne. Son pouce effleura doucement sa peau, comme s’il vérifiait qu’elle était bien réelle et non une hallucination née de la peur.

    — « …. je n’ai jamais été aussi vivant que depuis ce jour où je suis tombé sur toi », murmura-t-il.

    Mabel se tourna vers lui et ses yeux se noyèrent dans les siens. Tous les mots qu’elle aurait voulu dire lui brûlèrent la gorge. Elle pensa à la balle qui aurait pu l’abattre. À la main d’Aidan autour d’une arme. À leur fuite, à leur folie, à leur amour qui grandissait dans la poussière d’un chaos qui voulait les avaler. Parce qu’après tout, il n’y avait pas une seule vérité. Et que dès fois, rien n’est finalement joué. Peut-être avaient-ils une chance après tout. Et doucement, dans un souffle presque lyrique, elle répondit :

    — Je n’ai pas l’intention de te laisser… jamais. S’il faut affronter le monde entier pour te garder… alors je le ferai. Je suis là. Je resterai. Tant que tu me voudras auprès de toi pour te sauver les fesses encore une fois.

    Elle essayait de sourire même si le sujet était profond et grave. En effet, elle venait de lui sauver la vie pour la deuxième fois en l’espace de quelques semaines. Il était assurément l’homme le plus dangereux de toute la planète. Se penchant sur son visage, Mabel déposa un tendre baiser spontané sur ses lèvres.

    — On y arrivera parce qu’on est une équipe.. Tu te souviens ?

  181. Avatar de C.
    C.

    La nuit s’était déployée sur Moscou comme une panthère assoupie, lourde, chaude, dangereuse. Dans cette ville où l’air sentait la neige et la violence contenue, Mabel marchait comme on traverse un champ de mines. Talons nets sur le marbre, silhouette impeccable, robe sombre qui épousait son corps avec une précision presque insolente : elle n’était plus Mabel, la femme espiègle, féministe et qui aimait un ours mal léché. Elle n’était plus la petite flic pugnace de Londres. Elle était devenue un spectre façonné pour une seule mission : retrouver Aidan, quel qu’en soit le prix.

    Et Petrov aimait les femmes spectrales.

    Grâce aux contacts de son frère et un accord partagé avec la police, Mabel pu parcourir l’Europe pour chercher Aidan. Tous avaient un intérêt à le retrouver. Ses nombreux contacts et autres sources d’informations faisaient de lui la perle rare à débusquer. Mais au-delà de toutes ces nécessités, elle avait surtout fait une promesse à Martha et à elle-même. Car il sommeillait en elle une certitude ténue : Aidan ne l’avait pas abandonné volontairement, contrairement à ce que pensait son frère Adam. Elle le savait bien trop honnête et sincère pour lui mentir.

    Du moins, c’était ainsi qu’elle se persuadait depuis tous ces long mois. Il y a bien dès fois où elle voulut abandonner, mais la voix éraillée et malheureuse de Martha la remettait en marche. C’était à elle de croire en son instinct.

    C’est ainsi qu’elle débarqua en Russie. La maison du jeune héritier ( https://i.pinimg.com/736x/3e/bf/57/3ebf57e6038ca10f1f9896f2c3043637.jpg ) de la Bratva sentait le cuir trop neuf, le parfum cher, et la méfiance. Des gardes à chaque angle, des caméras partout. Mais il y avait surtout lui, Dimitri Petrov, vingt-neuf ans, beauté glacée, sourire d’enfant gâté. Un petit prince du crime qui jouait à être roi, incapable d’imaginer qu’on puisse le séduire pour autre chose que son argent, son pouvoir ou ses caprices. Il croyait que Mabel était son acquisition. Il avait tort.

    Elle entra dans le salon, celui où les vitres fumées reflétaient toute personne comme une menace potentielle. Cela faisait trois semaines qu’elle vivait là, dans une chambre trop grande, dans un lit trop cher, dans une vie qui n’était pas la sienne. Trois semaines qu’elle était Leto, la maîtresse mystérieuse de Petrov. Trois semaines qu’elle s’enfonçait dans l’obscurité en espérant y trouver une trace de lumière.

    Malgré tous ses indices, elle ne trouvait aucune trace d’Aidan. Aucune photo. Aucun nom sur un dossier. Aucun appel intercepté. Ni un murmure. Ni un mouvement dans l’ombre. Elle aurait prit n’importe quoi. Mais ce soir-là, alors que Petrov était déjà avachi dans son fauteuil, un verre d’alcool ambré à la main, il la regarda entrer comme on observe une chose qu’on s’attend à posséder, mais dont on craint encore les dents.

    — Tu es en retard, Leto.

    Sa voix glissa comme une lame sur du velours. Mabel sourit. Un sourire précis. Étudié. Qui ne révélait rien.

    — Je voulais être parfaite pour toi.

    Elle avait appris à le dire sans trembler. Petrov eut un petit rire, celui qu’il sortait lorsqu’il se sentait flatté, ou lorsqu’il se persuadait qu’on l’admirait. Il lui tendit la main et elle s’approcha non sans avoir tournoyé sur elle-même pour le séduire encore de ses gestes fluides, gracieux, mais calculés au millimètre. Elle se savait observée par lui mais aussi par les caméras qui étaient là, toujours. Les gardes aussi. Chaque geste devait être irréprochable.

    Elle sentit qu’il posa une main possessive sur sa taille.

    — Viens. J’ai quelque chose à te montrer.

    Son cœur se serra, mais pas pour les raisons qu’il croyait. Chaque fois qu’il disait ça, Mabel espérait. Peut-être… une information. Un dossier. Un nom. Elle le suivit jusqu’à son bureau, une pièce plus froide que toutes les autres, saturée de métal, de verre, de secrets. Petrov s’installa à son ordinateur, tapant un code sans tenter de le cacher. Il croyait qu’elle ne comprenait pas le russe. Il croyait tant de choses. Un dossier s’ouvrit et Mabel retint son souffle.

    Des hommes de main. D’anciens associés. Des contrats. Des visages. Elle chercha Aidan, son fantôme, son amour perdu, son ours battu par les tempêtes, celui qu’elle avait aimé au point de s’y brûler les os et de vendre son corps, son âme, au plus offrant. Mais elle ne voyait rien. Ne trouvait rien et commença à perdre espoir. Petrov, ignorant son désarroi intérieur, lui désigna un homme sur les photos.

    — Lui, par exemple, m’a trahi. On l’a retrouvé à Turin. Demain j’irais le rejoindre dans notre base, l’Usine.
    — L’usine, demandait-t-elle avec une fausse naïveté, tu veux l’envoyer construire de l’électroménager ?
    — Tu es si ignorante.

    Il riait en même temps qu’il l’attirait sur ses genoux comme s’il s’agissait d’une enfant à instruire. Mabel hurlait intérieurement mais gloussait pour lui faire plaisir.

    — Non, c’est l’Usine du Nord. Là où on « mate » ceux qui ont besoin d’être remis sur le bon chemin..

    Elle acquiesça, jouant la plus ingénue et pensa que le Nord est de la Russie s’étendait comme un cimetière sans tombes où l’on pouvait perdre un homme très facilement. Cette usine pouvait être là où se trouvait Aidan. Peut-être mort. Peut-être vivant. Peut-être prisonnier. Peut-être en fuite. Soudain, Petrov posa sa main sur son menton, la forçant à le regarder.

    — Tu penses à autre chose.

    Elle sourit, lentement. Avec cette maîtrise qu’elle perfectionnait soir après soir, au prix de sa peau.

    — Je pense à toi, dit-elle avec pudeur en babillant presque.

    Mensonge délicieux, mensonge nécessaire.

    Petrov sembla satisfait. Il l’attira, la faisant s’asseoir à califourchon avec l’autorité d’un enfant capricieux. Elle s’y plia sans broncher. À peine une crispation dans ses doigts. Elle avait appris à respirer autrement. À être une ombre, autrement dis, une maîtresse parfaite.

    — Reste avec moi ce soir, souffla-t-il dans son décolleté, je vais te montrer ce que c’est un vrai homme.

    Elle hocha la tête. Douce. Docile. Étouffée même si elle rêvait de hurler. Puis un garde toqua. Mabel sursauta mais ne bougea pas. Elle savait qu’elle devait être à la disposition du jeune russe et de personne d’autre. Petrov grogna.

    — Quoi ?
    — Monsieur, c’est l’heure. Nous devons y aller.
    — Y aller ? Où, demandait avec surprise Mabel, je croyais que nous restions ici ce soir..
    — C’est une surprise bébé.

    Son sourire noir la faisait frissonner de peur. Mais lui, crut qu’elle était simplement excité et passa sans pudeur sa main sur ses fesses.

    Les sous-sols de Moscou vibraient comme le ventre d’un monstre affamé. Une chaleur lourde, des cris, un parfum de sueur, de bière et de sang séché. Dimitri Petrov adorait ces lieux : « l’arène primitive », comme il l’appelait. Un endroit où les hommes abandonnaient leurs masques et où la violence devenait spectacle.

    Pour Mabel, ce soir-là, l’air avait une autre densité. Une tension sourde qui lui accrochait la peau. Comme si quelque chose venait à elle. Comme si, après un an d’errance, le destin avait décidé de la frapper en pleine poitrine.

    — Mara, reste près de moi.
    Dimitri avait posé la main sur le creux de ses reins, possessif, fier d’exhiber sa maîtresse dans son costume de crime organisé.
    — Je ne vais nulle part, dit-elle avec un sourire mécanique.

    Dans l’arène circulaire au centre de la salle, deux hommes se battaient encore, faisant naître une clameur animale. Mais le vrai combat, celui dont tous parlaient, celui que Petrov voulait absolument voir, commençait dans quelques minutes. Il était venu pour voir le colosse sans nom de son père. Il était le gladiateur silencieux.
    Un type qui mettait ses adversaires KO sans jamais pousser un cri.

    On l’appelait Vlad.

    Le surnom claquait dans l’air comme une menace. Au loin, Mabel vit son frère Adam. Il avait rasé ses cheveux ce qui lui donnait un air plus sévère que d’ordinaire. Mais surtout, peu de personnes pouvaient faire la comparaison avec Mabel. De toute manière, personne ne s’intéressait au petit clan sans envergure des Harrington et c’était tant mieux pour la mission de la jeune femme. Petrov, euphorique comme un enfant à Noël, se pencha vers Mabel.

    — Tu vas adorer. Le gars a quelque chose de… animal. C’est presque viscéral et sauvage.

    Elle hocha la tête, indifférente en apparence. À l’intérieur, son cœur cognait, violent, irrationnel. Un frisson monta le long de sa colonne. Le hasard avait trop de dents pour ne pas la mordre ce soir. Un signal sonore résonna. Les lumières se tamisèrent et enfin les spectateurs hurlèrent.

    — Voici maintenant… VLAAAAAD !

    hurla l’animateur, galvanisé et l’homme entra.

    Grand. Large.
    Une silhouette d’ours. Des épaules qui semblent pouvoir porter le monde. Des cheveux plus courts qu’avant. Une barbe un peu plus sombre, la peau marquée par d’autres combats. Un masque qui couvrait une partie de son visage, mais… Mabel le sentait. Non, elle le voyait. Il marchait comme on approche de la mort sans la craindre.

    Mabel sentit son souffle s’arrêter net et a poitrine se soulever. Son âme était entrain de se fissurer. En jetant un oeil vers son frère, elle comprit aussitôt qu’elle venait de le retrouver et qu’il était décidément hors de portée.

    Il ne leva pas la tête, mais elle reconnut sa démarche, la façon qu’il avait de serrer les poings, la légère tension dans sa mâchoire lorsqu’il se préparait au pire. Même les ombres n’avaient pas réussi à effacer ce qu’il était.

    Elle porta une main à son ventre, prête à vomir tant l’émotion la bouleversait. Elle, d’ordinaire si stoïque, se sentait prête à défaillir à cause de l’épuisement. Un an à le chercher, à fouiller les entrailles de l’Ouest, à se vendre à un prince du crime pour approcher une piste. Et il était là, sous ses yeux.

    Aidan ne la voyait pas. Il fixait son adversaire : un géant tatoué, armé de rage, presque aussi large que lui. Et le combat commença, c’était brutal et sauvage comme l’avait prédit Dimitri. Dans ce combat, Mabel vit que Aidan avait changé. Il frappait plus vite. Plus froidement. Moins d’hésitation. Moins d’humanité dans les coups… mais plus dans les yeux. Ses yeux, oh, ces yeux-là… Mabel se surpris à trembler : ils étaient sombres, mais pas vides. Il avait souffert. Il avait survécu. Il était en train de se perdre.

    Elle sentit une larme glisser sur sa joue qu’elle effaça aussi vite que possible. Elle devait se reprendre le plus vite possible et réfléchir. Comment s’extirper de cette situation ? Comment le sauver alors qu’il semblait annihiler par le combat.

    Le combat dura à peine deux minutes.

    Deux minutes durant lesquelles elle sentit ses os se serrer. Aidan terrassa l’autre homme d’un dernier coup sec, presque gracieux tant il était maîtrisé. L’adversaire s’effondra. KO. Silence. Puis tonnerre de cris. Petrov applaudit, ravi et vociférait à tout va en russe.

    — J’adore ce type.
    Il se tourna vers Mabel, enchanté.
    — Tu as vu ça ? Il est parfait ! On dirait un ours sauvage dressé pour tuer. Magnifique.

    Elle n’arrivait plus à parler, mais elle lui offrit un sourire. Dimitri se leva soudain, galvanisé et hurla avec conviction.

    — Je le veux. Je veux qu’il devienne mon garde du corps.

    Le monde se déchira sous les pieds de Mabel qui blêmissait devant le ton péremptoire de son nouvel amant et de ce sourire carnassier.

    — Pardon ? demanda-t-elle, la voix trop douce pour cacher la panique.
    — Pourquoi pas ? Un homme pareil à mes côtés, c’est un symbole. Je le veux. Je vais aller lui parler.

    Elle attrapa son bras pendant qu’il riait toujours, mais trop vite.

    — Dima, attends…

    Il la regarda, surpris et aussitôt elle reprit son rôle avec une maîtrise presque douloureuse. Son petit sourire charmeur fonctionnait toujours.

    — …je voulais dire, laisse-lui au moins une minute pour reprendre son souffle. Il vient de gagner, non ? Tu veux faire bonne impression.
    — Tu as raison, acquiesça-t-il flatté par l’idée. Toujours raison.
    — Monsieur Petrov, Vlad demande à vous voir. Immédiatement.

    Mabel manqua défaillir en entendant les mots du garde qui s’était approché de son employeur, ce qui le fit jubiler.

    — Tu vois ? Même les bêtes sentent qui est le maître.

    Ils descendirent vers les vestiaires. Odeur d’alcool, de sang, de métal. Des murmures d’hommes impressionnés. Un respect mêlé de crainte. Aidan était là, assis sur un banc, torse nu, haletant, le dos marqué de vieilles plaies qu’elle ne connaissait pas. Elle dut saisir la poignée de la porte pour ne pas chanceler. Il ne les regarda pas tout de suite puis, lentement, il leva la tête. Et ses yeux se posèrent sur Dimitri.

    Pas sur elle.
    Pas encore.

    Petrov sourit comme un prince qui choisit un cheval de guerre.

    — Chanceux que tu es ! Mon père te sous-emploie mon gars. Je veux que tu deviennes mon garde du corps personnel. Et bien sûr, tu n’as pas intérêt à refuser. J’ai besoin de quelqu’un pour veiller sur ma petite femme.

  182. Avatar de C.
    C.

    Il entre dans le salon d’un pas silencieux, costume noir impeccablement coupé, allure droite, presque militaire. Mabel relève à peine les yeux, juste assez pour que son souffle se coince un instant. L’homme qui franchit la pièce n’a plus rien d’Aidan. Il avance comme une présence étrangère, une ombre aux gestes calculés.

    Vlad, c’est ainsi qu’on l’appelle ici, ne s’attarde sur personne. Pas un regard pour Ivana, ni un regard pour elle. Il va directement vers le bar, saisit une bouteille, se sert un whisky d’un mouvement sec, précis, presque mécanique et il boit comme on avale un ordre, sans savourer.

    Ivana glousse, la voix légère, un peu aiguë, ce qui a le don d’exaspérer Mabel.
    
— Dimitri t’a montré Vlad ? demanda-t-elle.

    Mabel hoche négativement la tête, sans quitter des yeux l’homme qui se tient maintenant de profil, le verre encore levé. Son costume sombre accroche la lumière comme une armure et le parfum qu’il porte flotte jusqu’à elle, trop fort, trop travaillé. Rien à voir avec l’odeur chaude et simple qu’elle connaissait. L’odeur sauvage et libre qu’elle aimait tant respirer.

    Vlad termine son verre, repose le cristal, puis se tourne. Son regard balaie la pièce. Un instant, il accroche le sien. Très bref. Une seconde qui se fendille et qui lui brise le coeur. Puis il passe à autre chose, comme si elle n’était qu’un meuble dans le décor. Ivana continue à parler.
    
— Le nouveau mercenaire de Igor, soufflait la maîtresse de maison Olga à un invité. Tu verrais comme il en impose ! Et maintenant il vit avec nous… On dirait qu’il ne craint absolument rien. Honnêtement, qui oserait l’attaquer ?

    Mabel garde le silence. Elle suit du regard les mouvements de l’homme qui traverse maintenant la pièce. Ses épaules roulent comme celles d’un boxeur prêt à frapper. Il n’a plus la même façon de marcher. Plus la même façon de respirer. Mabel doute d’avoir devant elle Aidan.

    Ivana rit encore, insouciante. Puis Vlad s’arrête devant elles.
    
— « Je dois partir. Je reviens dans une heure. »

    Sa voix est plate, sans fioritures. Il ne précise rien, ne demande rien. Ivana l’interpelle aussitôt, agacée :
    
— « Tu pourrais au moins prévenir avant de disparaître comme ça ! »
— « Je ne suis pas un chien de garde. »

    Il répond sans lever les yeux, puis s’éloigne.

    Mabel le suit juste du regard. Sa démarche est droite, nette, presque froide. Il quitte la pièce sans un son. Quand la porte se referme, le silence semble se déposer comme une poussière fine sur les meubles et elle rêve d’être seule pour hurler, pleurer et tout fracasser.

    Mais la mission avant tout. Pas pour gagner, non, mais pour pouvoir survivre. Déjà qu’elle a fait de grands bouleversements pour pouvoir en arriver là, elle ne peut pas tout détruire maintenant. Ivana secoue ses cheveux et soupire déçue de ne pas avoir accroché l’oeil du boxeur.
    
— Tu crois qu’il est gay ? Parfois j’ai l’impression qu’il déteste les femmes…
— Peut-être qu’il est juste concentré, répond Mabel avec un sourire charmant.

    Elle dit cela, mais ses yeux glissent déjà vers le couloir par lequel Aidan est parti. Elle pense à l’étage, à cette pièce où Dimitri l’a installé. Sur la route, il lui avait expliqué qu’on l’avait installé dans une chambre sans lit, avec juste une couverture posée au sol et des miroirs alignés contre les murs. Un décor qui ressemble plus à une salle d’entraînement qu’à un espace de repos, avait-elle dit à son amant.

    L’image s’impose d’elle-même : Aidan dormant par terre, le dos contre un mur, les yeux ouverts dans la pénombre, les miroirs renvoyant un homme immobile, prêt à bondir. Un homme qui n’a rien d’autre que son reflet. Un homme face à lui-même.

    Ivana parle encore, raconte sa vie, des anecdotes sans intérêt, ses plaintes. Mabel l’écoute d’une oreille seulement. Elle se lève, va chercher une autre tasse de thé à la table et revient à sa place comme si de rien n’était.

    Tout ce qu’elle fait semble banal. Ordinaire. Effacé. Dans son champ de vision, la porte reste immobile. Aucune trace de lui. Elle ne pense à rien d’autre. Le constat est simple, Aidan n’existe plus mais Vlad, lui, remplit tout l’espace. Et elle ne sait pas lequel des deux est réel. Ni lequel elle retrouvera. Ni lequel la reconnaîtra.

    — Tu veux du sucre ? demande Ivana.
    — Oui merci, répond Mabel qui à la main posée sur la porcelaine encore chaude. 

    Son regard glisse encore vers la porte. Juste une fois de plus. Juste pour vérifier qu’il n’est pas revenu. Juste pour s’assurer qu’elle n’a pas rêvé.

    Le lendemain matin, le manoir bruisse déjà d’activité quand Mabel descend les marches. Un parfum de café fort flotte dans l’air, mêlé à celui du cuir et du bois ciré. Igor Petrov est installé dans le grand salon, tenant un journal qu’il ne lit qu’à moitié. À peine la voit-il entrer que le papier tombe sur la table dans un bruit sec.

    — Leto… Quelle agréable surprise, dit-il en se levant, sourire large, trop large.

    Il vient vers elle d’un pas tranquille mais chargé, comme un homme qui s’est déjà accordé le droit de la toucher. Mabel incline légèrement la tête, juste ce qu’il faut pour paraître docile. Le jeu exige cela, même si dès le matin, c’est toujours difficile.

    Debout près de la fenêtre, costume sombre, bras croisés, Aidan ne bouge pas, ne dit rien. Sa simple présence tord l’espace. L’air de rien, Igor approche encore, attrape doucement la main de Mabel pour y déposer un baiser. Un geste théâtral, presque obscène.

    — Vous êtes ravissante ce matin. Moscou devrait vous remercier de l’embellir ainsi.
    — Vous êtes trop aimable Igor, dit-elle avec un sourire contraint.
    — Trop ? Oh non, ma belle. Je ne fais jamais assez quand il s’agit d’une femme qui mérite… tout.

    Il la relâche pour mieux la détailler du regard, de bas en haut, sans pudeur. Un regard qui pèse et qui voudrait posséder. Pourtant, elle porte un pyjama qui appartient à Dimitri. Un ensemble trop grand pour elle qui dissimule ss formes. Derrière Igor, Aidan ne bronche pas. Il observe, immobile, les yeux fixés sur elle ou du moins, sur le spectacle. Après la nuit difficile qu’elle a passé et même si heureusement elle avait été seule, il lui était encore compliqué de savoir ce qui mijotait chez Aidan et si c’était bien lui.

    Soudain, Igor claqua des doigts vers une domestique.

    — Apportez du champagne.
    — À cette heure ? s’étonne Mabel.
    — Quand une beauté descend un escalier, on ne regarde plus l’heure. On trinque, répond-il en riant.

    Mabel sent la gêne lui frôler la nuque. Mais elle la chasse. Tout ceci est nécessaire. Pour approcher sa proie. Pour le piquer. Pour voir s’il reste quelque chose sous la carapace.

    — Vous comptez me séduire dès le matin, Igor ? demande-t-elle avec un sourire qui glisse comme du velours.
    — Ah ! Une femme qui parle vrai, dit-il avec un rire fort et satisfait. Oui, je compte bien vous séduire. Et croyez-moi… j’ai les moyens de vous rendre la vie très agréable.

    Son doigt remonte lentement le long de son bras, comme pour en tracer la ligne. Elle ne bouge pas. Elle joue. Elle détourne même légèrement le visage, fausse modestie parfaitement dosée. Et Aidan ? Rien. Toujours la statue immobile. Pas un muscle ne trahit le moindre trouble.

    — Dites-moi, ma belle… Est-ce vrai que vous étiez danseuse à New York ? J’ai connu des danseuses. Très souples. Très… reconnaissantes.

    Mabel retient l’envie de lui briser les doigts. Elle rit doucement et répond astucieusement :

    — Je sais me montrer généreuse avec les hommes qui me traitent à ma valeur.
    — Alors vous méritez une fortune, dit-il en s’approchant encore jusqu’à effleurer sa taille.

    Elle a envie de vomir. Elle a envie de laver son esprit, ses yeux, ses mains, ses lèvres. Tout ce qu’elle est n’est que pure immondice. Mais que fait-elle ici ? Pour un homme qui ne la voit pas. Un homme qui ne se révolte pas ? Un homme qui n’est plus là. Elle a envie de hurler mais la voix de Igor surgit de nouveau, près de son oreille. Son haleine fétide du matin la bouleverse.

    — Je pourrais vous offrir un appartement au centre-ville. Des voyages. Des bijoux. Et plus encore… si vous saviez être à moi, vraiment à moi.
    Le champagne arrive. Igor prend une coupe, la tend à Mabel sans la lâcher des yeux.
    — Buvez avec moi, Leto. C’est un premier pacte.
    Elle prend la coupe. Effleure celle de l’homme.
    — Si vous insistez…

    Elle croit sentir le regard de Vlad sur sa joue mais elle ne sent aucune jalousie visible. Rien d’explicite. Mais une attention plus serrée. Plus contrôlée. Comme s’il cataloguait chaque geste, chaque mot, chaque possibilité d’intervention qui lui est refusée.

    Igor trinque, boit.

    — Ce soir, j’organise un dîner. Un dîner pour vous. Je veux que tout le monde voie que je sais reconnaître les trésors quand le destin me les dépose devant. Et vous vous assiérez à ma droite. Là où siègent les privilégiées.

    Dans sa voix, aucun doute : il s’imagine déjà propriétaire de son corps.

    — Et Dima ? demande Mabel innocemment, tournant les yeux vers le garde du corps. Comment va-t-il réagir à cette nouvelle ?
    Un test lancé comme une flèche.
    Igor ricane.
    — Mon fils va où je lui dis d’aller. C’est un homme très obéissant. Pour le moment, profitons de notre moment à nous. Et puis, il n’a pas son mot à dire sur où ma compagne s’assoit.
    — Votre… compagne ? répète Mabel avec douceur.
    — Si vous le voulez bien, bien sûr.
    Elle incline la tête, lent mouvement étudié, calculé.
    — Laissez-moi le temps d’y réfléchir… mon ami.
    Pour asseoir son aura sur lui, elle lui caresse le dos de la main d’un geste lent, très lent.
    — Faites vite. Je n’aime pas attendre.

    Puis il se détourne pour répondre à un appel de Dimitri. Mabel reste immobile une seconde. Le silence revient, lourd. Elle sent Vlad derrière elle, à la même distance qu’avant mais son regard, elle en est certaine, n’a pas quitté son dos. Elle se tourne légèrement vers lui, sans sourire.

    — Vlad, c’est ça ? Ou est-ce que vous préférez qu’on vous appelle autrement ?

    Il la fixe. Pas un mot. Pas une expression. Une muraille. Mais ses yeux… Ses yeux semblent… plus sombres qu’hier. Ses yeux sont toujours aussi profond et inquiétant. Et pourtant, elle sait qu’au fond sommeille encore son ours.

  183. Avatar de C.
    C.

    Elle s’assied face à lui dans ce café d’avenue qui brille de trop d’or et de trop de miroirs. Les lustres renvoient des éclats pâles sur les tasses de porcelaine, et la foule autour d’eux n’est qu’un bourdonnement de voix bien élevées. Ivana, capricieuse petite garce s’est déjà détachée de table pour rejoindre un groupe de filles en ricanant. En un instant, Mabel se retrouve seule avec lui. Seule, mais pas vraiment. Car elle le sait, autour d’eux, des yeux circulent, des oreilles traînent, et un garde du corps n’est jamais un homme libre.

    Le colosse garde la tête baissée, lourdement appuyée au-dessus de sa tasse. Il ne parle pas. Il ne respire presque pas. Igor lui a interdit de s’approcher et, comme une machine dressée à l’obéissance, il s’est retranché dans un silence d’acier. Mais il y a des brèches dans la cuirasse. Elle le voit. Parfois, il lève les yeux vers elle, rapide éclair d’un regard qui se dérobe aussitôt, comme s’il craignait d’être pris en faute à simplement la regarder.

    Mabel sent ces glissements furtifs, et chacun d’eux lui traverse la poitrine comme une vibration douce-amère. Il ne la reconnaît pas. Pas vraiment. Et pourtant, quelque chose dans sa manière de tenir la tasse, dans la courbe de sa mâchoire, dans la façon qu’il a de se contenir comme un animal dressé, réveille une pulsation ancienne celle de l’homme qu’elle a aimé, de l’homme qu’elle a perdu dans le sang et la fumée des Petrov. Elle a tellement envie de renverser la table, de le prendre contre elle et de le consoler, de le protéger.

    C’est avec un effort surhumain, qu’elle ne se connaissait pas qu’elle ne dit rien, parce que le moindre mot pourrait faire s’écrouler l’illusion qu’elle entretient avec tant de soin. Il ne faut pas qu’il se souvienne. Pas encore. Pas ici. Pas sous les yeux de tous. Alors elle le regarde en silence, de cette intensité calme mais brûlante qui lui monte du ventre, comme si elle cherchait à le ramener à elle par la seule force de sa présence. Et lui… lui en est troublé, elle le voit dans la façon dont ses doigts crispés se détendent, dans le tic nerveux de sa respiration qui vacille une fraction de seconde.

    Il ne fait aucun doute qu’il ne comprend pas ce qui le traverse et c’est normal. Elle sait que les Petrov ont travaillé à effacer en lui tout ce qui aurait pu le faire partir : amour, tendresse, humanité, espoir. Igor, méthodique et cruel, avait décidé de déraciner jusqu’au souvenir même du bonheur. Il l’avait brisé sur des charniers, l’avait forcé à tuer encore et encore.. Le tyran voulait qu’Aidan ne puisse plus jamais aimer, qu’il devienne cendre et pierre. Et, en apparence, cela fonctionnait.

    Pourtant, Mabel sent, à travers la distance glacée qu’il s’impose, quelque chose qui n’est pas mort. Quelque chose qui frémit.

    Elle porte sa tasse à ses lèvres pour masquer l’émotion qui lui remonte à la gorge. Un reste de mousse, doux et sucré, s’accroche à la commissure de son menton. Et c’est lui, le premier, qui parle. Sa voix, grave et neutre, tombe entre eux comme une pierre légère, mais une pierre tout de même, qui trouble la surface tranquille du silence.

    — « Vous avez de la mousse sur votre menton. »

    C’est la première fois qu’il s’adresse à elle. Un an qu’elle ne l’a pas entendu l’appeler. Elle a envie de pleurer. Le ton est plat, sans chaleur, sans intention apparente. Une simple constatation, presque militaire. Mais il l’a dit. Il n’avait aucune obligation de le faire. Personne ne l’y aurait forcé. Et pourtant. Il ne voulait pas qu’elle paraisse ridicule aux yeux des autres. Oui, quelque chose en lui réagit encore à elle, comme un instinct d’humanité qui refuse de mourir.

    Mabel pose lentement sa tasse, essuie du bout du doigt la petite trace de mousse. Puis elle lui offre un sourire qu’elle joue vénal, léger, gracile, mais qui cache un tremblement profond. Elle voit que ce sourire dérange quelque chose en lui, et elle espère qu’il ouvre une fissure. Elle voit la façon dont il ravale son souffle, dont ses épaules se tendent imperceptiblement, comme s’il luttait contre un souvenir qui voudrait remonter.

    Autour d’eux, les conversations continuent, ignorantes de l’orage minuscule qui naît dans les yeux du colosse. Mabel inspire doucement. Elle ne veut pas brusquer la bête blessée qu’on a fabriquée en lui. Alors elle laisse la scène se dérouler.

    — Merci, murmure-t-elle juste assez bas pour que personne n’entende mais juste assez haut pour que lui l’entende.

    Il tressaille. Très légèrement et elle observe chaque micro-réaction.

    Son pouce se crispe.
    Sa mâchoire se serre.
    Son souffle hésite.

    Aidan est là. Elle le sent dans ses tripes. Il est juste perdu sous des couches de violence. Étouffé sous des ordres. Enfermé dans une cage invisible où sa volonté se dissout à force de meurtre. Effrayé par ses émotions enfouies qu’on lui a sans aucun doute sali.

    Soudain, regards se heurtent en silence, fort, sec, violent comme une collision entre le passé et le présent. Et dans ce bref affrontement, elle voit une lueur fugace, presque effacée mais bien vivante. Une lueur qu’Igor n’a pas réussi à tuer.
    Mais il est là et ce petit détail donne de l’espoir à Mabel. Alors, discrètement elle esquisse un sourire, minuscule, tendre, presque imperceptible.

    — Vous avez encore regardé, dit-elle d’une voix douce voix encourageante.

  184. Avatar de C.
    C.

    Le cri de Mabel se perdit dans les hurlements de frayeur de Ivanna. Tout a été à une vitesse telle que la jeune femme ne peut s’empêcher de poser sa main sur son coeur. Il bat à une vitesse folle et elle ignore si elle va pouvoir garder face dans cette situation.

    Lorsqu’Igor s’éloigne en aboyant ses ordres et que les pas résonnent encore au sol, Mabel se retrouve devant Aidan comme devant un fantôme devenu chair. Les deux gardes attendent en silence, silhouettes rigides qui surveillent sans comprendre. Et lui… il s’installe lourdement sur le canapé, le souffle court, le regard froid, mais déjà pâle sous la douleur qu’il essaie d’étouffer.

    On lui retire sa chemise. Puis son costume. Il ne proteste pas, mais ses muscles se contractent sous chaque geste, comme si son corps tout entier se préparait à encaisser un coup qui ne viendrait jamais. Sous les couches de tissu noir, la vérité apparaît violente, brute et insoutenable.

    Des cicatrices. Des dizaines. Des longues, des anciennes, des fraîches encore violacées, certaines grossières comme si on avait cousu sa peau à l’aveugle, d’autres fines comme des griffures d’acier. Mabel sent son estomac se tordre. C’est comme découvrir, d’un seul regard, tous les crimes qu’on lui a infligés. Tout ce qu’on lui a pris. Tout ce qu’elle n’a pas pu empêcher.

    La plaie à l’épaule bat, rouge et vive, comme une bouche ouverte. Le sang en coule lentement, sombre sur sa peau mate, un ruissellement presque paresseux qui n’en finit plus.

    Mabel inspire. Le parfum métallique lui agresse la gorge. Elle doit le soigner. Elle doit s’approcher. Elle doit poser les mains sur lui alors qu’elle voudrait hurler, le secouer, lui demander pourquoi il s’est jeté devant le tir comme un chien sacrifié. Pourquoi il se laisse mourir pour protéger un homme qui l’a détruit. Pourquoi il refuse de la regarder, de comprendre, de se rappeler qui il est.

    Elle s’agenouille devant lui. L’espace est étroit, chargé de tension. Il ne la regarde pas. Ses yeux sont fixés quelque part à côté, sur un point invisible du mur ou du sol, comme s’il refusait de croiser son visage, et elle sait désormais que ce serait comme ouvrir une porte derrière laquelle tout pourrait s’effondrer.

    Rapidement, elle ouvre la trousse de soin. Ses doigts tremblent. Juste un peu. Pas assez pour que les gardes le remarquent. Mais assez pour qu’elle sente, dans tout son être, trembler la colère. Elle leur demande d’autres linges d’une voix si menaçante qu’ils ne peuvent qu’obéir.

    Enfin, ils sont seuls.

    — Aidan…

    Le nom lui échappe comme un soupir blessé, trop doux, trop ancien. Elle se rattrape aussitôt.

    — Vlad. Penchez-vous en avant.

    Il obéit. Docile. Automatique. Comme un automate que l’Usine a réglé pour répondre aux ordres sans réflexion. Mabel ferme les yeux une seconde car elle comprend. Elle comprend cette obéissance animale et sauvage et cela la tue. Elle voudrait qu’il la repousse, qu’il se rebelle, qu’il se souvienne ne serait-ce qu’un fragment, qu’il jure. À la place, il baisse la tête.

    Quand elle approche le coton imbibé d’alcool, il tressaute à peine. Une imperceptible contraction du torse. Et soudain elle comprend : ce n’est pas qu’il est insensible. C’est qu’il a appris à ne plus réagir. À contenir chaque douleur, chaque cri. Alors, elle serre les dents. Elle tamponne la plaie. Le sang se répand sur ses doigts, chaud, glissant, trop familier. Le tissu de coton se teinte de rouge. Elle en prend un autre. Puis un autre. C’est la troisième fois qu’elle soigne son corps blessé. Le silence entre eux est lourd, épais, chargé de choses qu’elle ne peut dire.

    — Vous auriez pu mourir.

    Elle le murmure, comme si elle parlait à une pierre qu’elle espère encore vivante et déjà dans son regard, elle lit qu’il trouve cela normal. Que ce n’est pas grave. Qu’il fallait protéger Igor, son maître.

    Mabel de ses yeux cherchent les siens. Il les évite. Il reste tendu, rigide, le visage fermé dans une neutralité qui lui serre le cœur plus fort que tout le reste. Elle a envie de lui faire du mal à son tour, par fatigue et rancune. Mais aucune méchanceté ne surgit. Que de la douceur, du soin uniquement. Car elle ne veut pas le faire souffrir. Elle veut le protéger, car il ne sait pas. Il ne se souvient plus. Et l’horreur, pour elle, c’est qu’il ne voit même pas ce qu’on lui a fait. Il croit que son devoir est naturel. Il croit qu’il n’existe que pour obéir.

    Elle continue, ses doigts pressant la plaie, tentant d’arrêter l’hémorragie. Une veine palpite à son cou. La douleur, cette fois, il ne la masque plus tout à fait. Elle le sent dans le souffle qu’il retient, dans les muscles qui tremblent sous sa peau, dans la manière dont il agrippe l’accoudoir du canapé comme s’il voulait s’y agripper pour ne pas tomber dans le noir.

    Il ne dit rien. Elle non plus. Le monde entier semble s’être réduit à cette blessure, à leurs mains qui se frôlent, à ce passé invisible qui les enlace encore malgré lui.

    — Pourquoi vous êtes-vous jeté devant la balle ? demande-t-elle doucement, la voix serrée. Ce n’était pas votre rôle.

    Il marque un silence. Un vrai. Un qui pèse lourd, mais alors qu’il allait répondre, les gardes revenaient déjà avec le matériel demandé. Elle baisse les yeux et appuie encore, ferme, précise. Elle voudrait le gifler, puis le serrer contre elle. Le ramener à lui. Le blesser pour qu’il se souvienne. Le soigner pour qu’il vive.

    — Arrêtez de bouger, murmure-t-elle. Je dois comprimer plus fort pour que vous ne vous vidiez pas de votre sang. Vous avez eu de la chance que la balle ne déchire rien de vital.

    Elle entend son souffle qui s’échappe en un gémissement étouffé qu’il tente immédiatement de cacher, mais elle l’entend. Et c’est pire que tout

    — « Aidan, mon Aidan, tu souffres… et je ne peut même pas te consoler, te protéger », pense-t-elle malheureuse.

    Les minutes passent mais pour la jeune femme elle durent une éternité. Le sang se calme enfin, mais elle garde la main posée sur la plaie comme si elle pouvait empêcher le monde de se rouvrir. De son autre main, ses doigts parcourent avec une lenteur médicale, comme une redécouverte, les nombreuses plaies qui parcourent son buste. Il a été tellement battu. Elle entend bien les horreurs qu’ils lui ont fait, elle voit les atrocités qu’il a enduré pour survivre et cela la bouleverse car ce spectacle est insoutenable. D’ailleurs, dans la salle silencieuse, les gardes détournent les yeux.

    Mais Mabel murmure, si bas que seuls eux deux peuvent l’entendre avec un regard d’un noir profond :

    — Ne me refaites jamais ça… Je vous l’interdis.

    (dress : https://www.shutterstock.com/editorial/image-editorial/OdT3kb1eO9D9M349Nzg5OA==/q'orianka-kilcher-440nw-9883789ai.jpg )

  185. Avatar de C.
    C.

    Les jours qui suivent s’installent comme une fausse paix. Une paix décorative, soigneusement mise en scène, où chaque sourire coûte un peu de chair.

    Mabel devient officiellement la compagne d’Igor. Le titre glisse sur elle comme une robe trop lourde, cousue de regards, d’attentes et de convoitises. Igor aime l’exhiber. Il la place à sa droite lors des déjeuners interminables, la présente comme on présente une œuvre rare, une conquête tardive dont il se flatte avec un orgueil obscène. Il parle fort, rit trop, pose parfois la main sur son bras ou au creux de son dos avec une familiarité calculée, presque provocante.

    Elle joue le jeu. Parfaitement.

    Elle apprend vite. Elle rit quand il faut, baisse les yeux au bon moment, glisse des mots flatteurs là où ils nourrissent son ego. Elle devient cette femme qu’il croit avoir choisie : élégante, distante, légèrement mystérieuse, jamais soumise mais jamais hostile. Une reine étrangère installée dans un royaume de loups.

    Aidan n’est plus là.

    Son absence est un trou noir autour duquel tout gravite. Igor l’a envoyé à l’Usine, sans explication, avec cette voix calme qu’il utilise lorsqu’il décide de briser quelque chose de définitif. « Il faut régler Dimitri », a-t-il simplement dit. Et Mabel a compris. Elle n’a rien demandé. Elle n’a pas tremblé. Elle a hoché la tête comme si ce départ n’était qu’un détail logistique.

    Mais chaque matin, lorsqu’elle se réveille dans la chambre qu’Igor lui a attribuée immense, glaciale, trop luxueuse, elle pense à une autre pièce. À une couverture posée à même le sol. À des miroirs qui ne reflètent rien d’humain. Un après-midi, Ivanna a forcé la serrure pour examiner l’antre de son fiancé. Elle était déçue, Mabel horrifiée.

    Elle ne sait pas ce qu’il fait à Dimitri. Elle sait seulement qu’Aidan y laissera encore quelque chose et elle craint de ne pas pouvoir le ramener un jour. Comment réapprendre à vivre quand on a connu le fond du trou comme lui ?

    Ivana devient sa compagne de journées. Légère. Bruyante. Insouciante d’une manière presque indécente et terriblement stupide. La jeune femme entraîne Mabel dans Moscou comme dans un terrain de jeu : boutiques hors de prix, salons de thé feutrés, spas privés où la vapeur masque les conversations dangereuses. Ivana parle sans cesse de vêtements, de fêtes à venir, de son futur mariage rêvé et Mabel écoute, observe, engrange. Ivana est une source d’informations inépuisable, précisément parce qu’elle ne se méfie de rien.

    Entre deux essayages, elle évoque l’Usine comme on parle d’un endroit mythique, vaguement effrayant, vaguement glorieux. Elle parle de son frère avec une colère mal digérée, de son père avec une admiration presque pathologique. C’est presque de l’inceste tellement elle aime son père. Un inceste vicieux. Mais surtout, elle ne comprend pas la cruauté, elle la confond avec la force.

    Alors pendant ce temps, patiente, Mabel note tout. Les noms. Les lieux. Les dates approximatives. Les habitudes.

    Souvent, le soir, lorsqu’Igor travaille, elle s’installe dans son bureau sous prétexte de l’attendre. Elle feuillette des livres anciens, observe les tableaux, mémorise la disposition des pièces. Elle a repéré les caméras, les angles morts, les horaires de rotation des gardes. Elle a trouvé, dissimulé dans un tiroir secondaire, un téléphone sécurisé qu’Igor oublie parfois de verrouiller.

    C’est ainsi qu’une nuit, elle y accède.

    Quelques minutes seulement. Assez pour copier des données, transmettre un signal codé, confirmer une piste. L’Usine. Toujours l’Usine. Des transferts. Des dates. Des noms effacés. Elle transmet tout au MI6 pour qui désormais elle travaille. De flic elle est devenue espionne.

    Mais qu’importe puisque chaque information est un pas de plus vers Aidan. Et non pas un risque de mort.

    Ce qu’elle redoutait le plus est finalement le plus simple. Avec Igor, les nuits sont un théâtre à part. Il ne la brusque pas. Pas encore. Il aime la lenteur, le pouvoir qui s’étire. Il parle, il boit, il raconte sa jeunesse, ses victoires, ses trahisons. Il veut être admiré. Compris. Désiré. Mabel lui offre une illusion parfaite : une attention totale, un intérêt feint, une proximité maîtrisée. Car en effet, elle ne se donne pas entièrement. Pas par pudeur. Par stratégie. Igor aime ce qui résiste. Mais surtout, malgré tout ce qu’il peut raconter, Igor est impuissant.

    Quand enfin, le soir dans son lit seule elle pense à Aidan. Elle laisse ses larmes couler. Et elle pense à lui avec émotion, à la maison en Cournouailles, à Naples, à ses mains tremblantes sous les siennes. À son silence. À ce regard qui ne la reconnaissait pas et qui pourtant la cherchait.

    Et puis les jours passent. Les semaines s’étirent.

    Un message arrive enfin. Codé. Bref. Sec.
    Dimitri est mort.
    Le MI6 a réussi à envoyé des hommes à l’Usine. Il semblerait que son ex-amant n’a pas résister aux coups de Aidan. Elle referme le téléphone avec un calme presque inhumain, rejoint Igor au salon, s’assoit près de lui et pose la main sur sa cuisse comme il aime tant. Il sourit, satisfait, persuadé de posséder ce qu’il n’a jamais fait qu’effleurer.

    Mabel, elle, continue d’avancer avec un seul objectif, trouver le moyen d’exfiltrer Aidan. Mais pour cela, elle doit être patiente, attentive. Car Igor ne laissera jamais son colosse s’échapper aussi facilement. Et que sous cette apparente liberté se joue quelque chose de bien plus viscéral. Aidan appartient totalement à son bourreau. Elle l’a compris le soir où il a prit une balle pour lui.

    La route vers la villa s’étire comme une veine noire au milieu de la neige. Ivana parle, rit, s’agite sur le siège passager, trop heureuse de cette excursion que son père a autorisée d’un geste vague, comme on jette un os à un chien impatient. Mabel écoute à peine. Elle regarde le paysage défiler, les sapins maigres, les bâtiments industriels qui surgissent puis disparaissent, et, au loin, la respiration lourde de l’Usine. On ne la voit pas encore, mais elle est là et on la sent dans l’air, dans cette odeur de métal et de cendres qui colle à la gorge.

    La villa surgit enfin, blanche et basse, posée comme une injure à quelques kilomètres des barbelés. Propre et calme. Une maison pour se laver les mains après le sang, une maison pour faire illusion, pensait Mabel.

    Elle descend la première. Le froid la saisit, net, précis et elle remet en place son manteau, ajuste son masque de maîtresse tranquille. Ivana bondit presque, excitée à l’idée de revoir Vlad. Elle l’appelle par ce nom avec une légèreté qui fait mal, comme on jette une pierre dans l’eau sans mesurer la profondeur de ce qu’implique cette pseudo relation pour Mabel. À l’intérieur de la villa, la chaleur est trop forte. Une chaleur artificielle, étouffante. Des gardes partout. Des regards qui glissent sur Mabel, qui la reconnaissent et s’écartent. Elle appartient à Igor, et cela suffit à lui ouvrir les portes. Cela la salit un peu plus à chaque pas, mais elle avance.

    Aidan est là. Il est debout près d’une fenêtre, dos à elles. Il porte du noir. Toujours. Son corps est une forteresse marquée de cicatrices, même sous le costume. Il ne se retourne pas tout de suite. Il observe l’extérieur, l’Usine invisible mais omniprésente, comme si elle respirait à sa place. vana l’appelle. Il se tourne.

    Mabel sent le choc, brutal, presque physique. Il est plus maigre. Plus dur. Son regard est une surface gelée où rien ne s’accroche. Il s’incline légèrement devant Ivana, la distance réglementaire, l’obéissance exacte. Puis ses yeux trouvent Mabel. Une seconde. Une seule. Et de nouveau, avec évidence, quelque chose se passe. Pas un souvenir. Pas un nom. Mais une tension, infime, comme un fil qu’on effleure sans savoir où il mène. Elle s’y accroche de toutes ses forces.

    Ils s’installent. Ivana monopolise la parle, raconte Moscou, se plaint de l’ennui, de l’absence de son père, de son fiancé. Elle parle des soirées en boite de nuit et des hommes qui sont venus les draguer. Des hommes qui n’ont plus de dents et d’oeils désormais. Vlad écoute, silencieux. Mabel observe. Elle note la façon dont il se tient, toujours prêt, jamais relâché. La manière dont sa main se ferme parfois, sans raison apparente, comme si elle revivait un ordre ancien.

    Puis, enfin, elle pose des questions. Anodines. Calculées. Sur la villa. Sur la sécurité. Sur les allées et venues. Elle veut en savoir le plus possible mais se fait passer pour la plus ingénue. Ivana répond avec insouciance. Igor corrige parfois, d’une voix neutre, précise. Chaque mot est une donnée. Chaque silence, une carte. Si seulement ils savaient.

    La nuit tombe vite. Mabel s’éloigne sous prétexte de téléphoner. Elle explore. Couloirs. Escaliers. Une porte verrouillée, plus lourde que les autres. Des caméras mal dissimulées. Un plan de sécurité sommaire accroché dans un local technique. Elle photographie mentalement, mémorise, engrange. Elle sait que quelque part, derrière les murs, se trouvent des preuves. Des traces. De quoi faire tomber Igor et tout ce qu’il tient encore debout par la peur. Puis enfin, elle revient au salon.

    Vlad est seul. Ivana est montée se changer, trop impatiente, trop sûre de son avenir et Igor téléphone avec son banquier suisse. Les anciens amants se font face. Le silence s’étire. Mabel sent la colère, la peur, l’amour, tout se mêle, mais elle n’en laisse rien paraître. Elle s’assoit. Lentement. Comme si le monde n’était pas en train de brûler. Elle le sent la regarder. Longuement.

    — Vous… êtes souvent ici ? demande-t-elle enfin.

    Sa voix est basse, douce mais sérieuse.

    — Est-ce que l’Usine produit de la marchandise ?

    Il semble ne pas comprendre. Ou il comprend trop bien et ne sait pas quoi en faire.

    — Vous pourriez me faire visiter, insiste-t-elle, comme ça je saurais où ne pas me rendre.

    Elle sourit. Un sourire calme, presque tendre.

    — Même si clairement, il est certain que rien ne l’est ici.

    Il la fixe de nouveau. Cette fois, plus longtemps. Un muscle tressaute dans sa mâchoire. Elle voit l’homme derrière la machine. Elle le voit, et cela lui donne la force de continuer mais malheureusement Igor les en empêche et frustrée, elle doit abandonner.

    Pour le moment.

  186. Avatar de C.
    C.

    Mabel n’avait pas prévu cela.

    Elle s’était préparée à le voir changé, bien sûr. Elle s’était entraînée intérieurement, comme on répète un mensonge avant de le prononcer à voix haute. Elle avait poli ses phrases, rangé leurs souvenirs dans une boîte mentale soigneusement verrouillée. Elle voulait lui parler. Lui rappeler l’avant. Naples ensoleillé, La Cornouailles orageuse, ces deux nuits trop courtes, son rire à lui quand il se croyait invincible, l’espoir de vivre loin de ce monde. Elle voulait dire son nom… Aidan… Aidan… doucement, comme une prière. Elle voulait l’avertir de son plan depuis l’explication de Igor et sa menace à demi-mot.

    Mais l’homme qui se tient devant elle n’est pas celui-là.

    Il sent le sang avant même qu’elle ne le voie. Une odeur métallique, chaude, presque vivante. Elle la reconnaît malgré elle. Son regard s’accroche aux taches sombres sur sa chemise, sur ses mains, sur sa peau. Trop de rouge, trop de vérité. Et pourtant, elle ne recule pas.

    Son corps reste là, fasciné et vibrant. Elle a peur, une peur animale et primitive, mais elle est traversée d’une excitation honteuse, brûlante, qu’elle n’ose pas nommer. Aidan est dangereux, sublime.

    Quand il s’approche, l’air change. Il devient plus dense, presque électrique. Elle sent le froid sur lui, le gel accroché à ses vêtements, tandis qu’elle-même étouffe sous la chaleur artificielle de la chambre. Deux mondes qui s’affrontent. Elle voudrait parler. Dire quelque chose. N’importe quoi. Une phrase anodine, un souvenir, un reproche, une supplication. Mais son regard la cloue et son corps entier bouillonne. Le manque sans doute. L’excitation de l’interdit aussi. Car ce qu’elle lit en lui, ce n’est pas seulement la violence, c’est l’absence de filtre. L’absence de frein. Comme si quelqu’un avait ouvert une cage trop longtemps fermée et qu’il allait tout dévorer. Elle comprend soudain qu’il ne joue pas. Qu’il ne menace pas. Qu’il est ce qu’Igor a fabriqué et que le Aidan qu’elle connaissait n’est plus.

    Soudain, quand sa main se pose sur sa joue, elle retient son souffle.

    Le sang est tiède. Réel. Il ne symbolise rien hormis la salir. Et pourtant, au lieu de la dégoûter, il la trouble. Une vague de nausée et de désir la traverse simultanément. Elle déteste ce qu’elle ressent. Elle se déteste de ne pas retirer son visage. Elle se déteste encore plus de sentir son cœur accélérer. Elle voulait lui parler du passé mais comment parler de promenades et de promesses à un homme qui revient de l’abattoir ?

    Ses mots à lui tombent, lourds, menaçants, et terriblement séduisants. Elle comprend qu’il la prévient autant qu’il se protège. Il lui montre ses mains comme on montre une arme. Regarde ce que je suis devenu. Regarde ce que tu risques. Elle le regarde, les lèvres entrouverte, le regard brûlant d’un désir, d’un manque qu’elle ne saurait expliquer.

    Et elle voit autre chose.

    Sous la violence, sous la posture de prédateur, il y a une fissure. Chez Aidan sommeille une peur immense, tapie derrière la rage. La peur qu’elle voie trop ?Qu’elle reste ? Qu’elle se détourne ? Elle comprend qu’il la repousse non pas parce qu’il ne la désire pas, mais parce qu’il la désire trop. Et quand son regard glisse vers son corps, elle le voit, elle le sent. La tension de ce corps qu’elle pourrait aisément apaiser. C’est vertigineux et terrifiant.

    Lorsqu’il lui ordonne de partir, elle obéit. Non par soumission, mais parce qu’elle sait que rester serait franchir une ligne dont aucun d’eux ne reviendrait intact. Elle recule lentement, sans le quitter des yeux, son cœur battant à s’en rompre les côtes.

    La porte de la salle de la chambre se referme sur elle et le silence s’abat. Mabel reste immobile un instant, les doigts tremblants, la joue encore marquée de sang séché. Elle porte la trace comme une brûlure. Comme une promesse. Comme un avertissement. Enfin, elle comprend que sa mission est vouée à l’échec, car il ne s’agit pas seulement de faire tomber Igor. Autrefois, il s’agissait d’arracher Aidan à la bête qu’on a forgée en lui mais elle la dévore déjà toute entière. Et malgré la peur, malgré l’horreur, une certitude s’impose, claire et dangereuse : elle ne reculera pas. Parce que même dans ce monstre, elle a reconnu l’homme qu’elle aime et pour qui elle n’abandonnera pas.

    Plus tard dans la soirée, la nuit est tombée comme une enclume sur la villa.

    Tout le monde est dans le petit salon entrain de refaire le monde. Ivanna montre sa dernière chirurgie, des lèvres botoxée à la russe, et les hommes de main en font des blagues scabreuses. Mabel préfère se retirer discrètement et rejoindre le bureau de Igor. Elle n’a pas revu Aidan de la journée, il serait retourné à l’Usine. Le souvenir encore tremblant et excitant de leur rencontre dans la chambre lui tourne la tête. Mais là, elle doit se concentrer et trouver les preuves de l’implication de Igor dans un attentat prévu dans quelques semaines.

    Pieds nus sur le marbre froid, elle n’allume aucune lumière. Elle a appris à se déplacer aussi silencieusement qu’une ombre. Elle profite des effusions dans le salon, de l’alcool et d’autres drogues pour déambuler à sa guise. Le couloir est vide. Peut-être trop vide. C’est alors qu’elle sent la présence avant de la voir. Une odeur. Un mélange de tabac froid et de sueur ancienne. Si elle ne s’était pas laissé tourmenter par les yeux d’Aidan en pensée, elle aurait sut maitriser cette main surgit de l’ombre qui la plaqua brutalement contre le mur.

    L’air quitte ses poumons dans un bruit sec.

    — Chut, souffle une voix qu’elle ne connaît pas… ou trop bien. Une voix d’homme de main. Une voix qui croit avoir tous les droits parce qu’Igor les lui a laissés traîner comme des miettes.

    Son dos heurte la pierre. Son crâne aussi. Les étoiles explosent derrière ses yeux mais elle ne crie pas. Elle ne crie jamais. Elle économise son souffle comme une arme et cherche rapidement du regard une issue.

    — Il aurait pas dû te laisser seule, murmure l’homme en ricanant. T’es belle quand t’as peur.. Je pense que je vais en profiter un peu avant de m’occuper de ton joli minois.

    Elle le trouve ridicule, elle n’a pas peur de lui. Jamais elle n’aura peur. Néanmoins, elle sent son cœur battre vite, oui. Mais c’est autre chose qui monte. Une lucidité glaciale. La même que sur les scènes de crime. La même que dans les ruelles trop tardives. La même que lorsqu’on comprend que personne ne viendra. Mais pire que tout, il risque de mettre à mal son identité, car à cet instant, ils se trouvent dans le bureau d’Igor où elle n’a pas le droit de se rendre. Il appuie plus fort. Sa main glisse dans son décolleté et agrippe son sein. Elle se débat mais il pointe son arme contre sa hanche.

    Il croit déjà avoir gagné.

    C’est une erreur car avec dextérité elle réussit à s’extirper de ses bras et frappe son front puis son cou. L’homme grogne, surpris plus que blessé. Elle profite de cette seconde, pour plonger la main dans le bas de sa robe et récupérer son couteau qui frappe une fois, puis deux, puis trois à la glotte. L’homme tombe et elle s’assied sur lui à califourchon en frappant encore, sous la clavicule. Là où la chair cède sans discussion. Là où l’air devient sang.

    L’homme, les yeux écarquillés, tente de parler mais aucun son cohérent ne sort. Il meurt sans comprendre ce qui vient de se passer. Et Mabel reste immobile au-dessus de lui, le couteau encore chaud dans sa main. Le sang sur ses doigts, sur son visage et son corps entier. Elle regarde l’homme mourir sans détourner les yeux.

    Et c’est là que quelque chose se brise, elle vient de tuer sans trembler et cela ne lui fait rien. Aucune culpabilité. Soudain, la porte derrière elle grince. Elle se redresse et fait face au nouveau visiteur, prête à le recevoir, son couteau en main.

    Aidan est là.

    Dans l’embrasure. Silencieux. Immobile. Les traits figés dans cette dureté qu’il porte comme une armure. Ses yeux descendent aussitôt vers le corps, puis vers le couteau, puis remontent vers elle. Le temps se dilate. Le monde retient son souffle. Elle s’attend à voir le dégoût, la colère, la condamnation. Qu’il appelle Igor et ses hommes.

    Mais ce qu’elle lit dans ses yeux est étonnant… Une compréhension immédiate, animale, brutale. Il sait et il comprend exactement ce qui vient de se passer en observant sa robe à moitié déchiré et son sein qui est déshabillé, nu devant lui.

    Elle essaie de parler mais aucun mot ne vient. Sa gorge est trop serrée. Ses mains tremblent. Elle est encore en état de choc. Jamais encore elle n’avait tué qui que ce soit de sang froid. L’adrénaline disparaît pour ne laisser que le fragment tétanisé de la conscience.

    Aidan s’approche. Lentement. Comme s’il s’approchait d’un animal dangereux et précieux à la fois. Mabel le laisser attraper doucement son poignet et lui enlever le couteau des doigts sans la brusquer.

    Ses doigts sont chauds. Solides. Réels. Il y a du sang sur le sol. Du sang sur elle. Et désormais, du sang entre eux.

    — Même si je devrais avoir honte, murmure-t-elle dans un souffle, je ne ressens rien.. est-ce que ça fait de moi un monstre ?

  187. Avatar de C.
    C.

    Mabel n’a pas dormi.
    Ou si peu que cela ne mérite pas ce nom. Le sommeil n’est pas venu se poser sur elle : il a rôdé, puis s’est enfui, laissant derrière lui des images trop nettes pour être des rêves. Le sol froid. Le poids d’un corps. Le bruit mat, définitif. Et ensuite… rien. Pas de cris. Pas de larmes. Pas même cette culpabilité qu’on promet aux enfants pour les maintenir sages. Seulement un silence dense, presque élégant, comme si la mort avait pris soin de refermer la porte sans claquer.

    Assise à la table de la cuisine, elle a laissé le café refroidir sans y toucher. Ses mains sont calmes. Trop calmes. Cela l’inquiète davantage que les tremblements.

    Aidan s’est assis face à elle. Elle se souvient de la façon dont la chaise a raclé le sol, de la manière dont il a posé sa tasse, comme si chaque geste était soumis à une discipline intérieure stricte. Sa voix, surtout. Calme. Contrôlée. Une voix d’homme qui sait survivre. Une voix qui sait mentir sans que cela laisse de trace. Et c’est précisément là que réside le danger car Mabel ne sait pas s’il l’a sauvée… ou s’il l’a identifiée.

    Il aurait pu la livrer à Igor sans effort. Il aurait pu se contenter de la vérité, la laisser s’écraser contre elle avec toute la violence qu’elle mérite parfois. Il ne l’a pas fait. Il a pris le meurtre sur lui comme on endosse un manteau déjà taché, un poids de plus sur une conscience depuis longtemps saturée. À ses yeux, à ceux d’Igor, un cadavre de plus n’est qu’un chiffre mal rangé.

    Mais elle le sait désormais : les hommes les plus dangereux ne sont pas toujours ceux qui frappent. Parfois, ce sont ceux qui protègent trop bien.

    Lorsqu’il parle d’infiltration, quelque chose cède en elle. Pas une panique. Non. Un léger décalage intérieur, comme un pas manqué dans l’escalier. Ce n’est pas parce qu’il a tort. C’est parce qu’il est trop près de la vérité. Alors elle baisse les yeux, écoute, engrange. Elle devient surface lisse. Chaque mot qu’il prononce est une lame enveloppée de velours : trônes, allégeance, Usine, chute lente et méthodique. Il parle comme un homme qui a déjà écrit la fin de l’histoire, mais qui n’a pas encore décidé qui méritera d’y survivre.

    Puis il fait glisser le téléphone vers elle et elle le prend sans le regarder. Elle ignore encore si c’est du courage ou une erreur. Elle sait seulement que refuser aurait été bien plus dangereux. Aidan ne réclame pas la confiance. Il la fabrique, par nécessité. Comme Igor fabrique la peur. C’est une domination plus fine, plus intelligente, presque séduisante. Elle ne connait plus rien de lui. Peut-elle seulement lui faire confiance ?

    Ivanna arrive. Le décor se remet en place. Les voix changent de ton, les visages reprennent leur masque. Aidan se lève, s’éclipse, la laissant seule avec ce rectangle froid dans la main et une foule de questions qui n’osent pas encore naître.

    Plus tard, lorsque le téléphone vibre, son cœur sursaute avant elle.

    Trois jours.
    Moscou.
    Éviter les gardes.
    Il revient cette nuit.

    Elle relit le message. Une fois. Deux fois. Dix fois.
    Ce n’est ni une promesse ni une menace. C’est un fil. Tendu au-dessus du vide.

    Aidan sait. Pas tout. Mais suffisamment pour être dangereux.
    Et elle, elle sait désormais une chose essentielle : ici, l’innocence n’est pas une vertu. C’est une faiblesse mortelle. La sienne est morte la veille, sur un sol glacé, sous un corps qui ne respirait plus.

    Elle doit survivre, observer, mentir avec précision, frapper uniquement lorsque cela compte. Jouer les rôles qu’on attend d’elle, sourire aux hommes qui pensent la posséder, écouter ceux qui croient la guider et faire semblant de choisir un camp…. Jusqu’au jour où elle le créera elle-même.

    Quelques heures plus tard, Mabel choisit sa robe comme on choisit une vérité incomplète. Noire… Mais suffisamment audacieuse pour troubler, suffisamment sobre pour ne jamais paraître vulgaire. Elle ne se glisse pas dans la peau d’une victime ce soir. Elle entre en scène en tentation assumée, en péché parfaitement conscient de lui-même.

    Lorsqu’elle franchit le seuil du salon, Igor trône comme à son habitude : verre à la main, assurance insolente, cette tranquillité arrogante propre aux hommes qui n’ont jamais payé pour leurs désirs. Certains de ses hommes sont là, à boire, rire et plaisanter grossièrement devant leur patron. C’est abjecte de les voir ainsi ramper à ses pieds. Soudain, Aidan entre. Il salue Igor mais reste en retrait. Immobile. Il se place derrière elle, et elle le sent sans même le voir, comme une brûlure discrète entre les omoplates.

    Alors, elle va vers Igor sans hésiter. Lentement. Le temps semble s’accorder à sa démarche :

    — Tu devrais te reposer davantage, glisse-t-elle en posant la main sur son épaule. Même les rois s’usent.

    Il sourit aussitôt, flatté. Les hommes comme lui confondent la sollicitude avec la dévotion. Elle s’assied près de lui, trop près. Croise les jambes très lentement, rit doucement. Elle lui offre exactement ce qu’il attend puis modifie imperceptiblement le rythme. En effet, elle laisse le silence s’installer, calculé, dense. Et prend son verre, boit une gorgée, puis relève les yeux vers lui avec une gravité nouvelle. Une sincérité choisie avec soin.

    — Igor… il faut que je te dise quelque chose.

    Il se redresse. Son ego adore les confidences.

    — Yuri, poursuit-elle calmement, a dépassé les limites. Je l’ai surpris hier entrant dans ton bureau. Il y fouillait dans les tiroirs.

    Elle ne hausse pas la voix. Elle ne dramatise rien. Elle dépose les faits comme on place une pièce sur un échiquier.

    — Mais surtout.. Hier soir, il m’a fait des avances. Insistantes. Vulgaire. Il croyait que parce que j’étais avec toi… j’étais disponible. Qu’en s’en prenant à moi, je ne dirais rien et qu’il pourrait agir à sa guise.

    La mâchoire d’Igor se crispe. La colère affleure, mais Mabel ne lui laisse pas l’occasion d’exploser. Elle continue, douce et implacable.

    — Je lui ai dit non. Plusieurs fois.

    Elle marque une pause. Puis le regarde droit dans les yeux.

    — C’est moi qui l’ai poignardé.

    Le silence tombe. Brutal. Épais. Aidan se fige derrière elle. Elle n’a pas besoin de se retourner pour savoir qu’il écoute chaque mot comme on écoute un coup de feu. Ce revirement de situation n’est sans aucun doute une surprise pour lui. Croit-il qu’elle va révéler ce qu’il lui a confié ce matin ?

    — Tu… quoi ? souffle Igor, stupéfait.

    Mabel ne détourne pas le regard, mais joue parfaitement la dignité.

    — Il m’a acculée. Il a cru que je ne dirais rien. Qu’il n’y aurait pas de conséquences. Mais je ne pouvais pas tolérer de nouveau un tel affront. Alors je me suis défendue. Heureusement, Aidan est arrivé et il s’est proposé de m’aider. J’avais peur de ta réaction au début et je l’ai laissé tout prendre à sa charge mais Igor.. Je ne peux pas mêler ton successeur à cette histoire de meurtre par ma faute. Il a voulu m’aider à sauver ton honneur.

    Elle pose sa main sur la sienne. Lentement. Sans trembler et continuer d’une voix pleine de douceur.

    — Je ne pouvais pas vivre avec un secret entre nous. Je ne suis pas ce genre de femme, tu le sais bien.

    Ce n’est pas tout à fait un mensonge.
    Elle n’est simplement pas son genre de femme.

    — Si tu dois me punir, fais-le, ajoute-t-elle avec douceur. Mais je refuse qu’un homme comme lui salisse ce que je représente à tes côtés. Et surtout, épargne Aidan.

    L’effet est immédiat. Parfait. Elle n’est plus une coupable. Elle devient un territoire qu’on a tenté d’envahir. Igor se lève brusquement, fait quelques pas, fulmine, puis revient vers elle. Ses mains encadrent son visage.

    — Tu as bien fait, tranche-t-il enfin. Yuri était un chien. Il a oublié à qui tu appartenais.

    À qui tu appartenais. La phrase est une chaîne mais Mabel sourit malgré tout, comme une femme qui attend l’absolution de son dieu. Et cela fonctionne !

    — Merci, Igor. Je savais que tu comprendrais mon chéri. Tu sais… beaucoup d’hommes te craignent. Moi, je t’admire.

    Mensonge exquis. Mensonge nécessaire.

    Elle voit son souffle changer. Il aime être adoré. Il aime plus encore croire qu’il inspire le désir. Mabel joue, laisse ses doigts glisser, innocents en apparence, calculés en vérité. Elle le laisse parler, se vanter, régner à voix haute et hoche la tête, elle boit ses mots comme s’ils étaient du miel alors qu’ils lui brûlent la gorge. Enfin, il se lève et se présente devant Aidan.

    — Tu es presque chevaleresque, s’amuse à dire Igor devant ses autres hommes qui pouffent de rire, mais une fois de plus je constate que j’ai bien fait de te confier ma vie et ma famille. Merci d’avoir pris soin de ma femme.

    Et puis, seulement alors, Mabel tourne légèrement la tête. Son regard la heurte comme un coup de poing silencieux, mais elle ne détourne pas les yeux. Au contraire, elle continue de sourire, dangereusement. Pendant qu’elle laisse Igor croire qu’il est le centre du monde, elle s’adresse au vide entre Aidan et elle. À cette tension invisible. À ce fil tendu prêt à rompre. Quand Igor revient à elle, elle se penche encore davantage vers lui, ses lèvres frôlant sa joue, et murmure quelque chose d’assez doux pour l’enivrer… et d’assez ambigu pour être vu. Mais son regard ne quitte en rien celui d’Aidan. C’en est presque.. provocant.

    Elle sait ce que cela donne à voir : la compagne docile, la femme dangereuse, la succube apprivoisée. La mâchoire d’Aidan se tend, elle le voit. Une infime chose. Presque rien. Mais elle la voit. Et cela lui donne un pouvoir inattendu, presque vertigineux. Il sait qu’elle joue. Il sait qu’elle ment. Et pourtant, il ne l’arrête pas.

    Quand elle se lève enfin, elle glisse ses doigts hors de sa prise comme on retire un poison lent. Mabel lui offre un dernier sourire, sucré, fatal. Puis passe devant Aidan. Assez près pour qu’il sente son parfum, celui qu’elle portait à Naples. Mais surtout, assez près pour qu’il comprenne :

    — « Je sais ce que je fais. Je contrôle le récit, pense-t-elle. Il n’y a rien à utiliser contre moi. Pas ce soir, jamais, je ne suis pas en train de survivre dans cet enfer. Je suis en train d’y régner, à ma manière. »

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    C.

    Mabel sent son poids contre elle avant même d’en comprendre la portée. Ce n’est pas seulement un corps qu’elle soutient, c’est une vie cabossée, maintenue debout par habitude plus que par volonté. Sous ses bras, Aidan tremble encore. Ou bien est-ce elle qui tremble de peur ? Il ne s’agit pas de ces tremblements spectaculaires qu’on remarque non, quelque chose de plus intime, de plus humiliant, comme un frisson intérieur qui refuse de s’éteindre.

    Elle ne dit rien, d’abord. Parce que les mots, dans ce genre de moment, sont souvent des intrus. Elle pose simplement tout d’abord ses deux mains, tremblantes, contre sa crinière trempée et s’y agrippe pour ne pas sombrer. Puis, lentement, une descend contre sa joue, là où son souffle se fracasse encore. Elle essaie de devenir une présence et pas un fantôme. Être une balise minuscule dans sa tempête qui dure depuis trop longtemps.

    Aidan ne vit pas dans la violence. Il survit dans ses décombres, pense-t-elle avec émotion.

    Elle sent la culpabilité lui remonter dans la gorge, celle d’avoir hésité, celle d’avoir douté. Celle d’avoir cru, parfois, qu’il était un outil plus qu’un homme. D’avoir oublié que Igor l’a dressé ainsi. Et pourtant, là, à genoux, le visage enfoui contre elle, Aidan n’a plus rien d’un colosse. Il est un enfant trop grand enfermé dans un corps de tueur. Enfin, lentement, elle glisse ses doigts autour du morceau de verre encore serré dans sa main et doucement, sans le brusquer, l’incite à le lâcher. C’est comme parler à un animal blessé qui pourrait mordre par peur. Elle sent la résistance, puis le relâchement. Le verre tombe au sol avec un tintement presque indécent dans cette chambre ravagée.

    — Tu n’es pas un monstre, dit-elle d’une voix éraillée par la souffrance de l’étranglement, tu n’es pas un monstre..

    Son cœur se serre. Pas d’amour naïf, non. Quelque chose de plus profond. Igor a brisé cet homme méthodiquement, pièce par pièce, et s’en sert comme d’une preuve vivante de son pouvoir. Et soudain, l’enquête n’est vraiment pas abstraite. Elle a toujours été urgente et viscérale, mais là on parle de l’homme qu’elle aime et qui ne la reconnaît pas.

    Mabel comprend qu’aider Aidan ne sera pas un geste tendre. Ce sera un combat de tous les jours qui ne pourrait pas avoir de fin heureuse.

    Elle s’assoit lentement sur le sol, à genoux et l’entraîne avec elle, sans rompre l’étreinte. Elle laisse son corps encaisser la froideur de la pierre pour lui offrir un point d’appui. Elle respire à son rythme, exagérément, pour l’obliger à ralentir et sent ses sanglots s’effilocher, devenir fatigue.

    — Je suis là, murmure-t-elle enfin, tu n’es pas seul, tu es en sécurité..

    Elle sait que rester est dangereux. Que chaque minute passée ainsi brouille les lignes et affaiblit ses défenses. Mais partir serait pire. Abandonner serait signer exactement ce qu’Igor attend d’elle : une lâcheté ordinaire. Alors elle reste. Elle note mentalement tout : la chambre changée exprès, le timing parfait, l’absence d’Igor, l’état d’Aidan privé d’alcool. Ce n’est pas une crise. C’est une expérience. Un rappel de propriété. Igor n’élève pas des hommes, il teste leurs limites.

    Et Mabel sent la colère s’installer en elle, calme, nette, presque élégante.

    Si elle veut sauver Aidan, ce ne sera pas en le sortant de cet enfer à mains nues. Ce sera en faisant s’écrouler l’architecte. En le laissant croire, jusqu’au bout, qu’elle joue son jeu. Qu’elle est docile. Fascinée. Acquise.

    Ses doigts se resserrent légèrement dans le tissu ensanglanté de son pyjama.

    — Je suis là, je ne te laisserais pas.. Reste avec moi..

    Tout le mobilier de la chambre est en lambeau mais elle l’ignore complètement. Elle ne veut pas se confronter à la puissance de cet homme qui était à deux doigts de la tuer de sang-froid. Au contraire, elle le serre encore plus fort contre elle et vient déposer un tendre baiser sur le sommet de son crâne. C’est alors qu’elle le voit se redresser, l’observer quelque peu halluciné. Alors, lentement, elle débute un massage sur son visage. Ses pouces passent lentement de ses tempes à son front, puis son nez. Ils effleurent ses lèvres qui la font toujours rougir et elle s’en veut de ressentir du désir dans un tel moment.

    — Il faut que tu continues de respirer, murmure-t-elle, suit mon souffle.

    Elle pose sa main contre son coeur et exagère sa respiration qui devient plus lente, plus sereine. Mais ses yeux ne quittent pas les siens. Malgré la force et la noirceur de cet homme, elle ne voit pas le monstre. Elle voit celui qui l’a sauvé à Naples, celui qui lui a fait tendrement l’amour en Cornouailles, celui qui voulait s’enfuir avec elle. Ces souvenirs faisaient briller ses yeux d’émotion. Le couple se faisait face et elle posait sa main sur sa joue qu’elle caressait d’une extrême douceur.

    — Tu restes avec moi, d’accord ? Dis moi que tu ne me quitteras plus jamais..

    S’effritait le rôle de femme forte, tenace et manipulatrice qu’Igor aimait tant. Là, c’était Mabel qui cherchait à retrouver Aidan.

    — C’est moi, tu te souviens ? Je te cherche.. Je n’abandonne pas Aidan.. Je suis là..

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    C.

    En guise de réponse, elle se redressa et l’embrassa, comme ça, au milieu du chaos de cette chambre. Et il avait les lèvres toujours aussi douce, toujours aussi chaude. Mais il l’embrassait avec une ardeur nouvelle, violente et intense. Mabel sentait la fièvre s’épanouir dans leurs corps respectifs. Elle était bien incapable de le repousser, même si elle avait honte de profiter d’un tel moment. Elle le désirait, elle aussi avait peut et des besoins. Elle aussi avait besoin d’oublier toute cette noirceur et toutes ces horreurs qu’il venait de lui confier. Pour ne pas y penser, pour ne pas y croire, elle avait besoin de s’assurer que son corps était encore à elle. Que Aidan n’était pas mort.

    Elle se laissa alors soulever dans ses bras et se laissa emporter sur le charnier qui servait de lit. Seul objet encore épargné par la fureur de Aidan. Très vite, ils finirent de se déshabiller mutuellement et elle ne pu retenir un gémissement intense lorsqu’il posa ses lèvres sur sa peau brûlante. Elle se retrouvait nue devant lui, frémissante et excitée. Elle voyait qu’il respirait fort, qu’il la désirait aussi violemment qu’elle.

    — Aidan.. Aidan, murmurait-elle en agrippant sa crinière d’une main et griffant son épaule de l’autre.

    Elle le désirait tellement qu’elle ne pouvait plus réfléchir. Un des gardes pouvait surgir mais elle s’en fichait. Elle avait besoin de ce contact, à la fois pour lui rappeler qu’elle était là et qu’il subsistait toujours en lui une profondeur d’âme. Il était capable d’émotion. Sous ses caresses, elle sentait son corps ressusciter. Elle voulait se nourrir de lui, elle voulait sentir ses bras autour d’elle, elle voulait lui prendre son sourire, son sang si puissant, ses lèvres, son coeur, tout son être, son âme. Elle lui voulait dire tant de choses et ne pouvait trouver les mots.

    Alors elle le serrait à l’étouffer, en espérant que ce serait plus éloquent que n’importe qu’elle parole.

    Le matin la trouve seule.

    Le lit est froid du côté gauche, intact comme s’il n’avait jamais accueilli un corps d’homme, comme si la nuit n’avait été qu’une hallucination de plus dans ce manoir qui ment même au silence. Mabel ouvre les yeux lentement, le souffle encore alourdi, une seconde persuadée qu’il est là, qu’il dort, qu’il respire. Mais il n’y a que l’odeur fanée du jasmin mêlée à celle, plus âpre, du sang séché.

    Elle se redresse d’un coup.

    Le manque est immédiat. Brutal. Presque insultant. Les souvenirs intense, sauvage et passionnés de la veille lui remue le ventre. Cela vient par flash. Elle le revoit s’enfouissant elle, lui faisant l’amour… non.. Elle le sait, ce n’était pas de l’amour.. Mais une pulsion. Un substitut à la douleur qui la bouleverse.

    Elle s’assoit au bord du lit, observe la chambre ravagée et se rappelle d’où elle se trouve: le miroir brisé, les éclats encore scintillants comme des étoiles mortes, les marques sur le mur, la trace d’une nuit trop vraie pour être effacée au réveil. Elle ramène le drap contre sa poitrine, non par pudeur mais par colère. Une colère sourde, brûlante, qui lui serre la gorge, car il est parti.

    Sans un mot. Sans un regard. Comme s’il avait repris son masque avant même que l’aube n’ose entrer.

    Lorsqu’elle le trouve plus tard, dans la cuisine du manoir, elle comprend tout de suite. Aidan, Vlad, peu importe le nom qu’il porte aujourd’hui, est déjà redevenu une statue. Droit. Fermé. Les traits tirés, la mâchoire verrouillée. Il boit son café comme on avale une punition. Pas un frémissement. Pas une trace de la nuit dans ses yeux et il ne la regarde pas. Et c’est ce qui la rend folle.

    Quelque chose se fissure en elle. Non pas la peur. Pas la tristesse. Mais cette rage-là, celle des femmes qui refusent d’être effacées après avoir tenu quelqu’un entre leurs bras quand il était au bord du gouffre. Elle s’approche. Lentement. Délibérément. Chaque pas est une accusation.

    — Tu fuis mal, murmure-t-elle d’abord, pour elle-même autant que pour lui.

    Il ne répond pas. Il ne lève même pas les yeux. Alors elle explose sachant qu’ils sont assez loin des gardes.

    — Tu crois vraiment que tu peux faire comme si rien ne s’était passé ?

    Sa voix est basse, mais elle tremble de feu. Elle se plante devant lui, les mains posées à plat sur la table, l’obligeant à exister dans le même espace qu’elle. Il relève enfin le regard. Et ce regard-là est glacial. Calculé. Distant. Celui d’un homme qui s’est puni avant même qu’on ne le juge.

    Cette froideur est une gifle.

    — Aidan n’est pas mort.

    Les mots sortent avant qu’elle ne les pense. Tranchants et irréversibles. Il se crispe imperceptiblement. Elle le voit. Elle le sent. Elle appuie là où ça fait mal.

    — Il s’est caché. Enterré. Dissous pour survivre, peut-être. Mais il n’est pas mort.

    Elle se penche un peu plus, assez pour qu’il n’ait plus d’échappatoire.

    — Et il aurait honte. Honte de me laisser ainsi. Honte de disparaître après m’avoir laissée te ramasser à la petite cuillère pendant que tu voulais mourir.

    Le silence devient dangereux mais son cœur cogne trop fort, mais elle ne recule pas. Elle refuse. Elle a vu le monstre, oui mais surtout l’homme à genoux, en pleurs, accroché à elle comme à une dernière vérité. Et cet homme-là n’a pas le droit de faire semblant de ne jamais avoir existé.

    — Tu peux te cacher derrière Vlad, derrière l’Usine, derrière Igor, continue-t-elle, la voix plus basse, plus grave. Mais ne me fais pas croire que je n’ai rien vu. Que je n’ai rien tenu. Que.. Que rien n’a compté.. Tu n’as pas le droit de me traiter comme si j’étais une erreur de parcours.

    Aidan serre les dents. Elle le voit lutter. Se retenir. Se verrouiller. La honte suinte de lui comme un poison lent. Et elle comprend alors, ce n’est pas elle qu’il rejette. C’est l’homme qu’il a été avec elle. Celui qu’il s’est autorisé à être. Mabel inspire profondément

    — Je suis venue te chercher. Tu n’as pas le droit de me repousser.

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    C.

    Il se dresse devant elle comme une muraille qui tremble. Mabel le voit. Elle le voit trop bien. La colère qui le raidit, la peur qui lui serre la gorge, ce battement trop rapide sous la peau, elle l’entend presque. Quand il crie, ce n’est pas pour la faire taire. C’est pour empêcher quelque chose de remonter. Une vérité qui cogne derrière ses tempes comme un poing enfermé.

    Elle ne recule pas. Elle serre les mâchoires quand il parle d’Igor, de mort, de lignes à ne pas franchir. Elle connaît déjà ce refrain. Elle vit dedans depuis qu’elle a mis un pied dans cet empire malade. Ce qu’elle entend surtout, c’est autre chose, il a peur pour elle. Et cette peur-là n’appartient pas à Vlad. Elle appartient à un homme qui a déjà aimé.

    — Tu peux crier tant que tu veux, pense-t-elle, tu ne m’effaceras pas.

    Quand il lui ordonne de manger, de s’habiller, de le suivre, elle obéit, non par soumission, mais par stratégie. Elle ravale ses mots comme on range des lames : pour plus tard. Elle sait attendre. Elle sait survivre.

    La voiture glisse dans Moscou comme un animal au cœur d’une ville qui saigne. Mabel regarde défiler les rues sans vraiment les voir. Elle sent son regard à lui, furtif, protecteur malgré lui. Il la surveille comme on garde un trésor dont on nie la valeur. Dans la voiture, elle le regarde devenir autre chose. Précis. Froid. Efficace. Elle observe les gestes, la voix qui change, le corps qui se place toujours entre elle et le danger. Elle comprend alors une chose essentielle, c’est que même sans ses souvenirs, il continue de la choisir. Instinctivement. Irrémédiablement.

    C’est alors qu’au restaurant italien, tout se fissure. L’odeur du café, le bois sombre, la lumière trop douce pour Moscou. Elle voit son regard se perdre, se troubler. Elle voit le moment exact où le passé tente de reprendre ses droits. Son silence n’est plus un mur mais c’est enfin une brèche. Quand il lui demande, enfin, pourquoi, quelque chose se calme en elle.

    — Parce que tu n’es pas entré dans ma vie comme en tant que Vlad. Parce que tu sais déjà que je suis obstinée, névrosée, comment j’aime mon café et comment j’aime être caressée. Parce que tu me regarde toujours comme si tu avais peur de me perdre… avant même de me connaître.

    Elle inspire. Le regarde droit dans les yeux.

    — Aidan n’est pas mort. Il s’est dissocié. Fragmenté. C’est la seule façon qu’il a trouvé pour ne pas devenir fou quand Igor t’a brisé. Mais.. Aidan, dit-elle en venant frôler ses doigts des siens sur la table, Vlad… c’est l’armure. Pas l’homme.

    Son cœur bat trop fort, mais elle continue.

    — Je ne te demande pas de te souvenir car j’ai bien compris que tu… que tu as protégé cet homme que j’ai connu. Mais je te demande juste de ne pas me nier. Pas après cette nuit. Pas après m’avoir regardée comme si j’étais réelle, comme..

    Un sanglot violent, presque incontrôlable surgit. Elle le coince et il lui bloque la gorge. Elle ne peut plus parler. Ses yeux brillent de larmes et ses joues rougissent aux souvenirs délicieux de la veille malgré tout ce chaos.

    — Ton cœur sait déjà. Et tôt ou tard… il faudra que tu ouvres les yeux. Parce que si je suis toujours ici aujourd’hui et si j’ai plongé jusque là c’est pour te retrouver et te ramener à la maison.

    Mabel se tait, le feu à l’intérieur de son corps la consume. Elle est perdue entre sa bonne conscience qui veut le ramener dans une vie simple et douce et la vérité qui s’étale sous ses yeux. Aidan ne pourra jamais reprendre le cours d’une vie normale et alors là, elle devra faire un choix. Levant ses yeux vers lui, elle peut contempler son visage. Il est étouffé par la douleur, viscéralement, et elle meurt d’envie de venir le prendre dans ses bras, de l’étreindre. Troublée, elle finit par baisser les yeux et retirer sa main lorsque le serveur vient et qu’il prend leurs commandes.

    — Je crois que je me suis perdue dans cette histoire, avoue-t-elle une fois qu’ils sont enfin seuls en observant l’extérieur avec cet air triste, je suis venu pour te chercher mais je crains que plus rien ne te demande envie de me suivre.. Car il est évident que tu vas renverser Igor et que tu vas construire un empire. Mais c’est une vie dans laquelle je ne peux pas exister..

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    C.

    Il lui ouvre son coeur sans rien chercher à dissimuler. Mabel a envie de fondre sur lui et lui hurler qu’Aidan aurait exactement dit la même chose à cet instant précis. Mais comment lui dire alors qu’il semble insensible au moindre souvenir de cet homme. Les horreurs qu’il a subit l’ont plongé dans une profonde sphère de protection. Et elle, simple Mabel, ne pourra jamais l’en déloger. Ce n’est plus une mission de sauvetage pour Aidan, mais assurément pour le coeur de la jeune femme. Elle touche à peine à son assiette, trop bouleversée par les récents évènements et cette conversation.

    — Quand tu douteras, tu n’auras qu’à me demander et je te dirais si c’est vrai ou faux..

    C’est une proposition qu’elle lui fait mais qu’elle sait aussi très dangereuse. Car Aidan ne semble pas encore avoir mesuré qui elle est et ce qu’elle fait dans la vie. Car malgré qu’ils se soient rapprochés, rien n’indique qu’il ne se débarrassera pas d’elle une fois Igor disparu. Il est devenu si insondable qu’elle n’a aucune certitude sur l’homme qu’il est et sur ce qu’il attend d’elle.

    Peut-être est-il lui aussi, aussi pervers que Igor et la manipule-t-elle ?

    Ses songes restent en elle et ses doutes se font vite oublié lorsque son regard d’un bleu si intense se pose sur elle. Mabel n’est pas prête à l’abandonner, pas encore. Aucune de ses certitudes ne sont fondées. Elle inspire profondément et se penche sur la table juste pour que ses doigts puissent effleurer les siens. C’est plus fort qu’elle. Elle a besoin de le toucher.

    — Je serai là.. Avec toi, tant que tu voudras de moi. Mais je t’en supplie, ne m’ignore plus comme tu l’as fait ce matin.

    Elle sent son corps réagir de nouveau au souvenir si intense de leur nuit si sauvage. Ses joues se rosissent et ses yeux papillonnent malgré elle alors qu’elle mord sa lèvre en repensant aux mains, à la langue sensuelle de Aidan sur sa peau. Elle en frissonne et tente de reprendre un peu de contenance sous cet afflux d’images incendiaires. Elle espère tellement qu’il ne le voit pas, qu’il ne lit pas sur elle comme un livre ouvert.

    — Je n’ai pas besoin de beaucoup pour m’accrocher.. Juste un brin d’herbe, de certitude, mais j’ai besoin de cette certitude pour continuer. Tu comprends ?

  192. Avatar de C.
    C.

    Aussi surprenant que cela puisse paraître, Aidan semble être toujours aussi enclin à la protéger. Voire même, encore plus qu’auparavant. Sans doute parce qu’il n’a pas vu les compétences de la jeune femme mise en oeuvre. Mais c’est sans doute mieux, se dit-elle, s’il la voyait combattre il comprendrait qu’elle vient de la police et qu’elle pourrait le dénoncer lui aussi à son tour.

    Et alors, que ferait-il d’elle ? Que ferait ce Vlad ?

    L’instabilité de l’homme devant elle ne pouvait lui assurer une complète tranquillité. Alors, elle se devait de garder pour elle aussi ses secrets. Ils finirent à son plus grand regret à quitter le restaurant. Pour Mabel, il ne faisait aucun doute qu’ils étaient surveillés, alors, elle reprenait son masque de froideur et de distance avec Aidan tout en le suivant. Jouer la comédie, coûte que coûte, pour survivre.

    Il la déposa dans l’hôtel particulier de Igor à Moscou et elle le laissa aller à ses tâches. Pendant ce temps, elle trouva un coin tranquille pour envoyer quelques indications des déplacements de Igor à ses patrons puis donna quelques nouvelles à son frère. Elle lui donnait rendez-vous au Casino, le soir-même pour lui transmettre quelques informations des affaires de son fiancé. La famille Harrington avait pris un peu d’ampleur ces derniers mois grâce aux informations de Mabel. Adam avait ainsi pu récupérer des contacts ou même de la marchandise russe pour la revendre en Angleterre.

    Pourquoi aurait-t-elle des scrupules à participer à cette organisation ? Elle avait décidé de suivre son loup sombre le temps de cette mission. L’avenir seul lui confirmerait si elle peut rejoindre la lumière.

    Pour ce rendre à la fameuse soirée au Casino, elle enfila une robe qui, elle le savait, saurait détourner le regard des hommes de son véritable dessein ( https://cdn.shopify.com/s/files/1/2435/6725/products/robe-satinee-robe-en-satin-robe-satin-blanche-robe-satin-rose6_480x480.jpg?v=1646182917 ). Le blanc était presque une provocation tant la robe épousait avec une sensualité déconcertante le corps de la jeune femme. Ses cheveux étaient relevés en queue de cheval assez simple et elle portait des escarpins qui sublimaient ses longue jambes.

    Une fois maquillée et coiffée, elle descendit et vit que Aidan l’attendait. Ses épaules étaient tendue et elle comprenait qu’il était sur les nerfs. Que diable avait-il ? Une fois à sa hauteur, elle lui offrit un doux sourire en prenant son manteau de fourrure.

    — Tout va bien, demandait-elle le plus innocemment du monde alors que ses seins étaient si compressés qu’elle craignait qu’il s’échappe du tissu, Igor m’a laissé quelques jetons à jouer..

    Elle montrait à Aidan les dit-jetons qu’elle comptait bien utiliser dans la soirée. C’était plus fort qu’elle, Mabel avait envie de le narguer, de le provoquer un peu. Elle savait pertinemment que c’était dangereux et qu’ils risquaient gros, mais elle avait l’impression qu’en agissant ainsi, elle faisait réapparaître un peu d’humanité et de souvenirs au colosse. Mais ils ne pouvaient pas rester trop près de l’un et l’autre car des hommes de main de Igor, sous les ordres de l’Ours, les accompagnaient.

    Aussi, dans la voiture, malgré la tension palpable entre les deux, elle resta aussi froide et distante que possible. En arrivant à la soirée, Mabel reconnut quelques connaissances de Igor qu’elle alla saluer. Comme toujours, elle savait parfaitement comment s’entourer et flatter ces personnalités superficielles et vaniteuses. Elle jouait parfaitement la comédie. Comme elle l’avait prévu, quand Aidan disparu avec ses hommes, elle en profita pour se rendre au lieu de rendez-vous. Une table de black-jack. Là, s’y trouvait son frère.

    — Tu n’avais pas une tenue plus discrète, maugréait-il tout en jouant en même temps, tu ressembles à une pute..
    — C’est vrai que tu t’y connais bien.

    Le franc-parler de sa petite soeur ne lui avait pas manqué. Levant les yeux au ciel, il lui demanda qu’elles étaient les nouvelles concernant les cargaisons prochaines de gaz hilarant et de métamphétamine. Elle lui donna les localisations en lui faisant passer un jeton qu’elle avait trafiqué.

    — Comment tu t’en sors avec l’Ours ? Il est surtout de son hibernation ?
    — Disons que.. C’est plus compliqué que je ne le pensais.

    Ils se jetèrent un oeil complice malgré la difficulté du sujet. Adam avait toujours eu à coeur de la protéger et encore plus de la voir heureuse. Or, dans ce monde et en jouant avec des gens dangereux, il n’en dormait plus la nuit.

    — Papa ne cesse de demander de tes nouvelles. Je ne vais pas pouvoir lui dissimuler longtemps ce que tu fais.. Tôt ou tard, il saura.
    — Alors je vais profiter de ce temps pour continuer à faire ce que j’ai à faire.
    — Tu sais que quand il sera au courant ce sera la guerre.
    — Comme s’il pouvait se le permettre.

    Mabel savait pertinemment que même si le clan de son père était respecté, il n’avait pas assez de fonds ou même d’hommes pour pouvoir prétendre à s’attaquer à un groupe comme celui de Igor. Elle les protégeaient et pas l’inverse répéta-t-elle à Adam avant de finalement gagner une somme conséquente à la table. C’était la fin pour elle. Rester plus longtemps près de son frère allait soulever des soupçons qu’elle ne pouvait pas se permettre.

    Elle fit le tour de la salle, saluant poliment les quelques visages qu’elle reconnaissait avant de se faire servir un verre de martini. Près du bar, à siroter son cocktail, elle avait des airs de James Bond Girl. Soudain, son regard croisa celui de Aidan. Il était sombre, sérieux, électrisant et.. dangereux. Son bassin devenait brûlant, sa peau frissonnait alors qu’elle inspirait profondément troublée par cet homme qu’elle ne comprenait toujours pas.

    N’avait-il pas dit dans la journée qu’il ne voulait plus qu’ils s’approchent de l’un et l’autre ? Et pourtant, malgré la pièce inondée de monde, malgré le danger, elle sait pertinemment qu’elle se donnerait à lui s’il lui ordonnait.

  193. Avatar de C.
    C.

    Une fois la porte des toilettes close, Mabel se rue contre l’évier. L’alcool et la présence de Aidan lui ont donné très chaud. En s’observant dans le miroir, elle peut constater que ses yeux brillent d’effronterie, que ses joues sont légèrement rosies et qu’en mordant trop fort sa lèvre, cette dernière est d’un rouge vif. Elle essaie de reprendre contenance, de reprendre une respiration régulière mais cet homme allume un incendie en elle qui est beaucoup trop intense.

    Alors qu’elle venait de tapoter légèrement ses joues d’un peu d’eau glacée, elle sursaute en entendant la porte des toilettes cogner. En se retournant, elle voit Aidan qui la foudroie d’un regard qui laisse peu de place à l’imagination.

    Tout va vite, très vite. A peine a-t-elle le temps de réaliser qu’il la soulève et qu’il la pose contre le lavabo, que sa bouche lui donne un baiser enfiévré, presque sauvage, comme un drogué qui aspire sa dose. Elle se sent si désirée, si puissante dans ses bras. Alors elle s’agrippe à sa nuque, griffe le peu de peau qu’elle peut et l’attire entre ses cuisses sans aucune retenue.

    — J’en ai tellement.. tellement envie, gémit-elle contre ses lèvres quand elle reprend son souffle, Aidan.. touche-moi..

    C’est plus fort qu’elle, les mots surgissent sans qu’elle ne puisse les retenir. Elle se sent si impudique comme ça, en l’incitant à la caresser, en le suppliant de continuer. S’il ne semble pas être capable de se contrôler, elle ne fera rien de son côté pour le stopper. Au contraire, elle est trop heureuse de savoir qu’ils ont encore ce pouvoir l’un sur l’autre.

    Très vite, ses mains trouvent la boucle de sa ceinture qu’elle défait et vient avec plaisir enfouir sa main dans son pantalon pour trouver la source de son excitation. Il est déjà dur, prêt. Elle aussi, mais elle veut le frustrer encore. Mabel se met à le caresser d’une main, quand de l’autre elle agrippe sa gorge. En même temps qu’elle le caresse, ses pouces viennent lentement se poser sur la peau tendue de son cou et elle lèche scandaleusement ses lèvres en murmurant :

    — Fais de moi ce que tu veux, se surprend-elle à dire en cherchant à l’exciter de plus bel, ne tue aucun de ces hommes qui ont posé leurs yeux sur moi.. mais montre moi à quel point je t’appartiens..

    Elle ne se reconnait pas elle-même tant elle se trouve terriblement sensuelle et obscène. Mais qu’importe. Peut-être qu’elle mourra prochainement, alors pourquoi se limiter ? Pourquoi ne pas laisser ressurgir cette femme tout aussi vorace que lui, cette femme pleine de défi qui veut elle aussi connaître la luxure. Pendant que sa main le caresse plus vigoureusement, elle accentue ses caresses, mord la lèvre du géant qu’elle malmène avec plaisir.

    — Je suis à toi.. Entièrement..

  194. Avatar de C.
    C.

    Le sourire de satisfaction de Mabel disparait bien vite. Alors que son corps engourdi par le plaisir la laisse encore groggy, elle redescend vite. Les mots factuels de Aidan après un tel moment intense la laisse de marbre. Ils avaient fait un à l’instant, s’étaient donné l’un à l’autre avec cette même possession incontrôlée et voilà qu’il parlait de Igor. L’évidence de ce moment était propulsé par la réalité et elle avait du mal à l’accepter.

    Pourtant, il l’avait surnommé comme à Naples. Y avait-il fait attention ? Est-ce que c’était un souvenir ou un mot qu’il disait à toutes les femmes.

    — Si tel est votre désir, Monsieur.

    Elle était comblée, sexuellement, mais elle avait besoin de la douceur de Aidan. Et voilà qu’elle avait l’impression de n’avoir été qu’un réceptacle à l’excitation qu’elle avait provoqué chez lui. Lentement, ses pieds retrouvèrent le sol et elle sentait terriblement petite face à lui. S’écartant, elle s’observe dans le miroir en remettant sa robe en place quelque peu gênée par la situation et le laisse sortir.

    Avec précaution, elle se fait une toilette rapide et remet un peu d’ordre dans ses cheveux et sa tenue. Quand elle se sent moins troublée, elle finit par sortir à son tour et se fait accoster par une vieille dame, amie de Igor qui demande des nouvelles de la famille. Mabel joue son rôle même si intérieurement elle rêve de hurler et de s’enfuir et cela doit se ressentir car la vieille dame l’interroge :

    — Mais enfin ma chère, vous semblez complètement perdue. Que vous arrive-t-il ?

    Il fallait vite trouver un mensonge qui soit crédible car la vieille femme était une commère notoire et Mabel ne voulait pas paraître faible.

    — Voyez-vous, j’ai perdu aux jeux l’argent que m’avez confié Igor et j’en ai terriblement honte. Je sais à quel point il travaille dur pour l’obtenir et voilà que je le perds stupidement.

    La vieille femme était surprise mais éclata de rire avant de récupérer dans son propre petit sac quelques jetons qu’elle donna à Mabel.

    — Allez donc vous amuser ma chère. Je suis persuadée que Igor ne vous grondera pas..
    — Merci Miss Mikoleïva. Je vous promets de vous rembourser.
    – Oh non, non, non. Considérez cela comme mon cadeau de mariage. Un secret ! J’adore les secrets !

    Mabel souriait aussi chaleureusement qu’elle le pouvait avant d’enfin pouvoir s’enfuir. Le casino était plein de monde et elle suffoquait. Elle cherchait du regard Aidan et vit qu’il surveillait avec ce sérieux qui la consternait. Quelques minutes auparavant ils avaient baisés comme des dieux et maintenant, il paraissait loin de toute émotion. Cet homme était une énigme pour elle.

    Il voulait rentrer, elle le savait. Mais elle voulait le punir de l’avoir traité comme une simple petite baise. Alors, elle se rendit jusqu’à la table à roulette et se mit à jouer tout en ignorant les ordres qu’il lui avait donné. Elle gagna une quantité importante d’argent et joua pendant presque une heure et demi puis revint près de Aidan. Devant les autres, elle lui ordonnait vouloir rentrer le plus rapidement possible. Difficile de croire que l’un et l’autre avaient cette liaison.

    Une fois rentrés, elle se rendit directement dans sa chambre et alla prendre une longue et brulante douche. Elle se savonnait mais se rendit vite compte que les morsures de Aidan dans son cou seraient bien plus visible qu’elle ne l’aurait cru. Cela la faisait rager. Comment allait-elle pouvoir le dissimuler ? Soudain, on toqua à sa porte. Vite, elle enfila un peignoir et eut la surprise de voir Aidan sur le seuil. Elle le laisse entrer et vérifier la chambre comme le veut son métier mais elle décide de le provoquer de nouveau lorsque son regard croise le sien.

    — Je suis étonnée que tu ne veuilles pas inspecter aussi sous le peignoir.

    Elle lui faisait face, le défiant du regard alors que la ceinture de son peignoir se défaisait légèrement. Apparaissait le ventre nu de la jeune femme qui était encore furieuse contre Aidan.

    — Ce qui s’est passé aux toilettes ne se reproduira plus, lui dit-elle avec assurance, je ne suis pas une simple nana que tu peux soulever comme bon te semble et à qui tu donnes des ordres. Je ne suis pas ta fiancée.

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    C.

    La nuit a été longue et frustrante pour Mabel. Elle n’a fait que tourner dans son lit, essayant d’empêcher à son esprit de repenser à ce moment si torride dans les toilettes. Elle devait arrêter de penser à Aidan de la sorte. Elle devait se remettre dans la mission avec plus de sérieux. C’était nécessaire si elle voulait que cela réussisse. Des résolutions furent prises : plus d’œillades, plus question de frôler son corps du sien, plus de moments en tête à tête, elle devait l’oublier.

    Aidan n’était plus là pour le moment. Elle ne devait pas s’accoquiner avec Vlad. Car même si elle était persuadée qu’il sommeillait encore lui, il était clair que c’était Vlad qui gouvernait tout désormais.

    Au petit matin, elle se rendit dans la cuisine et elle fut accompagnée de Ivanna. Elle se serait bien passée de cette blonde sans cervelle. Mais alors qu’elle allait s’enfuir, Aidan surgit subitement de nulle part. Et déjà, sa première résolution faillit. Comment ne pas contempler ce corps si puissant, si sauvage et capable à la fois d’une extrême tendresse à son égard.

    Mabel essayait tant bien que mal de ne pas le regarder, de ne pas s’intéresser à leurs conversation mais ils étaient bien trop peu discret. Un sourire en coin se forma sur les lèvres de la jolie brune quand Aidan remis en place Ivanna. Il avait toujours cette capacité si intrigante de remettre les gens à leur place, sans que l’autre ne puisse avoir à répliquer. Son sourire se dissimulait derrière sa tasse de café jusqu’à ce qu’il l’apostrophe avec une facilité tout aussi déconcertante. Elle finissait par reposer sa tasse, mordre dans sa tartine quand il la provoqua sans aucun état d’âme. Elle en resta ébahie. Non pas par sa proposition, mais par ce ton taquin qu’il avait utilisé. Comme s’il s’amusait d’un défi entre eux. Comme s’ils étaient en train de se créer une nouvelle complicité.

    Son pouce contre le bord de sa lèvre la fit frémir avant qu’elle ne reprenne ses esprits. Elle aurait voulu ne pas paraître aussi… aussi fragile devant lui. Et pourtant, sans qu’il le sache véritablement, il savait parfaitement comment agir devant elle et diable que cela l’agaçait. Très vite elle finit de déjeuner et se rendit dans sa chambre pour se préparer. Il lui fallait à tout prix penser à autre chose que le goût de ses lèvres ou le grognement si excitant qu’il faisait quand elle enfonçait ses ongles dans ses chairs. Mais comme Ivanna la rejoignit dans sa chambre, ses pensées furent absolument détournées. Alors qu’elle s’habillait d’un simple jean et d’un haut aux épaules découvertes, elle l’écoutait parler de son dernier amant.

    — C’est si excitant de pouvoir être celle qui domine tu ne trouves pas ?
    — Aucune idée, répliquait Mabel en brossant sa crinière, je n’ai pas l’habitude de soumettre ton père.
    — Arrête de faire ta fausse soumise Leto. Tu as bien connu d’autres hommes avant lui, non ? Allez, raconte moi tout !

    Mabel aurait voulu lui clouer le bec en lui parlant des préférences de Aidan mais elle se mordit la joue. Elle se devait d’être toujours irréprochable et de ne jamais baisser sa garde, surtout devant une pipelette comme Ivanna.

    — Le passé ne m’intéresse pas. Je veux me concentrer sur ce que je construis avec ton père. C’est bien plus important pour moi.

    La blonde ronchonnait, trouvant sa future belle-mère bien trop sage et prude pour elle.

    — En revanche ne te laisse pas dominer par Vlad, ajoutait maligne la brune, tu as le droit de vivre ta vie. Après tu lui appartiendras.. Mais sache que si tu as besoin d’une couverture, je serai toujours là pour toi.

    Ivanna était satisfaite que la prudence de Mabel ne s’applique pas sur elle. Poussant un cri de joie, satisfaite, elle enlaça Mabel et repartie dans sa chambre pour terminer son sac de voyage. La promesse de ce petit voyage était très certainement plus satisfaisante pour Mabel que pour Ivanna. Le voyage se fit dans le calme le plus serein. Enfin, si on exclut les commentaires graveleux et inintéressants de sa belle-fille, Mabel pouvait à loisir contempler Aidan derrière ses lunettes de soleil. En même temps qu’elle le contemplait, elle se mémorisait les dernières informations à transmettre à son contact. Elle avait les données d’emplacement de l’Usine mais aussi les noms des autres contacts de son futur époux. Mabel espérait qu’à la fin du mois, Interpol puisse enfin intervenir et ainsi sauver Aidan de ses bourreaux.

    Arrivés à Paris, ils se rendirent directement à l’hôtel. La suite de Aidan était entre celle de Mabel et Ivanna avec un accès direct pour l’une comme pour l’autre. Mabel se sentait rassurée d’être ainsi auprès de lui. Pendant tout le trajet, elle avait fait en sorte de ne pas entrer en contact visuel avec lui. Ils s’étaient ignorés, comme ils l’avaient toujours fait. Aussi, une fois qu’elle fut installée, elle ne pu s’empêcher de venir écouter à la porte qui la reliait à sa chambre. Elle l’entendait discuter avec d’autres hommes, sans doute à donner des ordres. Quand le silence se fit, elle toqua et entra de manière nonchalante.

    — Ivanna est partie rejoindre ses amis, lui dit-elle en observant la chambre qu’il va occuper, j’ai promis de la couvrir pendant deux heures..

    Elle lorgne déjà sur les rideaux épais et sur le lit immense aux draps de soie. Mabel sait qu’elle doit fuir cette pièce, que c’est dangereux. Mais c’est tellement plus fort qu’elle. En se retournant, elle voit bien que Aidan la regarde, qu’ils se jaugent du regard avec cette même provocation. Alors elle s’approche lentement, comme un félin qui charme sa proie, jusqu’à arriver devant lui et lever les yeux vers les siens.

    — Je venais te prévenir que je sortais moi aussi. Et que je ne sais pas quand je reviendrais..

    Elle s’amusait à le provoquer, voulant voir s’il était aussi joueur qu’il l’avait évoqué plus tôt dans la journée. Mais alors que sa main frôlait le bouton de sa chemise, on toqua. Sans attendre, elle s’éclipsa alors en direction de sa chambre en fermant la porte. Elle prit une douche puis mit une robe noire, sensuelle avant de se maquiller et coiffer. Son informateur était à rencontrer au Ritz, un hôtel plus bas. Mabel profita que Aidan soit occupé pour s’échapper et se rendre à son rendez-vous. Il s’agissait de son ancien collègue, James qui attendait patiemment au bar.

    — Bordel, tu ressembles à ça Lieutenant quand tu es en femme ?
    — Je t’emmerde. Voici les informations pour le haut cabinet.
    — Hum.. Pas mal, mais ils ont encore besoin que tu attendes un peu avant l’attaque.
    — Attendre, demande-t-elle contrariée, ça fait déjà presque deux ans que je suis sur cette mission. Ils attendent quoi de plus de moi ?
    — Ils ont tout ce qu’il faut sur Igor et sa famille. Mais des rumeurs circulent autour de son bras droit et son héritier, Vlad. Tu as appris quoi sur lui ?

    Mabel tente comme elle le peut de rester la plus évasive, de ne surtout pas réagir à sa question. Elle boit son verre l’air de rien en croisant les jambes et essayant de rester neutre.

    — C’est juste une brute. Rien d’important le concernant.
    — Tu es certaine ? On parle de plus en plus de lui sur les marchés illégaux. Apparemment, c’est une bête sauvage ce gars. Il a été créé de toute pièce par Igor.
    — Oui, c’est vrai. Mais comme je te dis, il obéit plus qu’il ne prend d’initiatives.

    James n’était pas totalement convaincu mais du mouvement près du bar se fit. C’était justement Aidan qui surgissait.

    — Tiens.. Quand on parle de la bête, dit-il avant de se pencher sur Mabel et de faire croire qu’il la drague, allez ma jolie.. Viens avec moi dans ma chambre. Je te payerais bien !
    — Connard.

    Aussitôt, elle lui jeta son verre en plein visage et descendit du tabouret. Mais en se tournant, elle butta littéralement contre Aidan qui semblait terriblement furieux.

    — Eh.. Tout va bien. Je sais me défendre, ronchonnait-elle devant lui pour qu’il ne s’en prenne pas à James, tu me suis maintenant ?

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    C.

    Paris se laisse faire. Elle glisse sous leurs pas comme une vieille amante indulgente, offrant ses rues sans poser de questions. Mabel se laisse conduire par lui. Par la façon dont Aidan marche, hésite, ralentit, puis reprend confiance, elle s’ouvre à son tour patiemment. Chaque trottoir est une mémoire en suspens. Chaque façade, une phrase qu’il a presque retrouvée.

    Elle ne parle pas. Et apprend à devenir une présence plutôt que preuve. Elle sait que s’il se souvient, ce ne sera pas parce qu’on l’a tiré par la manche, mais parce que quelque chose en lui a reconnu le chemin. Quand il nomme le quartier latin, elle le suit. Notre-Dame apparaît comme une promesse tenue trop tard. La cathédrale veille, immense, patiente, comme si elle avait toujours su qu’ils reviendraient. Mabel ne peut s’empêcher d’observer le profil d’Aidan, elle le voit respirer différemment. Moins en soldat. Plus en homme.

    La chasse aux boîtes aux lettres la fait sourire. Elle lit les noms, lui cherche un écho. Quand Jake Langdon apparaît, elle sent la vérité frôler sa nuque. Ce nom-là, elle le connaît. Il a été un masque, oui, mais aussi un souvenir d’un temps précieux. Le gardien ouvre et enfin l’appartement autrefois occupé respire la poussière et l’attente.

    Mabel entre comme on entre dans un sanctuaire profané par l’absence. La vue sur Notre-Dame la coupe en deux. Elle comprend sans qu’on lui dise; ici, il n’était ni tueur, ni chien de guerre. Ici, il se déposait. Ici, il se retrouvait. Ici, il était lui-même.

    Elle le regarde ouvrir le placard, chercher, fouiller. Les armes d’un côté, les cahiers de l’autre. Le contraste la heurte plus fort que tout le reste. La violence rangée à côté de la beauté. Comme lui. Mais elle ne dit rien, reste toujours silencieuse pour ne pas perturber son exploration. Il ressemble à un aventurier, un archéologue qui est sur les traces d’une vie disparue mais pas oublié. En effet, elle, elle est toujours là.

    Puis il tient le dessin.

    Elle s’approche lentement, comme si un pas trop brusque pouvait faire fuir cette dynamique de recherche tant espérée. Elle voit son propre corps tracé au fusain, offert sans vulgarité, regardé avec une attention presque amoureuse. La date. Mia Cara… Ce nom glisse en elle comme une clé qu’on tourne et lui donne le tournis. Ainsi, il était venu ici après leur rencontre. Cela n’avait pas été anodin. Leur rencontre avait été plus qu’une nuit.

    — Tu ne cherchais pas à me traquer, murmure-t-elle. Tu me cherchais déjà.

    Quand il parle de Naples, elle sourit enfin. Pas par amusement, mais par reconnaissance. Ils se sont rencontrés là où les masques tombent plus vite que les armes. Ils se sont désirés sans savoir qu’ils étaient l’un pour l’autre une menace… et une issue. Elle ferme les yeux un instant, sa main sur sa joue est chaude. Réelle. Elle pose la sienne par-dessus, l’ancre. Elle ne veut pas qu’il force la suite. Elle veut qu’il vienne à elle comme Paris est venue, par détours et douceur.

    — Tu n’as pas tout réussi, murmure-t-elle enfin, la voix douce mais ferme. Mais tu as fait l’essentiel.

    Elle lève les yeux vers lui, sans peur, son tendre sourire toujours présent alors qu’elle embrasse la paume de sa main.

    — J’aimerai te dire que nous avons vécu une histoire belle et riche mais en vérité.. Nous n’avons eu que deux semaines pendant lesquelles nous avons fuis et essayé de survivre.

    Elle effleure sa ride contrarié entre ses deux yeux et sourit amusée.

    — Et si tu veux une vraie précision, sache que c’est moi qui t’ai sauvé la vie.. Et ce à deux reprises. Sans doute devrais-tu m’engager pour te protéger.

    Elle s’approche, pose son front contre le sien, exactement comme il l’a fait plus tôt, et sourit avec cette certitude tranquille des survivantes. Car maintenant, elle sait qu’il ne l’avait pas oublié, qu’elle n’était pas une mission. Ils étaient liés par quelque chose de bien plus puissant.

    — Tu n’as pas besoin de te rappeler de tout, murmurait-elle en caressant son nez du sien, ton coeur lui sait la vérité. Tu dois juste l’écouter..

    Se relevant sur la pointe des pieds et agrippée à sa chevelure, elle lui donne un profond et tendre baiser. Comme pour sceller ce moment si doux qu’ils sont en train de vivre. Dans un petit saut acrobatique, elle réussit à agripper de ses jambes les hanches du beau brun et murmure entre deux baisers :

    — Aidan, Aidan, Aidan, murmure-t-elle contre ses lèvres, ne me laisse pas repartir d’ici sans être rassasiée de toi..

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    C.

    Mabel sentit le monde se réduire à la chaleur de sa peau contre la sienne. Rien d’autre ne comptait que ce souffle partagé, ce temps suspendu où chaque geste semblait chargé d’une intention claire, il était là, pleinement, et elle aussi.

    — Seigneur.. Ai.. Aidan.. Ne t’arrête.. pitié…

    Aidan ne se pressait pas. Il prenait le temps de la découvrir, comme s’il apprenait une langue oubliée. Chaque caresse la faisait frissonner, non par surprise, mais parce qu’elle se sentait enfin vue et désirée sans détour. Elle n’avait pas besoin de se protéger ni de feindre l’indifférence. Son corps répondait avant même qu’elle n’y pense, et cette réponse ne la faisait plus fuir elle la renforçait. Ils étaient enfin seuls, vivant pleinement cette passion qui les tourmente.

    Quand la vague la traversa pour la première fois, elle ferma les yeux. Ce n’était pas une perte de contrôle, mais une reprise. Elle était là, ancrée, consciente, et ce plaisir-là ne l’emportait pas ailleurs, il la ramenait à elle-même. Aidan resta près d’elle, attentif, presque obstiné, comme s’il refusait de la laisser retomber trop vite. Elle en sourit malgré elle, encore haletante avant de l’agripper fermement par le menton et l’attirer sur elle.

    Ils se redressèrent ensuite dans un mouvement naturel, maladroit et tendre à la fois. Leurs baisers reprirent, plus lents, plus profonds mais avec ce désir toujours empreint d’une passion intense. Mabel sentit la tension dans le corps d’Aidan quand ses doigts parcouraient son corps, cette retenue volontaire qui la troublait plus que la fougue. Lorsqu’il se débarrassa enfin de ses vêtements, ce ne fut pas un geste théâtral, mais une évidence. Il n’y avait plus rien à cacher et elle aimait qu’il se sente suffisamment à l’aise pour se découvrir face à elle, sans aucune pudeur. Juste avec cette confiance aveugle.

    Elle aimait l’entendre gémir, lui dire qu’il perdait le contrôle et qu’il la désirait. Ils n’étaient pas pressés par le temps, pas enfermé dans des toilettes ou dans une maison pleine à craquer d’ennemis. Ils avaient le temps de se retrouver simplement.

    — Viens, viens, gémissait-elle entre deux baisers en enfouissant une main dans sa crinière et l’autre incitant ses hanches à la posséder.

    Leurs corps se retrouvèrent enfin, cherchant spontanément la même cadence. Mabel passa ses jambes autour de lui, l’attirant sans aucune retenue Il s’arrêta un instant, juste assez longtemps pour s’assurer qu’elle était prête, qu’elle le voulait autant qu’il la voulait. Elle répondit par un regard, par un souffle, et cela suffit. Et alors, ce rythme s’installa si particulier, porté par l’envie accumulée, par cette urgence douce qui les faisait se rapprocher encore et encore, arriva enfin. Aidan la tenait fermement, comme s’il craignait qu’elle disparaisse et elle le poussait à se perdre en elle, gémissant, suppliant de ne pas s’arrêter. Par moments, il enfouissait son visage contre son cou, murmurait des mots qu’elle n’entendait pas vraiment mais qu’elle ressentait jusque dans la poitrine. Mabel comprit alors que ce qu’il retrouvait en elle dépassait le simple désir et lorsqu’ils atteignirent ensemble ce point de bascule où tout se confond, elle sut que ce n’était pas seulement une nuit de plus.

    Dans ce silence après la tempête, Mabel resta sous lui, le cœur encore affolé. Elle le retenait de toute ses forces, embrassant avec une extrême douceur sur épaule, son cou. Elle souriait, simplement heureuse et comblée. Elle ne pensait à rien si ce n’est la sensation grisante de cet orgasme qui avait bouleversé son corps entier et dont elle ne voulait pas se remettre. Ses doigts desserrait lentement leur prise sur la crinière du brun pour le caresser et ses lèvres revenaient sur sa joue.

    — Tu entends, demandait-elle tendrement au creux de son oreille, la pluie tombe.. C’est comme en Cornouailles..

    Mabel ferma les yeux un instant. Elle se sentit différente, plus ancrée. Elle sut alors que ce n’était pas seulement une rencontre de corps, mais un moment où elle avait cessé de taire cette passion improbable pour ce gangster. A regret, il s’allongea près d’elle, sur le dos, mais elle vint se blottir contre lui. Là, ses doigts caressaient son buste alors que son visage s’enfouissait contre son cou.

    — Nous y avons passé deux semaines, racontait-elle d’une voix basse, je t’y ai soigné. Un homme avait essayé de t’assassiner. Alors, je t’ai caché dans une petite maison, tout près de la mer.

    Ce souvenir l’avait marqué, elle se l’était remémoré tant de fois qu’elle le connaissait par coeur. Néanmoins, elle le murmurait doucement, comme si elle avait peur qu’on les surprenne. Comme si elle craignait qu’on viennent leur dérober cet instant. Car après tout, Aidan choisirait-il son maître ou sa maîtresse ? Elle l’ignorait encore, aussi, elle restait toujours sur ses gardes.

    — On a appris à s’apprivoiser lentement mais au fond de moi, je te désirais ardemment. Et c’est.. et c’est lors d’une nuit d’orage que je suis venue à toi. Je me suis littéralement offerte à toi. Je me fichais du reste du monde. Je savais, je sentais que c’était toi que je voulais. Plus rien n’avait de sens, si ce n’est être là, contre toi, près de toi. C’est pour ça que j’ai eu peur après le moment dans ta chambre et dans les toilettes. J’avais.. J’avais peur que tu ne ressentes plus cette sensation électrisante qui nous avait jusqu’à relié.

    Pendant qu’elle évoquait ses émotions, ses doigts avaient continué de caresser son buste, puis son ventre. Ils avaient repris une respiration normale et elle ressentait de nouveau ce besoin de le retrouver, de s’unir à lui. Aussi, ses lèvres retrouvaient les siennes dans un baiser sensuel qui était accompagné par une caresse de sa main sur son membre.

    — Tu m’as dit.. Cette nuit là.. Que.. Que tu ne te sentais plus vide.. Plus seul..

    Elle le caresse lentement, embrassant son cou, sa gorge et descend sur son buste avant de finalement s’asseoir sur les cuisses du beau brun pour le contempler. Son envie de le séduire, de le charmer est encore plus intense. Elle a besoin de se mesurer à lui aussi bien sur l’aspect physique que charnel et elle le contemple avec cette avidité.

    — Tu n’es pas seul mon amour.. Tu ne l’as jamais été.. J’ai toujours été là.. A te chercher, à veiller..

    Elle gémit en sentant qu’il pose ses mains sur elle et sans aucune précipitation, l’accueille contre elle. Leurs lèvres se rejoignent dans un baiser plus brûlant, plus passionné alors qu’elle accélère ses caresses tout en griffant son buste. Front contre front, elle aime sentir que sous elle, il s’offre littéralement et qu’elle peut le dominer. Il n’est alors plus le colosse violent, le gangster assoiffé de sang. Il lui appartient.

    — Tu m’excites tellement..

    Alors qu’elle le sent proche de la libération, elle cambre son bassin et le laisse s’enfouir en elle. L’air malicieux, elle lèche avec provocation ses doigts qui ont été légèrement souillé par Aidan et le domine par ses mouvements de bassin. Elle le repousse fermement sur le matelas et danse sur lui. Le visage renversé en arrière, ses seins cambré, elle devient une succube qui enfonce ses ongles dans la peau du colosse.

    — Haaaan.. Bordel.. Jamais.. Jamais je ne me lasserais.. Seigneur…

  198. Avatar de C.
    C.

    Paris avait été la même parenthèse de douceur que Naples. Et déjà, Paris n’existait désormais que dans leurs mémoires. Mabel avait feint l’indifférence tout le reste du voyage dans la capitale française. Cela lui avait demandé une énergie folle quand elle ressentait au plus profond de son être, le besoin d’être à nouveau contre lui. Ce moment dans l’appartement d’Aidan avait été bouleversant de plaisir et de tendresse. Elle n’aurait pas cru qu’il en soit encore capable mais pourtant, sous ce masque de froideur et de violence, il restait encore et toujours cet homme qu’elle avait aimé.

    Mais le pire n’est pas le retour à la réalité : ce sont les mots de Ivanna. Car Mabel comprend immédiatement que ce n’est pas une conversation, mais un piège. Ivanna n’est pas le genre de personne, si superficielle, qui pose des questions pour entendre des réponses. La brune a bien remarqué qu’elle les lance comme des hameçons, enrobés de rire et de fausse légèreté, juste pour voir où ça accroche. Et comme un requin, où ça saigne.

    Alors Mabel sourit et incline légèrement la tête, comme une femme amusée par une vulgarité qui ne la concerne pas vraiment. Elle laisse passer une seconde de silence, calculée, avant de répondre.

    — Ivanna, ma chérie… dit-elle doucement, presque maternelle. J’oublie presque souvent que tu es d’une franchise désarmante.

    Elle rit à son tour, mais sans chaleur. Un rire poli, lisse, social. Celui qu’on offre quand on ne veut rien livrer. Celui qu’elle transmet à tout ce beau monde de la Bratva. Mais surtout, à la provocation grossière, elle ne répond pas directement. Elle déplace le terrain.

    — Si tu te maries avec lui, tu découvriras bien assez vite ce genre de détails par toi-même, non ? ajoute-t-elle avec un haussement d’épaules élégant.

    Elle se détourne légèrement, attrape un verre, boit une gorgée tranquille. Tout dans son langage corporel dit : je ne suis pas concernée.

    Mais à l’intérieur, Mabel est en alerte totale. Quand Ivanna parle d’Aidan torse nu, Mabel ne réagit pas. Pas un tressaillement. Pas un clignement de trop. Elle doit rester concentrée, ne rien laisser transparaître qui pourrait semer encore plus le doute.

    Elle repense à Paris, essaie de se souvenir de quelque chose qu’elle aurait dit ou fait, ou même Aidan. Mais rien ne lui vient et pendant ce temps, elle continue de ne rien laisser transparaître même si elle rêve d’enfoncer son verre dans le crâne de cette blonde décérébrée. Le monde violent de la mafia commençait à teinter sur elle, mais pour le moment, elle ne faisait que fantasmer la violence.

    — Vlad est… sacrément impressionnant, oui, concède-t-elle calmement. C’est sans doute pour ça que mon mari l’a choisi. Igor aime les hommes qui imposent le respect et il sait qu’il sera protecteur à ton égard.

    Elle appuie volontairement sur Igor, comme un rappel discret à Ivanna pour qu’elle n’oublie pas à qui elle s’adresse. Comme une frontière posée. Puis vient la vraie question. Celle qui cherche à la mettre à nu. Alors, Mabel tourne la tête vers Ivanna, lentement, et a regarde comme on regarde quelqu’un qui joue à un jeu dangereux sans en maîtriser les règles.

    — Reluquer ? répète-t-elle, faussement surprise.
    — J’ai bien vu que tu le dévorais du regard, ajoute-t-elle avec un sourire terriblement faux et mièvre, et je te comprends après tout.. C’est une bête.. C’est sexy non ?
    — Tu sais, quand on vit entourée d’hommes violents, on apprend surtout à observer. Ce n’est pas du désir. C’est de la prudence car comme tu viens très bien de le dire, Vlad est une bête. Or, personne ne peut dompter des animaux sauvages.

    Elle marque une pause. Juste assez longue pour que le doute commence à mordre Ivanna à son propre jeu.

    — Quant à ton père… reprend-elle, je ne confonds pas l’autorité et l’attirance. Jamais.

    Elle se rapproche alors légèrement d’Ivanna, baisse un peu la voix. Pas pour conspirer. Pour dominer.

    — Je te remercie ma chérie de t’inquiéter pour moi. Mais tu devrais être plus vigilante à l’avenir car j’ai pu occuper Vlad à Paris pour te laisser une liberté que tu n’es pas prête de retrouver.

    Le sourire qu’elle lui offre ensuite est impeccable et indéchiffrable. Mais à l’intérieur, Mabel sent son cœur battre fort de peur. Il est clair que Ivanna voit désormais la brune comme une rivale et peu importe si elle y met de la bonne volonté, un jour ou l’autre, elle renversera l’ascendant de Mabel sur Igor. Pour le moment, pendant qu’Ivanna doute, pendant qu’Igor croit et Aidan joue encore son rôle… Mabel doit continuer sa comédie.

    Elle finit par quitter Ivanna qui est déjà sur son portable. Mabel se rend dans le bureau d’Igor, et s’y glisse. Elle frappe à peine puis pousse la porte sans attendre la réponse. Le parfum du bois ciré, du cuir ancien et du pouvoir rassis l’accueille aussitôt. Igor est assis derrière son bureau massif. Aidan se tient en retrait, droit, fermé. Ils sont en train de discuter de Paris, il n’y a aucun doute.

    Mabel ne lui accorde pas un regard. C’est volontaire. Calculé. Surtout avec sa conversation avec Ivanna. Elle sait que l’ignorer est plus parlant que n’importe quelle distance feinte. Aidan doit devenir un meuble. Une présence tolérée. Rien de plus.

    — Chéri, dit-elle avec douceur, presque avec chaleur. Je te dérange ?

    Igor relève aussitôt la tête, son visage s’illumine. Il aime ça. Il aime quand on vient à lui sans peur, quand on l’inclut comme s’il était naturel de le faire.

    — Pour toi ? Jamais, répond-il en écartant légèrement les bras.

    Mabel avance de quelques pas et vient s’asseoir sur le bord de son bureau. Elle exhibe sans gêne ses longues jambes à peine voilée d’un léger collant. Elle pose les mains devant elle, l’air faussement hésitante, comme si l’idée qu’elle porte venait tout juste de naître.

    — Je réfléchissais… commence-t-elle, en laissant traîner les mots. Avec le mariage qui approche, avec ta position, avec tout ce que tu représentes…

    Elle s’interrompt. Igor se penche déjà un peu en avant, captivé par la sensualité de sa position sur le bureau, ce qui est parfait.

    — Il serait peut-être judicieux d’organiser quelque chose. Une soirée caritative. Élégante mais visible. Un bal masqué par exemple. Qui montrerait que la Bratva sait aussi donner, pas seulement prendre et que le monde atout intérêt à s’associer à ton nom.

    Elle ne prononce pas le mot crime. Il est plus simple de parler d’image, de respectabilité ou même d’héritage.

    — Un événement bien choisi, poursuit-elle, pour les enfants, les hôpitaux, la reconstruction… Peu importe la cause exacte. Car ce qui compte, c’est le symbole. Et puis… ajoute-t-elle avec un léger sourire, ça détournerait l’attention. Dans le bon sens.

    Igor éclate d’un rire franc. Un rire satisfait, mais surtout flatté.

    — Tu as toujours eu une tête bien faite, dit-il en la désignant. Voilà une idée brillante.

    Il se lève, contourne son bureau, s’enfouit entre ses cuisses qu’il agrippe. Mabel ne recule pas. Elle soutient son regard, tranquille. Elle a appris depuis longtemps que les hommes comme Igor sentent la peur comme le sang. Pendant qu’il l’embrasse, elle agrippe son épaule comme si elle ressentait une excitation alors qu’elle se retient de ne pas le repousser. Mais le pire, c’est la sensation d’avoir Aidan dans la même pièce qui voit tout. Elle le sent, sans le regarder, elle sait qu’il souffre.

    — Oui, reprend-il enfin, enthousiaste. Une soirée caritative. À Moscou… Grandiose ! Tu t’en chargeras. Je te laisse choisir les invités et le lieu. Je veux que tout le monde en parle.

    Mabel incline légèrement la tête. Juste ce qu’il faut pour flatter sans s’effacer.

    — Je m’en occuperai personnellement, assure-t-elle. Je veux que tu sois fier.

    Ce mot-là, de fierté, faisait toujours mouche chez Igor, alors elle continuer de jouer pour l’amadouer. Elle espère tellement que Aidan a tout entendu, qu’il comprend et qu’il devine le sous-texte : une soirée, c’est des mouvements, des failles, des visages nouveaux. Des opportunités. Ils n’auront plus l’occasion d’avoir un moment d’intimité alors elle doit lui trouver toute opportunité d’arriver à ses fins.

    — Parfait, conclut Igor. Voilà qui me plaît. Très, très bonne idée.

    Mabel recule d’un pas, sourit encore, puis se tourne pour sortir. Elle passe devant Aidan sans un frôlement, sans un souffle. Elle sent pourtant la tension dans l’air, ce fil tendu entre eux et quand enfin la porte se referme derrière elle, son cœur accélère enfin.

    Elle a obtenu ce qu’elle voulait, donc elle peut être fière. Car pendant qu’Igor se réjouit d’une soirée de charité, Mabel, elle, vient d’ouvrir une autre scène beaucoup plus dangereuse dans laquelle elle va pouvoir faire infiltrer des agents spéciaux et son frère, Adam.

  199. Avatar de C.
    C.

    Dès le lendemain, elle se met au travail avec un sérieux presque religieux. Elle dresse des listes, rature, recommence. Invités, traiteurs, musiciens, éclairages, sécurité. Rien n’est laissé au hasard. Elle choisit un lieu suffisamment vaste pour perdre les regards, suffisamment ancien pour justifier des pièces fermées, des bureaux oubliés, des couloirs qui ne mènent nulle part.

    Un ancien palais réhabilité, aux plafonds trop hauts et aux murs trop épais.

    Elle insiste sur le thème du bal masqué. Igor adore l’idée. Les masques flattent son ego et ils donnent l’illusion du mystère tout en lui laissant croire qu’il contrôle encore tout. Mabel sait, elle, que les masques font parler. Ils délient les langues, déforment les hiérarchies et encouragent les confidences.

    Elle est persuadée que sous un masque, les hommes se croient invisibles, et c’est là qu’ils deviennent imprudents. Les couleurs sont choisies avec attention comme avec le noir, l’or, et l’ivoire. Rien de trop criard. Le luxe doit être feutré, presque intimidant. Elle refuse les animations vulgaires, privilégie des surprises discrètes : un orchestre qui surgira d’une galerie latérale, une chanteuse dissimulée derrière un voile, un feu d’artifice intérieur de lumières et de miroirs.

    Tout doit capter l’attention, tout doit détourner les regards.

    Voilà des mois maintenant qu’elle note les habitudes d’Igor avec une précision d’horloger. Les heures où il s’absente. Les moments où il laisse ses dossiers ouverts, persuadé que personne n’oserait. Les clés qu’il garde sur lui… et celles qu’il confie à ses hommes sans même y penser. Durant tout ce temps, elle s’est rendue indispensable, posant des questions naïves, souriant, feignant l’admiration. Igor adore lui expliquer. Il adore se sentir maître, stratège, patriarche. Et Mabel l’encourage, l’écoute, acquiesce. Elle devient pour lui une confidente décorative, brillante mais inoffensive et c’est exactement ce qu’elle veut.

    Mais quand vient la nuit, elle se désespère et a peur. Aidan est à Saint Petersbourg et elle n’a aucun moyen de communication avec lui. Elle n’a pas pu lui dire les mots de Ivanna, pas pu lui dire qu’elle l’aimait et qu’elle avait peur pour lui. Car même s’il était fort et puissant, elle savait aussi qu’il était capable de n’importe quoi pour la sauver elle. Du moins, l’espérait-elle un peu..

    Le soir du bal approche.
    Et avec lui, l’occasion.

    Elle a prévu chaque chose : une panne volontaire d’électricité dans une aile secondaire, suffisamment brève pour ne pas inquiéter Igor mais assez longue pour qu’il se retire dans son bureau privé afin de vérifier ses comptes. Elle a prévu les déplacements, les distractions, même les excès d’alcool de certains invités qu’elle sait bavards pour recueillir le plus d’informations. Son frère Adam sera là, avec quelques uns de ses hommes pour s’approcher d’Aidan.

    Son propre masque est prêt. Sobre en dentelle, élégant et réhaussé son regard d’un noir intense. Elle se regarde longuement dans le miroir, portant une robe d’un gris intense presque ironique tellement elle est scandaleusement érotique. Ses cheveux étaient tressés en une seule et longue natte détendue qui tombait sur son dos nu ( https://50shadesgirlportland.com/wp-content/uploads/2017/09/ML-Ana-Dress.jpg )

    — Allez, se dit-elle pour se donner du courage, on va y arriver.. On peut le faire.

    Elle sait qu’Aidan sera là. Son corps sent son absence dans ses gestes, mais elle sent aussi sa présence partout. Elle n’ose pas penser à son regard de fauve, à cette tension qu’ils ressentent l’un et l’autre quand ils se croisent. Plus tôt dans la journée, elle la vu sortir de la salle de gym et il lui a fallut un long moment pour se résigner à ne pas tout abandonner et s’offrir à lui sans vergogne. Car ce soir, elle n’a pas le droit à l’erreur. Pas le droit à l’émotion visible et c’est pour elle la chose la plus difficile, paraître insensible à la présence de celui qui est son âme soeur.

    La soirée est un déferlement de lumière et de musique. Les lustres projettent des éclats dorés sur les masques, les miroirs multiplient les silhouettes, et l’air lui-même semble vibrer sous le champagne et les rires. Un orchestre jazzy s’élève depuis une galerie suspendue, les cuivres brillent comme des promesses indécentes, et les invités dansent comme si l’argent pouvait réellement suspendre le temps.

    C’est excessif, somptueux et exactement ce qu’il fallait. Les robes scintillent, les smokings sont taillés à la perfection, et les masques à base de plumes, dorures, velours, donnent à chacun une allure de roi ou de pécheur assumé. Personne n’est vraiment lui-même ce soir, et Mabel peut alors agir à sa guise.

    Elle se déplace au bras de Igor avec aisance, sourire doux, regard attentif. On la félicite, on la complimente, on l’admire. Elle joue son rôle à la perfection : l’hôtesse élégante, un peu mystérieuse, ravie de voir tant de monde réuni pour une cause “noble”. Elle écoute les conversations, retient les noms, les alliances à demi-mot, les rancœurs murmurées entre deux verres quand Igor finit par la libérer de sa présence pour rejoindre ses amis déjà enivrés. Mabel est bien plus détendue depuis qu’elle sait qu’Ivanna ne sera pas présente, visiblement, elle était bien trop occupée à ses essayages. Cela rassurait la brune qui voyait surtout un souci en moins.

    Et puis, soudain, au milieu de cette foule brillante, elle voit surgir son frère avec un masque noir sobre, costume impeccable, exactement comme elle l’avait imaginé… et pourtant bien réel. Son frère. Son ancre. Son rappel brutal de qui elle est vraiment sous cette comédie.

    Leur regard se croise. Ils ne courent pas l’un vers l’autre, mais se contentent de s’approcher, lentement, comme deux étrangers qui se reconnaissent.

    — C’est toi qui a organisé ça, murmure-t-il quand il arrive à sa hauteur, tu as fait fort. Comme pour tes quinze ans tu te rappelles ?
    — Et toi tu te souviens de tes dix huit ans à Amsterdam, répond-elle, un sourire complice aux lèvres, tu es très élégant.

    Il n’y a pas besoin de plus. Ils se connaissent par coeur. Adam sent la tension sous le vernis, le danger tapi derrière les dorures. Ils échangent quelques banalités pour les oreilles indiscrètes, puis il s’éloigne, se fondant dans la foule avec une aisance calculée.

    Mabel le suit du regard jusqu’à ce qu’elle le voie se diriger vers Aidan. Elle ne s’approche pas, mais observe. Aidan est impressionnant ce soir. Plus que d’ordinaire. Costume noir, masque sombre, présence presque animale. Il ne danse pas. Il scrute. Il est si beau, pense-t-elle. Comment Ivanna peut-elle voir un monstre chez lui ? Il est tellement plus que cela. Quand Adam se présente à lui, Mabel voit le léger changement dans la posture du colosse. Une méfiance immédiate, puis cette neutralité glaciale qu’il maîtrise si bien.

    Ils se serrent la main. Deux hommes qui se jaugeaient. Mabel détourne les yeux volontairement. Elle ne doit pas rester fixée sur eux. Elle a un rôle à tenir et elle reprend sa ronde. C’est ainsi qu’un industriel trop bavard lui confie, entre deux éclats de rire, qu’Igor investit désormais via des sociétés écrans en Europe de l’Est. Un autre invité évoque des transferts “discrets” par des ports secondaires. Mabel écoute, s’étonne, relance avec justesse. Elle grave chaque information dans sa mémoire comme on collectionne des bijoux dangereux.

    Les serveurs passent, les verres se remplissent, les langues se délient. À minuit, une pluie de confettis dorés tombe depuis la verrière, provoquant des exclamations ravies. La musique s’emballe, les corps se rapprochent, la fête atteint son apogée. Et pendant que tous regardent le spectacle… Mabel glisse. Elle ne supporte plus cette sensation d’étouffement. Elle a besoin d’entendre autre chose que les horreurs de ses invités. Elle a envie de hurler tellement ils sont répugnants et obscènes. Elle une crise d’angoisse puissante qu’elle ne va pas pouvoir contenir. Elle doit s’enfuir, elle ne peut plus vivre ainsi.

    Discrètement, elle longe l’un des couloirs qui donne sur un balcon tranquille et reprend son souffle comme elle le peut. Son corps tremble de partout, elle est en panique à l’idée que tout son plan échoue, à l’idée de voir Aidan subir une nouvelle torture. Elle a mal pour lui, pour elle, pour tout ce qui fait qu’elle est là. Mais soudain, elle sent la main sur colosse sur sa hanche et elle sursaute. Prise par surprise, elle se redresse contre lui et agrippe sa veste sombre et ne peut retenir ses mots qui s’échappe comme un flot ininterrompu.

    — Ivanna a des doutes, avoue-t-elle les yeux en larmes, je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit. Il te tuera s’il sait quoi que ce soit, c’est pour ça toute cette diversion.. Aidan.. Il faut que tu t’enfuies, il est puissant.. Je ne.. Seigneur.. Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose, j’en mourrais.. Tu m’as tellement manqué.. J’ai eu si peur qu’il te tue là-bas à Saint Petersbourg..

  200. Avatar de C.
    C.

    Mabel n’entend plus la musique. Elle n’entend plus les cris.Il n’y a que la voix d’Igor qui résonne encore dans sa tête, comme un clou enfoncé trop profondément pour être retiré sans tout arracher.

    « J’ai créé un monstre. »

    Ces mots la frappent plus fort que les coups qu’Aidan assène encore aux corps qui tentent de l’approcher. Elle reste figée une seconde de trop, les yeux rivés sur Igor étendu au sol, son sang s’étalant sur le marbre comme une signature obscène.

    Il savait qui elle était et ce qu’elle voulait faire, Igor savait tout et cela lui glace le sang.

    La rage monte en elle, noire, brûlante, incontrôlable. Pas une colère hystérique. Une colère nette, tranchante, presque clinique. Igor n’a pas seulement détruit Aidan. Il a voulu détruire ce qu’il restait d’humain chez tous ceux qu’il touchait. Et maintenant, même mort, il essaie encore de salir, de semer le doute, de laisser une trace empoisonnée.

    Mabel serre les poings. Ses ongles s’enfoncent dans sa paume mais elle ne sent rien car elle pense à Aidan. Et quand elle se tourne enfin vers lui ce n’est plus l’homme qu’elle connaît qui se tient là. Ce n’est pas non plus Vlad. C’est quelque chose d’autre. Une force brute, libérée, incontrôlée. Chaque mouvement est précis, efficace, sans hésitation. Il ne combat pas. Il élimine. Et ce qui la glace, ce n’est pas la violence, c’est la facilité.

    Elle comprend alors une chose terrible : ce n’est pas ce soir qu’il est devenu ainsi. Mais c’est ce soir que le verrou a sauté.

    — Aidan…

    Sa voix se perd dans le chaos. Il ne l’entend pas. Ou il l’entend trop tard. Un garde s’effondre près d’elle, et Adam surgit enfin, le visage pâle, le regard affolé.

    — Mabel, on doit partir. Maintenant.

    Elle hoche la tête, mais ses yeux ne quittent pas Aidan. Elle voit le sang sur ses mains, sur son costume noir désormais déchiré, sur son visage fermé. Elle voit aussi la blessure à son flanc, le sang qui s’y mêle, ignoré, oublié.

    Et elle comprend une autre chose, plus violente encore que la première : Igor a gagné sur un point.
    Il a fait d’Aidan une arme si parfaite que même la victoire a le goût d’une défaite. Elle s’avance malgré Adam qui tente de la retenir. Elle ne réfléchit pas. Elle ne calcule pas. Elle agit.

    — Ça suffit, laisse-moi !

    Cette fois, il l’entend.

    Aidan se fige. Pas complètement. Mais assez pour qu’elle voie ses épaules trembler légèrement, comme si son corps refusait encore d’obéir à la réalité. Il se tourne vers elle, lentement. Son regard est perdu, dilaté, dangereux.

    Et pourtant… quand il la voit, quelque chose cède. Pas de la rage, mais comme un mouvement, de l’élan. Alors Mabel s’approche encore, ignorant le sang, ignorant le danger. Elle pose une main ferme contre sa poitrine, là où son cœur bat trop fort, trop vite.

    — Il est mort, dit-elle d’une voix basse, glaciale. Il ne peut plus rien faire. Mais toi… toi, tu es encore là.

    Elle ment à moitié. Elle y croit à moitié. Mais elle sait que s’il y a une chance, une seule, de le ramener, elle est là, maintenant, dans cette seconde suspendue. Ses mains se posent sur ses joues alors qu’elle le supplie du regard. Derrière eux, les sirènes approchent. La fête est en ruine. Les masques jonchent le sol comme des visages abandonnés. Le palais doré est devenu un champ de bataille.

    — C’est terminé, souffle-t-elle a son encontre, il ne te fera plus de mal mon amour..

    Mabel jette un dernier regard au corps d’Igor et elle se joue que même s’il a eu ce qu’il voulait à travers le chaos, il n’aura pas la fin de l’histoire. Le regard brûlant de détermination elle caresse sa joue :

    — Tu ne seras pas ce qu’il a décidé, dit-t-elle avec fermeté. Pas tant que je respirerai.

    Et cette certitude, plus que l’amour, plus que la peur, devient son serment.

    — Rentrons à la maison..

    Mais tout bascule à nouveau avant même qu’elle n’ait le temps de comprendre. Un cri. Un coup de feu. Puis plusieurs. Mabel n’a pas le temps de se retourner qu’Adam est déjà là. Il la saisit brutalement par le bras, la tire en arrière avec une force qu’elle ne lui connaissait pas. Elle proteste, se débat, tente de voir Aidan mais le corps de son frère fait barrage, massif, décidé.

    — Non ! Ne regardes pas. Tu ne restes pas !

    Elle entend les impacts, les chocs sourds, les ordres hurlés en russe. Elle entend surtout ce bruit qu’elle déteste déjà, celui des corps qui tombent trop lourdement pour se relever.

    — Aidan ! Aidan !

    Son cri se brise contre la main d’Adam qui se plaque sur sa bouche. Il ne la regarde même pas. Son regard est fixé droit devant, lucide, militaire.

    — Il se bat encore, dit-il sèchement. Mais toi, si tu restes, tu meurs.

    Elle comprend. Pas intellectuellement. Physiquement. Comme une brûlure dans la poitrine. Adam ne négocie pas. Il exécute. Il la pousse dans un couloir de service, puis un autre. Les lumières sont crues, clignotantes. L’odeur du sang est partout.

    La dernière chose qu’elle voit, avant qu’une porte ne se referme violemment entre elle et la salle de bal, c’est Aidan.

    Debout, blessé, mais encore en mouvement. Puis plus rien.

    Les jours suivants sont flous. Disloqués.

    Un hôtel impersonnel. Trop calme. Trop propre. Les rideaux toujours tirés. Un téléphone qui ne sonne pas. Des infos qu’Adam filtre, toujours, trop toujours.

    — On nettoie.
    — La Bratva se réorganise.
    — C’est instable.

    Instable. Ce mot devient une torture.

    Mabel attend.

    Elle attend en regardant la pluie couler sur la vitre.
    Elle attend en comptant les heures sans dormir.
    Elle attend en sursautant au moindre bruit dans le couloir. Chaque nuit, elle revoit la scène. Chaque nuit, elle se demande si elle aurait dû rester. Si elle a fui. Si Igor a gagné autrement.

    Adam lui apporte parfois à manger. Elle mange peu. Il la regarde comme on surveille une zone à risque.

    — Il est vivant ? demande-t-elle enfin, au troisième jour.

    Adam hésite.

    Et ce silence-là est pire que n’importe quelle réponse.

    — Il a survécu à pire, finit-il par dire. Mais… il est devenu un symbole. Et les symboles attirent les balles.

    Elle serre les dents. Elle comprend. Aidan n’est plus seulement un homme. Il est une place à prendre. Une menace à éliminer. Une couronne encore chaude.

    La quatrième nuit, elle ne tient plus. Elle se lève, fait les cent pas. Sa colère revient, sourde, dirigée contre tout : Igor, la Bratva, Adam, Interpol, elle-même.

    — Tu ne peux pas me cacher indéfiniment ce qui se passe, lâche-t-elle. Je ne suis pas une enfant. On va me chercher et ça va attirer l’attention de papa et de Interpol.

    Adam la regarde longtemps. Puis il soupire.

    — Il est en vie, dit-il enfin. Gravement touché. Il a disparu des radars. Volontairement ou non, je ne sais pas encore. Concernant le reste on fait le nécessaire.

    Ces mots la frappent de plein fouet. Elle oublie tout le reste pour ne se t’appellerais que de celui-ci : il a disparu.

    Elle s’assoit lentement sur le lit. Ses mains tremblent.

    — Il sait que je suis là ?

    Adam ne répond pas tout de suite.

    — Je ne pense pas qu’il puisse contacter qui que ce soit. Et s’il le pouvait…
    Il s’interrompt.
    — Il te mettrait en danger.

    Mabel ferme les yeux et se rend compte que son cauchemar est devenu réalité. Elle est devenue ce qu’elle redoutait le plus : une faiblesse potentielle.

  201. Avatar de C.
    C.

    À Londres, les portes de l’hôtel s’étaient refermées sur elle comme une parenthèse trop longue, de plusieurs jours. Et nouvelles, aucune certitude sur la santé d’Aidan.

    Mabel vivait dans une chambre trop grande pour une attente aussi étroite. Les rideaux filtraient une lumière pâle, toujours la même, comme si le temps s’était figé par respect ou par cruauté. Chaque bruit dans le couloir faisait naître une tension vive dans sa poitrine. Chaque silence l’écrasait davantage. Elle vivait avec la certitude qu’à chaque entrée dans sa chambre, on lui annoncerait qu’il serait mort et qu’elle ne pourrait pas le sauver. Plus jamais.

    Elle avait appris à patienter. À mentir. À jouer.
    Mais attendre Aidan sans savoir s’il respirait encore, voilà qui la mettait au supplice.

    Lorsqu’enfin un message arriva bref, presque brutal qu’elle n’eut pas besoin de relire, car Adam lui annonçait qu’il était vivant, qu’il était à Londres et qu’il voulait la voir.

    Elle quitta l’hôtel sans se retourner, le cœur battant trop fort pour la prudence et se rendit au casino de son père où elle était étonnée de retrouver son amant.

    Mabel n’entendit pas la fin de la phrase d’Aidan.

    Ces mots restent suspendus dans l’air du salon privé comme une sentence qu’on ne peut ni applaudir ni contester. Mais elle arriva juste après. Elle s’est arrêtée net sur le seuil. Personne ne s’est encore tourné vers elle. Elle est là, invisible une seconde de trop, et cette seconde la déchire.

    Son père sourit. Ce sourire de joueur qui vient de comprendre qu’il a une mise exceptionnelle entre les mains. Et elle, elle sent son estomac se nouer par d qu’elle comprend tout, trop vite. Qu’elle va être utilisée pour abuser de Aidan. Et derrière tout ça, la vérité nue, celle que son colosse la choisi elle, contre la logique, contre la prudence, contre la survie même.

    Alors que de son côté… elle n’a jamais cessé de mentir.

    Elle avance finalement. Ses talons résonnent sur le sol feutré. Trois pas. Quatre. Enfin elle sent le regard d’Aidan se poser sur elle comme une brûlure familière. Il ne sourit pas. Il attend avec une patience désarmante alors qu’elle vit un supplice depuis des semaines.

    — Mabel, dit son père avec chaleur. Approche.

    Elle obéit. Comme elle l’a toujours fait. Fille modèle d’un empire sale. Fille d’un homme qu’elle a appris à aimer malgré ce qu’il est et malgré ce monde qu’elle exècre.

    — Vlad nous faisait part d’une proposition… ambitieuse, poursuit Harrington.
    — Ambitieuse, répondait-elle avec sarcasme, voilà un mot élégant pour dire enchaînante.

    Mabel croise enfin le regard d’Aidan espérant qu’il rebondirait sur la déplaisante allusion de son père. Et là, tout vacille. Il est différent. Plus dur. Plus sombre. Le pouvoir lui a donné une carrure nouvelle, mais sous cette carapace, elle voit encore l’homme blessé, celui qui tremblait parfois sans comprendre pourquoi, celui qui la regardait comme si elle était une ancre.

    Et c’est là que la rage monte, parce qu’il ne sait pas. Il ne sait pas qu’elle travaille avec Interpol. Il ne sait pas qu’elle a accepté cette mission bien avant Igor, bien avant lui. Il ne sait pas qu’elle devait entrer dans son monde… pour le faire tomber.

    — Avant que quoi que ce soit ne soit décidé, dit-elle enfin, d’une voix étonnamment calme, j’aimerais comprendre ce que cette alliance implique. Pour moi
    — Elle implique que tu ne manqueras jamais de rien, répond son père. Sécurité, influence, respect.

    Mabel serre les poings, ne comprenant pas que Aidan ne prenne pas le dessus sur son père. Que désirait-il d’elle ? De quoi parlaient-il ? D’amour ? Ou de marchandises ?

    — Et si je refuse ?

    Le silence est brutal.

    Elle sent son père se raidir. Elle sent surtout Aidan se figer. Pas de colère. Pas de menace. Juste une tension contenue, douloureuse. Il y a quelques mois elle avait la certitude que Aidan ne ferait jamais rien contre sa volonté, mais il semblait si différent.

    — Donnez-moi du temps, dit-elle finalement. Je ne suis pas une monnaie d’échange. Ni pour un clan, ni pour un autre.

    Son père l’observe, calculateur. Mais dans le regard d’Aidan, elle lit quelque chose de terrible : il est prêt à tout perdre… sauf elle. Elle eut envie de courir vers lui. De le toucher pour vérifier qu’il n’était pas un fantôme. De poser sa paume contre son torse, là où son cœur battait encore.

    Mais Aidan ne fit pas un pas.

    Il la regarda comme on observe un terrain miné : avec retenue, calcul, distance. Ce regard-là la heurta plus violemment que n’importe quelle balle.

    — Tu es en vie, dit-elle enfin en arrivant face à lui tremblante d’émotion.

    Sa voix était calme, douce et tendre quand ses yeux brillaient d’une émotion vacillante. Son père ne la quittait pas des yeux.

    — Evidemment, répondit son père ce qui eut don de l’agacer.

    Mais le pire de tout, c’était ce détachement qu’Aidan avait. Il la désarma. Elle avança malgré tout, réduisant l’espace entre eux à quelque chose de dangereusement étroit. L’air sembla se tendre, vibrer, chargé de ce passé qu’ils partageaient et qu’aucun d’eux n’avait vraiment enterré.

    Ils étaient trop proches. Assez pour sentir la chaleur de son corps, malgré cette froideur qu’il affichait.
    Assez pour que leurs souffles se frôlent.

    C’était indécent, fusionnel et intenable.

    — J’ai cru t’avoir perdu, murmura-t-elle.

    Son père toussota légèrement. Un avertissement mais Mabel n’y prêta presque pas attention. Ses doigts venaient frôler les siens. Un contact qui brûlait son corps entier.

    — Ce n’était pas le moment de mourir, dit son père avec un sarcasme évident. Du moins pas encore.

    Elle était prise entre deux feux, et sentait le tiraillement la déchirer entre la professionnelle chargée de démanteler un réseau tentaculaire et la femme qui, malgré tout, voulait encore être celle d’Aidan.

    Sous le regard vigilant de son père, ils restaient là, immobiles, brûlants de tout ce qu’ils n’avaient pas le droit de se dire, ni de se faire. Et c’était peut-être ça, le plus cruel.

    — Aidan, murmurait-elle comme un supplice, je t’en prie.. regarde-moi..

  202. Avatar de C.
    C.

    Quand la porte se referma enfin derrière les derniers hommes, le silence tomba comme une couverture trop lourde. Mais ils étaient seuls, enfin ! Cette certitude la frappa avant même qu’elle ne le voie vraiment bouger. Ils étaient seuls.. Ce mot avait le goût d’un miracle.

    Mabel n’attendit pas qu’il parle. Elle ne réfléchit pas. Elle ne calcula rien. Elle s’avança vers lui, vite, trop vite, comme si son corps avait peur qu’il disparaisse à nouveau s’il prenait son temps. Ses mains se posèrent sur lui d’abord ses épaules, puis sa poitrine, des gestes presque fébriles, pressés, indécents de besoin.

    Il était chaud, solide, fort et vivant.

    Elle laissa échapper un souffle tremblant, presque un rire étouffé, et avant même d’y penser, ses lèvres trouvèrent les siennes. Ce n’était pas un baiser sage. C’était un baiser de vérification. Une preuve. Une ancre. Elle l’embrassait comme on compte ses battements de cœur, comme on s’assure que la réalité tient encore debout.

    — Tu es là…, murmura-t-elle contre sa bouche. Tu es vraiment là… Aidan.. j’ai eu si peur..

    Elle enfouit son visage contre son cou, respira son odeur, cette odeur qu’elle aurait reconnue entre mille. Ses doigts s’agrippèrent à sa crinière comme à une bouée. Elle avait besoin de cette proximité, de cette chaleur, de ce poids contre elle pour calmer l’angoisse sourde qui vibrait encore sous sa joie. Elle aimait cette nouvelle barbe qu’il portait et dans laquelle elle déposait de nombreux baisers. Il était là, non plus distant et froid,

    Un instant, un court instant, elle se laissa croire que tout pouvait redevenir simple. Puis il parla… et le mot tomba entre eux comme une lame dissimulée sous de la soie… Le mariage.

    Elle se figea à peine, juste assez pour qu’elle le sente. Assez pour que son cœur, encore gonflé de bonheur, se serre brutalement. Elle releva la tête, chercha son regard, et cette fois, ce n’était plus la femme amoureuse qui le regardait, c’était celle qui savait exactement comment on détruit un homme en s’attaquant à ce qu’il aime.

    — Non…, souffla-t-elle aussitôt.

    Elle posa son front contre le sien, les yeux clos, comme pour se donner du courage.

    — Non, Aidan… je ne peux pas être ta femme.

    Les mots lui brûlaient la gorge. Elle s’écarta légèrement, juste assez pour reprendre le contrôle de sa voix, pour se réfugier derrière la raison cette armure qu’elle connaissait si bien.

    — Ce serait… trop dangereux. Pour toi. Pour moi. Je serais un point de pression permanent. Une cible officielle. Ta femme, devrai être une protection, pas une invitation aux ennuis.

    Elle parlait vite, trop vite, comme si elle essayait de le convaincre lui… ou elle-même.

    — Je préfère être… rationnelle. Être celle qu’on ne peut pas utiliser contre toi. Je ne supporterais pas qu’il t’arrive quelque chose. Je ne veux pas que tu sois contraint à cause de moi.

    Elle vit alors ce que cette décision lui coûtait. Elle le sentit même, dans la tension de son corps, dans ce silence pesant où il ne savait plus s’il devait la serrer ou la lâcher. Il avait l’air à la fois coupable et plein d’espoir une contradiction insupportable. Horrible, parce qu’il marchandait son avenir. Heureux, parce que c’était peut-être la seule façon de ne pas la perdre. Elle leva les yeux vers lui, brillants, larmoyants.

    — Regarde-moi, Aidan.

    Il obéit et quand leurs regards se croisèrent, elle vit ce qu’il cachait depuis le début : cette émotion violente, tenue en laisse, prête à le dévorer s’il la laissait sortir. Il était impassible par devoir. Indomptable par survie, les larmes roulaient enfin sans retenue sur les joues de Mabel,

    — Je sais…, murmura-t-elle. Je sais que je suis ta faiblesse. Parce que tu es mon âme sœur et que je sais ce que tu ressens. Et c’est justement pour ça que j’ai peur et que je dois te protéger de tous les autres. Et.. Et je sais que ce monde est le tien. Tu ne pourras jamais t’en défaire.

    Elle posa ses mains sur ses joues, l’obligeant doucement à la regarder de nouveau.

    — Tu ne devrais pas avoir à me négocier. Je ne devrais pas être une offre. Et pourtant…

    Sa voix se brisa.

    — Pourtant je comprends pourquoi tu l’as fait.

    Elle lui offrir un baiser, doux, chargé de désespoir et d’espoir mêlés. Elle lui donna, incapable de s’en empêcher, comme toujours. Quand il parla de partir, de disparaître, de recommencer ailleurs… son cœur se serra douloureusement. L’idée était belle. Tentante. Dangereuse.

    Elle resta là, contre lui, suspendue entre l’amour et la peur, consciente d’une chose terrible et magnifique à la fois :

    — J’ai tellement envie d’y croire, soufflait-elle contre ses lèvres, mais c’est un rêve trop beau qui devrait rester une illusion.

    Elle l’aimait assez pour le suivre. Mais aussi assez pour savoir que dire oui pourrait les condamner tous les deux. Car si la mafia ne les tuaient pas, Interpol les sépareraient. Discrètement, elle déposait au creux de sa main une feuille de papier dans laquelle se trouvait le nom de se mère et ses coordonnées. Mabel pleurait car elle savait qu’elle avait accomplie sa mission. Aidan était en vie et il retrouverait bientôt sa mère.

    — Elle t’attend avec impatience, murmure-t-elle a son encontre, n’attend pas..

  203. Avatar de C.
    C.

    Le choc ne vient pas tout de suite. Il arrive par vagues.

    D’abord, ce sont les yeux. Ce bleu singulier, ni vraiment clair, ni tout à fait sombre, cette façon de regarder droit devant soi, comme si le monde devait se plier ou se taire. Mabel a l’impression absurde qu’on lui a arraché un souvenir pour le poser devant elle, vivant, respirant, trop jeune. Puis il y a la mâchoire, bouche et cette tension dans le port de tête.

    Aidan…

    La pensée lui traverse l’esprit comme une brûlure. Elle doit inspirer profondément pour ne pas reculer. Sarah est là, devant elle, droite malgré le stress, déterminée malgré ses dix-sept ans, et Mabel comprend quelque chose de terrible et de magnifique à la fois : le sang n’a rien oublié.

    — Mon Dieu… pense-t-elle.

    Mais elle ne dit rien, parce qu’elle sait ce que signifie parler d’Aidan. Elle sait ce que cela ferait de poser un nom, un vrai, sur ce visage encore innocent. Elle sait aussi ce qu’il a exigé, pas par froideur, mais par amour : ne pas devenir une cible.

    Elle écoute Sarah. Elle regarde les photos. Elle voit ce jeune homme qui sourit maladroitement, ce père trop tôt séparé de son enfant, ce bébé tenu comme une promesse qu’on n’a jamais su tenir. Sa gorge se serre, mais son visage reste calme.

    — Tu lui ressembles beaucoup, dit-elle simplement.

    Mabel décide, à cet instant précis, que si elle ne peut pas donner un père à cette enfant, elle lui donnera au moins un refuge. Elle l’emmène ailleurs. Loin des salons privés, loin des regards qui calculent, loin de tout ce qui pourrait abîmer cette jeunesse trop brave.

    Les jours suivants, elle invente une normalité.

    Elles marchent dans Londres. Elles mangent des choses trop sucrées. Elles parlent de l’école, de musique, de ce besoin irrépressible de comprendre d’où l’on vient. Mabel écoute beaucoup. Elle parle peu. Elle observe cette façon qu’a Sarah de froncer les sourcils quand elle réfléchit, exactement comme lui. Ça lui fend le cœur, mais elle tient bon.

    Le soir, quand Sarah dort, Mabel reste éveillée.

    Elle pense à Aidan, à ce non qu’elle lui a offert comme on offre une lame. Elle revoit son regard quand elle a refusé de le suivre. Elle sait qu’il ne s’y attendait pas. Elle sait aussi qu’il a tenu parole, qu’il n’a pas insisté.

    Elle se souvient du papier qu’elle avait glissé dans sa main. De la façon dont il l’a froissé sans le lire.

    Je suis voué à être seul, avait-il dit.

    Cette phrase lui fait encore mal. Mais aujourd’hui, elle comprend quelque chose d’autre : si elle l’avait suivi, Sarah serait en danger. Si elle avait dit oui, cette enfant n’aurait jamais pu franchir les portes de ce casino avec autant d’insouciance. Parfois, aimer quelqu’un, c’est aussi l’aimer assez pour lui dire non. Quand Sarah lui demande de nouveau :

    — Tu le connais… vraiment ?

    Mabel soutient son regard.

    — Je connais l’homme qu’il est capable d’être, répond-elle doucement. Et celui qu’il a essayé d’être pour devenir meilleur.

    Elle ne sait pas encore comment tout cela se terminera. Elle ne sait pas quand ni comment le destin, ce traître magnifique, décidera de les réunir à nouveau. Elle sait seulement ceci : Sarah n’est pas venue chercher un chef de clan.
    Elle est venue chercher un père.

    Et Mabel fera tout pour que, lorsque ce jour arrivera, ce ne soit pas la mafia qui la lui rende
    mais l’humanité.

    Quelques jours plus tard, alors qu’elles sont assises l’une en face de l’autre, tard dans la soirée, elles observent Londres qui bruisse derrière les vitres, indifférentes à ce qui est en train de se jouer là.

    Sarah tripote le bord de sa manche. Ce n’est pas de la nervosité enfantine. C’est autre chose. Une inquiétude plus grave, plus adulte. Celle de quelqu’un qui sent que la réponse qu’il va obtenir ne ressemblera pas à ce qu’il espère.

    — Tu hésites quand je parle de lui, finit-elle par dire. C’est ce que font les gens quand ils savent plus qu’ils ne veulent dire.

    Mabel ne répond pas tout de suite.

    Elle observe cette jeune fille qui a traversé des frontières avec pour seul moteur une absence. Elle pense à Aidan, à ce qu’il aurait voulu, le silence, la distance, la protection à tout prix. Puis elle regarde Sarah, et comprend que la vérité finira par la rattraper de toute façon. La question n’est pas si, mais comment.

    — Ton père… n’est pas l’homme que tu imagines quand tu prononces son nom, dit-elle enfin.
    — Ma mère disait qu’il était dangereux. Mais.. j’ai souvent cru.. enfin, je croyais qu’elle exagérait.
    — Il n’est pas dangereux pour toi, précise-t-elle. Jamais. Mais le monde dans lequel il évolue… l’est.

    Sarah fronce les sourcils.

    — Ce n’est pas juste un type qui a fait de mauvais choix, n’est-ce pas ?

    Mabel sent quelque chose se serrer dans sa poitrine. Elle choisit ses mots comme on choisirait des pierres pour traverser une rivière trop profonde.

    — Non.

    Le silence qui suit est lourd, presque palpable. Sarah baisse les yeux vers les photos qu’elle a sorties plus tôt. Celle où Aidan est jeune. Presque doux. Presque normal.

    — Il travaille dans quelque chose d’illégal ?
    — Oui.
    — Grave ?
    — Très.

    Sarah ferme les yeux une seconde. Quand elle les rouvre, ils brillent, mais elle ne pleure pas encore.

    — Est-ce qu’il sait que je suis là ?

    La question frappe Mabel plus fort que prévu.

    — Non, répond-elle doucement. Et s’il le savait… il aurait peur.
    — Peur de moi ?
    — Non… Peur pour toi.

    Cette nuance fait toute la différence. Sarah la comprend. Elle se redresse, comme si quelque chose venait de se mettre en place dans son esprit.

    — C’est pour ça que tu ne dis jamais son nom.
    — Pas vraiment.. C’est surtout pour ça que je t’ai emmenée ici. C’est pour ça que je fais attention à chaque porte, chaque regard. Parce que certaines vérités attirent des gens qui ne devraient jamais s’approcher de toi.

    Sarah se lève et commence à marcher dans la pièce. Elle a ce même pas tendu, presque félin. Encore lui, pense Mabel, le cœur serré.

    — Toute ma vie, on m’a dit qu’il était absent parce qu’il ne voulait pas de moi, murmure-t-elle d’une voix tremblante, et en réalité… il m’a tenue loin de lui pour me sauver ?
    — Ton père est beaucoup de choses, Sarah. Mais s’il y a une chose dont je suis certaine… c’est qu’il t’aime assez pour s’être effacé.
    — Alors pourquoi je me sens comme si on venait de m’enlever quelque chose que je n’ai jamais eu ?

    Mabel n’a pas de réponse parfaite. Elle n’en cherche pas et tendrement vient caresser sa joue pour essuyer ses larmes.

    — Parce que comprendre fait parfois plus mal que ne pas savoir.

    Sarah essuie ses joues du revers de la main, furieuse contre ses propres émotions.

    — Est-ce que je le rencontrerai un jour ?

    Mabel hésite. Puis, honnête jusqu’au bout :

    — Oui, bien sûr.
    — Tu l’aimes ? Tu l’aimes fort n’est-ce-ce-pas ?
    — Oui. Plus que tout au monde..

    Mabel ferme les yeux une seconde. Elle pense à la Russie. Aux clans. Aux contrats. À Aidan, roi sans trône tranquille.

    — Il est mon âme sœur, dit-elle enfin.

    Et à cet instant précis, Mabel comprend que la partie la plus dangereuse ne sera pas de protéger Sarah du monde d’Aidan…
    mais de protéger Aidan de ce qu’il ressentira quand il saura qu’elle existe.

    Mabel ne dort presque pas cette nuit-là.

    L’image de Sarah s’impose sans cesse à elle, ce regard trop lucide pour ses dix-sept ans, cette ressemblance troublante qui n’est pas seulement physique mais presque… existentielle. Comme si Aidan avait laissé une trace vivante derrière lui sans jamais le savoir. Ou sans jamais oser regarder en arrière.

    Elle sait une chose avec certitude, elle ne peut pas décider seule. Alors, au petit matin, Mabel fait ce qu’elle a toujours fait quand le monde devient trop dangereux pour la vérité brute : elle passe par une voie

    Elle rejoint son frère dans son bureau, au casino. L’endroit est calme, presque trop. Les hommes vont et viennent sans prêter attention à elle privilège ambigu d’être une Harrington. Adam relève la tête dès qu’il la voit. Il comprend immédiatement. Il a appris à lire sa sœur comme on lit une carte minée.

    — Dis-moi que tu n’as pas replongé là-dedans, murmure-t-il.

    Mabel ferme la porte derrière elle.

    — J’ai besoin que tu transmettes un message à Aidan.
    — Tu sais ce que tu me demandes.
    — Oui.
    — Et tu sais ce que ça implique.
    — Oui aussi.

    Elle soutient son regard. Elle ne supplie pas. Elle pose une nécessité.

    — Ce message… insiste Adam, méfiant. Qu’est-ce que je dois lui dire exactement ?

    Mabel inspire profondément.

    — Que je souhaite le voir.
    — Et pourquoi ?

    Elle hésite. Juste une seconde. Puis tranche :

    — Tu ne lui dis pas.

    Adam la fixe, incrédule.

    — Mabel…
    — Adam, écoute-moi. S’il sait pourquoi, il refusera. S’il devine qui, il viendra avec une armée. Et s’il comprend l’enjeu, il voudra décider à ma place.

    Elle s’approche de lui.

    — J’ai besoin qu’il vienne en tant qu’homme. Pas en tant que Pakhan. Pas en tant que chef. Pas en tant que cible ou prédateur.
    — Tu joues avec le feu.
    — Je le sais mieux que quiconque.

    Elle baisse la voix, presque un murmure.

    — Dis-lui simplement que c’est important. Que ça concerne le passé. Et l’avenir.

    Adam comprend alors que quoi qu’il y ait au bout de ce message, ce n’est pas une négociation. C’est un point de bascule.

    — Et s’il refuse, demande-t-il.

    Mabel soutient son regard, les yeux sombres mais déterminés.

    — Alors j’irais à lui et ce sera encore plus dangereux.

    Un long silence. Puis Adam acquiesce enfin.

    — D’accord. Je ferai passer le message. Mais après ça… ce ne sera plus contrôlable.
    — Rien ne l’est, répond-elle simplement.

  204. Avatar de C.
    C.

    Mabel comprend avant même qu’il ne parle. Avant même que la panique ne se dise à voix haute. Ce n’est pas le Pakhan qui se tient devant elle. Ce n’est pas l’homme froid, dangereux, impassible que toute la Bratva craint. C’est un père pris de court, un homme désarmé par une présence qu’il n’avait jamais osé imaginer si proche.

    Aidan recule. D’un pas, puis d’un autre. Ses épaules sont trop rigides, son souffle trop rapide. Son regard fuit, revient, se perd. Il ne regarde pas Sarah comme on regarde une inconnue. Il la regarde comme on regarde un trésor fragile… et une menace mortelle à la fois. Et elle voit ses mains qui tremblent.

    Mabel le voit. Et cela lui fend le cœur. Aidan Vlad, le Boucher, est en train de perdre pied. Les mots qu’il prononce sont confus, hachés, inutiles. Elle ne les écoute même plus. Elle observe seulement ce corps immense qui se replie sur lui-même, cette respiration qui s’emballe, ce regard qui cherche une sortie là où il n’y en a aucune.

    Alors elle s’avance, sans bruit et ans brusquerie. Comme on s’approche d’un animal affolé ou d’un enfant en crise. Elle pose ses mains sur ses avant-bras, fermement, avec cette douceur qu’elle est la seule à s’autoriser avec lui. Il sursaute à peine. Il est déjà trop loin pour ça.

    — Regarde-moi, Aidan.

    Ses yeux reviennent vers elle, perdus, presque suppliants.

    — Respire avec moi.

    Il secoue la tête, incapable de suivre. Son corps refuse d’obéir. Alors Mabel pose alors une main contre son torse. Elle sent son cœur cogner trop fort, trop vite, comme s’il voulait s’échapper.

    — Tu es en sécurité, murmure-t-elle. Et nous aussi.. Elle aussi.

    Elle inspire lentement, volontairement, pour qu’il prenne le même rythme que le sien.

    — Inspire… un, deux, trois… Suis moi.. Inspire..

    Elle expire.

    — Maintenant, souffle.

    Il essaie. Trop vite. Mal. Alors, patiemment elle recommence. Patiente et l’observe avec cette extrême douceur qu’elle ne réserve que pour lui.

    — Encore. Regarde-moi. Pas elle. Juste moi.

    Elle sent la lutte en lui : l’homme qu’il est devenu, le chef, le prédateur, contre quelque chose de plus ancien, de plus violent encore, la peur primitive de perdre son enfant. La stupéfaction de la voir ici, dans leur nid d’amour d’une nuit.

    Derrière elle, Sarah ne bouge plus. Mabel n’a pas besoin de se retourner pour le savoir. Elle sent la jeune fille figée, impressionnée, presque écrasée par la stature de cet homme qui lui ressemble tant… et qui semble pourtant sur le point de se briser devant elle. Sarah ne sait pas où se placer. Elle ne sait pas si elle a le droit d’exister ici.

    — C’est bien, continue, murmure Mabel à Aidan. Je suis là… Tu sens ma peau contre la tienne ?

    Ses épaules s’abaissent enfin. D’un millimètre. Puis d’un autre. Son souffle ralentit légèrement. Pas assez pour être calme, mais assez pour qu’il ne recule plus. Mabel garde ses mains sur lui, tel un ancrage silencieux et finit par poser son front contre le sien. Elle ferme les yeux, savourant cette proximité qu’elle n’aurait pas pensé pouvoir retrouver.

    Puis, elle tourne légèrement la tête vers Sarah. La jeune fille la regarde comme on regarde quelqu’un capable de tenir le monde entre ses mains.

    — Ça va aller, lui dit Mabel doucement. Il a juste… très peur.
    — De.. De moi, demande-t-elle tremblante.

    La question transperce Mabel car elle sait ce que ressent la jeune fille pour cet inconnu. Alors aussitôt, elle secoue la tête sans hésiter.

    — Pour toi ma douce.

    Jusqu’à présent Aidan avait les yeux fermé mais lorsqu’il les rouvre, ils brillent dangereusement, pas de colère, pas de violence, mais de cet amour brut, incontrôlé, trop longtemps étouffé qu’il ne sait pas encore géré.

    — Je… je ne savais pas quoi faire, finit par avouer Mabel, je ne pouvais pas lui dire que tu étais mort. Elle devait au moins pouvoir te voir, une fois.

    Mabel sent son corps pencher légèrement vers elle, comme s’il s’autorisait enfin à ne plus porter ce poids seul.

    — Et non.. Rien n’est de ta faute, le rassura-t-elle avant qu’il ne se blâme de la situation.

    Mais surtout, elle ne dit pas tout du moins pas encore. Car elle sait pertinemment que lorsqu’il saura la vérité pour Jessica, les coups, les silences et les autres violences, le démon paternel sortira assurément de ses gonds. Mais pour le moment, le père et la fille avaient surtout besoin de la douceur de l’un et l’autre. Pour le moment, il ne pourrait pas encaisser davantage.

    — Sarah ma chérie, attend nous dans la pièce d’à côté tu veux bien ?

    La jeune femme obéit, non sans s’empêcher de regarder son père. Et surtout… qu’elle ne le regarde pas comme un monstre, mais comme un père qu’elle espère encore.

    — Ce n’est pas un piège, essayait-elle de le rassurer, Sarah est là.. Elle te cherche depuis plusieurs mois et elle a atterrit au casino. Je voulais la renvoyer chez elle mais.. mais Aidan, elle n’a plus de chez elle.

    Aidan semblait réfléchir à toute vitesse, ne l’écouter qu’à moitié. Mabel vint spontanément poser ses deux mains sur ses joues pour attirer son visage face au sien. Elle voulait avoir son attention et lui offrit un tendre sourire :

    — Elle est aussi têtue que toi et ne m’a pas vraiment laissé le choix.. Elle veut te connaître. Mais je ne peux pas répondre à certaines de ses questions. Seul toi le pourra..

  205. Avatar de C.
    C.

    Mabel les observe sans intervenir. Elle s’est faite discrète, presque transparente, comme si elle craignait de troubler quelque chose de fragile, de sacré. Devant elle, Aidan et Sarah avancent côte à côte dans les salles du Louvre, à une distance prudente, respectueuse, mais déjà chargée d’une évidence troublante.

    Ils ne se tiennent pas la main, ne se touchent pas et pourtant, tout dans leur posture crie le lien.

    Aidan se penche légèrement vers elle quand elle parle, comme s’il avait peur de manquer un mot. Il ralentit inconsciemment le pas pour s’ajuster au sien. Lorsqu’elle s’arrête devant un tableau, il s’arrête aussi, sans même s’en rendre compte. Il la regarde expliquer, s’animer, sourire, et ce sourire-là, Mabel le connaît : ce n’est pas celui du Pakhan, ni celui du Boucher. C’est un sourire rare, presque maladroit, celui d’un homme qui découvre qu’il aurait pu aimer autrement, plus tôt, plus simplement.

    Sarah, elle, jette parfois un regard furtif vers lui, comme si elle vérifiait qu’il est toujours là. Qu’il ne va pas disparaître. Comme si ce père étrange, immense, silencieux, pouvait s’évaporer si elle cessait d’y croire une seconde.

    Mabel sent sa gorge se serrer, tant elle se sent fière et étrangement heureuse, car elle a été le point de rencontre et le fil invisible qui les a reliés. Elle est heureuse d’avoir aider à réparé quelque chose qui avait été brisé il y a des années. Heureuse de pouvoir offrir à Aidan autre chose que la violence, autre chose que le pouvoir : une preuve vivante qu’il n’est pas qu’un monstre façonné par la douleur.

    Néanmoins, ce bonheur-là est doux-amer, parce qu’elle est là, tout près de lui, même à portée de souffle et elle ne peut pas le toucher. Elle marche à côté de lui, parfois à un demi-pas de distance. Assez proche pour sentir sa chaleur. Assez loin pour respecter ce non qu’elle a prononcé à Londres, ce choix rationnel qu’elle s’est imposé comme une armure. Mais à chaque fois que son bras frôle presque le sien, son corps réagit avant sa tête. Elle doit lutter pour ne pas tendre la main. Pour ne pas chercher cet ancrage familier, cette certitude muette que tout irait bien tant qu’elle était contre lui.

    Aidan, lui, garde les mains dans ses poches, comme s’il se punissait. Comme s’il se refusait un droit qu’il ne sait plus s’il possède. Lorsqu’il parle, c’est à voix basse. Jamais trop longtemps. Il choisit ses mots avec une précaution nouvelle. Ce n’est plus la peur d’être trahi. C’est la peur d’être indigne.

    — « Et toi… comment tu vas depuis la dernière fois ? »

    La question la frappe plus fort qu’elle ne l’aurait cru. Elle détourne un instant le regard, observe une toile sans vraiment la voir.

    Comment elle va ? Elle pourrait dire : bien. Elle pourrait mentir.

    — Je fais comme je peux, répond-elle simplement.

    Elle sent son regard sur elle. Pas insistant. Pas exigeant. Juste présent.

    — « J’ai eu peur quand Adam m’a écrit, reprend-il. J’ai cru que ton père… »
    — Il n’a rien imposé. Du moins.. Pas cette fois. Enfin.. Pour lui ce serait plus simple si je pouvais cesser d’être fidèle à mes sentiments pour toi. Alors je me rebellerais contre ce marché que vous avez fait et il pourrait créer un autre empire.

    Elle sourit amèrement avant de pencher son visage vers celui de Aidan et de répliquer d’une voix plus douce :

    — Mais il pourra attendre longtemps..

    Un silence s’installe, dense mais pas inconfortable. Sarah s’éloigne de quelques pas, absorbée par une sculpture. Ils se retrouvent seuls dans leur bulle, comme autrefois sauf que cette fois, tout est différent. Parce que là, elle pourrait se jeter à son cou, revenir sur sa décision et le suivre partout, être sienne tous les jours et le protéger par son amour indéfectible. Mais ce beau rêve est toujours terni par son passé à elle, son lien avec interpol. Déjà, venir à Paris fut une grande entreprise de prévoyance, car elle se sait suivie. Et elle ne veut pas être celle qui fera déchoir de son pied d’estal Aidan.

    — Elle est forte, murmure Mabel en regardant la jeune fille pour changer de sujet. Bien plus que ce qu’elle croit. Et elle te ressemble.

    Elle se tourne vers lui, avec ce sourire tendre que pourrait avoir celui d’une mère pour son enfant. Car depuis plusieurs semaines qu’elle passe avec Sarah, elle a reconnu beaucoup des mimiques de Aidan.

    — Pas forcément sur le physique, dit-elle. Mais dans la façon de tenir debout, même quand tout vacille, cette manière de fixer avec attention quelqu’un quand vous sentez qu’il ment..

    Ces mots la touchent plus qu’ils ne devraient. Elle sent quelque chose se fissurer en elle, car il n’a pas reconnu son mensonge quand elle lui a dit qu’elle ne voulait pas l’épouser.

    Elle aurait tellement voulu lui dire qu’il est un bon père. Qu’il l’est déjà, sans même savoir comment faire. Mais elle garde ça pour elle, car elle sait que ce n’est pas encore le moment. Ils reprennent leur marche et Sarah revient vers eux, leur montre quelque chose, rit. Un rire un peu trop fort mais plein de vie. Mabel les regarde, le cœur serré et léger à la fois.

    Elle sait que rien ne sera simple. Elle sait que le monde d’Aidan est une menace constante. Elle sait aussi que son propre chemin est miné de secrets et de mensonges. Mais à cet instant précis, dans les couloirs feutrés du musée, elle se permet une chose rare : d’espérer.

    Et même si elle ne peut pas le toucher, même si elle se tient à quelques centimètres seulement de l’homme qu’elle aime, elle savoure cette proximité interdite comme un luxe fragile. Quand auront-ils le privilège de passer du temps ensemble ?

    Soudain, alors qu’elle regarde le reste de la salle, James apparait comme une silhouette en retrait, adossée à la rambarde métallique qui bordait l’esplanade. Trop immobile pour être un simple passant. Mabel le reconnut avant même de croiser son regard on n’oublie pas un ancien collègue, surtout quand il a appris à traquer les gens avec une patience certaine. C’était le même homme qu’elle avait rencontré lors de sa dernière visite à Paris.

    Elle sentit son estomac se nouer, mais n’en laissa rien paraître.

    D’un geste souple, presque maternel, elle posa la main sur l’épaule de Aidan, se pencha vers lui et murmura quelques mots anodins, une excuse avec l’illusion d’une normalité sincère. Puis elle s’éloigna, leur laissant l’espace et la bulle dont ils avaient besoin. Elle savait qu’Aidan veillerait d’un oeil attentif, mais elle savait aussi que James l’attendait.

    Lorsqu’elle s’approcha de lui, son sourire était calme, trop calme. Une façade polie, parfaitement huilée. Ils observaient l’un et l’autre un tableau de Delacroix.

    — Tu as mauvaise mine, Mabel, lança James sans préambule.
    — Toi, tu n’as pas changé, répondit-elle doucement. Toujours incapable de dire bonjour.

    Il esquissa un rictus. Son regard glissa aussitôt derrière elle, vers Aidan et Sarah.

    — Joli tableau. Tu te découvres une fibre familiale maintenant ?
    — Les gens évoluent, James. Essaie un jour.

    Il se redressa, réduisant la distance entre eux. Sa voix se fit plus basse, plus dure.

    — Parlons plutôt d’Aidan.

    Le nom claqua dans l’air comme une gifle invisible. Mabel ne cilla pas.

    — Je ne vois pas de qui tu parles.
    — Ne joue pas à ça avec moi. Pas après tout ce qu’on a vu ensemble. Tu sais exactement pourquoi je suis là.

    Elle soutint son regard, impassible, même si son cœur battait plus vite. Elle savait que James testait ses failles, qu’il cherchait la fissure, le tremblement.

    — Interpol t’envoie surveiller des pères et des enfants maintenant ? ironisa-t-elle. On manque vraiment de travail à ce point là ?

    Son ton le fit sourire, mais ce sourire n’atteignit jamais ses yeux.

    — Aidan. Sarah. Deux noms qui apparaissent trop souvent dans des dossiers que tu aurais dû laisser tranquilles.
    — Les coïncidences existent, James.

    Il s’approcha encore, assez près pour que sa menace devienne presque intime.

    — Fais attention, Mabel. Tu sais comment ça finit quand on protège les mauvaises personnes. Tu sais ce que je peux faire remonter. Ce que je peux faire disparaître.

    Un silence s’installa. Dense. Chargé.

    Mabel inspira lentement, puis pencha légèrement la tête, comme si elle pesait ses mots ou choisissait de ne pas les offrir.

    — Tu devrais faire attention toi aussi, dit-elle enfin. À force de suivre des fantômes, on finit par en devenir un.

    Elle se détourna avant qu’il ne puisse répondre, retrouvant le chemin d’Aidan et de Sarah, le dos droit, la démarche assurée. Elle savait que James continuerait à la suivre. Elle savait aussi qu’elle n’avait rien cédé, mais parfois, ne rien dire était la décision la plus dangereuse qui soit.

  206. Avatar de C.
    C.

    Mabel sentit la contrariété lui mordre la poitrine avant même qu’il n’ait fini sa phrase. L’argent.. Toujours l’argent, comme si son monde à lui n’avait plus que ça à offrir pour aimer sans toucher, pour protéger sans rester.

    Elle ne répondit pas tout de suite. Elle observa Aidan à travers le verre ambré qu’il faisait tourner entre ses doigts. Il n’avait rien d’un Pakhan. C’était un homme perdu, un père qui arrivait trop tard, un amant condamné à aimer à distance. Et ça, ça lui faisait mal. Presque plus que tout le reste.

    Elle posa doucement sa main sur la sienne et entrelaça ses doigts aux siens, inspira, cherchant ses mots comme on cherche un terrain stable au milieu d’un champ de ruines et enfin, leva les yeux vers lui.

    — Non, Aidan.

    Sa voix était calme, mais ferme. Irréversible.

    — Ne fais pas ça.

    Elle secoua lentement la tête, comme si elle refusait une évidence qu’il croyait généreuse.

    — Je ne veux pas de ton argent. Ni pour moi. Ni pour Sarah.

    Elle vit la surprise traverser son regard, puis une forme d’incompréhension presque douloureuse. Elle poursuivit, plus doucement, parce qu’elle savait qu’elle marchait sur une ligne fragile et qu’elle voulait surtout lui ouvrir son cœur.

    — Tu crois que je te repousse parce que je ne t’aime pas mais c’est l’inverse. Je te repousse parce que je t’aime trop pour accepter ce genre de chose.

    Elle se pencha légèrement vers lui, baissant la voix et passant sa main libre sur sa joue qu’elle caressait. Au diable la conduite sérieuse, elle avait besoin de le toucher, de le rassurer.

    — Dans ton monde, l’argent est une protection. Dans le mien, c’est une trace. Une laisse. Une preuve et je ne peux pas me le permettre. Je viens d’ouvrir une agence de détective et je ne peux pas associer mon nom au tien. Et je ne veux pas que Sarah grandisse avec l’idée que son père compense son absence avec des chiffres.

    Son regard se brouilla un instant, mais elle tint bon.

    — Je veux que tu sois son père. Même maladroit. Même de loin. Même imparfait. Pas un compte bancaire avec son nom dessus. Et elle aussi le veut.

    Elle se redressa, le cœur battant trop vite. C’était comme si elle était devenue la mère de substitution de Sarah et qu’elle se battait pour qu’ils aient une relation tous les deux.

    — Et moi… moi je ne veux pas être entretenue par l’homme que j’aime. Parce que je t’aime Aidan, mais je ne veux pas être une femme que tu entretiennes. Je ne veux pas.. je ne veux que ton amour..

    Elle marqua une pause, plus fragile maintenant et lui offrit un visage malheureux et contrarié. Mais ses yeux.. ses yeux le dévorait avec avidité.

    — Mais nos mondes ne nous laisse pas cette option.

    Elle sentit cette vérité s’abattre entre eux comme une sentence. Elle l’aimait, oui. D’un amour brûlant, animal, entier. Mais aimer Aidan, c’était accepter d’être une cible, une monnaie d’échange, un point faible exploitable. Et elle refusait que Sarah hérite de cette damnation-là.

    — Si j’accepte ton argent, je deviens quelque chose que je déteste. Et toi… tu deviens un homme qui croit que l’amour se solde, alors que je ne veux que ton bonheur.

    Ses doigts tremblèrent légèrement contre les siens czr elle avait peur, terriblement peur d’être la cause de sa déchéance.

    — Je veux que tu saches une chose, murmura-t-elle. Si je pars demain, ce n’est pas parce que je te choisis moins. C’est parce que je choisis de ne pas nous détruire davantage. Je ne veux pas être celle qui te détruira..

    Elle soutint son regard, intensément.

    — Dans un autre monde, je serais ta femme sans hésiter. Je serais la mère de tes enfants, tes côtés. Je t’aimerais tout autant que maintenant.

    Un silence lourd s’installa.

    — Mais dans celui-ci, je dois nous sacrifier pour que tu puisses vivre en paix.

    Et c’était sans doute ça, le plus cruel : ils s’aimaient parfaitement… dans un monde qui leur interdisait de s’appartenir.

  207. Avatar de C.
    C.

    Mabel ne répondit pas tout de suite, car ses mots à lui restaient suspendus dans l’air, lourds, presque visibles, comme une fumée âcre qui refusait de se dissiper. Je ne vis pas en paix. Cette phrase battait contre ses tempes avec la régularité d’un cœur affolé.

    Elle le regardait parler, mais ce qu’elle voyait, ce n’était pas le Pakhan, ni le chef, ni le monstre dont il se décrivait avec une lucidité cruelle. Elle voyait l’homme qui avait appris à survivre à force de se durcir, celui qu’on avait brisé méthodiquement et qui se tenait pourtant encore debout, droit, digne trop digne pour ce monde-là.

    Et soudain, l’impuissance lui devint insupportable. Elle comprit qu’elle ne pourrait rien démanteler ce soir, ni réseau, ni empire, ni passé. Elle ne pourrait pas le sauver avec des stratégies, ni des dossiers, ni même avec la vérité. Mais il restait une chose qu’elle pouvait encore faire la seule qui lui appartenait entièrement.

    Elle se leva de sa chaise sans réfléchir davantage. Aidan s’interrompit, visiblement surpris, juste assez pour qu’elle se glisse contre lui. Et Mabel brisa la barrière. Elle se blottit contre son torse comme si son corps avait retrouvé une mémoire plus ancienne que la raison. Sa joue se posa contre lui, ses bras s’enroulèrent avec précaution, pas pour le retenir, pas pour l’enchaîner, mais pour être là. Simplement là, présente, vivante et avec lui.

    Il était brûlant, avec toujours ce parfum si fidèle à lui.. Un parfum de cèdre, puissant et entêtant. Elle se sentit immédiatement à la maison, et cette sensation lui serra le cœur plus sûrement que n’importe quelle menace. Alors elle se pressa un peu plus contre lui, cherchant sa chaleur comme on cherche une preuve d’existence. Sa voix, quand elle parla, trembla à peine :

    — Aidan…

    Elle inspira profondément, comme si elle devait rassembler son courage pour une mission impossible. Son front se posait contre son buste alors qu’elle pouvait sentir du bout de ses lèvres sa peau à travers le tissu.

    — Je sais que tu ne vis pas en paix. Je le sais depuis… depuis toujours.. Mais je t’en supplie… sois prudent. Reste en vie. Même si tu dois te salir les mains, même si tu dois jouer ce rôle encore un peu… reste en vie.

    Elle releva légèrement la tête, assez pour croiser son regard. Ce regard qu’elle connaissait par cœur et qui lui faisait encore l’effet d’une brûlure douce. Ses yeux d’un bleu tempête se transformait toujours quand elle était près de lui.

    — Ne me laisse pas avec l’idée que tu pourrais disparaître comme ça. Pas après t’avoir retrouvé. Pas après avoir survécu à tout ça.

    Il ne répondit pas et ce silence-là était presque pire que ses mots. Mabel comprit alors que son combat n’était pas seulement contre la mafia, ni contre Igor, ni même contre la mort. Son combat, c’était de ne pas s’effacer elle-même face à l’homme qu’elle aimait encore. De ne pas redevenir uniquement la détective, la professionnelle, celle qui observe et qui encaisse.

    Une part d’elle voulait tout abandonner. Sa mission. Son badge. Son rôle.
    Une part d’elle voulait être la femme d’Aidan. Pas l’ombre. Pas la parenthèse. Pas le souvenir et encore moins celle qui le trahirait. Alors elle resta là, contre lui, à défaut de pouvoir le suivre. À défaut de pouvoir le sauver autrement.

    Elle ferma les yeux un instant, grava cette proximité dans sa mémoire comme on grave une dernière photographie avant l’exil et reposa sa joue contre son buste en resserrant ses doigts sur son dos. Elle savait déjà que ce moment serait précieux. Qu’il lui ferait mal plus tard. Terriblement.

    — Reviens vivant, reviens moi, murmura-t-elle simplement. C’est tout ce que je te demande. Tu sais que je m’occuperais de Sarah mais je t’en supplie.. Ne me laisse pas.

  208. Avatar de C.
    C.

    Mabel n’a pas vu la première balle. Elle a juste entendu le verre éclater, ce son sec, irréversible, et son corps a réagi avant sa pensée. Mais elle pensait aussi à Sarah. Au premier coup de feu, sa main s’est refermée sur le poignet de l’adolescente avec une force qu’elle ne se connaissait pas. Pas une étreinte douce, non. Elle l’a tirée contre elle, l’a plaquée au sol derrière le comptoir alors que les cris montaient, que les hommes hurlaient en géorgien, que l’air sentait déjà la poudre et le sang.

    Elle n’était pas faite pour ce monde-là mais elle y était née et Sarah expérimentait malgré elle cette première attaque. Les Géorgiens n’étaient pas venus pour négocier. Ils étaient venus nettoyer, effacer, reprendre ce qu’ils estimaient leur appartenir. Le commerce illégal de son père n’était plus un secret : c’était devenu une cible. Et la présence de Mabel, la femme qui avait dit au grand Pakhan était un mythe qu’il fallait dérober.

    Mabel ne cherchait pas à comprendre qui tirait sur qui. Elle comptait les secondes. Les respirations de Sarah. Une, deux. Encore là. Vivante.

    — Ne regarde pas, murmura-t-elle contre son oreille, la voix tremblante mais ferme. Regarde moi.

    C’était comme si elle parlait à sa propre fille. Et dans ce chaos, c’était exactement ce qu’elle était devenue. Elle a esquivé la bataille sans héroïsme. En rasant les murs. En se souvenant des plans du bâtiment. En sachant quelles portes ne s’ouvraient jamais. En connaissant trop bien les affaires de son père pour ignorer où se cacher.

    Sur son chemin, elle trouva Adam. Il était à terre, le souffle court, le tee-shirt déjà imbibé de rouge. Une balle avait traversé son flanc. Il n’était pas mort, pas encore et cela lui fit pousser un grognement de douleur. Elle s’est agenouillée, les mains tremblantes, pressant là où il ne fallait surtout pas regarder.

    — Reste avec moi, a-t-elle ordonné, comme si la volonté suffisait à retenir la vie.

    Londres, deux jours plus tard.

    L’appartement était sûr. Trop calme et presque indécent après la violence. Sarah dormait enfin, roulée en boule sur le canapé, une couverture trop grande pour elle. Mabel n’avait pas quitté la pièce. Elle montait la garde comme un animal blessé, le dos droit, les nerfs à vif. L’appartement était un parfait lieu pour se cacher. Une voie sans issue et une vue suffisamment dégagée pour permettre à Mabel de prévenir le danger.

    Adam était à l’hôpital. Entre deux mondes. Son père était mort. Définitivement. Et Aidan…Aidan n’était pas là. C’est ça qui lui faisait le plus mal. Elle avait survécu à l’assaut, oui. Elle avait protégé Sarah, oui. Mais elle savait. Elle savait que cette nuit venait de les condamner toutes les deux à devenir des pions et elle craignait que Aidan ne tombe dans un piège.

    Elle s’est approchée de la fenêtre, a tiré légèrement le rideau. Londres brillait, indifférente. Comme toujours.

    — J’aimerai tellement que tu sois là, murmurait-elle en pensant à Aidan, et j’aimerai tellement que tu sois à l’abris..

    Elle avait promis de rester loin des affaires de sa famille, mais par sa seule existence la promesse était déjà brisée. Un mouvement derrière elle la fit se retourner. Sarah bougeait dans son sommeil, sans aucun doute un cauchemar devant la scène d’horreur. Mabel s’approcha et vint s’asseoir près d’elle, caressant sa crinière brune. En l’observant dormir, elle eut mal pour la jeune fille qui n’avait rien demandé. Depuis deux mois, elle avait commencé les cours en histoire des arts à l’université. Elle était douée et apprenait à vivre tranquillement, sans persécution. Toutes les deux, elles avaient trouvé un rythme à elle. Finalement, elles n’avaient pas choisi ce monde, celui de la violence, mais maintenant, Mabel ferait tout pour que ce monde ne les prenne pas.

    Même si cela signifiait devenir plus forte que ce qu’elle avait toujours refusé d’être. Même si cela signifiait, un jour, affronter Aidan… et ses choix. Allait-il apprendre ce qui venait de se passer ? Que penserait-il ? Que ferait-il ?

    La nuit était trop silencieuse.

    Mabel ouvrit les yeux sans raison apparente, ce sixième sens hérité des Harrington, celui qui survivait aux mensonges et aux balles. Londres dormait, mais quelque chose, dans l’air de l’appartement, avait changé. Une pression, une attente, puis le bruit infime. Un cliquetis mal étouffé et une porte qu’on force avec une maîtrise trop propre pour être improvisée.

    Elle se leva d’un bond.

    — SARAH !

    Mabel n’eut pas le temps de réfléchir. Elle attrapa le premier objet à portée de main, un presse-papier en marbre, lourd, ridicule et pourtant parfaitement mortel. Elle traversa le salon pieds nus, le cœur battant à s’en rompre les côtes.

    Les hommes surgirent comme des ombres organisées. Il n’y avait pas de cris, aucune insultes, c’étaient des professionnels.

    — Sarah, au sol. Maintenant !

    La jeune fille obéit, tétanisée.

    Mabel, elle, ne recula pas. Dans sa tête, une seule certitude : il s’agissait des géorgiens. Ils l’avaient retrouvé et ils venaient finir le travail. Le premier homme n’eut pas le temps de lever son arme car elle lui fracassa le crâne avec une rage animale, primitive. Le choc fut sourd, définitif. Il s’effondra sans un mot. Mort avant de comprendre.

    Le sang éclaboussa le mur blanc.

    — Reculez ! cria-t-elle, se plaçant devant Sarah comme une digue vivante.

    Elle attaqua encore. Griffes, coups, genoux. Elle mordit. Elle hurla. Elle se battit comme une lionne à qui on arrache les petits. L’un d’eux grogna sous la douleur. Un autre recula, surpris. Mais ils étaient trop nombreux et elle était trop humaine, pas armé comme il l’aurait fallu. Puis soudain, quelque chose piqua son cou.

    — Non !

    Elle tenta de se retourner, de frapper encore, mais ses membres devinrent lourds, traîtres. Le monde bascula. Les sons se déformèrent. La colère resta, intacte, mais le corps lâcha.

    La dernière chose qu’elle vit fut Sarah qu’on emmenait, muette de terreur, et se sentit soulevée comme un colis encombrant.

    — Sa.. rah.. fu.. fuis..

    Puis, le noir.

    Quand Mabel se réveilla, le silence était absolu. Un silence épais, cotonneux, oppressant. Ses paupières étaient lourdes, ses pensées engourdies, comme si quelqu’un avait plongé son esprit dans du miel tiède. Chaque mouvement demandait un effort démesuré. Elle inspira profondément. L’air était propre. Trop propre. Et elle vit une chambre grande, élégante et terriblement luxueuse. Des murs clairs, un lit immense, des rideaux épais. Ce n’était pas une cellule, ni une prison et pourtant.. Elle était seule.

    — Sarah…?

    Sa voix était rauque, étrangère. Personne ne répondit.

    Elle tenta de se redresser. La pièce tourna légèrement. La sédation coulait encore dans ses veines, lente, perfide. Elle porta une main à son cou. Une marque petit mais précise, totalement professionnelle. La vérité s’insinua lentement, douloureusement et elle comprit que ce n’étaient pas les Géorgiens. Ils n’étaient pas aussi bien préparé et ingénieux. Non, c’était bien pire. D’autres ennemis de Aidan et de son père. Les Ecossais ? Elle l’ignorait et elle n’arrivait pas à réfléchir car la sédation la tirait encore vers le fond, mais la peur, elle, la maintenait à la surface. Elle glissa hors du lit sans un bruit, pieds nus sur le sol froid.

    La chambre semblait calme, trop calme. Aucun barreaux, pas de caméra visible. Mais une porte solide et fermée.

    — Évidemment, grommelait-elle.

    Elle testa la poignée qui était verrouillée et elle repéra aussitôt ce qu’elle pouvait utiliser : un lourd cendrier en verre, une lampe, les rideaux. Toujours les mêmes réflexes. Survivre d’abord. Comprendre ensuite. Elle se plaça près du mur, juste à côté de la porte. Respiration courte. Épaule tendue. Le monde tanguait encore mais elle serra les dents. Quand soudain on ouvrait la porte.

    Mabel n’hésita pas. La porte s’ouvrit à peine qu’elle frappa. Le cendrier s’abattit avec une violence sèche. Elle se jeta sur l’homme, le plaqua contre le mur, son avant-bras en travers de sa gorge, genou en appui, poids parfaitement réparti malgré le vertige.

    — Recule ! cracha-t-elle.

    L’homme tenta de se défendre, surpris. Trop tard. Elle le maîtrisait déjà, respirant fort, prête à briser ce qu’il faudrait briser. Puis elle croisa son regard. Les traits se précisèrent brutalement.

    — Aidan…

    Son souffle se coupa et elle recula d’un pas, comme brûlée.

    — Toi.

    Le cendrier tomba au sol dans un fracas inutile. Ses mains tremblaient, de colère autant que de choc. Elle avait failli le tuer. Une seconde de plus, et elle l’aurait fait.
    Aidan se redressa lentement, lissant son col, observant chaque micro-réaction avec cette froideur qui le caractérisait tant.

    — C’était toi ? Dis moi que ce n’est pas toi qui a organisé ce massacre.. Où sont-ils ? lâcha-t-elle, la voix tremblante. Où est Sarah ? Où est Adam ?

    Il la fixa longuement. Pas un regard de pitié. Pas un sourire. Juste cette intensité dangereuse, presque douloureuse. Il ne répondait pas, l’air si sévère qu’elle perdit patience et le bouscula avec le peu de force qu’elle avait retrouvée.

    — Réponds-moi ! C’est toi qui nous a enlevé en pleine nuit ? M’a drogué ?

    Elle était en colère elle ne faisait que monter, brûlante et elle frappait son buste pour essayer de le faire réagir face à cette maudite situation dont elle se doutait l’issue. Si elle était dans cette chambre c’était qu’il était venu la chercher et alors tous les autres gangs de l’univers ne seraient que des marionnettes. Car, ce serait elle la bombe dans la vie de Aidan. Elle qui le conduirait à sa perte.

    — Tu n’avais pas le droit, souffla-t-elle, tu n’avais pas le droit de me faire ça ! Tu avais promis !

  209. Avatar de C.
    C.

    Quand il revient avec le plateau, elle l’attend. Assise au bord du lit, immobile, le dos droit. Le calme avant l’impact. La porte s’ouvre, il entre.

     » — Par tous les saints, pense-t-elle, qu’il est beau.. »

    Grand et massif. Trop massif pour cette pièce qui semble se rétrécir autour de lui. A croire qu’il continue encore de s’entraîner alors qu’il est déjà.. Immense. Ses épaules tendent le tissu sombre de sa chemise, les manches retroussées découvrant des avant-bras puissants, veinés, marqués de cicatrices et de tatouages. Sa mâchoire est nette, dure, ombrée d’une barbe de quelques jours qui accentue encore la sévérité de ses traits. Et ses yeux clairs, presque métalliques, balaient la pièce avec cette autorité naturelle qui n’a pas besoin d’élever la voix.

    Il est insupportablement beau. Et elle le déteste pour ça, car il la distrait sans le savoir. Alors, elle attaque. La gifle part vite, précise, mais il la voit venir, mais elle enchaîne, cherchant l’ouverture, la faille, le déséquilibre. Elle ne frappe pas par hystérie. Elle le teste. Elle le mesure, elle essaie de se défouler sur lui pour le pousser à la relâcher.

    C’est alors qu’il la saisit, mais sans brutalité inutile et sans hésitation. Son dos percute son torse. Solide et chaud, lui rappelant ces nuits parisiennes et napolitaines si sensuelles. Il est immobile comme un mur vivant. Son bras se referme autour d’elle, verrouillant ses poignets d’une seule main. Elle sent la puissance contenue dans cette étreinte, cette force qui pourrait la briser… mais choisit de ne pas le faire.

    Elle se débat légèrement, pas pour fuir mais pour savoir jusqu’où il irait. C’est alors qu’il parle, sa voix grave vibrant contre sa nuque. Il évoque Adam, les hommes dans le couloir et interpol. Elle se fige une fraction de seconde et il le sent. Bien sûr qu’il le sait pense-t-elle. Il sait pour James aussi quand elle apprend la duplicité de son collègue. Elle est déçue et destabilisée par cette information. Encore plus en apprenant le marché de son père avec les grégoriens. Mais est-ce qu’il sait réellement qui elle est ? Qu’elle n’est pas qu’une fille docile qui se contente de rester enfermée dans une chambre ?

    Son cœur cogne. Pas de peur mais d’indignation.

    Quand il mentionne le mariage, le chef géorgien, la traque, l’Usine, les pièces s’emboîtent dans son esprit avec une netteté chirurgicale. Finalement, elle n’est que cela un pion qu’on déplace à sa guise. Que ce soit son père, interpol ou même Aidan, ils s’autorisent à l’utiliser comme bon leur semble.

    Mais elle n’est pas un pion inoffensif. Elle était une pièce maîtresse et il vient de la poser au centre de son échiquier. Quand il souffle que même Interpol ne peut plus rien pour elle, elle comprend ce qu’il croit avoir accompli : l’isolement total.

    Mais il se trompe, car Interpol ne peut peut-être plus la protéger mais elle peut encore faire tomber un empire, le sien et donc sa famille. Elle cesse de lutter progressivement et son corps se détend contre le sien. Elle sent son étreinte se desserrer d’un degré. Il doit croire qu’elle capitule, mais il n’en n’est rien. Elle incline légèrement la tête, assez pour que ses lèvres frôlent presque la ligne dure de sa mâchoire. Elle sent son souffle, la chaleur de sa peau et la tension sous contrôle. Il est magnifique ainsi. Terrifiant et tellement irrésistible. Elle a tellement envie de l’embrasser, de le mordre, de le griffer, de le sentir être vivant sous ses caresses et ses baisers. Et c’est précisément pour ça qu’il doit être protégé… d’elle.

    — Tu es en train de commettre la plus grosse erreur de ta vie.

    Il la tourne vers lui. Leurs regards s’accrochent. De près, il est encore plus dangereux avec ses cils sombres, la cicatrice discrète près de la tempe, la détermination brute dans ses traits. Un roi de guerre déguisé en homme dont elle se refuse de se laisser troubler.

    — Tu crois me protéger et m’avoir enfermée pour me sauver. Mais je ne suis pas une cible Aidan. Je suis un point d’entrée.

    Ses doigts glissent hors de son emprise sans violence cette fois et elle prend, malgré elle, de la distance avec son corps.

    — Et tu viens de me placer au cœur de ton organisation.

    Il la dépasse d’une tête, au moins. Son ombre la recouvre presque entièrement. Pourtant, c’est elle qui tient la ligne en faisant un pas de côté.

    — Laisse-moi partir seule. Un passeport, un billet et je disparais.

    Son regard glisse sur ses épaules, sur cette carrure capable de porter le monde ou de l’écraser. Elle a tellement envie de le rassurer, de pouvoir le réconforter.

    — Parce que si je reste…

    Elle désigne d’un mouvement infime la porte, les murs, l’empire invisible qui respire derrière eux.

    — … ce n’est pas moi qui tomberai en premier.

    Elle soutient son regard sans ciller, en silence. Il pense être le prédateur mais il ignore toujours qu’elle pourrait devenir la faille et malgré l’attraction qui pulse encore entre eux, malgré la chaleur de son corps, la familiarité de son parfum, la mémoire de ce qu’ils ont été, une chose est plus forte que tout :

    — Je refuse d’être la pièce d’échec qui fera te tomber Aidan. Laisse moi partir.

  210. Avatar de C.
    C.

    Le sourire cynique d’Aidan la frappe plus fort que ses mots. Pendant une seconde, Mabel croit comprendre… il pense qu’elle bluffe. Qu’elle exagère son importance. Qu’elle dramatise. Mais quelque chose cloche, puisque ce sourire n’a rien de moqueur envers elle, au contraire, il ressemble plutôt à quelqu’un qui n’accorde aucune valeur à sa propre chute.

    Et cette idée la glace.

    Alors quand il parle, quand il lui lance qu’il se fiche de ce qu’on pourrait lui faire tant qu’elle est en sécurité, elle sent son souffle se bloquer. Pas d’émotion spectaculaire, pas de larmes mais juste ce poids dans la poitrine, sourd et dangereux. Car il est sérieux et c’est ça qui lui fait peur. Pas sa violence, pas son empire, pas même les ennemis qu’il accumule mais son indifférence à lui-même.

    Elle détourne le regard parce qu’elle refuse qu’il lise ça sur son visage. Parce que s’il comprend combien cette déclaration la touche… elle sait qu’elle perdra du terrain. Mais sa main vient pourtant cueillir son visage avec cette autorité tranquille qu’elle connaît trop bien. Pas brutal, pas tendre non plus. Inévitable.

    Elle résiste une fraction de seconde, puis elle relève les yeux vers lui. Fatale erreur. Ses yeux à lui sont trop clairs, trop francs dans leur intensité. Il ne cache plus grand-chose là, et ça la déstabilise plus que toutes ses manœuvres. Elle voudrait être en colère. Mais sous la colère il y a autre chose : une attraction presque physique, primitive. Comme si son corps reconnaissait le sien avant même que sa raison ait le temps d’argumenter.

    Quand il parle de fuite, de protection, de peur d’elle-même plus que de lui… elle serre la mâchoire. Parce qu’il n’a pas totalement tort. Elle ne fuit pas seulement pour le protéger. Elle fuit aussi parce qu’avec lui, elle devient imprévisible. Moins stratégique. Plus vivante et ça, dans leur monde, c’est dangereux. La nuit de Naples lui revient en mémoire et les sensations grisante du lâcher-prise aussi. N’être plus rien que Mabel, juste Mabel qui aime Aidan.

    Et puis il évoque ce qu’ils sont : lui, Pakhan. Elle, héritière d’un clan et ancienne d’Interpol. Deux cibles ambulantes, peu importe l’endroit. Elle le sait et elle l’a toujours su et peut-être que la séparation ne les a jamais vraiment protégés. Peut-être qu’elle les a seulement rendus plus vulnérables, chacun de leur côté. Cette pensée la traverse comme un éclair qu’elle refuse de suivre jusqu’au bout.

    Et diable… son pouce frôle sa lèvre. Un simple geste et pourtant tout son corps réagit. Trop vite et trop fort. Elle déteste ça. Elle déteste surtout que ça lui fasse encore autant d’effet. Elle déteste qu’il la connaisse aussi bien et qu’elle ne puisse rien lui cacher. Quand leurs lèvres se frôlent, elle pourrait reculer. Techniquement, rien ne l’en empêche car elle a l’habitude de garder le contrôle. Mais avec lui.. C’est son corps entier, ses émotions et ses désirs qui prennent le dessus. Le monde entier s’efface. Elle n’est que sensations avec une lucidité troublante car elle ne veut que ce contact.

    Le baiser qui suit ne ressemble pas à une conquête mais plutôt à des retrouvailles qu’aucun des deux n’ose vraiment commenter. Une tension ancienne qui retrouve son chemin. Elle sent ses bras autour d’elle, solides, presque rassurants malgré tout ce qu’elle devrait en penser. Son corps répond sans lui demander son avis. Sa respiration se dérègle, son cœur cogne plus vite.

    Quand il la guide vers le lit, elle a ce bref réflexe de s’agripper à sa crinière de jais avant de mordre à pleine dent dans sa lèvre inférieure et d’enrouler ses jambes à ses hanches. Son corps ne veut plus lâcher le sien. Ses pensées se dissolvent sous la chaleur de sa présence, le poids rassurant de son corps, l’odeur familière de sa peau. Trop de souvenirs remontent. Naples. Paris. Les nuits volées entre deux crises. Sa gorge se serre quand il murmure qu’elle lui a manqué.

    Parce que à elle aussi il lui a manqué. Chaque heure, chaque minutes, chaque secondes. Bien plus qu’elle ne l’admettra jamais à voix haute.

    Ses doigts se crispent légèrement dans ses boucles brune quand il cherche son regard, quand il semble attendre une confirmation qu’elle n’est pas prête à formuler. Sa main vient se poser contre la joue d’Aidan, geste presque inconscient. Elle observe les traits qu’elle connaît par cœur, la cicatrice discrète, la tension au coin de ses lèvres, cette fatigue qu’il cache mal.

    Il n’est pas invincible et elle a envie de pleurer. Sa voix reste basse quand elle répond enfin, hésitante mais sincère :

    — Tu m’as manqué… oui. Bien plus que c’était raisonnable. Bien plus que tout..

    Un souffle passe entre eux.

    — Tu n’as aucune idée de la souffrance que j’endure.. d’être loin de toi.. C’est comme.. comme..

    Elle soutient son regard malgré la tempête intérieure, elle est perdue, car ses idées ne sont plus du tout clair en sentant la langue de Aidan parcourir sa peau nue et frissonnante. Son esprit divague entre ses mains qui agrippent ses cuisses puis ses fesses alors qu’elle se contente de bafouiller entre deux gémissements plaintif.

    — Merde, soufflait-elle en nage sous ses caresses, tu me.. tu me tortures..

    Un frisson la fait se cambrer quand elle sent qu’il plonge son visage entre ses cuisses. C’est plus fort qu’elle, elle doit exprimer son désir pour lui. Elle en pleurerait presque si elle ne se retenait pas. Tout son corps est une vague incandescente qu’elle n’arrive plus à maîtriser. Aussi, quand elle le sent se redresser pour retirer sa chemise, elle se le rejoint et s’accroche à son cou pour lui dévorer les lèvres. Elle arrache littéralement les boutons du tissu et déboutonne en vitesse son pantalon. Elle baisse ce dernier et de ses doigts enserrent son membre durcit.

    — Tu es à moi, gémit-elle en le caressant fermement et l’allongeant sur le dos sur le lit avant de venir à califourchon sur lui, tu es à moi et je t’aime.. je t’aime tellement.. que je mourrais pour toi..

    Ses lèvres ne tardent pas à revenir sur les siennes alors que sa main ne perd plus de temps, elle le caresse avec la même vigueur sensuelle que son baiser. Comme pour essayer de le dominer à son tour. Sa main agrippe son cou lentement alors qu’elle le guide entre ses cuisses et qu’elle gemit son prénom.

    — Aidan… Mon amour..

  211. Avatar de C.
    C.

    Les mots résonnent encore dans sa poitrine comme un coup sourd.

    — « Je t’aime. »

    Aidan n’est pas un homme qui parle pour remplir le silence. Il parle peu. Il frappe même plus qu’il n’explique. Alors quand ces mots tombent de sa bouche, maladroits presque, elle comprend qu’ils ont coûté quelque chose et ça la bouleverse plus que tout le reste. Son corps est encore chaud contre le sien. Leurs souffles s’emmêlant, il la regarde comme si elle était à la fois son salut et sa perte.

    Et elle sent la tentation de fuir tel un réflexe ancien, presque professionnel l’envahir. Mais cette fois, elle décide de rester, non pas par faiblesse mais par choix.

    Elle ferme les yeux une seconde et décide de se fait confiance. Elle connaît le danger et elle connaît cet homme. Elle connaît aussi la force qu’ils ont ensemble. En vérité, c’est qu’elle s’est sentie plus en sécurité dans ses bras que dans n’importe quel bâtiment sécurisé d’Interpol. Et pourtant c’est insensé, elle le sait, mais pourtant.. Elle glisse une main le long de sa mâchoire, trace la ligne ferme de son visage, observe l’homme derrière le chef. L’Irlandais derrière le Pakhan. Celui qui vient de lui avouer qu’il brûlerait le monde pour elle.

    Un tendre baiser lui est offert avant de finalement se retrouver dans la salle de bain, elle reste silence et pourrait encore reculer mais elle ne le fait pas.

    Quand il la serre contre lui, elle se laisse aller. Pas naïvement, ni aveuglément. Mais elle sent la puissance de son corps, la manière dont il la tient comme si elle pouvait disparaître d’une seconde à l’autre, et il la supplie de rester. Lui.. Le Pakhan ne supplie personne mais Aidan, l’homme oui.

    Elle enfouit son visage contre lui, respire son odeur, cette chaleur familière qui lui a tant manqué. Elle accepte de se laisser porter par l’instant. Juste pour aujourd’hui. Juste pour maintenant et ne pas penser à l’avenir. Sous la douche, quand il s’occupe de ses cheveux avec une douceur inattendue, elle l’observe à travers la buée du miroir.

    Un colosse capable de diriger des hommes armés concentré à démêler délicatement ses mèches. Sa douceur est telle qu’elle est émue malgré elle. Il a pensé aux produits qu’elle aime. Aux vêtements à sa taille. À une femme de confiance pour la maison. Cet endroit n’est pas une cage. C’est un espace préparé pour elle et elle comprend l’intention.

    Et cela la touche plus qu’elle ne voudrait l’admettre.

    Quand il parle d’Edith, de la maison, de Vassily, elle écoute attentivement. Elle enregistre chaque information. Elle ne cherche même pas à comprendre ou tout enregistrer pour s’enfuir. Elle veut vraiment de cette vie avec lui.

    — Si je reste… ce ne sera pas comme une captive, dit-elle enfin en s’installant près de la coiffeuse où il brosse ses cheveux, c’est parce que je l’ai choisi.

    Elle inspire lentement, en fixant ses iris dans le miroir. Elle aime le sentir si tactile, si proche d’elle. Après toutes ces années à devoir s’ignorer et être dans l’incapacité de se toucher c’est presque nécessaire. Un besoin viscéral.

    — Et il y aura des conditions.

    Ses yeux se plantent dans les siens, ferme, sans défi mais juste avec une exigence claire.

    — Tu dors avec moi. Toutes les nuits. Peu importe ce qui se passe dehors. Je refuse d’être enfermée pendant que tu règnes ailleurs. Si je reste ici, je partage tout avec toi et inversement.

    Elle voit dans son regard une surprise furtive. Peut-être qu’il s’attendait à des demandes plus stratégiques et plus politiques.

    — Deuxième chose. Tu ne me mens jamais. Même si la vérité est sale. Même si elle me fait mal. Je préfère être blessée par la vérité qu’être protégée par un mensonge.

    Sa gorge se serre légèrement avant de finalement se tourner face à lui. Il est tellement grand qu’elle doit relever son visage vers le sien.

    — Et la troisième… tu me fais confiance. Vraiment. Pas comme une chose fragile à cacher. Pas comme une faiblesse. Si je suis ton alter égo, ton âme soeur, tu es mon amour, ma vie… alors je dois savoir sur quel échiquier je joue.

    Elle soutient son regard avec force et tendresse. Sa peau tremble sous ce regard incandescent. Elle serait bien incapable de vivre sans lui désormais, maintenant qu’ils se sont échangés ces mots si puissants. Ses yeux lui hurlent son amour, sa passion. Elle se demande si il les entends.

    Puis il évoque les cendres de son père et la douleur la traverse, nette, silencieuse. Elle reste droite, stoïque et calme. Aucun pleurs ne perturbent son regard. Mais ses doigts se crispent légèrement sur le rebord de son fauteuil à la pensée que son père l’a trahie, vendue et manipulée. Et pourtant… c’était son père. Elle ravale sa peine et acquiesce simplement en hochant d’un mouvement de tête.

    — Merci de me le dire.

    Pas de reproche. Pas de colère, juste une reconnaissance sincère. Elle finit par se lever et se blottir contre lui le plus naturellement du monde, ses cheveux encore humides glissant sur ses épaules, sa joue contre son buste, elle murmure.

    — Je resterai auprès de toi, mais pas parce que tu m’enfermes. Parce que je crois encore en nous.

    Elle dépose de tendre baisers contre son buste nu et caresse lentement ses hanches. Puis, plus bas au bas de sa gorge, elle murmure :

    — Maintenant embrasse-moi encore.. Ne me laisse pas quitter cette pièce sans le souvenir de tes lèvres..

    1. Avatar de M.
      M.

      Elle donne trois conditions qui le font tendrement sourire. Ce n’est en rien des corvées ou des désavantages mais des promesses d’avenir où elle restera auprès de lui. Elle ne va plus fuir et elle accepte d’être sienne, n’est-ce pas parfait ? Aux yeux d’aidan ça l’est, si bien que lorsqu’elle quémande un baiser, il ne se contient pas pour lui en donner un bien plus langoureux qu’elle ne l’aurait certainement imaginé. Ce baiser s’arrête avec des souffles courts mais surtout un sourire sur les lèvres du colosse.

      « – Je respecterais toutes vos conditions miss Harrington. Surtout celle où je dois partager ton lit toutes les nuits. »

      Il picore encore ses lèvres avant de se détacher à contre cœur puisqu’il va devoir aller voir Sarah. Il faut qu’il parle avec sa fille et surtout qu’il lui explique ses nouvelles conditions de vie. Ça ne va pas être simple mais cette fois-ci il veut prendre ses responsabilités sans que Mabel ne doive jouer le tampon. L’homme s’habille rapidement après avoir terminé de coiffer Mabel et il sort de la chambre pour rejoindre celle où est confinée Sarah.

      Lorsqu’il entre, Sarah arrive en trombe sur lui et elle lui donne des coups sur le torse. Elle est apeurée, complètement perdue. Elle ne sait pas ce qu’elle fait ici et ne se rappelle pas le voyage jusqu’en Russie. Elle hurle sur son père et il la laisse se déchaîner jusqu’à ce que les larmes l’emportent. Tout ce qui arrive n’est pas normal pour une jeune femme de dix sept ans qui a vécu dans une petite bourgade d’Irlande et qui n’a jamais eu trop de problèmes si ce n’est avec sa propre mère.

      Aidan explique ce qu’il se passe mais surtout il lui évoque le fait qu’elle va devoir vivre ici à Moscou sans pouvoir retourner à sa vie d’avant. C’est un nouveau choc pour la jeune fille. Il va falloir du temps pour qu’elle comprenne les enjeux et l’univers qui a présent devient le sien.

      Un peu plus tard, Aidan rejoint Mabel pour cette fois-ci l’amener vers son frère qui est dans une chambre médicalisée. Adam est aussi de la partie et il ne comprend pas non plus ce qu’il fait ici. Il est à moitié conscient puisqu’il a reçu des doses de morphine pour soulager les douleurs mais quand Mabel passe la porte, il esquisse un petit sourire. Sa sœur n’est pas morte et c’est ce qui lui importe le plus, cependant il se renfrogne en voyant Aidan derrière. Adam aussi va avoir besoin d’explications puisque tout est flou. Pour le moment, Aidan décide de laisser Mabel seule avec son frère car elle saura mieux lui expliquer ce qu’il s’est passé et ce qu’il va se passer.

      Adam : https://pin.it/6xigpQI31
      Sarah : https://pin.it/2SoYzsUrO

      Adam sait que le père Harrington est mort puisqu’il était présent lors de ce moment. Il sait aussi qu’il a été touché et que cela a été organisé par les georgiens et les écossais. Lui-même allait s’en prendre au père Harrington quand il a su que celui-ci avait tout de même promis la main de Mabel mais il n’a pas été assez rapide. Pourtant il ne comprend pas pourquoi il se retrouve à Moscou au lieu d’être à Londres car maintenant c’est lui le chef de famille. Du haut de ses 34 ans, il devient un chef de clan. Il a été formé pour ça contrairement à Aidan mais il n’a pas non plus le même genre de groupe. Les Harrington sont plus sages, ils ne visaient que les jeux d’argent et les armes.

      « – Tu vas rester ici Mabel ?! Tu sais bien que ton chéri ne joue pas dans la même cour que notre famille. Ici il y a des trafics bien pires que les nôtres ! Et puis ta place est auprès de moi. Je suis le seul qui peut te protéger ! »

      Ah l’ego masculin.. Adam a toujours été un grand frère protecteur même quand Mabel était dans la police. Elle est sa seule vraie famille puisqu’il a toujours détesté leur père et que leur mère est morte bien trop tôt.

      « – Je ne peux pas rester ici. Je dois retourner à Londres. Ils vont prendre tout ce que l’on a si je ne reviens pas ! »

      Malgré la douleur, il essaye de se relever du lit mais il se retrouve poussé par sa petite sœur. Adam grogne mais il ne résiste pas. Il semble plus sauvage qu’Aidan mais il est bien plus docile, du moins avec Mabel. C’est une sorte de grosse peluche qui ne sait pas dire non à cette brunette intrépide.

      Il râle quand même. Il ne veut pas rester ici et surtout il ne veut pas devenir une sorte de pantin pour Aidan. Quand Mabel repart, il lui promet de ne pas faire de foin mais seulement jusqu’à ce qu’il puisse se remettre debout et partir d’ici.

      Au lendemain, Mabel revient mais pas seule. Elle est accompagnée de Sarah. Adam l’a déjà vu plusieurs fois quand la jeune fille avait rejoint Mabel à Londres mais ce que Mabel ne sait pas, c’est qu’Adam et Sarah se sont rapprochés. Pas comme des amants mais des longues conversations les ont liés. Si Aidan apprenait cela, il deviendrait fou à coup sûr. Le regard d’Adam vers Sarah n’a rien d’un coup d’œil sans intérêt. Il la regarde avec une intensité qui fait rougir la jeune femme et heureusement qu’Aidan n’a pas accompagné les deux filles en cet instant.

      “ – Sarah.. toi aussi tu es prisonnière de cette maison..”

      Lance-t’il avec une ironie qui le fait grimacer. Il en oublierait presque la présence de sa sœur mais Mabel toussote et cela ramène Adam sur terre.

      De son côté, Aidan a retrouvé son bureau ainsi que ses plus fidèles hommes. Il ne compte pas en rester là, il veut punir les Géorgiens et les écossais pour ce qu’il s’est passé à Londres. Cela va créer de nouvelles tensions et une nouvelle guerre de gang mais il s’en fiche. Lorsque la vie de Mabel est en jeu, plus rien n’a d’importance. Il est même prêt à aller lui-même verser le sang mais maintenant il a des hommes pour s’occuper du sale boulot.

      “ – On a envoyé des hommes chercher après le chef des Géorgiens. Il serait caché en Grèce.
      _ Retrouvez le au plus vite et amenez le à l’Usine. Pareil pour les écossais qui ont comploté avec les Géorgiens. Ils doivent payer pour ce qu’ils ont fait.
      _ On va s’en charger. Par contre, nous avons un autre problème. Il y aurait eu des confrontations aux États-Unis entre nos hommes et ceux de la Cosa Nostra.
      _ Renseignez vous sur ce problème et ensuite nous aviserons. Tu sais bien qu’il y a Alexei qui gère les clans là-bas.
      _ Oui mais il aurait disparu depuis quelques jours.”

      Aidan grogne de mécontentement. Voilà ce qu’est devenu sa routine. Il gère les affaires, les problèmes. Il le fait avec fermeté et il semble y avoir pris goût malgré lui mais est-ce qu’il ne va pas finir par devenir aussi une sorte d’Igor à force de jouer au grand chef ?

      Mabel a bien fait d’accepter de rester. C’est sa présence qui fait qu’Aidan ne dérive pas dans les extrêmes, même s’il n’est pas pour autant un enfant de chœur. En début d’après-midi, il retrouve Mabel dans le salon et elle semble ailleurs puisqu’elle ne remarque pas sa présence. Il s’avance lentement pour ne pas faire plus de bruit et une fois derrière elle, alors qu’elle est debout près de la fenêtre, il encercle la taille de la belle avec ses bras musclés.

      “ – Tout va bien ? Ton frère va comment ? Sarah m’a fuit ce matin.. Elle ne veut toujours pas me parler. Elle m’en veut et.. je comprends mais j’espère qu’elle finira par réaliser que je fais ça pour sa sécurité. Gérer des trafics semble bien plus facile que gérer une jeune fille de dix sept ans..”

  212. Avatar de C.
    C.

    Quand il sourit, ce n’est pas un sourire de négociation.
    C’est celui d’un homme qui vient de comprendre qu’elle ne partira pas. Et contre toute attente… cela la rassure.

    Elle aurait pu demander des garanties financières, une liberté totale de mouvement, un passeport dans un tiroir secret. Elle aurait pu jouer la stratège.

    Mais ce qu’elle a demandé, c’est du quotidien.

    Quand il l’embrasse plus longuement qu’elle ne l’avait prévu, elle sent une chaleur douce lui envahir la poitrine. Ce n’est pas l’urgence d’avant. Ce n’est pas la fièvre. Mais c’est une promesse. Elle sourit malgré elle lorsqu’il accepte “toutes vos conditions, miss Harrington”.

    Elle ne relève pas, mais intérieurement quelque chose se pose. Elle n’est plus une invitée ici.

    Quand il quitte la chambre pour aller voir Sarah, elle reste seule quelques secondes, immobile. Elle observe la pièce. Et se rappelle que ce n’est pas une prison. Les vêtements sont à sa taille. Les produits sont les siens. La lumière est douce. Il a pensé à elle. Elle inspire profondément et le suit.

    Quand elle entre dans la chambre d’Adam plus tard, son cœur se serre.

    Il est vivant et c’est tout ce qui compte. Son sourire faible lui arrache presque des larmes qu’elle ravale aussitôt. Elle ne peut pas se permettre d’être fragile. Pas maintenant. Pas devant lui. Puis il voit Aidan et la tension revient immédiatement.

    — Évidemment, pense-t-elle en levant les yeux au ciel.

    Quand Aidan les laisse seuls, elle sent le poids de la responsabilité retomber sur elle. Elle explique. Elle clarifie. Elle ne dramatise pas. Elle ne minimise pas non plus. Elle voit la fierté blessée d’Adam quand il parle de Londres. De son rôle. De sa place.

    Et quand il lui dit que sa place est auprès de lui… elle soupire intérieurement. Car au fond, peu importe le camp, ce sera toujours la même chanson.

    — Ma place n’est pas derrière toi, Adam. Pas plus qu’elle n’est derrière lui.

    Elle le pousse doucement pour qu’il se rallonge, et il obéit. Comme toujours. Elle l’aime pour ça. Pour cette loyauté brute, presque enfantine quand il s’agit d’elle.

    Mais elle n’est plus une petite sœur à protéger mais elle est une femme qui choisit. Et pour la première fois, elle l’assume pleinement.

    Le lendemain, quand elle revient avec Sarah, elle observe.Elle observe le regard d’Adam vers la jeune fille. Elle observe le rouge qui monte aux joues de Sarah.

    — Intéressant, se dit-elle. Très intéressant.

    Elle toussote volontairement. Un rappel subtil de « je suis la », et elle note mentalement cette dynamique. Même si elle n’en parlera pas à Aidan.

    Les heures passent.

    Elle découvre la maison. Les couloirs. Le rythme des gardes. Le silence lourd qui entoure certaines portes. Le bureau interdit, territoire du Pakhan. Ce qui lui fait froncer les sourcils.

    Elle apprend la topographie de sa nouvelle vie.

    Ce n’est pas Londres, ce n’est pas chez Igor. C’est plus chaleureux et plus structuré. Mais aussi plus dangereux. Mais étrangement… elle ne se sent pas en insécurité. Quand Aidan la rejoint dans le salon, elle est absorbée par la vue à travers la fenêtre. Moscou s’étend sous elle, vaste et impassible.

    Elle ne l’entend pas arriver.

    Ses bras se referment autour de sa taille. Réflexe : elle se tend. Puis elle reconnaît la pression. La chaleur. Le souffle. Alors, enfin, elle se détend. Ce détail la frappe, son corps apprend à lui faire confiance. Il parle de Sarah. D’Adam. De la difficulté d’être père.

    Elle esquisse un léger sourire.

    — Bienvenue dans la vraie vie, amore mio.

    Sa main vient se poser sur les siennes.

    — Adam râle. Donc il va survivre. C’est bon signe.

    Elle se tourne lentement dans ses bras pour lui faire face. Elle observe son visage. Il a l’air si fatigué.

    — Sarah a peur. Elle a perdu ses repères d’un coup. Elle ne t’en veut pas… elle t’en veut de ne pas avoir été honnête plus tôt.

    Elle marque une pause.

    — Donne-lui du temps. Et de la vérité. Même si elle te déteste pour ça au début. Comment aurais-tu réagis si tu avais appris une telle chose à son âge ?

    Elle passe ses doigts sur sa joue, légère caresse qui n’a rien de stratégique avant de parcourir ses lèvres des siennes.

    — Moi aussi je me sens ailleurs. Mais j’ai choisi d’être ici, dis-toi que sur les trois il y en a une qui est satisfaite.

    Ses yeux plongent dans les siens avec douceur avant de lui faire face et d’enlacer tendrement. Elle repense au bureau qui lui a été interdit d’accès et elle en profite pour reprendre son petit air de négociatrice.

    — Avec ce qui c’est passé à Londres, Adam a raison, ça va être la guerre. Ne me tiens pas à l’écart de ce que tu fais s’il te plaît. Si une guerre se prépare, je veux le savoir. Même les détails sordides, les enjeux, tes plans. Ne me laisse pas de côté tu veux bien ?

    Elle ne tremble pas.

    — Si je reste auprès de toi c’est parce que je suis consciente de ce que tu dois gérer et subir.

    Elle s’approche légèrement, posant sa main contre sa joue et l’attirant contre elle.

    — Et ne t’inquiète pas… je ne te laisserai pas devenir un autre Igor. Parce que nous sommes ensemble, parce que nous sommes plus fort ensemble et que.. et que je t’aime Aidan.

    Un sourire discret se forme sur ses lèvres. Elle réalise alors quelque chose d’important. Elle ne s’est pas sentie aussi stable depuis longtemps et elle lui confie.

    — Et ce n’est pas parce que le monde est plus sûr. Mais parce que j’ai enfin cessé de courir sans toi.

    Elle s’appuie contre lui, volontairement.

    — Je m’habituerai a tout, Moscou, les gardes, la maison. À ton rôle. Je suis persuadée que tout est possible mais ensemble..


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